‹ Chronique des ducs de BourgogneChapitre 117 sur 142 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Comment la garnison de Linlz, par appoinctement faicl, se debvoit partir corps et biens saulfs, et fut destroussée par les Allemans, qui ne lindrent foi ne proumesse.

Quàhd messire Olivier de la Marche , Philippe de Berghes, les Italiens et leur routte eurent ravitaillé la ville de Lintz, et conquis par forte main de prouesse le dessus ditboluvert ; et que en la vérécondieuse face de leurs ennemis, au cenlredeleur plus assurée force , ils eurent faict une si mortelle

plaie , comme de départir la radicale plante de leur orgueil, dont le fruict estoit livré aux dens de fer et aux sanglantes morsures des espées , ils se mirent au retour en emmenant leurs prisonniers. Et les Allemans estant es villes dessus dictes, voyans ceste horrible piteuse desconfiture , tous enflés , comme à demi forcenés , saillirent sur eux en grand nombrepour livrer escarmourche , mais ils furent reboutés dedans leurs forts. Depuis , non contens, issirent à plus grand puissance, faisants manière de présenter la bataille. Quant les aultres virent qu'ils ne vouloient sinon escarmoucher et les tirer à la nuict , pour'ce qu'il convenoit mettre assez longue espace à passer ledict destroict , ils se serrèrent ensemble , et laissèrent derrière soixantelances pour soustenir l'escarmouche ; lesquels chargèrent sur lesdils Allemans par telle effort , qu'ils furent rembarés de rechef jusques à la porte d'une desdites villes. Si ne tint à guère que lecontedeWernanbourg, vestu d'une longue robbe de velouxnoir, ne fut prins en lâchasse; car ils'estoit assez follement abandonné pour tenir ses gens en ordre , comme disoit un rustre qui fut prins en la rencharge. Ainsi honorablement, sans perte quelconque , rappassèrent les Bourguignons ce destroit dangereux , en retournant vers Nusse ; entre lesquels Philippe de Berghes et ceux de sa compagnie assaillirent et prindrent à main armée un gros village et. fort, où ils occirent vingt-six ou vingt -sept hommes , lesquels ne les vouloient

O'tf5) DE JEAN MOLINET. 89

loger audit village; puis à grande liesse, très joyeulx de leur haulte et excellente emprinse glorieusement achevée , arri vèrent au siège de Nusse^ où le duc les receut aggréablement ; et furent conjoys de leurs bienvueillans , prisés et honorés grandement , comme vaillans et victorieux champions , dignes d'auréole triomphante et ouan ge perpétuelle.

Environ trois sepmaines après que la ville de Lintz fui si puissamment secourue de gens, de vivres et de pouldres, elle fut si griefment oppressée des princes de l'empire, et battue de leurs gros engins impétueux, que force lui estoit de soi rendre ou attendre pire marchié , veu qu'elle séoit en gueulle d'ennemis > très loingtaine de secours. Par quoi, après crueuses menaces, sommations et douloureux meschiefs de traict , lesdits . princes envoyèrent ung hérault vers les assiégés pour sçavoir leurs intentions. Si leur assignèrent jour de parlementer à douze heures à la nuict. L'heure acceptée et les matières ouvertes d'une partie et d'aultre, conclusion finale porta que tous ceux qui tenoient le parti du duc de Bourgogne, gens de guerre et aultres, rendroient ladite ville à l'empereur ou à ses commis, et se partiroient lendemain , saufves leurs vies, leurs bagues , leurs armures et artilleries ; parmi tant aussi qu'ils donneroient pour propine deux cents mailles de Rin aux députés dudit empereur, pour avoir faict condescendre son impérialle majesté à

ce traicté amiable. Sur cet estât, Lancelot de Bellaimont , les Namurois et aultres compagnons de guerre, trop travaillés de durs labeurs et continues veilles , comme joyeux et assurés de leur accord et paction , s'en allèrent reposer en leurs hostels et fardeler leurs bagues pour le lendemain desloger. Mes les Allemans et fins rustres qui veilloient à leurs crestiaulx , pourtant ne s'endormirent pas.

Sitôst que les aultres furent couchiés et endormis, ils montèrent amont les fossés ; et par les romptures de murailles que leurs bombardes avoient faictes le jour précédent , entrèrent tacitement en la ville, laquelle, sans tenir ne foy ne promesse , ils pillèrent de tous poincts; et en déboutèrent par force impétueuse et cautelle mauvaise, leurs adversaires, qui de rien ne s'en doubtoient. Si les destroussèrent de Iraicts de chevaux et de bagues , et les contraindirent à payer deux cens mailles de Rin , tellement que, à grand dur , tous honteux et nuds eschappèrent , saufves leurs vies. Voilà la Certaine asseurance et léale confidence d'entre vous, fins rustres d'Allemaigne ! Voilà la vraie crédence et noble parole sociale que vous entretenez aux aultres quand vous avez les bras au-dessus ! Les nations barbares, Sarazinoises et paganiques qui oncques n'apperceurent un ray de clarté sommière, tiennent leur mot sans fraction et cheminent en voye de directe nobilité , et vous qui desirez estre la gemme rutilante et vrai patron irréfra-

0475) DE JEAN MOLINET. Ql

gable de chrétienne militie, déflorez vos promesses, et erres de vrai sentier de constance et de fidélité.

Page 1