‹ Chronique de règne de Charles IXChapitre 64 sur 110 · CHANT DE MOUT · texte numérisé non relu

CHANT DE MOUT

Cbrnsich a enlevé ma fille aînée, et elle est grosso de six mois. J'espère qu'elle accouchera aussi d'un garçon beau et fort 3.

Twark a quitté le pays jour monter sur mer; nous ne savons pas de ses nouvelles : peut-être le rencontreras-tu dans le pays où tu vas.

Tu as un sabre , une pipe et du tabac , avec un manteau de poil de chèvre ' : en voilà bien assez pour faire un long voyage, où l'on n'a ni froid ni faim.

Adieu, adieu, bon voyage! Celte nuit la lune est dans son plein , on voit clair pour trouver son chemin. Bon voyage !

NOTES

1 Ce chant a été improvisé par Maglanovich à l'enterrement d'un heiduque son parent, qui s'était brouillé avec la justice et fut tué par les pandours.

2 Les parents et les amis du mort lui donnent toujours leurs commissions pour l'autre monde.

3 Jamais un père ne se fâche contre celui qui enlève sa fille, bien entendu lorsque tout se fait sans violence. (Voyez note 1, V Amante de Dannisich.)

* On enterre les heiduques avec leurs armes, leur pipe et les habits qu'ils portaient au moment de leur mort .

Les mécréants sont entrés dans notre pays pour enlever les femmes et les petits enfants. Les petits enfants, ils les mettent sur leurs selles devant eux , les femmes, ils les portent en croupe, et tiennent un doigt de ces malheureuses entre leurs dents '.

Le seigneur Mercure a levé sa bannière : autour de lui se sont rangés ses trois neveux et ses treize cousins; tous sont couverts d'armes brillantes , et sur leurs habits ils portent la sainte croix et des amulettes pour se préserver de malheur 2.

Quand le seigneur Mercure fut monté sur son cheval , il dit à sa femme Euphémie , qui lui tenait la bride : « Prends ce chapelet d'ambre ; si tu m'es « fidèle , il restera entier ; si tu m'es infidèle , le fil « cassera et les grains tomberont 3. »

Et il est parti, et personne n'avait de ses nouvelles, et sa femme craignit qu'il ne fût mort ou que les Arnautes ne l'eussent emmené prisonnier dans leur pays.

Mais, au bout de trois lunes, Spiridion Pietrovich est revenu.

Ses habits sont déchires et souillés de sang, et il se frappait la poitrine. Il dit : « Mon cousin est mort ; « les mécréants nous ont surpris , et ils ont tué ton « mari. J'ai vu un Arnaute lui couper la tête : à « grand'peine me suis-je sauvé. »

Alors Euphémie a poussé un grand cri, et elle s'est roulée par terre, déchirant ses habits. « Mais, dit « Spiridion, pourquoi tant t'affliger? ne rcste-t-il pas « au pays des hommes de bien'!1 » Et ce perfide l'a relevée et consolée.

Le chien de Mercure hurlait après son maître , et son cheval hennissait; mais sa femme Euphémie a séché ses larmes, et la même nuit elle a dormi avee le traître Spiridion. Nous laisserons cette fausse femme pour chanter son mari.

Le roi a dit au seigneur Mercure : « Va dans mon <s ehâteau à Clissa 4, et dis à la reine qu'elle vienne « me trouver dans mon camp. » Et Mercure est parti, et il chevaucha sans s'arrêter trois jours et trois nuits.

Et quand il fut sur les bords du lac de Cettiiia, il dit à ses écuyers de dresser sa tente, et lui descendit vers le lac pour y boire. Et le lac était couvert d'une grosse vapeur, et l'on entendait des cris eonfus sortir de ce brouillard.

Et l'eau était agitée et bouillonnait comme le tourbillon de la Jemizza quand elle s'enfonce sous terre. Quand la lune se fut levée, le brouillard s'est dissipé, et voilà qu'une armée de petits nains à cheval '- galopait sur le lac, comme s'il eût été glacé.

A mesure qu'ils touchaient le rivage, homme et cheval grandissaient jusqu'à devenir de la taille des montagnards de Douaré 6 ; et ils formaient des rangs et s'en allaient en bon ordre, chevauchant par la plaine et sautant de joie.

Et quelquefois ils devenaient gris comme le brouillard, et l'on voyait l'herbe au travers de leurs corps; et d'autres fois leurs armes étincelaient , et ils semblaient tout de feu. Soudain un guerrier monté sur un coursier noir sortit des rangs.

Et quand il fut devant Mercure , il fit caracoler son cheval et montrait qu'il voulait combattre contre lui. Alors Mercure fit le signe de la croix, et, piquant son bon cheval , il chargea le fantôme bride abattue et la lance baissée.

Huit fois ils se rencontrèrent au milieu de leur course, et leurs lances ployèrent sur leurs cuirasses comme des feuilles d'iris; mais à chaque rencontre le cheval de Mercure tombait sur les genoux, car le cheval du fantôme était bien plus fort.

« Mettons pied à terre , dit Mercure , et combattons « encore une fois à pied. » Alors le fantôme sauta à bas de son cheval et courut contre le brave Mercure ; mais il fut porté par terre du premier choc malgré sa taille et sa grande force.

« Mercure, Mercure, Mercure, tu m'as vaincu! dit « le fantôme. Pour ma rançon, je veux te donner un « conseil : ne retourne pas dans ta maison, tu y trouve- « rais la mort. » La lune s'est voilée, et le champion et l'armée ont disparu tout d'un coup.

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