‹ Chronique des ducs de BourgogneChapitre 29 sur 142 · CHAPITRE CCLXXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXXIX

Comment le duc Charles commença à faire son estât fort richement et de grant admiracion.

Pour venir doncques à son estât, et duquel il pourvut à son retour de ceste guerre en Brusselles , il ouvra noblement et proprement en ensievant sa fortune qui estoithaulte etg!orieuse,quien Teage de trente-six ans se trouva en seigneurie paisible, ung des plus grans de la terre , et de plus rice peuple et de plus puissant pays , plein d'avoir et de substance et de privée richesse , prince et duc sans compaign on, cler et resplendissant en victoire , et aveucques gloire paternelle qui lui réverberoit en face ; si estoit-il jà famé, etdoubté, et magnifié par terre et par mer pour ses principes. Par quoi, comme j'ai dit en ensievant, sa fortune n'est merveille, se à l'advenant d'icejle il voloit essourdre et mettre sus ung estât en sa maison qui fut du mesmes à Tomme ;' car après les faits et les exploits de la guerre dont on prend victoire , Testât domestique, c'est la première chose sur quoi on assied l'oeil , et qui plus est, de nécessité, ausside le bien conduire

et de le mettre en règle. Dont comme la noblesse autour d'ung prince, c'est ce dont il se décore et dont il se pare etgrandist, ilmistsuscent chevaliers estre ordinairement de sa maison , barons , banères et chevaliers de toute bonne mise et sorte ; il les divisa par termes et par temps, comme ils dévoient servir; diximmobilement comme premiers chambellens toute l'entière année ; vingt par demiannée ; trente par quatre mois de terme , et quarante par trois mois à trois mois, et desquels toujours la plupart se trou voient ordinairement à l'ostel , les ungs par une manière, les autres par une autre. Ordonna aussi sur les quatre offices des gentilshommes, est assavoir quatre escuyers d'escuierie , eschansons, pannetiers, escuyers tranchans, en chascun estât quarante gentilshommes , de trois mois à trois mois , pour servir ; c'estoient huit vingts gentilshommes , sans multitude d'autres qui estoient et venoient depuis à estre retenus extraordinaires , et qui servoient mesmes les princes et les grands barons, desquels la maison prenoit autant parement souvent comme des propres retenus. Par quoi il convient dire que ce devoit bien estre une merveilleuse chose à voir tant et si grand multitude de chevaliers et d'escuyers en une maison , commedecent chevaliers. Tel fois estoient tous ensemble^ et huit vingt gentilshommes^ sans les autres qui y estoient d'abondant, et qui n'estoient point du nombre, aveucques encorre les princes et tous les plus grands qui estoient pensionnaires, comme

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niessire Adolfe de Clèves, le seigneur d'Arguel, le seigneur de Chasteau-Guion , le seigneur de Fiennes, le seigneur de Roussy , fils au comte de Saint-Pol , le seigneur de Renty , le marquis de Rostelin , le mareschal de Bourgogne et autres. Si ne sou Ait pointdire seulement la retenue, mais convient dire aussi la magnificence de leur estât et de leur service à table, qui estoit le plus seigneurieux qne jamès je veisse nulle part en court de roi ne de prince , le plus assovy et le mieux furni que jamès homme verra, je crois, pour ordinaire. Si avois-je vu à celle heure beaucoup de hautes et de glorieuses maisons;. mais jamès nulle pareille à cestui ordre qui estoit ordonné, ne par sales, ne par grandes tablées , mais par chambres toutes distinctes et séparées l'une de l'autre , là où seulement n'avoit que une table pour i'estat de dix, feussent chevaliers ou escuyers, et lesquels dix, autant les moindres comme les plus grands, et toute d'une manière ou d'une qualité et quantité , et tout ainsi comme le prince, et d'autant de tels mets comme ly,et à tele jour teles viandes, furent servis et administrez si grandement , que le souhaidier plus ou mieulx eust esté non pardonnable ; car l'ordinaire valoit , ce vous dis bien , le festoy d'un grand homme. Chacune table de dix avoit un chief qui présidoit , et lequel^, sitost que le disner estoit fait , estoit tenu de venir soy présenter aveucques la dizaine devant la table du duc , disnant et soupant ; et furent les heures si compassées à point,

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que tous en tous les estats povoient avoir dis né pour eulx venir présenter à la table de leur maistre, pour lui donner gloire. Aussi firent-ils, et n'y avoit tablée qui n'y vint en ordre et en règle ; et les regarda le maître volentiers, et y print grand délit; et luy sembloit bien, puisqu'il estoit puissant et de volenté pour les tenir aises et tellement comme ly, il estoit bien raison que eulx aussi eussent volenté de mesmes, pour lui faire honneur et service qui lui peust plaire. Car à dire vray, et aussi ses faits le montrèrent, il amoit fort gloire et estre grandi ; et puisque l'on cognoist Tomme et ses meurs, il siet bien de l'ensievir et de lui complaire en ce qui esta ses frès; et n'y a point de reprise de se faire servir , et d'avoir volentiers emprès ly multitude de seigneurs et de noblesse , dont nul parement d'or et d'argent ne d'aultre richesse du monde, ne peult avoir approce. Mist ordre aussi et règle en Testât du conseil et en tout ce qui en dépend par compétent nombre et règle. Pareillement fist-il en sa chappelle et en Testât de ses archiers, et tout par condition comme de toute sa maison mettre en ordonnance; c'estoit la fin où il prétendoit touchant cestui point.

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