OE LA NOBLE ÉPOUSE D'ASAN-AGA
deux fils : « Venez à moi, mes orphelins ; laissez là « celle mère sans cœur qui vous n abandonnés ! »
La pauvre mère pâlit, sa tète frappa la terre , et elle cessa de vivre aussitôt , de douleur de voir ses enfants orphelins.
NOTES
1 On sait que le célèbre abbé Fortis a traduit en vers italiens cette belle ballade. Venant après lir, je n'ai pas la prétention d'avoir fait aussi bien ; niai* seulement j'ai fait autrement. Ma traduction est littérale, et c'est là son seul mérite.
La scène est en Bosnie, et les personnages sont musulmans, comme le prouvent les mots d'aga, de cadi, etc.
2 II nous est difficile de comprendre comment la timidité empêche une bonne épouse de soigner un mari malade. La femme d'Asan-Aga est musulmane, et, suivant ses idées de décence, elle ne doit jamais se présenter devant son mari sans être appelée. Il paraît cependant que celte pudeur est outrée, car Asau- Aga s'en irrite. Les deux vers illyriques sont remarquablement concis, et par cela même un peu obscurs :
Oblazuja mater i seslriza ;
A fjliuhorza od slida ne mogla.
Vinrent lu mère et la sœur.
Mais lu bien-aimee par liontc ne put.
-1 Knigu ojiroehienia. Mot à mot, un papier de liberté; c'est l'acte du divorce.
' l'intorovich-Bey, comme chef de famille, dispose de sa soeur, comme il pourrait le faire d'un cheval ou d'un meuble.
Cette ballade, si remarquait e par la délicatesse des sentiments, est véritablement traduite. L'abbé Fortis en a publie l'original, accompagné d'une traduction, ou plutôt d'une imitation en vers italiens. Je crois ma version l'ttérale et exacte, ayant été faite sous les yeux d'un Busse, qui m'en a donné le mot à mot.
M. Gh. Nodier a publié également une traduction de cette ballade, à la suite de son charmant poème de Smaria.
MILOSCH KOBILICH.
Je dois le poème suivant à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Il croyait ce poème écrit par un contemporain de Milosch.
La querelle des fdles de Lazare, le due) de ses deux gendres, la trahison de Vuk Brancovich et le dévouement de Milosch y sont racontés avec des détails entièrement conformes à l'histoire.
Le récit commence vers 13S9, lorsque Lazare Grebillanovich, roi de Servie, se disposait à repousser une formidable invasion d'Amuiat Ier.
Qu'elles sont belles les roses ronges dans le blanc palais de Lazare ! Nul ne sait quelle est la plus belle, quelle est la plus grande, quelle est la plus rouge.
Ce ne sont point des roses rouges; ce sont les fillettes de Lazare, le seigneur de Servie aux vastes plaines, le héros, le prince d'antique race.
Lazare marie ses fillcllcs à des seigneurs : Vukassava à Milosch Kobilich1, Marie à Vuk Brancovich, Militza au tzar Bajazct s.
Il maria au loin Jelinc au noble seigneur George Czernoevieh, au jeune voyevode de la Zenta 3.
Il se passa peu de temps, et les trois sonurs ont visité leur mère ; la sullane Militza ne vient point, car le tzar Bajazct le défend.
Les jeunes sœurs se saluent doucement; las! bientôt elles se querellèrent, vantant chacune son époux dans le blanc palais de Lazare.
La femme de George Czcrnoevich , la dame Jelitx- a dit : — « Aucune mère n'a enfanté un noble, un brave, a un chevalier, comme a l'ail la mère de George Czero nocvicli. »
La femme tic brancovich a dit ; — « Aucune mère n'a
milosch Konn.icu. 437
« enfanté un noble, un brave, un chevalier, comme a « fait la mère de Vuk Brancovich. »
Elle riait l'épouse île Milosch, elle riait Vukassava, et elle s'écria : — « Trêve à vos vanterics , mes pauvres « petites sœurs !
« Ne me parlez pas de Vuk Brancovich ; ce n'est point « un cavalier de renom. J\e me parlez pas de George « Czernoevich ; il n'est ni brave, ni lils de brave.
« Parlez de Milosch Kobilich, noble de Novi Pazar. « C'est un brave, fils de brave, enfanté par une mère de « l' Herzégovine * ! »
La femme de Brancovich s'en est irritée. De sa main, ejle frappe Vukassava au visage. Elle la frappe légèrement, et le sang lui jaillit du nez \
La jeune Vukassava saute en pieds, et, toute en larmes, rentre dans son blanc palais. Elle appelle en pleurant Milosch, et lui dit avec calme :
« Si tu savais, mon cher seigneur, ce que dit la femme « de Brancovich ! que tu n'es pas noble fils de noble, « mais vaurien fils de vaurien. Encore, elle se vante, la « femme de Brancovich, et dit que tu n'oserais paraître « en champ clos en face de son seigneur Brancovich, car « tu n'es pas brave de la main droite. »
Ces paroles sont amères à Milosch. 11 saute sur ses pieds de brave; il s'élance sur son cheval de bataille, et appelle Vuk Brancovich.
« Ami Vuk Brancovich, si une mère t'a enfanté, sors, « viens avec moi au champ des braves , pour que nous « voyions qui de nous deux est le plus vaillant. »
Vuk n'a pu se dédire. 11 s'élance sur son cheval de bataille et sort sur la plaine unie; il entre au champ des joutes 6.
Là ils se heurtent de leurs lances de bataille , mais les lances de bataille volent en éclats. Ils tirèrent leurs sabres suspendus à leur côté, mais les sabres se cassèrent aussi.
438 MILOSCH KOÎÎILICH.
Alors ils se frappèrent de leurs pesantes masses, et les plumes' des masses s'envolèrent, Le sort favorisa Miloscli : il désarma Vuk Brancovich.
Milosch Kobilich a dit : — « Vante-loi maintenant , è « Vuk Brancovich ! Va te vanter à ta fidèle énouse. Dis- « lui que je n'ose jouter avec toi.
« Je puis te tuer, ô Vuk ! je puis habiller de noir ton « épouse chérie. Mais je ne te tuerai pas, car nous sommes « amis. Va-t'en avec Dieu , mais ne te vante plus. »
Peu de temps s'est passé, et les Turcs viennent assaillir Lazare. Murat-Soliman est à leur tète. Ils pillent, ils brûlent villages et villes.
Lazare ne peut endurer leurs ravages: il rassemble son armée. 11 appelle à lui Vuk Brancovich ; il appelle le héros Milosch Kobilich.
il prépare un festin de princes, car princes sont les conviés du festin. Quand ils eurent bien bu du vin, il parla ainsi aux seigneurs assemblés :
— « Écoutez, mes héros, vous ducs et princes, mes « braves éprouvés, demain nous attaquerons les Turcs. « Nous obéirons à Milosch Kobilich.
« Car Milosch est un preux chevalier : Turcs et chré- « tiens le redoutent ; il sera le voyevode 8 devant l'armée; « et après lui Vuk Brancovich. »
Les paroles sont amères à Vuk ; car il ne peut plus voir Milosch. 11 appelle Lazare, et lui parle en secret.
— « Ne sais-tu pas, gracieux seigneur, qu'en vain lu « as réuni tes soldats'!1 Milosch Kobilich te trahit; il sert « le Turc, il a menti à sa foi. »
Lazare se tait; il ne répond rien; mais, à la fin du souper, Lazare boit dans la coupe d'or. Ses larmes coulent en gouttes pressées, et c'est ainsi qu'il devise doucement :
— « Ni au tzar ni au césar9! mais à mon gendre « Kobilich, qui veut me trahir, comme Judas a trahi son « Créateur ! »
Mlf.OSClI KOTÎILICH. 439
Milosch Kobilich jure par le Dion tout-puissant qu'il
n'y a place en son cœur pour la trahison ou la mauvaise foi. 11 saule sur ses pieds de brave et rentre dans ses Manches tentes. Jusqu'à minuit il pleure; après minuit il fait sa prière à Dieu.
Quand l'aurore a blanchi, quand l'étoile du malin a montré son front, il monte son meilleur cheval et galope au camp du sultan.
Milosch prie les gardes du sultan. — « Laissez-moi « entrer dans la tente du sultan. Je lui livrerai l'armée « de Lazare; je remettrai Lazare entre vos main?. »
Les Turcs crurent Kobilich et le menèrent aux pieds du sultan. Milosch s'agenouille sur la terre noire; il baise le pan de la robe du sultan, il baise ses genoux. Soudain il saisit son hanzar et frappe Murât au cœur; puis, tirant son sahre suspendu à son côté, il hache les pachas et les vizirs '*.
Mais il eut aussi un triste sort, car les Turcs le dispersèrent sur leurs sabres. Ce que lit Vuk Drancovich, ce qu'il lit, qu'il en réponde devant Dieu!
NOTES
1 On l'appelle aussi Oliilich, J'ai suivi la leçon de M. duScrgo.
5 Bajazet, deuxième Gis de Murât. Il n'était pas encore tzar, c'est-à-dire empereur, car il ne fut proclame qu'après la bataille de f.ossovo.
3 Le Monténégro.
1 Milosch était en réalité d'une naissance obscure, et ne devait son élévation qu'à ses exploits.
s Suivant quelques auteurs, ce fut Vukassavo qui frappa Marie.
6 1-e combat fut autorisé par Lazare.
7 II faut entendre par plumes les lames de fer disposées comme des rayons à l'extrémité des masses d'armes.
8 Général en chef.
'J Probablement en portant des santés on commençait par celle du roi, pus celle de l'empereur d'Allemagne.
"' A murât vécut encore a?se/ puni' apprendre le succès de la bataille d-r:1 Cossû\o.
JiAQ MILOSCH KOB1L1CH.
Quelques auteurs racontent sa mort différemment. Us disent qu'après la défaite des Serviens le sultan, parcourant à pied le champ de bataille, remarquait avec surprise L'extrême jeunesse des chrétiens qui jonchaient la plaine de Cos- SOVO. — u II n'y a que de jeunes fous, » lui dit un de ses vizirs, a qui osent affronter tes armes. » Un Servien blesse reconnaît le sultan, il se relève d'un effort desespéré, et le blesse mortellement de son poignard. Il fut aussitôt massacré par les janissaires.
Un dit, à l'appui de l'autre version qui fait mourir A murât de la main de Milosch, que c'est depuis cette époque que les ambassadeurs paraissent désarmes en présence des empereurs ottomans. Le général Sébastiani est, je crois, le premier qui ait refusé d'oter son épée lorsqu'il fut présente au sultan Sélim.
Vuk lirancovich livra aux Tui-cs le corps d'armée qu'il commandait. Lazare combattit avec valeur ; mais son cheval gris-pommelé s'étant échappé, Tut pris par les ennemis, qui le promenèrent en triomphe de rang en rang. Les Servions, à cette vue, croyant leur roi mort ou prisonnier, perdirent courage et se débandèrent. Entraîné dans la déroute, Lazare fut pris vivant, et bientôt après égorgé par ordre Je Bajazet, comme une viclimo offerte aux mânes de son
On prétend que la main droite de Milosch Kobilich, enchâssée dans de l'argent, fut attachée au tombeau d' A murât.
V\\ DE LA f.UZLA.
Préface :>
Ciiap. I. Les Retires . • n