‹ Chronique de règne de Charles IXChapitre 99 sur 110 · XX1I · texte numérisé non relu

XX1I

11 saisit le malheureux, le mord à la veine du cou, et ne le quitte qu'après avoir tari ses veines.

Celui qui a fait cette histoire est Nicolas Cossiewitch, qui l'avait apprise de la grand'mère de Juméli.

NOTES

1 Probablement la Zarmagna, qui est très-Jaune en automne.

2 Cet ornement se trouve fréquemment aux fusils des Illyriens et des Turcs. 1 Presque tous les musulmans portent un Alcoran dans une petite giberne en

cuir rouge.

' Le nombre soixante-six passe pour être très-puissant dans les conjurations.

LES P0BRAT1M1

Jean Lubovich était né à Traù, et il vint une fois à la montagne de Vorgoraz, et il tut reçu dans la maison de Cyrille Zborr, qui le régala pendant huit jours.

Et Cyrille Zborr vint à Traù, et il logea dans la maison de Jean Lubovich , et pendant huit jours ils burent du vin et de l'eau-de-vie dans la même coupe.

Quand Cyrille Zborr voulut s'en retourner dans son pays, Jean Lubovich le retint par la manche et lui dit : « Allons devant un prêtre et soyons pobratimi. »

Et ils allèrent devant un prêtre , qui lut les saintes prières. Ils communièrent ensemble, et jurèrent d'être frères jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.

Un jour Jean était assis, les jambes croisées 3, devant sa maison à fumer sa pipe, quand un jeune homme, les pieds tout poudreux, parut devant lui et le salua.

« Jean Lubovich , ton frère Cyrille Zborr m'envoie.

LES POBRATIMI. 415

« ïl y a près de la montagne un chien qui lui veut du « mal , et il te prie de l'aider à vaincre ce mécréant. »

Jean Lubovich a pris son fusil dans sa maison ; il a mis un quartier d'agneau dans son sac , et, ayant poussé sa porte 3, il s'en vint dans la montagne de Vorgoiaz.

Et les balles que lançaient les pobratimi allaient toujours frapper le cœur des ennemis ; et nul homme , si fort, si leste qu'il fût, n'eût Osé leur tenir tête.

Aussi , ils ont pris des chèvres et des chevreaux , des armes précieuses, de riches étoffes et de l'argent monnayé, ils ont pris aussi une belle femme turque.

Des chèvres et des chevreaux, des armes et des étoffes, Jean Lubovich a pris une moitié, et Cyrille Zborr l'autre moitié ; mais la femme, ils ne pouvaient la diviser.

Et tous deux voulaient l'emmener dans leur pays, car iîs aimaient tous deux cette femme : de sorte qu'ils se querellèrent pour la première fois de leur vie.

Mais Jean Lubovich dit : « Nous avons bu de l'eau-de- « vie et nous ne savons ce que nous faisons : demain t matin nous parlerons de cette affaire avec tranquil-

t lité » Alors ils se sont couchés sur la même

natte, et ils ont dormi jusqu'au matin.

416 LES POBRATIMI.

XITÏ.

Cyrille Zborr fut le premier qui s'éveilla, et il poussa Jean Lubovich pour le faire lever. « Maintenant que tu «es sobre, veux-tu me donner cette femme? » Mais Jean Lubovich n'a pas répondu, et il s'est assis, et des larmes coulaient de ses yeux noirs.

Alors Cyrille s'est assis de son côté, et il regardait tantôt l'esclave turque et tantôt son ami, et il regardait quelquefois le hanzar qui était à sa ceinture.

Or les jeunes gens qui étaient venus à la guerre avec eux se disaient : « Qu'arrivera-t-il? deux pobratimi « rompront-ils l'amitié qu'ils se sont jurée à l'église? »

Quand ils furent restés assis pendant longtemps, ils se levèrent à la fois , et Jean Lubovich a pris la main droite de l'esclave, et Cyrille Zborr sa main gauche.

Et des larmes coulaient de leurs yeux, grosses comme des gouttes de pluie d'orage. Soudain ils ont tiré leurs hanzars, et en même temps ils les ont plongés dans le sein de l'esclave.

« Périsse l'infidèle plutôt que notre amitié! » Alors ils se sont serré la main, ci jamais ils ne cessèrent de s'aimer.

LES POBKATIMI. 417

Cette belle chanson a été faite par Etienne Chipila, le jeune joueur de guzla

NOTES

1 On a vu dans, les notes de la Flamme de Perrusfich l'explication de ce mot.

2 C'est la manière la plus générale de s'asseoir.

3 Ce peu de mots exprime assez bien les préparatifs de guerre d'un Morlaque.

HADAGNY \

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