NOTICE SUR HYACINTHE MAGLAXOVIC.H
je l'entendais assez bien pour pouvoir apprécier ses chansons , qui m'avaient été extrêmement vantées. «Bien, bien, dit-il; mais j'ai faim et soif: je chanterai quand je serai rassasié.» Nous dînâmes ensemble. Il me semblait qu'il avait jeûné quatre jours au moins, tant il mangeait avec avidité. Suivant l'avis du voïévode, j'eus soin de le faire boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant. Nous espérions que quand cette faim et cette soif si extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous faire entendre quelquesuns de ses chants. Mais notre attente fut bien trompée. Tout d'un coup il se leva de table, et , se laissant tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il s'endormiten moins de cinq minutes, sans qu'il y eût moyen de le réveiller.
Je fus plus heureux une autre fois : j'eus soin de le faire boire seulement assez pour l'animer, et alors il nous chanta plusieurs des ballades que l'on trouvera dans ce recueil.
Sa voix a dû être fort belle; mais alors elle était un peu cassée. Quand il chantait sur sa guzla, ses yeux s'animaient et sa figure prenait une expression de beauté sauvage qu'un peintre aimerait à exprimer sur la toile.
Il me quitta d'une façon étrange : il demeurait depuis cinq jours chez moi, quand un matin il sortit, et je l'attendis inutilement jusqu'au soir. J'appris qu'il avait quitté Zara pour retourner chez lui ; mais en même temps je m'aperçus qu'il me manquait une paire de pistolets anglais qui , avant son départ précipité, étaient pendus dans ma chambre. Je dois dire à sa louange qu'il aurait pu emporter également ma bourse et une montre d'or qui valaient dix fois plus que les pistolets.
En 1817, je passai deux jours dans sa maison, où il me reçut avec toutes les marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou ; et quand je le quittai, son fils aîné me servit de guide dansies montagnes pendant plusieurs jours, sans qu'il me fût possible de lui faire accepter une récompense.
LA GUZLA
L'AUBÉPINE DE VELIKO'.
L'Aubépine de Veliko, par Hyacinthe Maglanovich, natif de Zuonigrad, le plus habile des joueuçs de guzla. Prêtez l'oreille !
Le bey Jean Veliko, fils d'Alexis, a quitté sa maison et son pays. Ses ennemis sont venus de l'est ; ils ont brûlé sa maison et usurpé son pays.
Le bey Jean Veliko, fils d'Alexis, avait douze fils : cinq sont morts au gué d'Obravo ; cinq sont morts dans la plaine de Rebrovje.
Le bey Jean Veliko, fils d'Alexis, avait un fils chéri :" ils l'ont emmené à Kremen; ils l'ont enfermé dans une prison dont ils ont muré la porte.
Or, le bey Jean Veliko, fils d'Alexis, n'est pas mort
320 l'aubépine
au gué d'Obravo ou dans la plaine de Rebrovje, parce qu'il était trop vieux pour la guerre et qu'il était aveugle.
Et son douzième fils n'esl pas mort au gué d'Obravo ou dans la plaine de Rebrovje, parce qu'il était trop jeune pour la guerre et qu'il était à peine sevré.
Le bey Jean Veliko, fils d'Alexis, a passé avec son fils la Mresvizza, qui est si jaune; et il a dit à George Estivanich : «. Étends ton manteau, que je sois à l'ombre *. »
Et George Estivanich a étendu son manteau ; il a mangé le pain et le sel avec le bey Jean Veliko3, et il a nommé Jean le fils que sa femme lui a donné 4.
Mais Nicolas Jagnievo, et Joseph Spalatin, et Fédor Aslar, se sont réunis à Kremen aux fêtes de Pâques et ils ont bu et mangé ensemble.
Et Nicolas Jagnievo a dit : « La famille de Veliko est « détruite. » Et Joseph Spalatin a dit : « Notre ennemi . « Jean Veliko, fils d'Alexis, est encore vivant. »
Et Fédor Aslar a dit : « George Estivanich a étendu « son manteau sur lui, et il vit tranquille au delà de « la Mresvizza, avec sou dernier fils, Alexis. »
DE VELIKO. 327
II? ont dit tmis ensemble : « Que Jean Veliko meure « avec son fils Alexis ! » Et ils se sont pris la main et ils ont bu dans le même cornet de Feau-de-vie de prunes \
Et le lendemain do la Pentecôte, Nicolas Jagniovo est descendu dans la plaine de Rebrovje, et vingt bommcs le suivent armes de sabres et de mousquets.
Josepb Spalatin descend le môme jour avec quarante béiduques6, et Fédor Aslar les a joints avec quarante cavaliers portant des bonnets d'agneaux noirs.
Ils ont passé près de l'étang de Majavoda, dont l'eau est noire et où il n'y a pas de poissons ; et ils n'ont pas osé y faire boire leurs ebevaux, mais ils les ont abreuvés à la Mresvizza.
« Que venez-vous faire, beys de l'est? que venez-vous « faire dans le pays de George Estivanicb? Allez-vous à « Segna complimenter le nouveau podestat? »
— « Nous n'allons pas à Segna, fils d'Etienne, a ré- « pondu Nicolas Jagnievo; mais nous cherchons Jean « Veliko et son fils. Vingt chevaux turcs, si tu nous les « livres. »