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CHAPITRE XIII

Comment ceux de Coulongne, pour reconforter ceux de Nusse et contresie'ger le duc , plantèrent delà le Rin un très fort et puissant boluvert.

Allemaigtte sentant Nusse captive et triste, languir en grande perplexité , persécutée de pestillence grefve , agravée de cruelle famine et flagellée de guerre périlleuse , prist pitié de son affliction dolente, proposant la délivrer de ce dangereux danger et meschef. Dont il advint que ceux de Coulongne, environ le vingt-sixième jour de febvrier l , s'amonstrèrent en très grand nombre oultre le Rin , à l'endroit de Nusse , l'isle et la rivière entre deux, où ils plantèrent un fort et puissant siège , fermé de palis , orné de tentes et environné de tranchis , par manière de contresiège, cuidant descochier de son hault estre le triomphant siège ducal ; et de faict tiroient à l'adventure en divers quartiers de son ost serpentines et gros engins, dont les pierres d'estranges modes estoient à demi cocques. Mes peu leur proufita ce traict. Ils j mirent chère coustance , et ne portèrent guères de domages à leurs adversaires : leurs coups retournoient souvent à leur préjudice. Si

i. De l'année \^S nouveau style , ou \^J\ ancien style.

leur mésadvint une ibis de tirer en une tourelle de la ville , où ils tuèrent beaucoup de gens. Un jour amenèrent dix ou douze bateaux chargés de nouvelles gens et de vivres , soubs espérance de raffreschir Nusse ; mais ils furent durement renvoyés par ceulx de l'armée du fine. Si retournèrent amont le Rin, frustrés de leur intention.

Regnauldin de Melun , un très gentil escujer , lieutenant de monseigneur Olivier de la Marche , accompagné de quarante chevaliers , les poursuivit et entrechevaucha jusques auprès de Coulongne. Quand Goloniens appercheurent que par force d'armes ne povoient pas attaindre leurs conceptions, ne avoir entrée dedans Nusse, aspirans après leur opulent subside, ils démenèrent grand deuil, et proposèrent leur donner confort de rescriptions, en lieu de renfort de garnisons; et la servirent de promesses, en lieu de haultaines prouesses; de messagiers et de petits compagnons , en lieu de chevaliers et hardis champions. Ainsi doneques l'empereur et les princes d' Allemaigne , ensemble les Couloniens , les consoloient de persuasions adulatoires , plaines de jactance et de grandes flatteries , par aulcuns rustres adventureux, porteurs d'icelles entre deux eaues; et ceux de Nusse pareillement leur signifioient, par aulcuns malheureux noans (nageants) entre deux eaues, le grand destroit de povreté et déluge misérable où ils se trouvoient tresbuchiés par armigère disfortune, comme il appert par leurs missives.

Un jour advint qne une buveresse de l'ost trouva, soubs un pont faict de queuves, un homme noyé, chaussé et vestu, lequel avoit en sa bourse douze mourequins , et portoit dix où douze lettres enveloppées en poie et en cire , escrites le mercredi après la my-caresme , envoyées parHermand de Heesse, et la commune chevalerie de Nusse, soubs espoir de l'adresser au lant-grave Henri de Heese , aux bourgmaistres > conseil et eschevins de la cité de Coulongne, et à aulcuns gens de guerre eslans de là le Rin ; lesquels contenoient en partie ce qu'il s'ensuit :

« Nous vous tenons assez advertis par plusieurs » et diverses fois, tant de bouche comme par es- » cript , de l'angoisseuse et pitoyable indigence à » laquelle nous sommes abstraincts par nosenne- » mis. L'eau nous est ostée; les douvesse perdent ; » tous nos boluwerts vers la porte du Rin sont pris » jusques aux derniers ; nous amenrissons tous les » jours, et perdons un fort après l'autre; et n'avons » povoir défensoir de nous-mesmes , qui jamais y » puist donner recouvrance. Et comme il soit ainsi » que long temps nous soyons en la vertu de vos » belles paroles confictes en liqueur d'éloquence , » lesquelles , comme confortation de nostre cueur, » nousontsoustenu et respeus d'espérance que nous » avons possessée jusques à maintenant, toutesfois, » rien n'en est ensuivi pour effect, dont nous sommes » grandement esbahis. Pourquoi, nous vous prions )> et requérons très affectueusement que pro-

» messes jà piéçà flouries , coulourées de adula- » tions, et tournées, non pas à meurisson fructueuse, » mais en la fange de foi faillie par vostre longue »» endormie paresse; se nous envoyez hastif secours, » par la plus grande puissance qu'il vous sera pos- » sible; caraultrement, nous et nostre ville sommes » destruicts à tousjours, mis et livrés à confuse des - » pection et opprobre perpétuel ; et se vous ne pou- » vez parvenir à chef de votre désiré confort, par » tant de fois et de voix proumis , trouvez quelque » gracieux appoinctement , afin que ne perdions >» honneur, corps et chevance -, car plus n'avons de » confiance, sinon en la divine miséricorde, à lai> quelle nous nous recommandons. »

Semblables lettres escripvoient aulx dessus nommés , les bourgmaistres de Nusse , ensemble eschevins, conseillers et communauté de Nusse, ensemble aulcuns capitaines, leurs en voyésen garnison de parla ville de Bonne, en faisant remonstrance de la grande chèreté et rareté de vivres qui y estoit; parquoy plusieurs compagnons , oppressés de famine , incités à courroux, esmou voient journellement noises et contens entre eulx ; se que par telles ruineuses divisions ne povoient tenir bonnement pied ferme. Certaines instructions baillèrent ceulx de Nusse à ces messagers, pour leur douner à cognoistre comment sans péril ils estoient abordés en terre amiable , ensemble pour informer ceulx oultre le Rin , en quel train ils debvoient continuer le traictde leurs enginsàpouldre,

i1^5) DE JEAN MOLINET. q5

tellement que eulx , eschappés de dangereux encombre, debvoient monter sur chevaux grisons, prendre lances en leurs mains y au bout desquels, avecques aulcune malière combustible, debvoient bouter le feu ; et les assiégés , qui les aperchevroient , mettraient une bannière blanche sur le boluvert situé à la porte du Rin, monstrant la différence entre leurs bastillons et les fors du duc, lesquels ils contendoient agrever totalement ; et se ladite bannière estoit assise au plus hault , c'estoit signe que leur traict tenoit trop sur le hault ; s'elle estoit bas, tiroittropsurle bas; ets'elles'arrestoit en parmutable estature, c'estoit signe qu'ils debvoient continuer en pareille mesure. Et pouree que ceulx de la ville estoient en continue labeur, perpétuel soin , intollérable veille , ils prioient aulx contrassiégeans de souvent embesogner l'ostdu duc par plusieurs travaux et diverses emprinses , tant par eaue comme par terre , afin d'obtenir un petit de repos en leur dure calamité. Aulcuns aultres de l'armée du duc de Bourgogne trouvèrent pareillement un homme noyé , qui s'estoit chargé de porter certaines lettres escriptes en langage teutonique, à Coulongne la veille de Pasques,] envoyées de par l'empereur à chevaliers , escuyers, et à Hermant, lantgrave de Heesse, et au conseil et communautédeNusse,desquelslecontenu s'ensuit : « Nous vous avons, par plusieurs et diverses fois, » çiandé et signifié que nous estions venus et des- » cendus pour vous descharger de la grande charge

96 CHRONIQUES (f475)

» où vous estes et avez esté par longue espace de » temps, laquelle n'avous pas peu bonnement » faire jusques à ores , obstant la ville de Lintz , » qui empeschoit nostre descente, et pour cer- » taines aultres grandes matières : néantmoins nous ») sommes présentement à Coulongne , accompa- » gné de l'archevesque de Mayence , de l'arche- » vesque de Trente , du marquis de Brandebourg, » duducdeSaxe,de Henri, lantgrave de Heesse, et » de Evrard, comte de Werteimberghe et deMont- » belliard, ensemble de plusieurs comtes et barons, » chevaliers, escuyers et aullres députés des villes » et cités impérialles , attendans de jour en jour » avoir plus grande sieute de subjectsde nostre em- » pire , lesquels nous avons mandés sur grosses » painnes pour nous servir et aider à vous secou- » rir; laquelle chose nous entendons faire hastive- » ment , et sans quelque délai. Et pourtant nous » vous requérons , attendu vostre longue patience, » quand jusques à présent vous estes tant chevale- » reusement et vaillamment deffend us , dont vous » avez acquis louange, gloire à toujours , et vostre » noble postérité, qu'encores vous veuillez tenir » fermement ung petit de temps sans vous rendre ; » car sans fauite nous vous secourerons ; et ce fai- » sant, nous en aurons souvenance à tousjours. » En ces mesme lettres estoitenclose une petite cédule, contenant comment ledit empereur avoit envoyé de rechef son ambassade par-devers le roy^de France, laquelle avoit rencontré le chevaucheur

du roy, qui tesmoignoit comment il venoitensa personne , et estoit en chemin atout grand nombre de gens d'armes , pour estre au secours et ayde de l'empereur ; et fust qu'il vinst ou non, si seroientils secourus , et s'en tenissent pour certains.

Les archevesques de Trêves et de Mayence , ensemble les aullres princes dessus nommés , en confortant les promesses de l'empereur , envoyèrent leurs lettres escriptes le vendredi saint à Hermant , lantgrave de Hesse , certiffians comment, par l'ordonnance et exprès commandement dudit empereur, ils estoient descendus à Coulongne , non sans leurs grands frais et mises , pour le délivrer de danger où il avoit esté longuement ; et veu que le temps estoit bref, en dedens lequel il debvoit estre secouru, ils lui prioient et requéroient y qu'il se voulsist encores monstrer tel comme il avoit esté jusques alors, dont il avoit gloire et louange par le monde univers; et s'il faisoit aultrement, il regardast quelle honte et dommage il feroit à l'empire et à toute nation de Germanie.

Pareillement sire Pierre de la Cloce , alors bourgmaistre de Coulongne, et deulx gentils-hommes de Heesse , rescripvirent aulx bourgmaistres de Nusse et aultres leurs bien veillans, comment ils estoient tous informés du povre estât et disposition de leur ville . par aulcuns leurs amis , qui dernièrement en estoient partis ; et narroient comment le marquis de Brandebourg, le lantgrave de Heesse,

Chroniques. T. XLUI. — J. Molinet. /. J

g8 CHRONIQUES (f475)

et le comte de Wertenberghe, estoient n'a guères venus personnellement à la pierre, estant à l'opposite de la grande isle , à intention de ravitailler Nusse de toutes choses nécessaires ; mais ils ne peurent parachever leur intention et imagination, par faulte denavires.Néantmoins l'empereur et les princes d'Allemaigne estoient en continuelle poursieulle de amasser gens pour les secourir tantost après Pasques; et fussent certainsque le roy de France, en sa personne , estoit en chemin pour donner secours à l'empereur , et amenoit toute la puissance de son royaulme. L'instruction de celui qui portoil ces lettres estoit telle, que lui venu à Nusse, il debvoit incontinent faire bouter le feu en deux lieux hors delatourdeCliconchon,affin que ceux de delà le Rin cogneussent clèrement qu'il estoit arrivé sans inconvénient ; et se ceulx de la, ville persévéroient en voulenté d'eulx tenir, ils debvoient sonder deulx fois la cloche du beffrojp devant midy ; et s'ils vouloient avoir gens etpouldre, iisdebvoient sonner ladite cloche après disner. Item, et s'il fust advenu que ceux qui avoient la charge de conduire lesdites gens et pouldre eussent esté rués jus , ou menés à quelque fin malheureuse par leurs ennemis, leurs députés estants à ladite pierre, debvoient faire la nuit ensuivant aulcun certain signe d'un fallot ardent ; et autant de fois qu'ils le monstreroient, et autant de jours après ils debvoient estre raffreschis. Et s'ils vouloient avoir traicté, ils dévoient mettre, entre le jour et la nuit, un fallot ardent sur la tour Saint-Quirin ; et ce temps

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pendant, les princes en leur absence debvoient entendre à leur appoinctement. Par la réception desdiles lettres, fut desveloppé le secret de Nusse, et sceu l'expectation de délivrance qu'ils avoient en leurs alliés , ensemble leur chétive indigence et désertion misérable , plus au vrai que par ceulx qui volontairement se embloient de la ville, et se rendoient en la merchi du duc ; car il y avoit si mirable et prudent régime entre lesgrans, touchant la conservation salutaire , que le menupeuple, fraisle de patience , tendre de la langue, et qui rien ne cet celler , ignoroit du tout la certaine disposition et police de léans , comme il appert clèrement, quand aulcuns d'eulx, par meschéance ou aultrement, se trouvoient es mains des Bourguignons , partis de leur fort en ung mesme jour, diligement examinés et cauleleusement aquestionnés , par torture ou aigre menace, bien peu conformoient en ung propos, mais se contredisoient en plusieurs manières.

Coloniens estans oultre le Rin , appercbevanls que leurs missives n'avoient quelqu'adresse en Nusse , par les messagers qui demouroient en la poursuite , absorbés en la rivière , et arrivés en commun spectacle de leurs ennemis qui les despouilloient, et que eulx-mesmes quiles en voj oient, n'avoient ne audace ne hardi emprendre , ne par l'eaue, ne par terre , tant pour la force léonique trop répugnante, comme pour le curieux aguet qui s'y faisoit, ils imaginèrent chose merveilleuse

et de noWe intention , car ils firent entailler plusieurs pierres creuses, oùilsencloirent leurs lettres par ung billon de bois , puis les boutèrent en leurs engins , et en tirèrent les unes dedans la ville', les aultres dedans les isles, qui prestement furent recueillies par les assiégeans , leues et divulguées par les quartiers. Mais ceulx de Nusse n'avoient quelque gros baston de suffisante cache pour leur rendre responce, dont ils estoient moult dolens.

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