CHAPITRE CCLXXVII
Comment le connestable excusoit le roy vers le duc Charles pour le différent des Liégeois , à cause qu'il les a voit en protection.
Sur cestes paroles ot des grans arguments et de grandes remonstrances de la part du connestable , qui toutesfois y alioit en équité et de bon pié comme serviteur et ami, et disoit : «Déa! monsei- » gneur , ce n'est de merveilles se le roy prend à » cueur ceste guerre que vous menez à Liégeois, car » elle lui touche et compéte. Ils sont de sa sauve- » garde et desa protection; et tous les joursdu monde » clament et crient devant ly , et lui repreuvent ce » que déceus sont ainsi en ses paroles et pro- » messes ; et jà deux lois en a dissimulé que vous » leur avez fait du mal beaucoup , et dont il s'est » teu ; si vouldroit que désormès vous vous en te- » nissiez à tant , et que pour l'onneur de Dieu et » de ly , et par pité et compassion du sang humain » ne voulsissiés plus contendre en leur oppression. » Et aussi, monseigneur, vous estes ung très noble et » très puissant prince et sage et plein de vertu , et » venez tout novel en règne et en seigneurie; si devez » désirer de y entrer à gloire et à haute renom-
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» mée de bien et de édification au monde plus t os t » que à ruyne et à désolation du peuple par guerre » et du resse. Monseigneur, pardonnez-moi , je suis » à vous et vous ai servi jà deux fois en Liège ; » et encore, se loisible m'estoitne que je le peusse » respondre, je vous serviroie. Mes, monseigneur, » vous devez considérer que Dieu vous a fait et » donné des grâces beaucoup et de hautes victoires, » et dont vous estes venu à glorieuse fin : mes si « sont-elles passées, et ne vous sont -elles pas à » venir certaines. Les fais de guerre sont périlleux » et les faveurs de fortune instables ; huy elle rit » à l'homme , demain lui fait la moue ; et cely qui » plus se confie en sa puissance , c'est cely sou- » vent que le plus elle relié ve par estrange voie, » et dont nul ne se donne garde. Monseigneur, » plus a à garder cely qui a beaucop acquis et beaud cop de précieux amas que cely qui est encore » tout sore et creux , et n'a riens pour mettre en » espargne. Vous avez l'honneur de monseigneur » vostre père en vos mains, le plus noble prince de » la terre, et lequel est mort vainqueur non onc- » ques vaincu, et vous avez le vostre propre qui est » grand et cler, et resplendissant sur tous ceulx de » vostre temps. Si vous sied bien de estroitement » et curieusement le garder et tenir net, et de » non le mettre en l'abandon ne à perte, encore » à aultrui appétit et emprise; car se d'aven- » ture vous succombiez encore dessoubs ces vi- » lains là, où les dangiers sontgrans, toute vostre
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» gloire passée, et de vous et de vostre maison, » seroit reversée et retournée en songe, et tout » esvanoui et esteint quant-ques vous feistes onc- » ques de grand; et pourtant, fait-il- bon soïavi- » ser et soi amoderer, et non soi tout oultréement » exppser iet abandonner aux périls de fortune. » Les plus amodérés souvent et les plus subjëcts » à conseil sont costumièrement les plus tost pa- » rattaigiiansà gloire. Ce que j'en dis, monsei- » gneur , je le dis pour bien ; je m'acquitte en- » vers vous comme mon prince ; je m'acquitte » envers le roi comme mon maistre ; et à tous deux » je suis procureur à mon pooir de leur honneur » et joie. Siques , pardonnez-moi si je vous dis ce » que le povre sens que j'ai me porte et ce à » quoi mon honneur m'astraint et oblige de le non » vous taire ».