LA SORTIE
— Oui, monsieur.
— Eh bien! souvenez-vous de ce beau dicton .-. Age quod agis.
Il fît un signal; on tira un coup de canon, et toute la troupe se dirigea à grands pas vers la campagne : en même temps de petits pelotons de soldats, sortant par différentes portes, allèrent donner l'alarme sur plusieurs points des lignes ennemies, afin que les catholiques, se croyant assaillis de toutes parts, n'osassent porter des secours contre l'attaque principale, de peur de dégarnir un endroit de leurs retranchements partout menacés.
Le bastion de l'Évangile, contre lequel les ingénieurs de l'armée catholique avaient dirigé leurs efforts, avait surtout à souffrir d'une batterie de cinq canons, établie sur une petite éminence surmontée d'un bâtiment ruiné qui, avant le siège, avait été un moulin. Un fossé avec un parapet en terre défendait les approches du côté de la ville, et en avant du fossé on avait placé plusieurs arquebusiers en sentinelle. Mais, ainsi que l'avait prévu le capitaine protestant, leurs arquebuses, exposées pendant plusieurs heures à l'humidité, devaient être à peu près inutiles, et les assaillants, bien pourvus de tout, préparés à l'attaque, avaient un grand avantage sur des gens surpris à l'improviste, fatigués par les veilles, trempés de pluie et transis de froid.
Les premières sentinelles sont égorgées. Quelques arquebusades, parties par miracle, éveillent la garde de la batterie à temps pour voir l'ennemi déjà maître du parapet et grimpant contre la butte du moulin. Quelques-uns essayent de résister; mais leurs armes échappent à leurs mains roidies par le froid ; presque toutes leurs arquebuses ratent, tandis que pas un seul coup des assaillants ne se perd. La victoire n'est plus douteuse, et déjà les protestants, maîtres de la batterie, poussent le cri féroce de : Point de quartier ! Souvenezvous du 2 i août.
Une cinquantaine de soldats avec leur capitaine étaient logés dans la tour du moulin ; le capitaine, en bonnet de nuit et en caleçon, tenant un oreiller d'une main et son épée de l'autre, ouvre la porte, et sort en demandant d'où vient ce tumulte. Loin de penser à une sortie de l'ennemi, il s'imaginait que le bruit provenait d'une querelle entre ses propres soldats. Il fut cruellement détrompé; un coup de hallebarde l'étendit par terre baigné dans son sang. Les soldats eurent le temps de barricader la porte de la tour, et pendant quelque temps ils se défendirent avec avantage en tirant par les fenêtres; mais il y avait tout contre ce bâtiment un grand amas de paille et de foin, ainsi que des branchages qui devaient servir à faire des gabions. Les protestants y mirent le feu, qui, en un instant, enveloppa la tour, et monta jusqu'au sommet. Bientôt on entendit des cris lamentables en sortir. Le toit était en flammes et allait tomber sur la tète des malheureux qu'il couvrait. La porte brûlait, et les barricades qu'ils avaient faites les empêchaient de sortir par cette issue. S'ils tentaient de sauter par les fenêtres, ils tombaient dans les flammes, ou bien étaient reçus sur la pointe des piques. On vit alors un spectacle affreux. Un enseigne, revêtu d'une armure complète, essaya de sauter comme les autres par une fenêtre étroite. Sa cuirasse se terminait, suivant une mode alors assez commune, par une espèce de jupon en fer ' qui couvrait les cuisses et le ventre, et s'élargissait comme le liant d'un entonnoir, de manière à permettre de marcher facilement. La fenêtre n'était pas
1 On peut voir de pareilles armures au Musée de l'artillerie. Une fort belle esquisse de Rubens, qui représente un tournoi, explique comment, avec ee jupon, de fer, on pouvait cependant monter à cheval. Les selles sont garnies d'une tspèce ib' petit tabouret qui entre sous le jupon, exhaussai)! le cavalier de manière que ses genoux sont presque au nive lu île la tète du cheval. — Voyez, pour l'homme brûlé vif dans sou armure, Vllisloire universelle de d'Aubigné.
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assez large pour laisser passer cette partie de son armure, et l'enseigne, dans son trouble, s'y était précipite avec tant de violence, qu'il se trouva avoir la p'us grande partie du corps en dehors sans pouvoir remuer, et pris comme dans un étau. Cependant les flammes montaient jusqu'à lui, échauffaient son armure, et l'y brûlaient lentement comme dans une fournaise, ou dans ce fameux taureau d'airain inventé par Phalaris. Le malheureux poussait des cris épouvantables, etagitait vainemeut les bras comme pour demander du secours. Il se fit un moment de silence parmi les assaillants; puis, tous ensemble, et comme par un commun accord, ils poussèrent une clameur de guerre pour s'étourdir et ne pas entendre les gémissements de l'homme qui brûlait. Il disparut dans un tourbillon de flammes et de fumée, et l'on vit tomber au milieu des débris de la tour un casque rouge et fumant.
Au milieu d'un combat, les sensations d'horreur et de tristesse sont de courte durée : l'instinct de sa propre conservation parle trop fortement à l'esprit du soldat pour qu'il soit longtemps sensible aux misères des autres. Pendant qu'une partie des P«ochelois poursuivait les fuyards, les autres enclouaient les canons, en brisaient les roues, et précipitaient dans le fossé les gabions de la batterie et les cadavres de ses défenseurs.
Mergy, qui avait été des premiers à escalader le fossé et l'épaulement, reprit haleine un instant pour graver avec la pointe de son poignard le nom de Diane sur une des pièces de la batterie ; puis il aida les autres à détruire les travaux des assiégeants.
Un soldat avait pris par la tête le capitaine catholique, qui ne donnait aucun signe de vie ; un autre tenait ses pieds, et tous deux s'apprêtaient, en le balançant en mesure, à le lancer dans le fossé. Tout à coup le prétendu mort , ouvrant les yeux , reconnut Mergy , et
s'écria : — Monsieur de Mergy , grâce ! je suis prisonnier , sauvez-moi! Ne reconnaissez- vous pas voire ami Béville? Ce malheureux avait la figure couverte de sang, et Mergy eut peine à reconnaître dans ce moribond le jeune courtisan qu'il avait quitté plein de vie et de gaieté. Il le fit déposer avec précaution sur l'herbe , banda lui-même sa blessure, et, l'ayant placé en travers sur un cheval , il donna l'ordre de l'emporter doucement dans la ville.
Comme il lui disait adieu et qu'il aidait à conduire le cheval hors de la batterie , il aperçut dans une éclaircie un gros de cavaliers qui s'avançaient au trot entre la ville et le moulin. Suivant toute apparence , c'était un détachement de l'armée catholique qui voulait leur couper la retraite. Mergy courut aussitôt en prévenir La Noue : — Si vous voulez me confier seulement quarante arquebusiers , dit-il , je vais me jeter derrière la haie qui borde ce chemin creux par où ils vont passer , et , s'ils ne tournent bride au plus vite , faites-moi pendre.
— Très-bien , mon garçon , tu seras un jour un bon capitaine. Allons, vous autres, suivez ce gentilhomme et faites ce qu'il vous commandera.
En un instant Mergy eut disposé ses arquebusiers le long de la haie ; il leur fit mettre un genou en terre , préparer leurs armes, et sur toute chose il leur défendit de tirer avant son ordre.
Les cavaliers ennemis s'avançaient rapidement, et déjà on entendait distinctement le trot de leurs chevaux dans la boue du chemin creux.
— Leur capitaine, dit Mergy à voix basse, est ce drôle à la plume rouge que nous avons manqué hier. Ne le manquons pas aujourd'hui.
L'arquebusier qu'il avait à sa droite baissa la tête , comme pour dire qu'il en faisait son affaire. Les cavaliers n'étaient plus qu'à vingt pas, et leur capitaine,
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se tournant vers ses gens, semblait prêt à leur donner un ordre , quand Mergy , s'élevant tout à coup , s'écria : —Feu!
Le capitaine à la plume rouge tourna la tête , et Mergy reconnut son frère. 11 étendit la main vers l'arquebuse de son voisin pour la détourner ; mais , avant qu'il pût la toucher , le coup était parti. Les cavaliers, surpris de cette décharge inattendue, se dispersèrent en fuyant dans la campagne ; le capitaine George tomba perce de deux balles.