NOTICE
célébra sa fuite dans une ballade qui trouva quelques admirateurs et qui commença sa réputation1.
Mais il était sans ressources d'ailleurs pour subsister, et la nature lui avait donné peu de goût pour le travail. Grâce à l'hospitalité morlaque , il vécut quelque temps de la charité des habitants des campagnes, payant son écot en chantant sur la guzla quelques vieilles romances qu'il savait par cœur. Bientôt il en composa lui-même pour des mariages et des enterrements, et sut si bien se rendre nécessaire qu'il n'y avait plus de bonne fête si Maglanovich et sa guzla n'en étaient pas.
Il vivait ainsi dans les environs de Scign, se souciant fort peu de ses parents, dont il ignore encore le destin , car il n'a jamais été à Zuonigrad depuis son enlèvement.
A vingt-cinq ans c'était un beau jeune homme, fort, adroit, bon chasseur, et de plus poëte et musicien célèbre; il était bien vu de tout le monde, et surtout des jeunes filles. Celle qu'il préférait se nommait Hélène et était fille d'un riche Morlaque, nommé Zlarinovich. Il gagna facilement son affection , et, suivant la coutume, il l'enleva. Il avait pour rival une espèce de seigneur du pays, nommé Uglian, lequel eut connaissance de l'enlèvement projeté. Dans les mœurs illyriennes , l'amant dédaigné se console facilement et n'en fait pas plus mauvaise mine à son rival heureux ; mais cet Uglian s'avisa d'être jaloux et voulut mettre obstacle au bonheur de Maglanovich. La nuit de l'enlèvement , il parut accompagné de deux de ses domestiques au moment où Hélène était déjà montée sur un cheval et prête à suivre son amant. Uglian leur cria de s'arrêter d'une voix menaçante. Les deux rivaux étaient armés. Maglanovich tira le premier et tua le seigneur Uglian. S'il avait eu une famille , elle aurait épousé sa querelle , et il n'aurait pas quitté le pays pour si peu de chose ; mais il était sans parents pour l'aider, et il restait seul exposé à la vengeance de toute la famille du mort. Il prit son parti promptement, et s'enfuit avec sa femme dans les montagnes, où il s'associa avec des heiduques 2.
1 J'ai fait de vains efforts pour me la procurer. Maglanovich lu''-mème l'avait oubliée, ou peut-être eut-il houte de me réciter sou premier; essai poétique.
3 Espèce de bandits.
SUR HYACINTHE MAOLANOVICfl. 323
Il vécut longtemps avec eux, et même il fut blessé au visage dans une escarmouche avec les pandours1. Enfin , ayant gagné quelque argent d'une manière assez peu catholique, je crois, il quitta les montagnes , acheta des bestiaux, et vint s'établir dans le Rotas avec sa femme et quelques enfants. Sa maison est près de Smocovich, sur le bord d'une petite rivière ou d'un torrent qui se jette dans le lac de Vrana. Sa femme et ses enfants s'occupent de leurs vaches et de leur petite ferme ; mais lui est toujours en voyage ; souvent il va voir ses anciens amis les heiduques , sans toutefois prendre part à leur dangereux métier.
.le l'ai vu à Zara pour la première fois en 1816. J'étais alors gi and admirateur de la langue illyrique , et je désirais beaucoup entendre un poète en réputation. Mon ami, l'estimable voïévode Nicolas**'', avait rencontré à Biograd , où il demeure, Hyacinthe Maglanovich, qu'il connaissait déjà; et sachant qu'il allait à Zara, il lui donna une lettre pour moi. Il me disait que , si je voulais en tirer quelque chose , il fallait le faire boire ; car il ne se sentait inspiré que lorsqu'il était à peu près ivre.
Hyacinthe avait alors près de soixante ans. C'est un grand homme, vert et robuste pour son âge, les épaules larges et le cou remarquablement gros. Sa figure prodigieusement basanée, ses yeux petits et un peu relevés à la chinoise, son nez aquilin, assez enflammé par l'usage des liqueurs fortes, sa longue moustache blanche et ses gros sourcils noirs , forment un ensemble que l'on oublie difficilement quand on l'a vu une fois. Ajoutez à cela une longue cicatrice qui s'étend sur le sourcil et sur une partie de la joue. Il est très-extraordinaire qu'il n'ait pas perdu l'œil en recevant cette blessure. Sa tête était rasée, suivant l'usage presque général des Morlaques, et il portait un bonnet d'agneau noir ; ses vêtements étaient assez vieux, maisjeneore très-propres.
En entrant dans ma chambre, il me donna la lettre du voïévode et s'assit sans cérémonie. Quand j'eus fini délire: « Vous parlez donc l'illyrique "? » me dit-il d'un air de doute assez méprisant. Je lui répondis sur-le-champ dans cette langue que
1 Soldats de la police. Voyez les notes suivantes.