CHAPITRE CCXCVI
Comment Toyson-d'Or,viellart, par son instance fut déporté de son office, auquel il avoit servi le duc par l'espasse de trente-six ans , et procura en son lieu estre ordonné son serviteur.
A geste feste de Tordre tenue et faicie par le duc Charles , on fist grandes apprestances de jour en jour pour la feste des nopces de ce duc qui approuchoit ; et furent diverses mains et à grant multitude mises en œuvre à tous lez en diverses affaires et mestiers ; car l'appareil y estoit grant , et le propos du duc dit meimes pour soi fort monstrer à ces Angles. Or advint que le jour de la Penthecouste , le duc Charles avoit en propos de tenir pleine cour et royal estât , et de tenir table en sa rice magnifique sale qu'il avoit fait faire , aveucques tous ses barons et nobles hommes. Mes comme je vous ai dict que messire Jacques de Bourbon estoit allé de vie à trespas , le duc sy estoit tellement altéré et devenu perplex*, qu'à peine se osoit-il asseurer de sa vie ; et n'y avoit nul, ne médecin ne aultre, qui le peust oncques remettre en joie ne en paix de cuer y tant se donnoit peur et mérancolie. Toutefois n'a voit ne ne sentoit nullement mal , sinon ce qu'il s'en donnoit par pensée. Et par ainsi, la feste qu'il avoit proposée à tenir le sainct jour de Penthecouste } fust sursise ,
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et tourna à nient ; et disna secrètement et à peu de maisnie ( suite ) en sa chambre. Or estoit ainsi que Toyson-d'Or 1 , qui avoit servi ledict ordre en Testât et office de roy de l'ordre , par Pespasse de trente-six ans , et estoit jà devenu viel et de grand eage * , et par diverses grans labeurs et voyages qu'il avoit eus fort débilité et affoibli , aveucques ce encores qu'audict présent lieu de Bruges il estoit encheu en maladie , dont il morut enfin dedens six sepmaisnes après , cestui Toisond'Or, ung petit resours de sadicte maladie, et espérant encore pooir vivre aucun temps, mais non pas vouloir porter cure ne soing en son estât accoustumé , pourpensa et délibéra de soi bonnorablement déporter de son estât avant sa mort , et de y constituer ung aultre, du gré du duc, en sa pleine vie ; et de fait y constitua, et se arresta sur ung sien serviteur , lequel il avoit faict nommer Fusil 3.
i . Jean Lefebvre de Saint-Remy fut élu roi d'armes de la Toison-d'or, dès l'institution de cet ordre en 1429 {voyez Mémoires de Saint Remy, p. 257, t. 3s, de cette collection). Il reçut alors le nom de Toison-d'Or, qu'il continua à porter.
2. Il cessa de remplir les fonctions de roi d'armes, le 7 mai i468, et mourut la même année, le jour du Saint-Sacrement. Il était âgé de 67 aus lorsqu'il écrivit ses mémoire3 iVoy. t. ii y p. 258 et suiv. ).
3. Gilles Gobet, dit Fusil, nommé substitut de Jean de Saint-Remv.
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Et comme il avoit oy dire que le duc tenroit une cour t ouverte le jour de la Penthecouste , pensa là , e n pleine salle et en pleine congrégaeion , prier au duc pour estre déporté de son estât , considéré [ses vieux jours et son impotence et par son gré et accord de le mestre en nouvelle main , lequel il avoit choisi digne à ce ; et ce faict, vouldroit et prieroit le duc , pour toutes récompenses et rétributions de ses labeurs , qu'il lui pleust le faire chevalier , considéré encores qu'il avoit terres et seigneuries nobles et de noble tennement , lesr quelles il avoit acquises.
Or doncques , comme le duc ne tint point de feste, comme j'ay dict, et les causes pourquoy, cestui bon viellart cuidoit eslre frustré en son honorable propos; mes l'évesque de Tournay, chancelier de l'ordre , et plusieurs autres bons seigneurs, ses amis, en avertirent le duc, lequel volentiers, pour l'amour de son viel serviteur > et pour l'onorer et pour le déporter désormès de peine et de travail , se présenta en salle à l'yssue de sa messe ; et là , au bout d'ung banc , ledict Toyson-d'Or, vestu de sa robe d'escarlate, la coron ne de roy d'armes en chief , se rua à genoux devant le duc ; et là l'évesque de Tournay, chancelier de l'ordre , prist la parole pour ly , et dist : « Mon très redoubté seigneur , véez-cy Toyson- » d'Or , roy d'armes de vostre très hault et très » noble ordre du Toyson-d'Or, que feu de très » noble et très excellente mémoire , monseigneur
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» vostre père , que Dieu absoille! édifia et mist sus, » et duquel en ensievant le noble et très hault em- » prendre dudit monseigneur vostre père , vous » estes continueur et parmainteneur ; si est cestui » Toyson-d'Or en Testât de son office auquel il a » servi monseigneur vostre père, par Tespascede » trente-six ans , devenu viel et cassé , comme il » y pert; et ne peult mes porter peines ne tra- » vaux } tels qu'il doit et affiert audict estât que » longuement il a exercé. Si vous prie très hum- » blement que , de vostre grâce , vous plaise le » relever desdictes peines et travaux, et aultrui » commettre en cely office qui vous semblera » ydoine, combien, mon trèsredoubté seigneur, » que ce ly soit le plus grant regret , ce dict , et le » plus amer mot que jamais pora avoir , que de » renoncer audit noble estât et à vostre service , » trop plus digne que pour ly. Et s'il vous plest , » mon très redoubté seigneur , véez-ci Fusil , le- » quel il a nourry et eslevé , et a esté en plusieurs » lieux et voyages aveucques , et là où il a veu et » appris des affaires et secrets dont il pora tant » roieulx servir vostredist noble ordre ; s'il vous » plest promovoir à la dignité de Testât de roy » de Tordre , ly en son semblant et à son povre » ingéniement tousjours sur vostre noble correc- » tion, toutes-fois et pour le mieulx employer » ailleurs s'il vous plest , ly il le vous présente pour » en faire vostre très noble plaisir. »
Et alors respondistle duc : « Vraiment, il nous
» plest très bien et le volons bien recevoir ; mes » nous desplest de vostre ancienneté , et de quoi » vous ne nous poez plus servir : mes toujours » vous rechevons nous à nous. »
Et alors Toyson-d'Or prist la coronne de dessus son chief , et la résigna en la main du duc ; et le duc, après l'avoir prise, l'assist sur le chief du nou-^ vel esïu, et fut baptisé Toyson-d'Or : et alors monseigneur de Tournay , soy ruant à genoux , requist au duc , disant : « Nostre très redoubté sei- » gneur, or vous prie humblement cestui vostre » ancien serviteur , qui a eu maints grans honneurs » au service de monseigneur vosire père , que Dieu » pardoint ! et de vous, qu'il vous plaise pour toutes » ses labeurs passées , et pour lin de toutes rétri- » bucions , lui faire cest honneur que de le faire » chevalier : car en cely tiltre , il désire à finer » ses jours ? » et le duc respondist : « Je le ferai » volentiers. » Lors lui fust bailliée l'espée , et le fist chevalier , et à tant fina le mystère du jour touchant cely poinct.
CUROWIQUES. T. XLIII. ClIASTELLAiar. ///.
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