‹ Chronique du Cadet de CoutrasChapitre 1 sur 10 · PQ · texte numérisé non relu

PQ

DU

SON MAITRE

'ÉTAIT, tout en haut de Montmartre, une cité : parmi des arbres nains, des herbes folles et de rares fleurs, sept ou huit cabanes disséminées. La portière surannée traversa le jardin fouetté de pluie et de soleil, et, heurtant à rhuis d'une de ces cabanes, cria :

— M'sieu Gosseline ! m'sieu Gosseline ! Point de réponse. Alors, pour tirer la persienne, elle déchira les lianes de la vigne vierge et du lierre. Et elle donna un renfoncement à la fenêtre, qui s'ouvrit, et la lumière matinale d'avril éclaira le taudis jusqu'au fond.

Les vêtements, le linge étaient pêle-mêle sur une

chaise. Une autre chaise, renversée, les pieds en l'air, tenait lieu de porte-chapeau. Sur la cheminée, poissée de poussière, en guise de garniture, une portée de chats ; et la glace se dressait, livide. Vis-à-vis la fenêtre, dans le lit, parmi les draps douteux, quelque chose remuait, grouillait, faisait les mêmes mouvements tâtonnants, vagues, que les chats de la cheminée, semblait comme eux nouveau-né, aveugle.

— M'sieu Gosseline, dit la portière, il est dix heures et demie, et vous m'avez commandé de vous éveiller tôt.

— F... -moi la paix, répondit une voix de soprano fêlée, si aiguë que la convenance était vraiment singulière, de ce nom équivoque et de ce timbre.

La tête enfin se montra, sous les broussailles d'une tignasse trop blonde, les yeux clignotants, la bouche grande, les dents gâtées ; et si accoutumée que fût la vieille à la terrible laideur de son locataire, elle recula ; mais elle le fi xait, fascinée. Il fit un peigne de ses dix doigts, rejeta en arrière sa crinière, et alors il ressembla, ignoblement, au masque de Beethoven mort.

Il dit : ■ .

— C'est bon, je suis réveillé maintenant, f...moi le camp.

Elle restait là.

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— Non, m'sieu Gosseline. Vous m'avez bien commandé, hier soir, de ne pas vous lâcher que vous ne soyez hors du lit.

Il rejeta brusquement ses couvertures et se mit debout. Il était nu, trop pauvre pour faire l'inutile dépense de linge de nuit ; et il se montrait sans honte, non sans malice : il avait vingt ans, le corps presque bien, la peau trop blanche, une grâce souffreteuse de gamin. La vieille s'en fut, il se mit à faire une sommaire toilette, sans même refermer la fenêtre.

Il revêtit un complet jaunâtre à grands carreaux, qui n'était pas extraordinaire et qui devint infâme sur lui. Son chapeau plat, rond, à larges bords cabossés, semblait choisi exprès pour mettre en valeur la laideur abjecte de la tête. Il ne manquait que le cache-nez rouge, mais Gosseline ne voulait pas se relever de pittoresque et répudiait le cachenez. Ce n'est point qu'il dédaignât l'élégance : il eut soin de passer à tous ses doigts des bagues d'argent monstrueusement ciselées, ornées de pavés multicolores ; et, malgré le temps pluvieux (mais il ne possédait point de parapluie), il prit une canne, dont le pommeau de faux ivoire sculpté représentait un faune obscène.

Quand il sortit, d'abord il huma sensuellement le parfum des herbes et de la terre mouillée. Il aimait la campagne, a instinct, comme les voyous

sinistres auxquels il ressemblait, — ou comme Horace, car il était aussi très cultivé. Puis il regarda Paris étendu à ses pieds, et il ébaucha le geste de Rastignac : « A nous deux maintenéint. . , » Mais il murmura :

« Ce n'est plus à faire ; on n'a plus l'air d'un héros de Balzac, on a l'air d'un héros de Zola. »

Il songea :

« Au premier chapitre d'un roman, un homme dans ma situation et qui irait où je vais, ne manquerait pas de... repasser son passé... et d'anticiper son avenir : histoire de mettre le lecteur au courant. »

Mais la banalité de cela lui déplut, car il avait le goût fin ; et pour s'interdire le monologue trop prévu, la méditation « à faire », il acheta le Journal. Il monta sur l'impériale de l'autobus et s'absorba dans sa lecture, qu'il poursuivit encore après qu'il fut descendu, boulevard Saint-Germain, même aux traversées, parmi les voitures.

Machinalement, il tourna où il devait, rue Saint- Dominique. Puis il plia son journal avec soin, le fourra dans la poche droite de son veston, leva le nez pour regarder les numéros, et entra franchement, par la porte cochère grande ouverte, dans la cour en fer à cheval d'un hôtel de la plus belle apparence.

On lui cria : « Hep ! » Il tourna la tête et vit

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le portier en petite tenue, qui lui demanda où il allait. Il répondit :

— Chez M. le duc de Coutras.

Le portier, encore plus étonné de son soprano que de sa mine, resta cloué sur place, et il continua la traversée de la cour, traînant la jambe gauche, qu'il avait plus paresseuse que la droite.

Le valet de pied qui lui ouvrit la porte vitrée du vestibule lui demanda rudement :

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Annoncez M. Gosseline, répondit-il sans excès de morgue ni d'humilité.

Au son de cette voix céleste bien qu'enrouée, le valet de pied tressaillit ; mais il fut annoncer M. Gosseline ; et il revint si tôt pour l'introduire que Gosseline eut à peine le temps de se poser sur la banquette, et ne put se pénétrer suffisamment de ce que le romancier cité plus haut appelle la solennité des escaliers et des vestibules.

Le cabinet oii M. le duc de Coutras le reçut était également solennel, meublé avec un goût affreux et une profusion de colonnes torses. La hauteur des plafonds faisait bâiller par contagion quand on y prenait garde. Monsieur le duc était retranché derrière un gigantesque bureau, et son fauteuil semblait un trône.

Gosseline supporta cette vue sans être intimidé, mais non point sans être choqué. Il trouva le duc

trop moderne de cinquante ans au bas mot. Il l'eût souhaité ancien régime, Restauration à la rigueur, ou, tout au moins, style Louis-Philippe : il ne le digérait point second Empire. Or il observa que, si l'on avait calqué sur n'importe quelle gravure de mode environ 1860 les deux bouffants de cheveux et les deux gros favoris d'un élégant, on aurait obtenu exactement le contour, la silhouette de Monsieur le duc, où l'on n'aurait eu qu'à rajouter ce qu'il pouvait avoir de physionomie et d'expression personnelle, c'est-à-dire rien.

Il eut bien le loisir d'examiner son sujet; car le duc fut stupéfait à sa vue au point d'en perdre la parole, et c'est lui-même qui dut ouvrir le branle en disant :

— Monsieur le duc m'a fait demander ?

M. de Coutras, qui n'était encore que consterné, devint épouvanté quand il ouït cette voix ; mais, comme il est fort poli, surtout avec les gens qu'il tient pour ses inférieurs, il s'effara de s'apercevoir que depuis plus d'une minute il regardait Gosseline dans les yeux sans lui rien dire. Il voulut au moins détourner la vue, mais il se sentit fasciné. « Si je ne puis, songea-t-il, me défendre de le regarder fixement, j)5 pourrai encore rnoins le mettre à la porte. Il faut l'engager. » Il soupira, et, prenant enfin la parole, il dit :

— Monsieur, j'ai récemment perdu mon frère

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cadet, le marquis de Coutras. Il n'avait point de fortune, et je me suis chargé de sa veuve ainsi que de son fils. Je les loge ici, dans le petit appartement qui est sur les communs. Mon neveu a hérité du titre de son père. C'est ce qui vous explique pourquoi il est marquis, alors que mon fils ne porte que le titre de comte.

« Ou il n'a pas plus de droit que l'autre à celui de marquis, pensa Gosseline ; mais jamais on ne fera concevoir à ces gens-là la seule chose qu'ils sont inexcusables de ne pas connaître, la réalité des titres de noblesse. »

— Mon neveu Maximilien, reprit le duc, est un charmant garçon de seize ans, un peu espiègle, très précoce. Il vient d'être mis à la porte de Stanislas.

— Déjà ? dit avec le plus agréable sourire Gosseline.

Mais l'esprit était en pure perte. Il ajouta sérieusement :

— Nous ne devons pas nous en affecter outre mesure.

— Je ne m'en affecte pas du tout, repartit le duc avec hauteur et impatience, pour marquer qu'il n'autorisait personne à exprimer plus vite que lui les sentiments et opinions qu'il était justement sur le point d'exprimer lui-même. Je regretterais que mon fils fût renvoyé du collège, mais mon

neveu, c'est autre chose. Mon neveu est un cadet, il est destiné à une vie moins régulière, plus aventureuse, et, ma foi, je ne suis pas autrement fâché qu'il s'affirme dès à présent. Il faudra le pousser dans ce sens-là. Mon ami, M. l'abbé Chanteclair, qui vous a signalé à moi, m'a dit que c'était bien là votre affaire... Et je commence à le croire en vous regardant, ajouta le pauvre duc, qui aurait bien voulu prendre sur soi de ne le plus considérer.

— Monsieur, dit Gosseline avec une inclination, je serai charmé de compléter l'éducation de M. le marquis Maximilien de Coutras. Je m'appelle, comme vous savez, Gosseline, Narcisse de mon prénom, mais je n'en use pas, du moins dans le monde. Mon nom de famille suffit, et il a presque l'air d'un nom de guerre. J'ai plus de diplômes que pas un des professeurs de Stanislas, et je suis sorti de l'Ecole normale le second, simplement pour ne pas dire que j'en sortais le premier. J'ai, de plus, une certaine expérience de la vie, bien que je n'aie pas fait mon service militaire (ne craignez rien, je serai réformé). J'ai une philosophie, que je ne vous dirai pas, pour ne pas vous ennuyer, et j'ai beaucoup de lecture. Je pourrais apprendre au jeune marquis bien des choses qui ne lui serviraient jamais à rien, mais je vois qu'il s'agit surtout d'en faire ce que l'on appelle « un caractère ».

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— On ne saurait dire mieux, fi.t le duc avec un sourire flatteur.

Et il sonna.

— Faites venir monsieur le marquis, dit-il. Monsieur le marquis était aux écoutes dans la

pièce voisine. Il avait observé par le trou de la serrure et il avait épuisé son hilarité, mais il n'échappait pas plus que les autres à l'étrange fascination de Gosseline, et il marcha droit sur lui comme font les hypnotisés. Il toucha la main chargée d'horribles bagues.

Maximilien était d'une beauté fort remarquable, et si différente des portraits d'ancêtres environnants que Gosseline se demanda : « Est-ce seulement un cadet ? » Ses yeux avaient une admirable expression de candeur et d'hypocrisie, qui plut infiniment à son futur maître. « Voilà un fameux drôle », pensa Gosseline.

— Vous nous restez à déjeuner ? dit le duc. Gosseline s'inclina et chercha aussitôt des yeux

où poser sa canne. Maximilien, très bien élevé, s'en saisit avec empressement et regarda le pommeau avec une curiosité innocente qui surprit Gosseline.

A confiance est une manière d'être essentiellement aristocratique. Les personnes intel- ^^^ ligentes sont plutôt enclines à se méfier. Telle était la disposition de Gosseline. Il avait lu maintes fois le récit charmant, un peu verbeux, de Plutarque : « Confiance d'Alexandre dans Philippus, son médecin. » Rappelons qu'Alexandre était en danger à la suite d'un bain trop froid. Ses médecins l'abandonnaient, peu soucieux de faire sur un patient de cette importance des tentatives désespérées. (Mais on se croirait aujourd'hui !) Philippus Acarnanien, moins pleutre, osa lui prescrire une médecine fort hasardeuse. A l'instant même de la prendre, le roi reçut de Parménion une lettre qui lui dénonçait comme traître Philippus Acarnanien. a Alexandre adoncques luy donna la lettre, et

print au mesme instant le guobelet de la médecine franchement, sans monstrer qu'il eust doubte ny souspeçon de rien. Si feut chose esmerveillable, et qu'il faisoit fort bon veoir, que l'un d'un costé lisant la lettre, et l'austre beuvant le breuvage en mesme-temps, et de considérer comme ils jecterent tous deux ensemble les yeulx l'un sur l'austre, mais non pas avecques une mesme chère... »

Lorsque Gosseline arrivait à ce mot « chère », qui signifie tête (comme chacun sait), il se représentait celle d'Alexandre, et il disait irrévéremment : « Quelle poire ! »

La confiance, quand elle devient exagérée, demeure un signe de noblesse, mais elle accuse la dégénération de la noblesse. Un homme qui a trop paresseusement ou trop stupidement confiance, on peut toujours dire de lui : a II est né, mais il est idiot ».

Gosseline inspira dès les premiers jours aux Coutras une sorte de confiance qui eût autorisé ce jugement. On ne le connaissait, après tout, que par M. l'abbé Chanteclair, et M. l'abbé Chanteclair avait déjà procuré à la famille une institutrice qu'on sut plus tard qui avait été condamnée pour infanticide. On aurait pu aller aux renseignements, mais Montmartre est haut et loin. Si Gosseline avait demandé un secours, on l'aurait peut-être jeté dehors : comme il ne sollicitait qu'un emploi de

précepteur, on l'admit d'emblée au salon, à table, et on remit à sa discrétion un jeune homme de seize ans.

Il n'abusa point de ses avantages, et il renonça d'abord à séduire les deux femmes de la maison : la mère de son élève, M""" la marquise de Coutras, et la tante, madame la duchesse. Toutes deux étaient encore désirables ; la duchesse était une femme altière et la marquise une femme éperdue. Il voyait bien que son physique exerçait un attrait sur elles, et il ne doutait point, sachant ses auteurs, qu'il ne pût les avoir à sa fantaisie. Mais il n'était homme que pour les filles : d'autres ne réussissent à l'être qu'entre des draps brodés d'une couronne ou, au pis aller, d'un tortil.

Il était davantage touché de la sympathie que lui témoignait son élève Maximilien, et que, ma foi, il lui rendait. Il n'avait compté que sur une haine réciproque, où son caractère le portait plutôt, et voici qu'ils s'attachaient l'un à l'autre comme le chien et le maître. Il attribuait ce penchant réciproque à des affinités de nature, qu'il se réservait d'éclaircir plus tard et, au besoin, de développer ; car il entendait bien remplir sa tâche d'éducateur, on pourrait dire consciencieusement, s'il" n'eût affiché un mépris théorique pour ce qu'une morale démodée appelle conscience.

Sans doute le parasitisme faisait à ses yeux le

plus grand charme du préceptorat. Il aimait mieux traîner ses savates dans un hôtel du faubourg Saint-Germain que dans un garni. Il se plaisait à se frotter au luxe, et surtout à y frotter sa misère. Mais il était aussi curieux de façonner un être humain et de réaliser par procuration un certain idéal, où il ne comptait plus d'atteindre personnellement. Il avait sa philosophie, comme il disait naguère à M. le duc de Coutras. Il prétendait fabriquer un surhomme, ou plutôt un fils de roi (car, étant bon Français, il aimait mieux devoir à M. de Gobineau qu'à Frédéric Nietzsche) ; et si cette fabrication d'un fils de roi. ou d'un surhomme, n'aboutissait qu'à produire un monstre, une belle fripouille, cela n'était pas encore pour l'effrayer.

Il ne tarda pas de s'apercevoir que le terrain n'était point trop favorable. M™^ la marquise de Coutras et Maximilien faisaient dans la famille figure de parents pauvres. Non que monsieur le duc lui-même fût riche. Il vivait d'expédients, mais classiques et nobles. Ses ressources, même les inavouables, devenaient respectables par leur ampleur et par leur régularité. Ses jetons de présence valaient des rentes. Il pouvait recevoir de toutes mains sans paraître jamais vivre aux crochets de personne ; au lieu que madame la marquise vivait aux siens, et c'étaient de pauvres crochets. II lui dis-

pensait une abondance précaire ; en la nourrissant, il était ingénieux à lui faire sentir qu'elle fût morte de faim sans lui ; et chaque jour il la laissait manquer de quelque chose de première nécessité, en guise d'avertissement.

Il ne donnait pas à Maximilien un centime d'argent de poche, et cela était incommode à Gosseline, qui promenait le jeune homme. D'ailleurs, il n'était pas plus généreux envers son propre fils, et le comte Hubert, de même âge que Maximilien à quelques semaines près, devait déjà se tirer d'affaire tout seul. Mais il trouvait des facilités, et Gosseline vit pour la première fois à ce propos toute la différence qu'il y a entre l'héritier d'une branche aînée et celui d'une branche cadette.

Peu de jours après l'installation du précepteur dans l'hôtel de Coutras, monsieur le duc eut le chagrin de perdre une assez belle perle grise, qu'il portait plus volontiers que toute autre épingle à ses cravates. La police fit ce qu'elle appelle une enquête discrète, c'est-à-dire qu'elle mit la maison sens dessus dessous, interrogea et humilia des innocents, et cria le nom du coupable quand on le pria de le taire : car c'était le comte Hubert en personne. :Dès que la terre entière le sut, on fit le silence,- et on laissa au jeune voleur le fruit de son larcin.

L'aventure ne réjouit personne autant que Maximilien ; et comme il ne pouvait décemment témoi-

gner cette joie ni à son oncle ni à sa tante, ni même à sa mère, il en réserva l'expression à Gosseline. Il y ajouta quelques mots sévères à l'adresse de ceux qui volent. Le maître fut sensible à l'hypocrisie de cette sévérité, mais comme tout lui était prétexte à leçon, il crut devoir redresser la doctrine. — Ne jugez pas, dit-il, mon cher Maximilien... (Ils remontaient à pied l'avenue des Champs-Elysées. Ah ! qu'ils eussent préféré prendre un taxiauto et s'en aller faire un tour au Bois ! Mais leurs ressources, même réunies, ne leur permettaient point cette dépense.) Ne jugez pas l'action de votre cousin selon les principes de la morale que l'on vous a enseignée au catéchisme de persévérance. Reportez-vous à celle, toute différente, dont je vous ai donné une première teinture. La règle de vie ne saurait être la même pour les maîtres et pour les esclaves, et il ne vous échappe pas que M. le comte Hubert est un maître. Vous aussi. Les maîtres n'ont qu'un seul devoir, qui est d'accroître continuellement leurs moyens de domination et de puissance. On n'a encore rien inventé de mieux pour dominer que l'argent. Après avoir acquis cette perle grise, M. le comte Hubert valait-il plus ou moins qu'auparavant ? Il valait plus. Son action n'est donc condamnable qu'aux yeux du vulgaire, et vous ne pouvez pas juger comme le vulgaire. Haïssez davantage monsieur le comte, puisqu'il est

plus puissant aujourd'hui qu'hier, mais gardez-vous de le mépriser. Maintenant, je vous approuve de rire, car il faut avouer que monsieur le duc faisait une drôle de gueule, si j'ose m'exprimer ainsi ; et j'espère que vous n'avez pas pitié de votre oncle, la pitié étant un sentiment bas... Vous pouvez néanmoins donner deux sous à cette mendiante, cela ne vous ruinera pas et vous causera un grand plaisir d'orgueil.

« Le vol, reprit-il, n'a été sainement jugé que par les Spartiates. Comme ils avaient les idées les plus sages touchant l'éducation, ils exerçaient les jeunes garçons à voler. Celui qui réussissait à dérober des confitures sans se faire pincer recevait une récomxpense et était loué publiquement. Mais, dame ! c'est autrement chic d'étouffer une perle de cent cinquante louis.

On étouffe ce qu'on peut, on n'a pas toujours une perle sous la main. Le même soir, en se déshabillant, Gosseline constata que son porte-monnaie avait disparu de la poche gauche de son pantalon, où il le rangeait toujours (car il avait de l'ordre). Il n'eut pas ombre d'hésitation. Il passa dans la chambre de son élève, qui communiquait à la sienne, et il vit d'abord le porte-monnaie sur la table de nuit. C'était un porte-monnaie de cuir jaune, fort crasseux, et qui ne contenait que trois francs quatre-vingt-cinq centimes.

Maximilien dormait déjà, avec la satisfaction du devoir accompli. Gosseline n'eut pas le courage de le réveiller, mais il le regarda avec un peu d'ennui et de découragement. « En fera-t-on jamais quelque chose ?» se dit-il.

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