CHAPITRE XXIII
La descente du roi Edouard à Calaix , son exploict en Picardie et son
retour en Angleterre.
Lb roy Edouard d'Angleterre , quatriesme de ce nom , sur espérance de recouvrer les duchés de Ghienne et de Normandie , avoit faict de longue main grande préparacion et amas de gens et d'argent et d'artillerie. Se confioit moult en l'aide du duc Charles , son allié et confédéré , tant par mariage que par l'ordre de la Thoison et de la Jartière. Il espéroit pareillement confort et subside au duc de Bretaigne et au connestable de France. Et fit sommer ledit Edouard au roj de France , qu'il lui rendis t les duchés de Normandie et de Ghienne, ou se ce non il le conquesteroit à l'espée. Et quand vint environ la Sainct- Jean , en mil quatre cens soixante-quinze , fit descendre à Calaix son armée en grand pompe et triomphe ; et lui-mesme futle dernier partant des navires, accompaigné des ducs de Clarence et de Glocestre , ses deux frères germains, ensemble de plusieurs haults princes, contes , chevaliers et barons d'Angleterre, comme le duc de Sufïlocqi, le duc de Noirflocq ', le comte
. Suffolk. au Norfolk.
de Crodale, le comte de Nortonbellan, le comte de Scersebry l, le comte de Willephis , le comte de ! Rivière , le baron de Stanlay , le baron de Grisru- l sis , le baron de Gray , le baron de Erdelay , le ' baron de Ondelay , le baron de Verton , le baron de Montu , le baron de Beguey , le baron de Strangle , le baron de Havart , le barou de Carbehem , le castellaindu Fes, sire Henri Ferry, sire Jacques du Corner , sire Jehan Dundale , sire William Batdrie, sire Jehan Cros, sire Robert de Veilqueby2 , sire Jehan Bouchart, sire Robert de Beau camp, sire Jacques de Wilqueby, sireRichart Croost, sire Roger Ravestin , sire Ernoult Odeiain , sire Thomas Borre , sire Jean Sephie , sire Henri Purepon , sire 1 William Seault, sire Jacques Hericton, sire Jehan Pelquentum , sire Robert Rudier , sire Jehan Malbery, sire Roger de Cliffort, sire ArnoultdeHétingles , sire William Parroi , sire Jehan Parre , sire Richard Haghemone1, sire Lancelot Turlegonde , sire Jehan Meldelhon , sire Robert Monverot , sire Richard d'Engle , sire William Cirnuelle , sire Simon de Montfort, sire Edouard Raldeghet, sire Raille de Hastinghes, sire Richard, connestâble , sire Thomas Grey , sire William Florisse , sire Thomas Mangobry^, sire Laurent Ronfort, sire Jacques Buver , sire Robert Chauvelin , sire Robert Winguesilt , sire Guillaume Brandon, sire Guillebert d'Ernay , sire Jehan Astolly , sire Barlolte de Rivière, sire Jacques Radeclef, sire Henri du Wez,
i.Salisbury. i, Willoughby. 3. Montgommery.
sire Edouard Grye , sire Robert Grye , sire Joffroy Doch *, sire Jehan de Hansatard, le bastard Tallebotz , et aultres plusieurs seigneurs que le roy avoit voulentiers eslevés, pour et affin qu'ils ne fissent en son absence quelque brouillis en Angleterre. Le roy descendu à Calaix, madame de Bourgogne, sa sœur, et espouse du duc Charles, le vint bien viengnier. Le duc , en sa personne , tost après se trouva de verslui.L'armées'espardit par pays voisins, laquelle estoit environ de vingt -deux mille combattans comptés auxgagesduroy , dont les archers estoient mal montés, et peu usités d'aller à cheval. Angles estoient lors espris d'un hault voloir ; et leur sembloit bien que France debvoit trembler devant eulx. Ils avoient pour nouvelleté d'artillerie un instrument à manière de charue , où il failloit , pour le mettre en œuvre , plus de cinquante chevaus ; et estoit convenable pour faire à cop parfons trenchis et larges. Plusieurs Angles , natifs des duchés de Ghyenne et de Normandie , apportoient avec eux lettres d'achat chirographes , et certains mandements autentiques, scellés des héritages et revenus qu'ils soloieut avoir èsdits duchés, par avant leur répuise, espérans d'en ravoir le domaine et possession. Le roy fit tirer son armée vers Fauquenberghe, où il esleva une tente la plus riche de jamais; puis tira à.Rousseauville ; et séjourna deux nuicts en la place où le roy Henri ,
i . Presque tous ces noms sont défigurés de manière aies rendre presque méconnaissables.
l4-2 CHRONIQUES (475)
père de son prédécesseur, avoit obtenu glorieuse victoire sur les François, en Tan mil quatre cens et quinze ; de là se logea à Blangy , et de Blangy se tira vers Péronne. Vivres venoient en son ostdes pays et seigneuries du duc de Bourgogne. Angles passoient et repassoient souvent la rivière de Somme ; et le duc de Bourgogne, en sa personne, se partit de VaHenchienes , où il avoit esté notablement receu , et où plusieurs mistères , par personnaiges, s'estoient desmontrés devant lui à l'honneur et faveur du roy d'Angleterre et de lui ; et vint voir l'armée des Angles, lesquels il faisoit marcher et démarchera sa plaisance, par manière de les vouloir conduire. Le duc, par l'espace de trois heures parla audit roy d'Angleterre, qui se tenoit aux champs. Ung coulon (pigeon) se tint sur la tente du roy l'espace de jour et demi. Au département duquel, survint ung horrible fouldre et grand orage, qui porta domage grand à l'ost, par les pierres qui cheurent , aussi grosses que noix gaughes.
De ce jour en avant furent Angles assez troublés; et commencèrent à murmurer, disansque le roy tenoit malles proumesses qui leur estoient faictes. Le temps se passoit sans rien exploicter. Le duc de Bourgogne s'eslongeoit d'eulx , et tiroit en Lorraine , où il avoit laissé partie de ses ordonnances , pour en conquester et gaigner la duché et comté de Vaudemont. Le roy de France , d'aultre costé , préparait son armée , auquel le roy d'Angleterre envoya son ambassade , désirant savoir son intention ; et par ceste mesiïie , le roy de
(!47ô) DE JEAN MOLINET. 1^3
France fit faire telle offre audit roy d'Angleterre. Premièrement, pour trouver en eux bonne paix ou trêves, monseigneur le daulphin, fils du roi de France , espouseroit la fille aisnée du roi d'Angleterre ; et lui donneroit chacun an cinquante mille escus pour son douaire ; et promettoit le roi de France faire la solemnité des nopces à ses despens , et faire venir la fille d'Angleterre , à ses cousts et frais , en France , en lui donnant estât honnorable ; et s'il advenoit que ladicte fille aisnée allast de vie à trespas , monseigneur le daulphin espouseroit la seconde, etcofiséquammentla tierce. Item y promettoit le roi Loys de France, au roi Edouard d'Angleterre, payer plainement la somme de soixante-mille escus, pour le support de la despense qu'il avoit faicte en la descente de son armée, et de payer annuellement quarante-mille escus durant la vie de chascun d'eux.
Item, et pour le différent qui lors estoit entre deux rois , tant pour le droict que le roi d'Angleterre se dict avoir au royaulme de France, que pour le tiltre qu'il porte dudict royaulme, le roi Loys estoit content que chascun d'eux choisist deux hommes à sa voulonté , fors et expers, et conseillers en ceste manière ; et de tenir à perpétuité le jugement et arbitrage que les quatre ensemble en diroient, sur peine de deux millions d'or ; moyennant que , en dedans trois ans, ils ayent rendu leur sentence ; pendant lequel temps toute dissention et guerre se cesseroit.
Ces offres faites et présentées par le roi Loys ,
l44 CHRONIQUES (*475)
le roi Edouard fit appeler ses princes, nobles chefs deguçrre et capitaines, et leur exposa comment ils avoientproumis le servir en ses guerres, l'espace d'un an entier, pour lequel ils estoient pay es pour demi an , et ne lui avoient encore faict guères de service; et leur requéroit très instamment qu'ils fissent leur deb voir de accomplir leur proumesse. Adoncques respondirent les nobles et chefs de guerre, par la bouche de l'un d'eux : qu'ils avoient faict debvoir de autant de temps qu'ils avoient esté en son service ; et ne tenoit pas à eux que leur emprinse n'estoit parachevée ; mais de procéder plus avant, possible ne leur estoit , pour plusieurs raisons ; pour quoi très humblemeut requéroient à sahaulte sérénité, qu'il se voulust contenter d'eux et les tenir pour excusés. Et alléguèrent le terrible travail et labeur intollérable , ensemble la plentiveuse despense qu'ils avoient portée, tant en rassemblement et préparation de son armée, touchant chevaux, armures et, artillerie , comme pour le long séjour, et tardive demourée qu'ils avoient eue sur la mer, et à l'environ d'icelle , où ils avoient trouvé vivres à très grande chereté. En oultre firent remonstrance de la misérable povreté et chétif estatoù ils estoient, en couchant sur la terre, aval les champs ; et comment le temps d'esté , convenable aux batailles, se passoit ; et le temps d'y ver approchoit tant fort , que possible n'estoit de faire grande conqueste de villes , places ou chasteaux ; laquelle chose estoit grandement nécessaire , se ils estoient résolus de maintenir la guerre en temps
d'y ver ; et que possible ne leur estoit sans engaiger joyaux, pour faire nouveaux payements , et sans aide foraine ou secours de leurs alliés. Et avec ce commencèrent à dire que le duc de Bourgogne, en la ville de Calaix , leur avoit prouinis secours , confort et faveur de corps, de gens et de chevaulx; et toutes fois, que quelqu'un de par lui ne s'estoit monstre , par quoi ils esloient frustrés de leur espérance. Pareillement ne s'estoit apparue quelque armée du duc de Bretaigne, qui leur avoit proumis subside. Et toutes fois la commune renommée estoit lors , qu'il s'estoit reconcilié avec le roi de France. Et d'aultre part, le comte de Saint-Pol, connestable de France, estoit cause, comme ils disoient, que leur ost , à cher coust et hqr rible des • pense, estoit passé la mer et venu en frontière d'ennemis. Lequel comte se devoit adjoindre avec eux , et besongner à leur proufict, comme ils esperoient ; et ils trou voient tout ce contraire, dont ilsse tenoient follement déceus et abusés; etprioient en toute humilité au roi Edouard , qu'il voulsist entendre aux affaires licites et honnestes , utiles et raisonnables, que le roi de France lui faisoit, et eulx condescendre à traicté pacifique.
Ces choses dessus dictes considérées, le roi anglois , ensemble les nobles princes de son sang et nobles barons, et la pluspart de son armée, excepté le duc de Clocestre , s'accordèrent légèrement. Le roi de France congnoissant leur estât , pour les mieulx attirer à ses conceptions, pendant
Chroniques. T. XLÏn^f- J. Moliwet. 1. 10
j46 CHRONIQUES 0475)
le temps que ceste matière se traictoit , leur avoit présenté de quatrevingts à cent chariots de vin. De ce jour en avant, Anglois passèrent et rappassèrent souventefois la rivière de Somme; et ne se attendirent plus aux proumesses de leurs alliés ; et se prinrent à rudement traictier les vivandiers de Haynaull et aul 1res pays voisins du duc de Bourgogue, qui menoient victuailles à leur ost; et ne tenoient compte de leursqueutes ne de leurs burres, aincois esfondroient leurs tonneaux et prendoient leurs chevaulx . Les deux rois, d'un commun accord , s'approchèrent de Picquegny , pour communiquer leurs affaires , où ils firent faire deux maisonnettes par-dessus la rivière de Somme, sur le pont dudiçt Picquegny ; en Tune desquelles le roi de France entra, accompagné de l'admirai et du seigneur de Craon , et du mayeur d' Amyens ; et le roi d'Angleterre entra pareillement en l'aultre , accompagné de quatre ou cinq barons» Ces deux rois parlementèrent ensemble heure et demie, puis s'en trebrassèrent l'un l'aultre, par les fenestres desdictes maisonnettes. En ce mesme parlement furent plusieurs choses mises en avant et descouvertes d'un costé et d'aultre , souverainement en la charge de monseigneur le connestable , car oncquespuis ne fut en gré de l'une des parties. Et pour ce que le roi Edouard se fioit en lui , le roi Loys lui fit monstrer une lettre , par monseigneur l'admirai escripte , et signée par la main dudict counestable , contenant comment il
proumettoit audict roi Loys, silost qae l'armée d'Angleterre seroit descendue , il se fourreroit en la guerre.
Le duc Charles estant à Valencliiennes , monseigneur le connestable estant en atours de dueil pour madame de Savoie, son espouse, nouvellement alors trespassée de ce siècle, se trouva devant ledit duc sur saulf-conduict, environ le troisiesme d'aoust ; et par trois jours parlementèrent ensemble, eux deux seulement, en une chambre, à la Salle-le-comte. Aulcuns disoient queleduc vouloit qu'il lui mist en main la ville de Saint- Quentin , ce que monseigneur le connestable ne vouloit faire , que premier n'eussist rendu l'espée au roi. Le dqc ne fut content de son excuse; et luy respondit que s'il ne l'avoit par son moyen, il l'auroit par aultre. Et atant partit ledit connestable àdemy-mal en grâce de lui; et fut quasi habandandonné de ces trois bandes.
Ce temps pendant, se forgea le traicté des François et des Anglois, qui fut parachevé la nuict Saipt- Jean Décolace, par la manière que dessus est dict. Et y fut mis par addition : que le roi Loys, en faveur etcontemplaciofi du roi Edouard, feroil empraincter le soleil ens tous les escus qui depuis seroient forgés de par lui ; et lui fit paye de cinquante mille escus chacun an. Mais le mariage de monseigneur le daulphin , ne sortit pas à effect à la fille du roi englès. Et plusieurs nobles courages soi donnèrent grant merveille , comment le roi de France
se veult condescendre à payer telle finance à son capital ennemi. Et disoient les aulcuns que le royaulme en estoit fort humilié, grandement asservi, et noté comme tributaire. Sur cest appointeront , retourna le roi Edouard , ensemble son armée, vers Calaix, par La Broi, par Auxi et le pays de Picardie ^ où ils firent assez de maux. Quand ils s'en retournèrent par la comté de Boullenois, <?eulx du pays, qui jamais ne les aymèrent, pour la proximité des frontières qu'ils ont ensemble , lorsqu'ils trouvèrent advantage , chargèrent sur eux en passant. Ainsi par leurs mains trespassèrent qui la mer point ne repassèrent.