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CHAPITRE PREMIER

Comment Charles, le très puissant duc de Bourgogne, assiégea par

terre la très forte ville de Nuysse.

Gloire éternelle se doibt rendre au souverain roi des rois , qui par singulière bonté répara l'humain lignage. Los immortel se doibt attribuer à Marcus Curtius, qui, pour salvation du peuple romain, saillit au très crude abysme. Nom de perpétuelle mémoire doit demourer au très noble duc Geoffroi , qui se desvestit de son propre héritage, pour conquérir la sainte terre. Et guerdon salutaire doibt obtenir pour rétribution, le trèshault et très puissant prince le duc Charles, qui différant de ses propres querelles pour augmentation xïu bien publicque, et subvenir à ses très nobles parents, amis et alliés , souverainement au bien de paix ecclésiastique, expose aux fortunes de guerre son corps^ ses subjects et sa substance, comme il appert clèrement.

L'archevesque de Coulongne, qui fut de Bavière * , son cousin et allié, et frère au comte pala-

i . Robert de Bavière.

tin débouté de sa chaire épiscopale et cité métropolitaine, lui remonstra sa doléance, et comment ceulx du chapitre dudit Coulongne vouloient avoir archevesque Her mant , lant-grave de Haesse, frère à Henri , lant-grave de Haesse, auquel favorisoient l'empereur , les archevesques de Mayence et de Trêves, Aubert, marquis de Brandebourg, le duc de Saxe, le dit Henri Lant-grave, Evrard, comte de Wértemberghe et de Montbliard , avec aultres plusieurs grands princes et barons , et ensemble les cités impériales, villes et communautés d'AUemaigne.

Le duc Charles très clément etpitéable, ouïe la quérimonieuse complaincte de son parent, voyant que contre droict et raison, et oultre le gré de nostre sainct père le pape qui l'avoit conferme, il estoit desappoincté de la dignité qu'il avoit longtemps posscssé , soy confiant en Nostre Seigneur et en saincte église , dont il estoit vray champion et protecteur chevaleureux, emprist la querelle dudit archevesque son allié , à l'encontre du frère dudict lant-grave, soi disant archevesque pareillement, et à l'encontre dudict empereur, ses adhérens et favorisants.

Nuysse doncques, ville de frontière, terre d'archeveschié , refuge de malheureux , orgueil <d'AUemaigne , et qui plus seçonfioit en sa force que nulle aultre, pource que jamais n'avoit esté vaincue par siège, soutenoit en son clos la partie adverse du dict archevesque , car elle estoit forte à mer-

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veille, tant d'eau we comme de murailles, longue de deux bons traicts d'arc, mais elle est étroicte à l'advenant plus à un costé que à l'aultre , à manière d'un huysiel, adossée d'un lez d'un bras du Rin , qui battoit aux murs, et d'une autre rivière nommée Arne, qui passe par la duché de Julers , avecquesune aultre naissant de fontaine, dont mouloient deux moulins, laquelle environnoit aultre partie de ladicte ville; et toutes ensemble se rentroientau grand Rin courant assez loing. Pareillement estoit Nuysse notablement tourrée de pierre de grès, puissamment murée de riche fremeté haulte espasse,et renforcée de fortes braiesses subtelement composées de pierre et de brique, et en aulcuns lieux toutes de terre , tournées à deffence par mirable artifice pour repeller les assaillants ; entre lesquelles et lesdicls murs y avoit certains fossés assés parfons; et de rechef estoient devant lesdictes brayes aultres grants fossés d'extrême profondeur, cimes les aulcuns, et pleins d'eau à grant largesse , lesquels amplectoient la ville et ses forts jusques aux rivières courantes. Quatre portes principales de pareille sorte ensemble , et aulcunes poternes et saillies embellissoientet fortifioient grandement ladite closture ; car chacune d'elles avoit en front son boluwert à manière de bastillon, grant fort et deffensable, garni de tout instrument de guerre, et souverainement de traicts à poudre à planté.

Dedans Nuysse , oultre les aultres édifices, estoit une très belle église de dames, haulte esievée et

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de grant monstre, où reposoit le corps saint Quirin, leur patron , auquel les nobles, bourgeois et manans avoient très singulière et fervente dévotion, espérans salut en son suffrage etgarantise de tous meschefs. Et avec leur nouvel archevesque, compéditeiïr au vrai pasteur, s'estoient prémunis de gens très expérimentés de la guerre , et avoient la fleur, le bruyt et le choix de la chevalerie d'Almaigne , ensemble et les gentils reitres et fins routiers concueillis en diverses marches , non pas seulement pour la tuition de leur ville, mais aussy pour donner repoulse et rompre la poincte au ducCiharles, qui atournoit la bride vers Goulongne pour montrer visaige à l'empire.

De ceste aspre et mal amoureuse compaignie , estoit principal et conducteur un très vaillant capitaine subtil et entreprenant , nommé Musebacque , qui tout engrossié de horions, et de soutenir sièges endurci , plus se délectoit en tonnoires de dures bonbardes que en chansons de douces paroles , et plus prenoit appétit en cuisses de vieux chevaux , que en pastés de jeunes poules ; et désiroit toujours de soi aherdre et hurter à l'ost du duc de Bourgogne, pour taster lq. pesanteur du faix dont tout le monde faisoit si grande estime. Jean de Herprode, Rembout Heyebisce, hommes de grant conduicte, astus et cauteleux, alors bourg-maistres, avoient le régime et police de la ville , et regard ententifsur le peuple, qui estoit comme demi gendarme , nourri en feu , en fer , en sang y en souffre

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et en salpêtre, berchié au cri des armes et endormy au son impétueux de serpentines, culevrines et harquebucies , dont, il estoit si juste et amesuré , que à deux doits de descouvert il rendoit mortelle attaincte.

Grantamas de vivres avec la annuelle provision se faisoit dedans Nuysse^ laquelle de sa propre nature estoit hutineuse , arrogante, espineuse et addonnée à la guerre ; et pour ce qu'elle aimoit le mestier, elle avoit d'ancienneté deux moulins à chevaux forts et rades, pour soi aider en pestillence de siège , et diversité de bastons deffensoires et d'artillerie, pour saluer les passants et bien vegnier ses voisins , desquels elle attendoit la très poentable et soudaine venue.

Gharles,très auguste ducde Bourgogne, à qui nuls hideux efforts ne donnoient admiration, sentant l'adversaire capital de son cousin dessusdit, envelopéen la sortie de Nuysse sous les esles deGermanie et de son aigle impérial, qui le deffendoit au pied et à l'ongle, se délibéra , pour ceste cause et aultres qui à ce le mouvoient, d'assiéger ladite ville,merveilleusement forte et inexpugnable. Si ordonna ses batailles, fist approchier ses engins ; et environ l'issue du mois de juillet, l'an mil quatre cent soixante-quatorze, comme le plus preux des preux et le superexcellent de tous aultres, ficha son estandardet planta puissamment son siège droit au front des Allemans, qui le prindrent en grand argu ; et de prime face, à un traict d'arc près de Nuysse et devant la maistresse porte , saisit une grande abbaye de chanoines

réglés de Tordre saint Augustin, où il trouva partie des religieux habandonnés desaultres, quis'estoient restraicts en la ville. A ceste approche , ceulx de Nuysse ne mirent quelque obstacle de deffense ne de saillir, jà-soit ce qu'ils pensoient bien que le duc y prendroit logis ; car à ceste cause, trois jours par avant sa venue, i'avoient voulu brusler, et le feu ne s'y voulut esprendre. Si demeura saine et entière, et furent ces religieux très joyeux d'avoir un si bon hoste ; car ils y proufitèrent assés.

Le comte deCampo Basso, chevalier néapolitain , bien aimé dudit duc , fut envoyé par ledit duc avec plusieurs haults barons , prudents, ingénieux, et de vif pénétrant entendement, pour impertorer les fors, et imaginer par quel moyen, à moins de perte et plus de gaigne, le siège pourroit prendre pied ferme et fondement durable. Et par l'ordonnance 4u duc, ledit comte, accompagné de quatre cents lances italiennes bien en point, à chevaux bardés, ensemble et leurs gens de pied, assiégea une porte, auprès d'une capelle de sainte Barbe, tirant au long du Rin pour aller en Gheldre , devant laquelle estoit un boluwert grant et puissant; et là furent assises deux grosses bombardes, une bombardelle et plusieurs courtaux et serpentines. Devant l'aultre porte en suivant qui donne chemin pour aller à Nostre-Dame d'Aix, où estoit un merveilleux boluwert , se logea avec deux cents lances italiennes et leurs gens de pied, Jacques Galiot, un très renommé et prudent conducteur de gens d'armes > accompagné de deux cens archiers d'Angleterre,

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et joindant ce quartier fut logé un noble escuyer piemontois , nommé Jacques de Wanperghe , ayant charge de cinquante hommes d'armes piemontois, lesquels estoient de la société dudit comte. A l'endroit de ladite porte, y avoit bombarde et bombardelle, sieutes de courteaux et serpentines* Partons tranchis et spacieux furent faits devant la muraille, affin que ceulx d'un quartier peussent secourir l'aultre. Et en suyvant ceste clôture fut logé sire Bernard de Ravestain , capitaine de cent lances , de trois cens archiers > et de trois cens piétons. Si l'accompagnoit un chevalier nommé Broc* quehuse, lequel avoit assemblé environ deux cens culeuvriniers du pays de Gheldre. Et en front de la porte où se prend le chemin pour aller au pays de Julliers , tint son siège sire Bauduwin de Lannoy , chef et conducteur honnorable de trois cens lances ordinaires, de trois cens archers et de trois cens hommes de pied ; et contenoit son entrepresure, du logis dudit seigneur Bernard jusques au chemin de ladite porte. Et Lancellot de Bellamont, noble escuyer du pays de Haynault , ayant charge de cinquante lances et de deux cens archiers , parclooit le demourant jusques au logis dudit duc , parmilebailly de Roman t, Brabant, etd'un escuyer nommé Marbais, qui ensemble lui furent baillés pour renfort; et avoient quatre cens piétons, picquenaires , culeuvriniers et arbalestriers du pays de Brabant, deNamur et de Liège, lesquels, à ung petit pont de pierre, coupèrent une rivière, où ils

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trouvèrent largesse de poissons , et là tournèrent vers le bois.Conséquament, devant une grosse porte à façon de chasteau, qui directement tire vers Coulongne, furent logés un très chevaleureux et expert conducteur , messire Philippe de Poictiers , seigneur de la Frété , et Ferry de Clissance , seigneur de Beauvoir; et avoient chacun deux cens lances des ordonnances et trois cens archiers ; et estoient leurs hommes d'armes de Bourgogne , et leurs archiers de Picardie et de Haynault. Là fut assise une grosse bombarde, ensemble plusieurs sieutes de courtaux et de serpentines. Et s'estendoit ce quartier jusques à la rivière dessusdite, venantdeladuché de Juliers, passant devant l'abbaye, emprès laquelle le duc fit lever sa maison portative, et tendre es jardins àl'environses pavillons, très freschement armoyés de ses armes , où il se logea de sa personne . et ceux de son hostel, lesquels contenoient grand nombre de nobles gens,qui se logèrent entre le grand chemin et la rivière.

Il y a coustumièrement en la maison et famille du duc de Bourgogne quarante chevaliers toujours comptés et quarante hommes d'armes conduicts par quatre nobles chevaliers, sans aultres chevaliers en grande quantité, comptés par tenue d'anchiene ordinance, et vingt escuyers de chambre. Il y a aussi cinquante panetiers, cinquante eschansons, cinquante officiers trenchants , cinquante escuyers d'escuyrie; et chacun a son coustellier; et sont conduits par quatre chefs d'escoydre. Et puis y a cin-

quante archiers de corps et deux chevaliers leurs conducteurs.

D'autre part fut logiée son artillerie et sa garde, laquelle contient six vingt et dix hommes d'armes et autant de coustelliers armés , et six vingt et dix archiers^ qui tous ensemble sont conduits par un chevalier très preux et exercité en armes, et par quatre escuyers chiefs d'escoydre. Pareillement furent logés au quartier du duc, princes, barons et honorables serviteurs, ses pensionnaires, qui lors l'accompagnèrent à grande multitude de serviteurs ; est assavoir , monseigneur Jehan , aisné fils <lu duc de Clèves ; le comte de Marie, chevalier de la Thoison-d'Or; messire Jacques de Luxembourg, chevalier de la Thoison-d'Or ; le comte de Meghe, chevalier de la Thoison-d'Or; le comte de Joigny; le fils du comte de Rotelin ; le nepveu du doc deGheldres, le comte d'Araine, Escochois, et messire Jehan-Milleton, chevalier de l'hostel du roi d'Angleterre; dont, partie d'iceulx qui survindrent, et autres , se logèrent aux dortoirs des moynnes, lesquels firent place aux religieux de Mars, qui sont d'autre profession ; car par l'abus du monde et mutation de fortune de guerre , les chambres de dévotion furent changées en dérision; là où on sonloit estudier enseignemens, beaux et notables , on tenoit escolle de jeux de dez et de tables ; où les repentans plouroient grosses larmes, les hardis combat tans crioient à i'assault ! aux armes! là où l'on souloit pendre aulmuces etchap-

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pes blanches, pendoient salades et blancs harnois et fers de lances; et ceulx qui se levoient au son de la cloche du moustier , furent resveillés au son de la bombarde et du mortier. Ainsi fut la ville de Nusse , puissamment assiégée par terre ; et fut le siège clos de trenchis , les engins assis , et les approches faictes bien et chevalereusement, auxquels il y eut perte d'Italiens et d'autres, morts ou navrés du traict à pouldre, qui estoit durement aspre et continu.

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