‹ Chronique du Cadet de CoutrasChapitre 9 sur 10 · LES PETITS COTES D UNE REVOLUTION · texte numérisé non relu

LES PETITS COTES D UNE REVOLUTION

AXIMILIEN de Coutras, qui n'ignorait plus ce que coûte la vie, savait bien que douze mille francs, ce n'est pas un Pérou ; mais il se flattait que cette petite somme lui procurât l'indépendance pour deux ou trois mois.

« Etais-je bête, se dit-il, de penser donner làdessus à Coco Sorbier une commission de cent louis ! D'abord je ne lui dois rien, puisqu'il n'a pris aucune part à la négociation que je viens de terminer. Et non seulement je ne lui donnerai pas un centime, mais je vais le prier de ne plus mettre les pieds à la maison, car je n'ai plus besoin de lui. Dire qu'il me fallait vivre dans une intimité fraternelle avec l'homme qui m'a volé- ma maîtresse, le recevoir à ma table, jouer au bridge avec lui six heures par jour, et même accepter ses ser-

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vices d'argent ! Ah ! j'en ai assez souffert, mais c'est âni. »

Maximilien fit un léger effort d'imagination pour anticiper le plaisir prochain de cette délivrance, et il eut 1 etonnement de constater qu'elle ne lui causerait aucun plaisir : l'amitié que Coco Sorbier lui avait inspirée dès le premier jour était à l'épreuve de toutes les trahisons.

« C'est extraordinaire, se dit-il, je ne saurais lui en vouloir, ni surtout me passer de lui ! Apparemment, voici encore une de ces cruelles énigmes dont M. Gosseline me parlait. Je suis même bien content qu'il m'en ait parlé, car je croirais que j'ai le cœur fait comme personne. »

Il s'avisa au même instant d'une autre anomalie sentimentale : tandis qu'il pardonnait à Coco Sorbier de lui avoir pris Irma sa maîtresse, il ne pardonnait pas à René Fauchelevent d'avoir pris Lucienne à Hubert.

« Ah ! mais celui-là, se dit-il, je m'en passerais volontiers, et je n'ai plus besoin de lui non plus : je vais le mettre dehors sans délai. »

Cela regardait plutôt son cousin. Il fut donc trouver Hubert, et lui dit :

— Je ne conçois pas que tu puisses vivre dans une intimité fraternelle avec Fauchelevent qui t'a chipé ta femme, prendre à la même table au moins un repas sur deux, jouer avec lui au bridge six

heures par jour, et recourir à lui lorsque tu es à court de monnaie. Permets-moi de te le dire, tu manques de dignité ; enfin, mon vieux, tu me dégoûtes.

— Je me dégoûte moi-même, dit Hubert d'un ton piteux. Mais tu sais aussi bien que moi que Fauchelevent nous est nécessaire. Il tirerait de l'argent d'un caillou. J'aime trop Lucienne pour la priver de rien, et je n'ai aucune ressource.

— J'ai douze mille francs, dit Maximilien avec importance : c'est donc comme si tu en avais six mille. Je m'appelle aussi Coutras, et j'aime mieux partager avec toi que de te laisser plus longtemps dans une situation qui, je te le répète, me dégoûte. Je ferai désormais marcher la maison, mais tu exécuteras le Fauchelevent.

Hubert fut si touché de cette grandeur d'âme que i les larmes lui vinrent aux yeux. Il faillit même em- ' brasser son cousin. Mais l'enthousiasme tomba vite.

— Hélas ! dit-il, je ne demande qu'à exécuter Fauchelevent, je ne peux pas le voir...

« Et moi, songea Maximilien, je ne saurais me passer de Coco : il n'y a donc pas de règle ? »

— Mais, poursuivit Hubert, comment l'exécuter aujourd'hui quand je ne l'ai pas fait sur l'heure ? Je ne peux cependant pas lui dire : « Je vous donne cinq minutes pour déguerpir, vous m'avez pris ma maîtresse il y a six semaines. » Cela serait encore 1

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plus ridicule que de continuer à feindre l'aveuglement.

— Certes ! répondit Maximilien. Il ne faut point faire allusion à la chose même. Et puis, si tu as l'air de tout savoir, tu seras obligé de te brouiller aussi avec Irma, et ce n'est pas ce que nous voulons.

— Ah ! non, par exemple ! dit Hubert. Elle, je lui ai toujours pardonné.

— Laisse-moi donc faire. Je me chargerai de l'opération, et le nom de Lucienne ne sera pas prononcé.

Maximilien ne pensait point rencontrer de difficulté. L'état le plus habituel de René Fauchelevent est celui que l'on appelle dionysiaque. Sa fureur est encore plus continue que la mélodie de Wagner, et, plus tumultueux que la mer, même par le calme il ne se repose jamais d'écumer. Il use couramment d'un langage que la meilleure société parle depuis huit ou dix ans, mais qu'elle a emprunté au père Duchesne. Son humeur contredisante et taquine donnait lieu vingt fois par jour à des disputes qui ne tiraient pas plus à conséquence que des chamaillis d'écoliers, mais qui se pouvaient aisément pousser à l'extrême : on n'avait qu'à prendre la mouche.

Résolu d'agir le jour même, Maximilien se mit à guetter une occasion. Il comptait beaucoup sur le bridge, qui tenait plus de place que l'amour dans

la vie de ces jeunes gens, mais n'était point un bridge morne comme celui des salons, grâce aux facéties de Coco et aux hurlements de Fauchelevent. Partenaire du hurleur, Maximilien fit faute sur faute, exprès. Fauchelevent fut, contre son ordinaire, assez long à se mettre en train de pester. Enfin il éclata, et il lança à son vis-à-vis une bordée de ces injures qui sont si outrées qu'elles n'atteignent point. Maximilien n'y regardait pas de si près. Il prit son temps, comme un tireur qui vise, et décocha à Fauchelevent un seul mot, mais si fort, qu'il ne pouvait en vérité rien lui assener de plus fort et de plus significatif.

L'effet ne fut point du tout ce qu'il attendait. Ce terme était si déplacé dans sa bouche, et l'invraisemblance d'une telle réplique à un Fauchelevent si surprenante, que toute l'assemblée pouifa de rire, à commencer par Fauchelevent lui-mêm.e. L'énergumène tendit la main cordialement à Maximilien, qui trouva ici son Waterloo, — c'est bien le cas de le dire.

Il se tint coi jusqu'à la fin de la partie. Mais quand Irma et Lucienne servirent le thé, il tourna insidieusement le propos sur la conquête de l'air. Fauchelevent débita une longue diatribe contre le progrès, où Maximilien, avec la meilleure volonté du monde, ne put rien relever de personnel.

Dès que Fauchelevent eut achevé son couplet,

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Maximilien se plaignit de l'administration française, qui entrave les expériences de nos aviateurs, et favorise outrageusement celles de l'Américain Wilbur Wright. Fauchelevent insulta Wilbur Wright, l'Amérique en général, notre aimable préfet de police et M. le ministre de la guerre : Maximilien ne pouvait, en conscience, rien prendre de tout cela pour lui.

La femme de chambre apporta enfin les journaux du soir. Fauchelevent se jeta sur cette pâture, dont il avait chaque jour l'étrenne. A cette heure, la conversation languissait. Après avoir bu leur thé, tout en fumant des cigarettes,Maximilien et Hubert prenaient Irma et Lucienne sur leurs genoux, et leur disaient à l'oreille des douceurs qui n'étaient que pour elles. Gosseline lisait les journaux à mesure que Fauchelevent les lui passait ; et il les repassait à Coco Sorbier, qui, assis par terre devant la cheminée, ne les lisait point, mais en faisait des cocottes ou des bateaux doubles. Les gros titres en manchette, plies et repliés, devenaient, sur ces cocottes et ces bateaux, d'étranges hiéroglyphes. Maximilien, y déchiffrant par hasard la moitié du mot « Turquie », eut une inspiration et dit d'une voix doucereuse :

— Je n'aime guère la Marseillaise, et j'ai peu de sympathie pour les principes de Quatre-Vingt- Neuf. Je ne puis me défendre néanmoins d'être

touché, et même fier, quand je lis dans les journaux que la Turquie s'est réveillée aux accents de notre hymne, et que les héros du mouvement jeuneturc prennent pour modèles ceux de notre Révolution.

Fauchelevent, qui venait de jeter Y Intransi géant à Gosseline, et qui ne faisait qu'une bouchée de la Patrie, ne grouilla point. Toutefois, après un temps appréciable, il poussa une sorte de grognement, qui parut de bon augure à Maximilien. Le jeune marquis de Coutras poursuivit, plus mielleusement encore :

— Je dis que je n'aime pas la Marseillaise : je ne l'aime pas à domicile. Mais à l'étranger, c'est différent. Je suis sûr qu'elle me ferait tressaillir, si je l'entendais de l'autre côté d'une frontière. Hors de France, je ne suis plus que français, et je ne ferai jamais de mes haines politiques un article d'exportation.

— Seriez-vous souffrant ? demanda non sans inquiétude Coco Sorbier, à qui ces discours semblaient oiseux.

Irma, qu'ils ennuyaient, embrassa Maximilien de manière à lui fermer la bouche ; et Lucienne exprima son indifférence pour la Marseillaise et la révolution turque, en termes presque aussi vifs que celui dont Maximilien avait usé tout à l'heure. Mais Fauchelevent continuait de ne pas grouiller.

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— Monsieur, dit Maximilien à Gosseline d'une voix qui devenait frémissante, voyez-vous quelque chose de nouveau dans les feuilles de ce soir ? Moi, cette révolution turque me passionne. Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?

— J'avoue, dit Gosseline en laissant choir Ylntransigeani, dont Coco Sorbier fit dans les cinq minutes une douzaine de petites caisses à soufflés, j'avoue que cette révolution turque me plaît aussi infiniment. Elle me plaît parce qu'elle m'amuse, et elle m'amuse parce qu'elle renverse toutes mes théories. Je veux être sceptique, et j'ai un tempérament de systématique (cette contradiction est ce qu'il y a au monde de moins rare). Je suis donc ravi chaque fois que mes systèmes reçoivent un bon démenti des faits. Je me dis : « Je ne l'ai pas volé. » Et j'en ai au moins pour huit jours à ne plus croire décidément à rien.

— Vous savez que vous n'êtes pas drôles, ce soir, interrompit Lucienne.

— Laisse donc, dit Hubert, qui flairait quelque manigance.

— Je déteste le parlementarisme, reprit Gosseline, et je me f... absolument des droits de l'homme. Je ne puis cependant blâmer ces bons Turcs d'avoir aboli le régime ignoble sous lequel ils gémissaient, et je me demande par quoi ils auraient bien pu le remplacer, sinon par le régime

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de l'égalité de\^ant la loi et de la représentation nationale. Le plus gai est qu'ils se permettent de régénérer leur pays sans tenir compte des lois les mieux établies de la physiologie des peuples ; qu'ils font leur révolution géométriquement, comme nous avons fait la nôtre, mais avec une pratique supérieure ; qu'ils crient un peu, mais qu'ils ne parlent j point trop ; et qu'enûn ils n'ont pas tué plus de cinq personnes.

Fauchelevent n'avait écouté ce discours que d'une oreille distraite, mais les derniers mots le frappèrent ; et comme il méprisait la révolution turque pour diverses raisons, mais singulièrement parce qu'elle n'avait point coûté la vie à plus de cinq personnes, il bondit, après avoir fait du Temps une boulette.

— Il n'y avait plus qu'un peuple en Europe, cria-t-il, le peuple turc, et le voilà f... comme les autres !

Irma et Lucienne elles-mêmes trouvèrent cette affirmation hasardée.

— Taisez-vous ! rugit Fauchelevent. Y êtes-vous allées, en Turquie ? Non ? Alors, taisez-vous !

Et comme il avait passé naguère sept jours à Constantinople, il put faire un tableau complet de l'ancien régime turc. Il célébra principalement l'organisation incomparable de la police et le génie des mouchards. Il décrivit avec une férocité en-

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thousiaste le massacre des Arméniens ; et il se mit à pousser, pour conclure, les mêmes cris précisément que le jour où Hubert l'avait surpris entre les bras de Lucienne.

Une association d'idées bien concevable rappela ce fâcheux souvenir à Hubert, qui se mit à invectiver Fauchelevent ; mais Fauchelevent, qui rugissait toujours, ne l'entendait pas ; et Maxim ilien, tirant Hubert par le pan de sa jaquette, lui disait :

— Laisse donc ! Ça me regarde !

Enfin le souffle manqua à Fauchelevent. II prit sur un guéridon une énorme carafe ancienne de cristal, taillée à pointes de diamant, et se versa un verre d'eau.

— • Monsieur, lui dit alors Maximilien avec une grande politesse, et même une certaine solennité, je vous demande bien pardon ; mais je ne souffrirai jamais que l'on parle chez moi du massacre des Arméniens autrement que pour le réprouver.

— Qu'est-ce que c'est ? dit Fauchelevent ahuri. (Il y avait de quoi.)

— Toutes les opinions sont libres, repartit Maximilien ; mais je vous dis que les vôtres me répugnent, et je vous prie d'aller les développer ailleurs que chez moi.

Il pensait : « Il va me gifler. Nous irons demain sur le terrain. Chic ! » Mais Fauchelevent, qui a

fait ses preuves, ne se bat que par caprice et n'est jamais embarrassé de ses sorties. Il eut un ris sardonique, campa son chapeau de haute forme sur sa tête, fit demi-tour par principe, et rompit sans répondre un mot. Hubert serra avec effusion la main de Maximilien et embrassa Lucienne avec passion.

Mais Coco s'était levé.

— Je ne resterai pas, dit-il, un instant de plus dans une maison où on traite de la sorte mon meilleur ami.

— Coco !... s'écria Maximilien au désespoir. Coco était déjà dehors et courait après Fauche-

levent. Hubert et Lucienne s'embrassaient de plus belle.

— Vous êtes tous atteints de folie ! disait Gosseline, en se prenant la tête.

— Je ne regrette pas Fauchelevent, mais je suis désespéré, disait Maximilien d'une voix chevrotante, je suis désespéré d'être brouillé avec Coco !

— Et moi donc ! disait Irma, en larmes.

Et ils s'embrassaient aussi tous les deux, pour se consoler réciproquement ; mais ils ne se consolaient pas.

N des postulats de l'amitié est de croire que l'on ne saurait vivre sans son ami. Gardons-nous d'en faire l'expérience : elle nous enseignerait neuf fois sur dix que nous nous passons de lui très facilement. La nature ne veut point de regrets éternels, et elle nous commande l'oubli; mais elle y mettrait volontiers de la complaisance, elle nous accorderait des semaines, des mois, et même, dans les deuils sérieux, des années : nous nous contentons, la plupart du temps, de cinq ou six jours. Il n'en fallut pas davantage à Maximilien de Coutras pour se persuader que Coco Sorbier ne lui était pas indispensable, et que l'on gagnait même à être débarrassé de lui.

Quel silence! Quel calme bienfaisant! C'était une vraie cure de repos. Ces dames, qui croyaient

les ressources de la maison taries, devenaient des ménagères très raisonnables, et leur bonne humeur naturelle n'en était pas altérée. Lucienne exigea que Fautomobile fût vendue pour payer l'une des traites de la première voiture (celle qui naguère avait été achetée à crédit et revendue au comptant). Irma, sans rien dire à personne, porta au Mont-de- Piété son rang de perles, que Maximilien croyait sans valeur parce qu'il ne savait pas que ce fût un présent de Coco. Un je ne sais quoi de bohème, qui ne plaisait ni aux deux cousins, ni à leurs maîtresses, ni même à Gosseline, avait jusqu'alors entaché leur vie commune : elle devint si rangée, si honorable, que Maximilien en oublia l'immoralité foncière; il crut pouvoir remettre à son cou sa médaille de Lourdes, que, par un scrupule touchant, il avait retirée, le jour où, cessant d'être pur, il avait craint d'attrister la sainte Vierge.

« Comme il suffit de peu de chose pour vivre ! se disait-il un matin en ouvrant le tiroir à secret de son bureau, et en constatant qu'il lui restait encore près de six mille francs sur les douze mille qu'il avait reçus. Voilà cependant trois mois que je les ai palpés. Oui, trois mois jour pour, jour », ajoutat-il en jetant un coup d'œil sur le calendrier.

Le deuxième valet de chambre frappa,, et annonça d'un air intrigué, à monsieur le marquis qu'une dame le demandait.

— Faites entrer, dit Maximilien d'un air d'indifférence : je sais ce que c'est.

Mais il ne le savait point et n'était pas moins intrigué que son domestique. La visiteuse était M"*" Fanny, la dentellière.

— Eh bien, lui dit-elle sans préambule, et avec une certaine familiarité, j'attendais votre visite; car j'imagine que vous n'êtes pas en mesure de payer trente mille francs. 11 y a au moins huit jours que vos billets devraient être renouvelés, je n'osais pas vous écrire. Heureusement, j'ai mis ce temps-là à réparer le volant de madame la marquise, je suis venue le lui rapporter ce matin, et, comme j'étais dans la place, j'ai pu \ous demander sans éveiller les soupçons.

— A quoi bon tant de mystère? dit Maximilien (qui était bien aise que M"* Fanny eût pris ces précautions). Je veux bien renouveler ces valeurs. Que dois-je faire ?

— C'est fort simple. Trois mois d'intérêt à six pour cent font quatre cent cinquante francs, autant pour la commission, et un peu plus du double pour divers frais, mettons deux mille. Je vais déchirer ces quinze billets, vous en souscrirez seize, pareils, et M. Jacques Sorbier les endossera.

— C'est, dit Maximilien, que je suis un peu en froid avec M. Jacques Sorbier. Je ne l'ai pas revu, justement depuis le jour où j'ai négocié ces billets,

et il m'est difficile de lui demander une signature.

— Vous êtes brouillé avec Coco ! s'écria la vieille demoiselle, de plus en plus familière. Mais alors, je ne vois qu'une solution : payez !

— Trente mille francs ? dit Maximilien. Vous voulez rire. Mais je puis sur-le-champ vous en verser deux mille, et je suppose que je suis assez grand pour faire un renouvellement tout seul.

— Qu'est-ce que vous me chantez? dit M"^ Fanny. Il faut toujours bien qu'il signe les billets !

— Bon, bon, dit Maximilien, que cette conversation ennuyait parce qu'il commençait à n'y rien comprendre. Je me réconcilierai avec M. Sorbier, mais il faut du temps.

M"^ Fanny lui recommanda d'en perdre le moins possible, et s'esquiva. « Je ne me suis pas mal débarrassé d'elle, se dit Maximilien naïvement. Plus souvent que je vais me réconcilier avec Coco ! D'abord, je suis habitué à ne plus le voir. Et puis je ne lui ai jamais raconté que j'avais été plus malin que lui et que j'avais trouvé moyen de négocier ses effets. Il a un si drôle de caractère qu'il serait capable de m'en vouloir. »

Maximilien n'entendit plus parler de cette affaire durant trois jours et pensa qu'il n'en serait plus jamais question. Mais, le matin du quatrième jour, et à la même heure, le même valet de chambre lui annonça M. Sorbier. « Bah ? se dit-il, c'est Coco

qui fait la première démarche ? Alors tout ira comme sur des roulettes. » L'attitude de son ancien ami ne lui laissa pas longtemps cette illusion.

Sorbier entra le chapeau sur la tête, comme M. Duval père selon la mise en scène originale de la Dame aux camélias. Il était escorté de Fauchelevent, ainsi que dans les grandes occasions. L'acolyte s'était découvert : il affectait cette fois la politesse, et cet air de sévérité qui est propre aux témoins de duels, aux ordonnateurs de pompes funèbres et aux commissaires de police appelés à constater un flagrant délit. Il tenait ses lèvres soigneusement pincées pour éviter de hurler par mégarde. Mais Sorbier hurlait pour deux.

— Eh bien, brailla-t-il dès la porte, vous pouvez dire que vous êtes un joli coco !

De la part d'un homme surnommé lui-même familièrement Coco, ce terme ne pouvait passer pour une injure. Maximilien eut la raison et la bonne foi de ne s'en point formaliser, et demanda du ton le plus conciliant ce qu'il }• avait.

— Il y a, répondit Sorbier, que vous êtes une canaille et un escroc.

Avec la meilleure volonté du monde, Maximilien ne pouvait prendre de telles épithètes pour des gentillesses. Il répondit, de sang-froid :

— Dites donc, vous ! Faites-moi le plaisir de

f... le camp, et allez-vous-en chez vous attendre mes témoins.

Coco éclata de rire comme Dieu tonne. Les vitres tremblèrent. Il cria :

— Alors vous avez supposé que je me battrais avec vous ?

Il ajouta, sentencieusement :

— D'une affaire d'honneur une affaire d'argent ne peut sortir.

Il reprit l'accent de la dérision, pour dire :

— Ce serait commode ! On n'aurait qu'à savoir tenir une épée ou mettre une balle dans la silhouette à vingt-cinq pas, et on pourrait voler les gens à son aise.

Puis il fourra ses deux mains dans ses poches et dit avec rondeur :

— J'ai tout bonnement déposé une plainte au parquet contre vous.

Mais il ne put soutenir cette attitude, car la colère l'étouffait ; et empruntant à F^aucheleverit (toujours muet) le langage du père Duchesne, il dit à Maximilien ce qu'il pensait du procédé qui consiste à négocier des billets de complaisance à l'insu de l'endosseur, qui a lieu de les croire brûlés. Mais comme il était d'une lignée d'hommes d'affaires et s'y entendait de naissance, tout en employant ce langage du père Duchesne, il trouvait moyen d'expliquer à Maximilien avec une clarté parfaite la

gravité de son cas, et que l'on y pouvait trouver de tout un peu, de l'escroquerie, de l'abus de confiance, au besoin même du faux, puisque les billets étaient signés Coutras tout court, ce qui n'est permis qu'au duc.

Ces explications, claires et circonstanciées, étaient peine perdue. Maximilien n'est point fils et petitfils d'hommes d'affaires, et, de naissance, il n'y entend rien. Il en raisonne comme les femmes très intelligentes, dont l'absurdité en ces matières est prodigieuse. Comme la durée de la scène ne lui permettait plus de répondre uniquement par le silence aux invectives furieuses de son antagoniste, il entreprit de se défendre. Il raconta ingénument par quelle suite de fatalités il avait été amené à ne point brûler les billets et à faire la connaissance de M"* Fanny, dentellière. Il ne disait que la vérité ; malheureusement, c'est une vérité qui n'avait pas le sens commun, et Coco l'inteiTompait à chaque phrase pour lui dire :

— Je vous prie de ne pas vous payer ma tête par-dessus le marché.

Mais ce qui déconcertait plus encore Maximilien, c'était l'attitude insolite de Fauchelevent. Le calme d'un énergumène est le plus inquiétant des miracles. Maximilien se rappela qu'un dimanche, se promenant dans l'île de Guernesey qui est toute hérissée de petits moulins américains, il avait remarqué que

ces moulins ne tournaient pas, malgré le vent : ils étaient encloués, afin de ne point travailler le jour du Seigneur. Fauchelevent, de même, était encloué. Pour en finir, Maximilien dit à Coco :

— La preuve que je ne voulais pas vous faire tort, c'est que je pensais vous offrir une commission de deux mille francs. Je les tiens toujours à votre disposition.

A ce coup. Sorbier parut si près de l'apoplexie que Fauchelevent crut enfin devoir intervenir.

— Mon cher Jacques, dit-il avec une correction qui faisait froid dans le dos, je crois que vous avez dit à M. le marquis de Coutras tout ce que vous aviez à lui dire, et que nous ferons mieux de prendre congé.

Coco n'eut pas la force de répondre autrement qu'en montrant le poing. Dans son trouble, il le montra à Fauchelevent au lieu de le montrer à Maximilien. Puis, comme il avait déjà son chapeau sur la tête, il le retira, pour le remettre, tandis que Fauchelevent, qui avait déjà retiré le sien, n'eut qu'à se couvrir. Et ils s'en allèrent. Maximilien était fort ému, mais seulement de la violence de cette altercation ; car il continuait de ne rien comprendre et n'avait pas le moindre soupçon du danger qui le menaçait.

« Eh bien, quoi ? se dit-il soudain. Coco va me faire un procès. »

Ce mot suffit à le rasséréner. Coutras est une ville de Guyenne, mais la famille est originaire de Normandie. La Gascogne se confond d'ailleurs avec la Guyenne, et les Normands sont les Gascons du Nord. A ce titre, les Coutras furent toujours très processifs, bien qu'ils n'entendent rien aux affaires. Maximilien reconnut son sang. Il s'était bien promis de garder pour lui cette sotte histoire : dès qu'il eut trouvé le mot juste, il résolut de la confier à Gosseline. Il lui dit, le soir même :

— Au fait, monsieur, vous savez ? Coco me fait un procès.

— C'est grotesque, répondit Gosseline.

Il ajouta :

— Et à propos de quoi ?

Maximilien regretta d'avoir parlé, s'avisant, un peu tard, qu'il devait tout reprendre du commencement. Mais il le fit avec application ; car il traitait toujours Gosseline en professeur, et quand il lui parlait, il mettait de l'ordre dans ses idées, il soignait son style. Il débita son récit debout, modestement, sans embarras, non sans inquiétude. Il songeait : « L'amitié de M. Gosseline est ombrageuse. Je vais sûrement être grondé d'avoir fait tant de choses sans lui demander son avis, et de les lui avoir ensuite cachées. »

Gosseline pensait bien à le gronder ! Lorsque Maximilien se tut et leva les yeux, timidement, il

fut épouvanté de voir son maître presque aussi près de l'apoplexie que Coco Sorbier ce matin.

' — Mon Dieu, monsieur, lui demanda-t-il avec sollicitude, qu'avez-vous ?

— Ah çà ! cria Gosseline, qu'est-ce que vous me chantez, que Sorbier va vous faire un procès ?

Maximilien rougit.

— Vous ne voyez donc pas que vous allez pasr ser en correctionnelle ou en cour d'assises ! dit Gosseline, qui n'avait qu'une idée fort vague des juridictions diverses et de leurs compétences, mais qui sentait la différence d'un procès au civil et d'un procès au criminel.

— ■ Oh ?... répondit Maximilien, d'un ton moitié inquiet, moitié narquois, comme un trop grand (garçon que l'on menacerait encore de Croquemitaine ou du loup.

AXIMILIEN, qui avait sa conscience pour lui, ne pouvait se croire menacé de la correctionnelle ou de la cour d'assises. « M. Gosseline veut me faire peur », se dit-il. Ce procédé lui déplut, et il jura de ne plus souffler mot de l'affaire à personne, même à son maître et ami. Il se tint parole, et lorsque, peu de jours plus tard, un mandat de comparution lui fut notifié, il ne le montra pas à la ronde.

Il fut au Palais à l'heure dite : l'exactitude est la politesse des « fils de rois ». Il s'y rendit même d'avance, pressentant qu'il s'égarerait dans cette grande bâtisse, et qu'il ferait bien des allées et venues avant de trouver le cabinet de monsieur le juge d'instruction Turlure.

a Pourvu, se disait-il, que l'on ne me remarque point ! » Mais on ne remarque personne dans cette

foule flâneuse et agitée, où se mêlent des militaires, des garçons de bureau, des gardes, des stagiaires aux amples manches et aux robes gonflées de vent, et des gens de mauvaise mine, qui viennent se faire juger ou voir juger autrui.

« Jamais, se dit Maximilien, je ne trouverai le cabinet de M. Turlure, si je ne demande pas mon chemin. » Mais il ne se souciait pas de révéler au premier venu qu'il était invité à comparaître devant M. Turlure, et quand il se décida enfln à interroger un garde qui passait, il lui dit :

— Pardon, monsieur, s'il vous plaît, oii paie-t-on les amendes pour automobiles ?

Il en avait justement une vieille à payer. Le garde lui donna une indication précise, mais inintelligible, en dépit de laquelle il finit par arriver dans une sorte de couloir, oii, devant deux guichets qu'il fallait aborder successivement, une vingtaine d'hommes et de femmes, trop mal habillés pour qu'on les soupçonnât de posséder des automobiles, faisaient la queue. Cette fois, Maximilien fut remarqué. Un aimable commis lui ouvrit un passage interdit au public et il pénétra dans la cage de messieurs les employés, qui s'empressèrent à lui prendre son argent et lui délivrer sa quittance. Alors, il osa" dire :

— Pardon, messieurs, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer le cabinet de monsieur le juge d'instruction Turlure ?

LE JOYEUX JUGE 20l

Le plus court chemin était encore si long qu'il trembla d'arriver en retard à ce qu'il appelait son rendez-vous. Son état d'âme était celui d'un candidat au baccalauréat qui erre dans les corridors de la Sorbonne à la recherche de sa série : Maximilien, qui n'avait passé aucun baccalauréat, n'aurait jamais connu ces impressions s'il n'eût été invité à comparaître devant M. le juge Turlure. Et comme les candidats qui parlent de leurs examinateurs, il se disait : a Ce Turlure, est-ce un chic type ? estce une rosse ? »

— Le voici, dit un garde, à qui Maximilien n'avait pu dissimuler qu'il attendait ce magistrat.

Il aperçut venir un petit homme rebondi, qui dodelinait de la tête, et qui portait sous le bras gauche une petite serviette bourrée, qu'il rattrapait par derrière de la main droite quand elle glissait. M. le juge Turlure était vêtu d'une jaquette qui ne lui tenait qu'aux épaules. Son chapeau de soie, repoussé vers l'occiput, laissait nu son front dégarni. Il avait la moustache rasée. Ses favoris légers, longs, pointus, voltigeaient au moindre souffle. Ses yeux percés en vrille riaient tout seuls. « C'est un chic type », se dit Maximilien.

M. Turlure s'engouffra dans son cabinet, où Maximilien fut introduit presque aussitôt. Le juge, debout, commença par le regarder longtemps bien en face, mais il avait l'air de penser à autre chose.

OU plutôt de ne penser à rien du tout. Il parut soudain recouvrer l'usage de ses facultés. Il dit :

— Ah ! c'est vous, le jeune homme ?

Et sa figure, précédemment ovale, devint ronde. Les yeux se plissèrent. La bouche s'ouvrit. Les dents noires y alternaient avec les dents blanches. Un rire formidable, tantôt aigu et tantôt grave, sortit de ce trou. « Je ne me savais pas si drôle », se dit Maximilien, légèrement interloqué.

La gaieté de M. le juge Turlure s'apaisa par degrés. Il s'assit, et d'un geste courtois invita Maximilien à en faire autant. Après quoi, il lui demanda ses nom et prénoms, comme s'il les eût ignorés et ne lui eût point dit tout à l'heure : « Ah ! c'est vous, le jeune homme ? » Mais il posait les questions de style d'un ton excédé, pour montrer qu'il n'avait aucune superstition de la forme, et que non seulement il était un chic type, mais qu'il n'était pas un type dans le genre de Brid'oison.

— Maintenant, dit-il, contez-moi tout bêtement votre affaire.

Il ne se souciait pas de hacher par d'inutiles interrogations un récit divertissant, dont il se pourléchait déjà. Pour le déguster à son aise, il se tassa dans son fauteuil, il appuya ses deux avant-bras sur son bureau et croisa ses mains. Ses yeux pétillaient. Il n'avait rien d'effrayant. Maximilien ne se sentit pas intimidé par l'appareil de la Justice.

LE JOYEUX JUOE 203

Il entama son monologue avec l'autorité d'un acteur sûr de l'applaudissement. Mais dès la première phrase, négligemment, comme à regret, M. le juge d'instruction l'interrompit pour lui dire, par acquit de conscience :

— A propos... vous savez que vous êtes parfaitement libre de ne rien me raconter du tout ? La loi vous autorise à vovis faire assister de votre conseil. Avez -vous choisi un avocat?

« Que ferais-je d'un avocat ? pensa Maximilien. Je me sens beaucoup plus à mon aise tête-à-tête avec ce brave homme. »

Et il répondit :

- — Non, monsieur. Je n'ai besoin du conseil de personne pour vous raconter les choses comme elles se sont passées.

M. Turlure hocha la tête d'un air approbateur. Si Maximilien avait réclamé l'assistance d'un avocat, il aurait fallu remettre au lendemain cet interrogatoire savoureux, et M. Turlure n'aime point que ses plaisirs soient différés. Il changea de position. Il s'enfonça bien dans son fauteuil. Il croisa les jambes, renversa la tête, visa le plafond des pointes de ses favoris et se mit à gratter doucement la partie rasée de son menton.

Mais il ne put conserver longtemps cette attitude, qui se prête à l'audition soutenue, et non pas aux convulsions de la gaieté. Si le préambule,

en effet, ne lui parut pas supérieurement comique, et s'il apprit sans se tordre que Jacques Sorbier avait fait signer au jeune marquis de Coutras des billets de complaisance, et que René Fauchelevent avait tenté vainement de négocier ces billets, en revanche il éclata lorsque Maximilien, sans épargner aucune circonstance, avec une minutieuse naïveté d'artiste primitif, lui détailla l'histoire des deux enveloppes pareilles et de leur substitution.

A la vérité, M. Turlure n'éclata pas dès le premier mot. Il commença par être sollicité de frissons intermittents, et comme traversé de courants électriques. Puis ce furent des hoquets ; et enfin une danse générale de toute sa personne, si bien que la partie supérieure du corps, qui, à chaque secousse, retombait de tout son poids sur la partie abdominale, en meurtrissait les organes internes. La tête dodelinante roulait de tous les côtés, affolée comme une boussole qui a perdu le nord, et au bout du bras droit demi-tendu, la main molle s'agitait ainsi que pour demander grâce.

Maximilien étonné se tut quelques instants. M. Turlure profita de ce répit pour rétablir, mais à grand'peine, son équilibre corporel. La crise reprenait de plus belle chaque fois qu'il la croyait conjurée. Il poussait alors de véritables cris et se tapait sur les cuisses. Naturellement, le greffier riait aussi, mais sans bruit, sans gestes.

— Poursuivez, Coutras, poursuivez, dit enfin M. le juge d'instruction.

Coutras était extrêmement choqué de ces façons. Il n'en faisait pas une affaire personnelle : ce Turlure ne lui semblait pas être un homme de son monde. Mais c'était le représentant de la Justice, et Maximilien, né respectueux, avait une grande idée de la Justice, même à cette heure où il aurait pu se sentir un peu indisposé contre elle. Un magistrat sujet au fou rire ne le scandalisait pas moins qu'un prêtre fumeur de cigares ou diseur de gaudrioles. Il voulut donner à ^I. Turlure une leçon de tact, et il adopta, pour continuer son récit, le ton pincé.

Malheureusement, il en était à l'épisode du volant, de la visite à M"* Fanny, dentellière, et la cocasserie intrinsèque de ces divers événements était suffisante pour que rien ne s'en perdît, même quand on les racontait d'un ton pincé. M. le juge d'instruction recommença de pouffer de rire. Maximilien, refusant de s'interrompre, força, pour se faire entendre, sa voix, qui devint d'une aigreur très noble. Plus monsieur le juge riait, plus Maximilien parlait fort ; et plus il parlait fort, plus monsieur le juge riait haut. Le fracas de ce duel de sons retentissait au dehors et au loin ; et messieurs les chroniqueurs judiciaires qui erraient en quête de nouvelles, attirés par ce bruit, venaient de toutes

parts, ils se rencontraient, et ils se disaient entre eux :

— M. le juge d'instruction Turlure procède à un interrogatoire réjouissant. Restons là. Quand il sortira tout à l'heure de son cabinet, il en aura de bonnes à nous communiquer.

Cependant M. Turlure, qui n'en pouvait plus, avait recommencé d'agiter sa main droite ainsi que pour demander grâce ; mais Maximilien, implacable, marchait, marchait toujours ; et il accumulait, comme par bravade, les invraisemblances et les absurdités. Si bien que le juge sentit l'inutilité de son geste, et cria enfin :

— Assez ! assez ! n'en jetez plus !

— De quoi, monsieur ? Je n'ai rien jeté, repartit Maximilien, qui comprenait fort bien le sens de cette expression, mais ne voulait pas avoir l'air de comprendre.

Il pensait :

« Ce juge est accoutumé à la fréquentation des malfaiteurs et à leur argot. Je lui montrerai que tel n'est point mon langage. »

Sa réplique n'eut pour effet que de provoquer un nouvel accès de rire.

« Attends un peu... », se dit Maximilien.'

Et quand M. Turlure, profitant d'une accalmie de son diaphragme, lui dit : o Reprenez, Coutras », il répondit sèchement :

— Je suis désolé, monsieur, mais je ne dirai plus un mot. Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat.

— Ah !... fit Turlure, penaud.

Maximilien se leva, comme pour prendre congé.

Mais soudain le visage de M. Turlure s'illumina, et il fut manifeste qu'une idée plaisante lui traversait l'esprit.

— Ah! ahi... dit-il. Un avocat... C'est votre droit... Parfaitement... Mais alors... dites donc... je vais être obligé de vous garder à ma disposition ?

Maximilien s'mclma. Cette fois, le sens de l'expression lui échappait. Il se dirigea vers la porte du fond, cependant que M. Turlure tirait à soi un papier, où il griffonnait deux mots et une signature. Le juge sortit ensuite par l'autre porte et fut aussitôt cueilli par les journalistes. Il leur dit en se tenant les côtes :

— Je viens d'envoyer le petit marquis de Coutras au Dépôt !

Les reporters consultèrent leurs montres et se précipitèrent vers les téléphones, afin que cette nouvelle, si parisienne, pût être publiée à la « dernière heure » des journaux du soir.

N dit toujours : « Je vous précède pour vous montrer le chemin. » Mais on peut aussi bien conduire les gens quand on les suit. Les deux gardes qui menaient Maximilien de Coutras au Dépôt se tenaient discrètement en arrière, d'un pas; il pouvait feindre d'ignorer cette escorte; et cependant, sans hésiter, comme poussé par eux, marchant à leur cadence, il faisait le grand tour de ce Palais de Justice, où jamais encore il n'avait mis le pied, et se dirigeait vers le Dépôt où il ne soupçonnait pas qu'on le conduisît.

Il commença de s'en douter quand il vit les massives colonnes du vestibule, et qu'un surveillant, retranché dans une cage de verre où étaient pratiqués des guichets, dressa son écrou; il n'en douta plus, quand on le fouilla; et il fut en proie, sou-

dain, à une de ces terreurs qui anéantissent, qui arrêtent le pouls, suspendent la vie.

Cette faiblesse fut brève. Il recouvra le sentiment, et d'abord le sentiment de l'honneur. Il se rappela, à temps, que le premier devoir d'un Coutras, le seul peut-être, c'est la tenue. Puis il s'avisa que cet emprisonnement était un ennui sans conséquence, qui ne gâtait point son affaire, et qu'il essuyait de son plein gré, pour avoir réclamé, un peu trop tard, l'assistance d'un avocat et fait différer au lendemain la suite de son interrogatoire. Il s'assura donc. Mais il faillit reperdre contenance lorsqu'on lui mit entre les bras un pain grossier.

a Ma situation, pensa-t-il, est analogue à celle du reporter qui se travestit en malandrin et se fait fourrer au bloc par curiosité. M. Gosseline ne dirait-il pas que je fais de la littérature? Je veux tout connaître. » Et il se mit en devoir d'observer.

Mais le reportage est un métier comme un autre, qui s'apprend. Maximilien avait des yeux pour ne point voir, et cependant qu'il se disait : « J'observe », il subissait diverses formalités intéressantes, dont il ne s'apercevait seulement pas.

Les prisonniers ses collègues, à la suite d'un premier triage, furent répartis en deux salles, félon la décence de leur habillement. Maximilien

entendit que l'on appelait la plus petite de ces deux salles communes, où il était, salle des habits noirsy et il fit enfin une remarque : savoir que cette expression était impropre, à trois heures de l'après-midi. Mais la vue de ses compagnons de geôle, corrects comme des croque-morts, et bien plus minables que des malfaiteurs ouvriers, ne lui suggéra aucune réflexion philosophique.

Il sentit enfin ses regards attirés, impérieusement, vers l'un des prisonniers, à la vérité fort différent des autres. Celui-là était tout jeune, il n'était ni accablé ni flétri; un peu fatigué, mais par le plaisir; blême et blond; la raie juste au milieu du front, les cheveux fins, pommadés, lisses. Il avait de très grands yeux pâles, doux, pailletés de malice et de gaieté; un nez droit, mince, presque transparent; le visage rasé de frais, la bouche bien dessinée, les dents blanches. Ses mains étroites étaient ornées de plusieurs bagues d'argent et de chrysocale; mais ses ongles étaient un peu trop longs et pas très propres. Il portait un complet veston à la dernière mode de l'année dernière et des bottines jaunes d'une forme américaine.

Non seulement Maximilien sentit son regard attiré vers cet individu, mais il conçut pour lui, dans l'instant même, une sympathie incompréhensible, et il oublia soudain toutes ses peines. Il en fut bien aise, m.ais étonné. « Que diable est-ce qui

me prend ?» se dit-il. Et il fit un grand effort d'intelligence, qui, par hasard, ne fut pas vain. « J'y suis ! Ce jeune voyou ressemble à Coco Sorbier comme deux gouttes d'eau. » Naturellement, le jeune voyou n'avait aucun trait de Coco Sorbier; mais c'était le même genre, la même ligne, la même grâce un peu canaille; enfin, c'était un autre Gavroche. « Il ressemble à Coco Sorbier ! se répétait Maximilien avec attendrissement... Mais au fait, dans les conjonctures présentes, cette ressemblance ne devrait m'inspirer aucune sympathie?.., » Il examina son cœur et n'y trouva pas trace de rancune contre Coco. « Encore une cruelle énigme », se dit-il simplement, car les bizarreries de sentiment ne rétonnaient plus. Il vit alors que l'inconnu lui souriait de loin, d'une façon engageante. Ce jeune homme, qui ne venait pas au Dépôt pour la première fois, n'avait pas les mêmes raisons que Maximilien d'être ahuri. C'était d'ailleurs un malin et, comme tous les mauvais gars de chez nous, un vrai Robinson, bien autrement débrouillard que le Robinson anglais. Maximilien ne faisait que de l'apercevoir, mais il avait guigné Maximilien du premier coup, et depuis une bonne demi-heure ne le quittait pas des yeux. Il se connaissait en élégance. Aucun des autres « habits noirs » ne lui faisait illusion, Maximilien seul lui paraissait comme il faut, a Mais,

pensa-t-il, le client est timide et ne m'adressera pas la parole le premier. » Il prit l'offensive.

— Moi, dit-il gentiment, je m'appelle Julot. Et vous, comment vous appelez-vous?

Touché de cette confiance, Maximilien crut devoir y répondre en déclinant une fois de plus son nom. Julot fut ébloui. Il était anarchiste, mais snob.

— Mince! dit-il. C'est un nom noble.

— Je suis marquis, dit Maximilien, sans morgue.

— Alors, dit Julot, c'est au moms pour faux que vous êtes ici?

— Je n'ai pas commis de faux! s'écria Maximilien en rougissant.

Il ajouta, modestement :

— On parle d'escroquerie ou d'abus de confiance.

— C'est tout comme, dit Julot.

— Et vous? demanda Maximilien, par politesse.

— Moi, c'est pour meurtre, répondit Julot avec tant d'ingénuité que Maximilien ne fit pas le plus léger mouvement de recul. — Irez-vous en cellule? reprit Julot après une pause.

— Je ne sais pas, dit Maximilien.

— Si vous aviez un peu d'argent... dit Julot. C'est quarante centimes pour une paire de draps.

Maximilien sentit qu'il n'aurait jamais le cœur

de coucher entre des draps si Julot en était privé.

— Me permettrez-vous, lui dit-il, de vous en offrir aussi une paire?

— Tu parles ! dit Julot.

Il ajouta :

— On pourrait obtenir une cellule double. Maximilien sentit que la promiscuité du dortoir

le dégoûterait, mais qu'il aurait peur de l'isolement; il remercia la Providence qui lui offrait pour cette nuit d'épreuve un compagnon agréable et même distingué.

— Faudra-t-il voir aussi, dit Julot, à commander un repas, soit à la cantine ou dehors? Parce que la soupe n'est pas fameuse.

— Certainement, dit Maximilien.

Julot fit le nécessaire, et il ne s'en mêla point; mais il regardait de loin, avec plaisir, son nouvel ami se démener; et tout lui paraissait rentré dans l'ordre, parce qu'il ne faisait rien et qu'un autre peinait pour lui. Julot, en revenant, dit :

— Maintenant, si vous voulez encore donner quinze ou vingt sous, je les remettrai au commissionnaire, qui portera votre lettre.

— Quelle lettre? demanda Maximilien.

— Dame! Vos vieux ne savent peut-être pas que vous êtes coffré. Ils s'inquiéteront.

« Qu'ils s'inquiètent ! » se dit Maximilien avec une férocité qui le surprit lui-même. « M. Gosse-

line va s'inquiéter aussi... » pensa-t-il; et déjà il tirait de son gousset un sou pour acheter une feuille de papier et une enveloppe. Mais il en voulait toujours un peu à Gosseline, qui lui avait prédit la correctionnelle ou la cour d'assises. Il n'écrivit point.

Le temps passait, lentement. Maintenant, les prisonniers prenaient l'air. Ils allaient et venaient dans une cour qui était comme le fond d'un puits, et, à chaque pas, ils se heurtaient les uns contre les autres. Quand Julot et Maxmiilien se heurtaient, ils échangeaient un sourire d'intelligence.

Enfin, vers quatre heures, on les laissa monter dans leur cellule. Julot se mit à faire les lits. Il offrit le meilleur à Maximilien et s'étendit sur l'autre, Maximilien l'imita.

— On est bien, dit Julot, qui couchait plus souvent sous les ponts qu'en garni.

— Oui, répondit Maximilien, presque sincère. Après un court silence, Maximilien sentit qu'ils

allaient réciproquement se raconter leurs histoires. Il ne se souciait guère de raconter la sienne une fois de plus, et il était fort curieux de connaître celle de Julot; mais il était timide, il n'osa point l'interroger. Julot, moins timide, interrogea "Maximilien, qui, sans se faire prier, recommença l'histoire des billets.

Elle eut le même effet sur Julot que sur M. Tur-

lure. Il éclata de rire dès la substitution des enveloppes. Mais quelle différence entre le rire de Julot et celui de M. Turlure! Le rire de Julot ne pouvait offenser personne. Il était sympathique. Il était plein, si l'on peut dire, d'excuses et de circonstances atténuantes. Il était si communicatif que Maximilien se mit à rire aussi. Julot reprit son sérieux le premier.

— Selon moi, dit-il avec un air de s'y entendre, c'est une affaire qui s'arrangera demain matin. Ton oncle (car ils se tutoyaient, ni l'un ni l'autre n'auraient su dire à quelle heure ils avaient commencé), ton oncle désintéressera demain le Coco, qui retirera sa plainte, et M"^ Fanny, qui rendra les billets. iA-Ussi, je persiste à dire que tu as eu tort de ne pas le prévenir dare-dare : il aurait pu te faire mettre en liberté ce soir même... Pour moi, je le regretterais...

Maximilien se rembrunit. « Mon oncle, pensat-il, ne paiera rien du tout. Trente mille francs !... »

Mais Julot parlait de trente mille francs comme, précédemment, des quatre-vingts centimes nécessaires à la location des deux paires de draps.

On appela Julot. Il s'excusa de quitter Maximilien.

— Pardon, dit-il. C'est probablement pour l'anthropométrie.

Son absence fut fort longue, et dun fâcheux

effet sur l'esprit de Maximilien. 11 médita, et la méditation ne lui valait rien. « Evidemment, se disait-il, Julot ne m'en estime ni plus ni moins pour ce que j'ai fait; mais nous ne sommes pas du même monde, et il n'a pas le sentiment de l'honneur. Quelle commodité, entre parenthèse! C'est ça, la véritable indépendance ». La nuit tombait, du moins dans les cellules. Maximilien n'avait pas peur précisément, mais il claquait des dents, et il tremblait de tout son corps. Il appelait tout bas : « Julot... Julot... »

— Enfin ! s'écria-t-il, quand Julot reparut.

— C'était bien, dit Julot, pour l'anthropométrie.

— Raconte-moi ton histoire, dit Maximilien sans chercher de transition. Qui est-ce que tu as tué?

— Un poteau, répondit Julot.

— Ah? fit Maximilien, à qui ce mot n'oifrait aucun sens.

Il ajouta, à tout hasard :

— Je parie que c'est pour une femme?

— Turellement, dit Julot.

Et sans inutiles détails, sans littérature, il conta que sa maîtresse (qui se livrait à la prostitution) l'avait trahi pour son meilleur camarade. Affolé par la jalousie, il avait donné à cet excellent camarade quatorze coups de couteau. Maximilien ne savait pas que la psychologie des apaches passe

LE nON SAMARITAIN 217

la nôtre en complication et en incohérence; il ne pouvait pas imaginer que l'on fût jaloux d'une maîtresse qui se livre à la prostitution! Il n'osa pas demander à Julot d'éclaircissements sur ce point. « J'en demanderai, se dit-il, à M. Gosseline quand je sortirai d'ici. » A ce moment, on l'appela.

— C'est probablement pour l'anthropométrie, dit Julot.

— Comment, moi aussi ? s'écria Maximilien. Qu'est-ce qu'on va me faire?

— D'abord, dit Julot, te photographier.

— C'est bien inutile! J'ai une excellente photographie de Boissonnas et Taponnier...

Julot se mit à rire et lui expliqua qu'on le photographierait en plus simple appareil.

« Quelle fichue idée j'ai eue de garder ma médaille de Lourdes ! » pensa-t-il. Il la retira furtivement de son cou et la passa à Julot qui, n'osant la suspendre à son propre cou, la déposa sur l'un des lits avec mille précautions respectueuses.

L'absence de Maximilien fut encore plus longue que celle de Julot, et il revint de l'anthropométrie démoralisé. Il s'était soumis, d'une âme égale, à diverses épreuves peu ragoûtantes ou peu plaisantes; mais quand on l'avait obligé de tremper son pouce dans l'encre, il avait cru endurer le supplice de la marque; et il regardait avec effarement

ce pouce déshonoré, il le frottait comme lady Macbeth frotte sa main sanglante.

— Dépêche-toi, dit Julot. Le dîner est servi depuis une demi-heure. Je t'ai attendu, tout est froid.

— Je suis incapable, dit Maximilien, d'avaler une bouchée.

— Alors, je ne mangerai pas non plus, dit Julot, qui crevait de faim.

Maximilien se força, mais l'effort fut si pénible que les larmes lui vinrent aux yeux. Julot, pour l'égayer, lui débita toutes les plaisanteries qui font pâmer les jeunes apaches et leurs compagnes dans les bars de la rue Montmartre. Elles tirent pleurer davantage Maximilien. Heureusement, il pleurait tout bas et on n'y voyait goutte.

— Je vas me glisser entre les toiles, dit Julot, un peu gris.

Il aida Maximilien à se dévêtir, puis le borda.

— Mais tu trembles? dit-il. As-tu froid?

Et tôt déshabillé lui-même, il étala son completveston sur le lit du pauvre marquis grelottant.

— Merci, merci, murmurait Maximilien.

— Bonsoir, dit Julot.

Déjà il dormait. Maximilien entendait sa respiration égale. Il dormait ! Maximilien se sentft seul, tout seul, angoissé; il eut pour les siens une pensée de haine atroce, pour ce misérable, qui dormait là, une pensée de reconnaissance éperdue. Il l'appela.

Julot se réveilla tout de suite, sans mauvaise humeur.

— Ouest-ce que c'est? dit-il.

— Je ne peux pas dormir, dit Maximilien d'une voix étranglée, chevrotante.

Julot s'étira, se laissa glisser à terre, pieds nus sur le carreau froid. Il chercha, à tâtons, les doigts de Maximilien, les pressa doucement, dit :

— Qu'est-ce que tu as?

— J'ai du chagrin, dit Maximilien.

Et il sanglotait si fort que l'autre se mit à pleurnicher aussi. Alors, — si délicatement, — de cette main qui, la nuit dernière, plantait quatorze fois un couteau entre les épaules d'un homme, Julot, prenant le bord du drap rude, essuya les yeux de Maximilien, et il murmurait :

— Pauvre gosse... Pauvre gosse...

le duc de Coutras lit le Temps, dont les opinions le choquent, mais dont le format est noble. C'est qu'il a d'abord le sentiment de la symétrie; et comme il lit, à son réveil, le Gaulois, qui est le plus grand journal du matin, il croit devoir, à l'heure du thé, lire le Temps, qui est le plus grand journal du soir.

Il voit, à l'occasion, son nom imprimé, mais uniquement dans la première de ces gazettes, et à la rubrique mondaine : aux « Dernières nouvelles » du Temps, cela lui ût l'effet d'une impertinence. Le reporter, pressé par l'heure, n'avait pas eu le loisir de prendre des mitaines ; il annonçait la chose cirûment. Monsieur le duc eut tôt fait de lire la note concernant monsieur le marquis son neveu. Il fut assommé de ce coup, ensuite de quoi il demeura stupide une minute environ ; puis il se leva, avec décision, sonna, et dit à son valet de chambre :

— Priez madame la duchesse de venir me parler

(C'était dans son cabinet.)

— Voici une nouvelle, dit-il à la duchesse, sans plus de précautions oratoires que le rédacteur du Temps : votre neveu, Maximilien, poursuivi pour je ne sais quel trafic de billets, vient d'être mis en état d'arrestation.

— J'avais bien besoin de cela ! répondit madame la duchesse, qui a coutume, étant neurasthénique, de tout rapporter à soi.

— Il faut avertir la mère, dit le duc, voyant bien qu'il ne pourrait rien tirer de la tante.

Il resonna, manda madame la marquise, et lui dit, avec encore moins de ménagement :

— Maximilien est au Dépôt.

Elle eut une attaque de nerfs. Cela ne menait à rien.

— Vous doutiez-vous de quelque chose ? dit tout bas madame la duchesse à monsieur le duc, non par curiosité, mais par complaisance, et pour qu'il répondît : « Naturellement, je m'en doutais ! »

Il n'y faillit point; mais, comme il ne se doutait de rien du tout et qu'il souhaitait d'être éclairé, il sonna une troisième fois et manda Gosseline.

Le précepteur, qui venait de lire le Tejnps, était parti comme un fou, sans chapeau. Il courait tout droit devant lui. Il ne s'arrêta que devant le Palais

de Justice, où il n'avait pas eu la moindre intention d'aller. Il éprouvait un sentiment, ou une sensation douloureuse, qu'il eût été bien empêché de définir et qu'il n'analysait point, mais qui était intolérable, et c'est probablement pour y échapper que, d'instinct, il avait fui. Il considérait les trois tours pointues aussi stupidement que l'aurait pu faire monsieur le duc lui-même. Le temps vide passe vite. Gosseline entendit sonner dix heures, quand il croyait n'avoir point quitté l'hôtel de Coutras depuis plus de vingt minutes. Il s'avisa que Lucienne et Irma devaient être dans des transes... « Tant mieux! » grognat-il, et il se garda bien de les aller tranquilliser. Mais il voulait rentrer le plus tard possible. Comme il continuait de ne pouvoir mettre ni clarté ni ordre dans ses pensées, ou plutôt de ne penser à rien, le temps continua de passer vite, et il n'arriva rue .Saint-Dominique que sur les deux heures du matin. Tout dormait. Il étouffa le bruit de ses pas. Il se rappela que tant de fois il était rentré ainsi, furtivement, à des heures indues, avec IMaximilien ! Ce souvenir l'attendrit. « Ah! Dieu! pensa-t-il, si j'allais, en ouvrant la porte, le voir couché dans son lit ! » Il ouvrit la porte, il vit le lit inutile, la couverture même n'était pas faite; et il fut en proie, soudain, à un tel désespoir qu'il se jeta sur ce lit à plat ventre, en sanglotant comme un enfant. Alors, un miracle s'accomplit, bien autrement

beau et touchant que les réductions de fractures ou les cicatrisations instantanées de plaies. Ses larmes chaudes, qui lui brûlaient le bord des paupières et les joues, lui rafraîchissaient le cœur si délicieusement qu'il avait honte de s'avouer cette volupté scandaleuse et surnaturelle. Il était surpris, flatté; il était heureux, dans sa peine, de découvrir qu'il pouvait souffrir à ce point pour un autre, que sa figure d'envie et de haine n'était qu'un masque. Il s'écriait naïvement : « Mais, je suis donc capable de sentir, d'aimer ? Je suis donc un brave homme ? » Et à cette pensée, qui le ravissait, ses pleurs redoublaient. Puis, comme toutes les choses trop imprévues, cette explosion de bonté lui paraissait comique, et il riait à travers ses larmes. Il se reprochait de rire et il se remettait à pleurer.

Comme sa joie était décidément plus forte que son chagrin, il se dit, pour l'excuser : « Une mauvaise nuit est vite passée. Demain, lorsque Maximilien me sera rendu, je saurai inventer mille gentillesses ingénieuses pour lui faire oublier cette épreuve. » Et déjà, rôdant par la chambre, il touchait, il déplaçait les objets, enfin il faisait des choses si niaises, si puériles, qu'il se disait : « Je suis idiot. » Et jamais il n'avait eu tant de joie à se dire : « Je suis très intelligent. »

Il se mit au lit. « Ce n'est certes pas pour dormir », pensa-t-il, et il prit toutes ses dispositions

pour une insomnie plus que probable. Mais il n'eut pas plus tôt la tête sur l'oreiller qu'il tomba dans un profond sommeil, et quand il se réveilla, fort tard, il apprit que monsieur le duc l'avait déjà fait demander trois fois. Il se rendit en hâte dans le cabinet aux meubles tors. Il était prêt à l'assaut. Mais il trouva le duc parfaitement maître de soi, et plutôt goguenard.

— Bravo, monsieur ! lui dit ce grand seigneur. Votre élève va très bien, je vous fais tous mes compliments. Je ne vous apprendrai pas, sans doute, qu'il a passé la nuit au Dépôt? Bah! On n'en meurt point, et il n'est pas le premier Coutras à qui arrive pareille mésaventure.

En articulant ces derniers mots, avec un accent de fierté qui étonna Gosseline, monsieur le duc ne faisait pas allusion à ce Coutras naguère condamné pour on ne sait quel attentat aux mœurs : il pensait à tous les Coutras d'avant Quatre-Vingt-Neuf qui séiournèrent à la Bastille. Il n'ignorait point que, d'après les plus récentes trouvailles de l'histoire, cette prison si calomniée fut un lieu confortable, recommandable, en particulier, par l'excellence de la cuisine, et qu'un personnage de qualité n'y pouvait descendre sans être d'abord prié à la t^ble de monsieur le gouverneur. Pour cette raison, et pour d'autres, il regrettait que la Bastille eût été détruite ; mais il n'imaginait pas qu'un Coutras fût traité fort

différemment dans les geôles contemporaines, et charmé, à la réflexion, que son neveu eût reçu cette bonne leçon d'être écroué pendant vingt-quatre heures, mais jugeant qu'une peccadille ne vaut pas plus, il avait résolu d'aller délivrer le coquin cet après-midi.

— Vous viendrez avec moi, dit-il à Gosseline. Cela lui fera plaisir de vous revoir. Nous emmènerons aussi mon fils, à qui ce spectacle pourra servir d'enseignement.

L'assurance de monsieur le duc réconforta Gosseline. Le déjeuner fut presque gai, d'autant que ni madame la marquise ni madame la duchesse, très affectées, n'y assistèrent point, et que l'on dut parler de choses indifférentes à cause de la présence des domestiques. De l'hôtel au Palais de Justice, en automobile, la conversation fut à peu près nulle.

Monsieur le duc demanda son chemin au portier du Palais, carrément ; et comme l'escalier qui mène aux cabinets de MM. les juges d'instruction est proche de la loge, on fut en un rien de temps à la porte de M. Turlure. M. le duc de Coutras lui fit passer sa carte. M. Turlure s'empressa de recevoir un duc, à qui, même, il fit la grâce singulière de ne lui point rire au nez.

— Je voudrais bien, dit monsieur le duc, voir mon maraud de neveu.

M. Turlure s'empressa d'accorder l'autorisation

nécessaire, et fi.t pénétrer le duc, Hubert et Gosscline dans une petite pièce située derrière son cabinet, où devait avoir lieu l'entrevue.

Monsieur le duc avait préparé un discours et une attitude. Il prit l'attitude dès qu'il ouït des pas dans le corridor, et sa bouche s'ouvrit en même temps que la porte. Mais il ne put dire que : a Eh bien, monsieur... » (qui étaient les trois premiers mots de son exorde), et la parole expira sur ses lèvres à la vue de Maximilien.

Une nuit au poste n'altère pas sensiblement les traits d'un malfaiteur de profession; mais il n'en faut pas plus pour donner à un honnête jeune homme une mine de forçat. Il est à remarquer aussi que les personnes qui se lavent le plus fréquemment sont celles qui se salissent le plus vite. Enûn, rien n'est plus déplaisant à voir qu'une chemise de jour avec laquelle on a dormi. La jolie figure de Maximilien, sa coiffure un peu compliquée, ses dents délicates ne souffrent pas le négligé. Il était repoussant, il était pitoyable. Monsieur le duc fit un hautle-corps. Maximilien lui assena un regard farouche. Dans le même instant, l'amitié presque fraternelle qui unissait les deux cousins fut ruinée. Hubert, en effet, regarda Maximilien avec cette sorte de curiosité dégoûtée que l'on observe chez les enfants riches, à qui un enfant modestement vêtu demande : « Voulez -vous jouer avec moi? » et qui répondent :

EXCELLENTE AFFAIKE 227

« Maman m'a défendu de jouer avec les petits pauvres. » Maximilien en fut ulcéré. Mais le cri que jeta Gosseline lui perça le cœur. Il s'élança dans les bras de son maître. Ils ne purent retenir leurs larmes et, dès lors, toutes les autres personnes présentes n'existèrent plus à leurs yeux.

Cela n'était pas pour rendre la contenance plus facile à ces autres personnes. Hubert tournait son chapeau entre ses doigts comme un marié de village, et monsieur le duc, ne pouvant dire ce qu'il avait préparé, n'avait rien à dire. M. Turlure, selon l'expression consacrée, mit fin à une scène pénible, surtout pour lui, qui préfère le rire aux larmes. Monsieur le duc et son fils furent bien aises de se retirer, et Gosseline, qui ne savait plus où il en était, se laissa emmener sans résistance, malgré les protestations de Maximilien, qui s'accrochait à ses basques.

Mais il se ressaisit, dans l'auto, et il dit brusquement à monsieur le duc :

— Alors, voilà?

— Voilà quoi ? dit le duc de Coutras, étonné.

— Voilà ! Vous ne faites rien ! Vous allez tout bonnement rentrer chez vous. Vous irez faire un tour au cercle. Vous reviendrez dîner. Vous retournerez au cercle. Et pendant ce temps-là, on réintégrera Maximilien dans une cellule, où il passera une seconde nuit, et vous dormirez, vous, vous dormirez !

Monsieur le duc essaya de placer un mot, mais Gosseline était parti, et avec une volubilité étourdissante, avec une témérité héroïque, il engueulait monsieur le duc, si l'on ose s'exprimer ainsi. La mise en scène de cette altercation présentait une particularité amusante : les deux adversaires ne se faisaient point vis-à-vis; Gosseline, étant assis sur l'un des strapontins pivotants de l'automobile, se trouvait à peu près tourner le dos à monsieur le duc, et tous deux ne se pouvaient réciproquement voir que dans la glace extérieure, qui sert au mécanicien à guetter ce qui se passe derrière la voiture, ou dedans ; mais Gosseline engueulait de dos monsieur le duc avec le même entrain qu'il l'eût engueulé de face. Cependant, il avait recouvré la faculté de dédoublement. Il ne pouvait se défendre de parler, mais il s'écoutait. « Qu'est-ce qui me prend ? se disait-il en luimême, tandis qu'à haute voix il traitait monsieur le duc comme le dernier des derniers. Ce n'est pas moi qui parle, mais un dieu qui parle par ma bouche. Est deus in nobis. » M. le comte Hubert, qui n'aime pas les scènes, regardait à la portière. Et Gosseline, qui se regardait soi-même dans la glace du chauffeur, se disait : a Voilà la figure d'un monsieur qui va être congédié en rentrant. »

Il ne le fut point. Il était allé si loin que monsieur le duc ne pouvait même plus se formaliser. Ce véritable grand seigneur lui dit avec magnanimité :

— Monsieur, vos paroles sont un peu vives, mais je rends justice au sentiment qui vous les dicte. Croyez bien que je n'ai pas attendu que vous me suggériez mon devoir. Ne vous ai-je pas dit que j'allais délivrer cet étourneau? Seulement, je ne serais pas fâché de savoir comment il faut m'y prendre.

— C'est bien simple, dit Gosseline.

Il fit d'abord un résumé de l'affaire, dont il pensait bien que monsieur le duc ne savait pas le premier mot. Puis il improvisa un plan de campagne, merveilleusement praticable et simple, qui consistait à effrayer M"'' Fanny, à ravoir les billets, non pour trente mille francs, mais pour douze mille que Maximilien avait touchés, puis à courir sus au tuteur de Coco Sorbier, à réclamer avec arrogance le retrait de la plainte, et à le menacer d'une action reconventionnelle, vu que le rôle de Coco en tout ceci n'avait pas été si catholique.

— Parfait ! dit monsieur le duc. Vous avez le génie de ces choses-là, et je vous en fais bien mes compliments. Je vais suivre vos conseils sur l'heure, et de point en point.

Il jeta son fils et le précepteur à l'hôtel et se fit conduire chez M'" Fanny; mais il avait dessein d'apporter au plan de Gosseline certaines modifications.

D'abord, il ne pouvait payer douze mille francs.

car il était fort à court, et il avait même un près sant besoin de trois ou quatre cents louis. Il n'effraya donc point M'''' Fanny, mais il la sollicita d'un emprunt de vingt mille francs, dont il ne devait toucher que six mille en espèces, les billets de Maximilien valant pour le reste. Dès qu'il eut en poche ces billets, il fut chez le tuteur de Coco Sorbier, et n'effraya pas davantage cet excellent homme. C'était un notaire, qui n'entendait rien aux affaires d'argent, mais qui savait ce que l'on doit à un duc. Le notaire demeura d'accord que son pupille n'avait pas le sens commun et qu'il fallait retirer la plainte au plus vite.

— C'est bien le moins, ajouta-t-il, que ce jeune fou (qui en a le moyen) paie les frais de sa folie. Si nous coupions la poire en deux?

— • Coupons-la, dit monsieur le duc, qui n'avait point rêvé cette aubaine.

— Combien, dit le généreux tuteur, vous demande-t-on pour vous restituer les billets?

— Vingt-quatre mille francs, répondit sans hésiter monsieur le duc.

L'autre n'hésita pas davantage à lui signer un chèque de douze mille francs, que monsieur le duc n'hésita pas à empocher. Le notaire déclara ensuite qu'il voulait procéder lui-même à la délivrance de Maximilien.

— Prenez donc mon auto, dit le duc. IMoi, je

vais rentrer à pied. J'ai besoin de me dégourdir les j ambes.

Tout en revenant, à petits pas, il calculait ce que lui coûtait cette affaire. Il vit qu'elle ne lui coûtait rien, et qu'elle lui procurait, au contraire, plusieurs milliers de francs. Cette agréable constatation lui inspira de l'indulgence à l'égard de son neveu, et surtout beaucoup de vanité. « Je ne suis pas la moitié d'un imbécile », se répétait-il complaisamment, sans prendre garde que cette locution prête à l'équivoque. Car on peut compter jusqu'à deux manières de n'être pas la moitié d'un imbécile : c'est à savoir de ne l'être point du tout, ou, comme notre Molière dit, « d'être bien une lune entière ».

E retour de Maximilien ne ressembla pas à i,^^ celui de l'enfant prodigue. Il ne vit pas 1%^^ même sa mère, ni sa tante, à qui leurs médecins défendaient les émotions comme on défend le vin ou le café. Il ne fut admis chez son oncle qu'une minute. Le duc de Coutras, qui se méûait du qu'en-dira-t-on et voulait faire face, projetait de dîner successivement au club et dans plusieurs cabarets, et n'avait que le temps de s'y mettre. Hubert, peu empressé de revoir son cousin, s'était réfugié chez ces dames. Maximilien ne jugeait point convenable d'y aller dès ce soir (il n'aurait su dire pourquoi) : il se trouva réduit à la compagnie de Gosseline, et n'en fut point marri.

Il commença par procéder à une minutieuse toilette, et ponça durant plus d'un quart d'heure ses pouces tachés d'encre. Le dîner fut fort retardé.

Maximilien n'avait guère mangé depuis la veille, et la joie de vivre ouvre l'appétit. Gosseline avait une faim de loup. Ils n'étaient point là pour s'attendrir. Mais l'attendrissement les prit quand ils montèrent, au sortir de la table, dans leur appartement commun; et ils n'eurent pas plus tôt franchi le seuil de la première chambre, qui était celle de Gosseline, que tous deux, comme s'ils se fussent donné le mot, s'affalèrent sur deux chaises et se mirent à pleurer copieusement. Néanmoins, comme ils avaient déjà pleuré infiniment l'un et l'autre depuis vingt-quatre heures, ils furent vite à sec. Ils se regardèrent alors avec étonnement.

— Monsieur, dit Maximilien, je suis bien touché de vos larmes, et je suis honteux des miennes. Je crains de n'être pas « un caractère », comme dit mon oncle et comme vous dites. Je profite mal de vos leçons. Mais vous-même, pourquoi cédez-vous à la pitié que je vous inspire? Vous m'avez enseigné que c'est un sentiment bas.

— Ne m'en parlez pas ! dit Gosseline. Je n'y comprends plus rien moi-même, et depuis hier ma philosophie est en désarroi. Je m'en félicite, car je ne suis pas un sceptique pour rire, et j'éprouve une véritable jouissance intellectuelle chaque fois que l'expérience dément mes théories. J'ai découvert hier soir que j'avais le don des larmes, qui l'eût cru? Mais j'ai découvert en même temps

234 CHRONIQUE ni: cadet de coutras

qu'elles procurent une sorte de volupté ineffable. J'ai l'habitude de prendre mon plaisir où je le trouve et comme il vient : je garderais de me refuser celui-ci. Certes, je serais bien fâché de ressembler aux hommes sensibles du XVIir siècle, dont l'incontinence de larmes fut ridicule; mais sur ce point je suis tranquille : je ne pleure point comme un homme sensible, je pleure comme un gosse qui a le cœur gros, et j'ai observé dans la glace que la laideur de mon chagrin en atteste la naïveté. J'ajoute que je ne pleure point par pitié, mais par humanité, il y a une nuance. Je vous ai recommandé d'être, autant que possible, surhumain, mais je n'ai pas dit inhumain. Je ne puis, en effet, supporter qu'il vous arrive rien de pénible : c'est tout bonnement que je vous aime de tout mon cœur, et l'amitié n'est pas un sentiment ignoble.

■ — Ah! monsieur, dit Maximilien, j'en suis bien aise; car je vous avoue que moi-même, j'éprouve pour vous une amitié dont je n'avais pas encore senti à ce point la douceur et la force. Si vous me disiez en ce moment d'ouvrir la fenêtre et de me jeter en bas dans la rue, croyez que je ne marchanderais pas une seconde.

Gosseline lui serra la main avec émotion.

— Je dois toutefois vous confesser, reprit Maximilien, que je ferais exactement la même chose pour Julot.

— Qui est Julot? demanda Gosseline, piqué.

— C'est un caractère, dit Maximilien. Il n'a pas craint de donner à l'un de ses meilleurs camarades quatorze coups de couteau. Je sais que c'est une action répréhensible, et, si je l'admire, c'est uniquement parce que je ne me sentirais pas capable de l'imiter. Ce garçon énergique m'a cependant prodigué les soins les plus touchants (il partageait ma cellule et je lui avais offert une paire de draps moyennant quarante centimes). Il ne voulait pas manger parce que je n'avais pas faim. Comme je grelottais, il a étendu ses vêtements sur mon lit, et il a pleuré toute la nuit avec moi. Je ne saurais suspecter de pitié un gaillard de cette trempe. Je dois donc croire qu'il a conçu pour moi de l'amitié d'abord qu'il m'a vu. Moi-même, je pensais ne lui avoir que de la reconnaissance pour ses égards et ses bontés, et cela me rendait médiocrement fier : car j'imagine que vous ne faites guère plus de cas de la reconnaissance que de la pitié ? Mais je sens bien à présent que c'est de l'amitié que j'ai pour lui. J'en suis heureux. Hélas ! je ne le reverrai sans doute jamais, et je ne puis me faire à l'idée qu'il paiera son crime de sa vie.

— Il est peu probable, en effet, dit Gosseline, que vous le rencontriez dorénavant. On se lie vite en voyage, et encore plus vite au Dépôt; mais une fois rentré dans le civil, chacun reprend son rang

social. D'ailleurs tranquillisez-vous, Julot ne sera pas guillotiné. M. Fallières est le moins sanguinaire des tyrans, et en attendant que la peine de mort soit abolie officiellement, il gracie à tour de bras. Quatorze coups de couteau ne sont dangereux que pour celui qui les reçoit : celui qui les donne n'en meurt plus.

— N'importe, dit Maximilien, je serais désolé que Julot terminât ses jours au bagne, et je voudrais bien faire quelque chose pour lui.

Soudain le gavroche Julot le iit penser au gavroche Coco Sorbier, et il ajouta :

— Ce qui gâte aussi ma joie, c'est que cette absurde histoire me brouille irrémédiablement avec Coco.

— Détrompez-vous, dit Gosseline; il ne tient qu'à vous, au contraire, qu'elle ne vous raccommode. Cet après-midi, en sortant du Palais de Justice, je me suis décidé enfin à visiter Irma et Lucienne. J'y ai trouvé Coco repentant, désespéré. Il a lui-même acquis le don des larmes subitement, car il pleurait comme un gamin des "rues. Il reniflait ses pleurs. C'était un spectacle affreux et comique, de la plus évidente sincérité.

— Quel bonheur! dit Maximilien radieux. Et Fauchelevent ? ,

— René Fauchelevent s'injuriait soi-même

comme il eût fait un membre du gouvernement.

— Ses gestes et ses vociférations me sont insupportables, dit Maximilien, mais tout me paraît mort dès qu'il n'est point là.

— Venez demain faire votre bridge, dit Gosseline, et vous trouverez la communauté dans le même ordre qu'avant ces événements.

Maximilien, en arrivant le lendemain chez sa maîtresse, crut bien apercevoir une petite nouveauté : c'est que Sorbier et Fauchelevent, déconcertés sans doute par l'émotion, ne dissimulaient peut-être plus assez l'intimité où ils étaient respectivement avec Irma et Lucienne. Mais, puisqu'il savait à quoi s'en tenir, cela n'était point pour le surprendre.

Hubert, qui savait aussi à quoi s'en tenir, avait un air pincé. Mais l'infidélité de Lucienne n'en était point la cause : c'est la vue et le contact de Maximilien qui le mettaient mal à son aise. Les autres n'eurent point cette bégueulerie. Leur joie fut exubérante. Il n'y eut point de larmes, mais des embrassades. Puis on interrogea Maximilien comme s'il fût revenu de voyage. Il raconta sa passion avec une grâce, une modestie charmante, et une sorte de pudeur ingénue. Il se reléguait soi-même au second plan, laissait le premier à Julot. Il ne parlait que de Julot.

— Je suis déjà navré, dit-il, de penser que je

ne le verrai plus; mais je serais inconsolable si on lui tranchait la tête.

Fauchelevent envoya un coup de poing dans le lustre et dit :

— Je plaiderai pour votre Julot, je vous réponds de l'acquittement.

« Hélas ! pensa Maximilien, Julot est fichu si cet énergumène s'en mêle. »

Il répondit :

— Comment, vous plaiderez? Mais vous n'êtes pas avocat !

— Je n'ai pas jusqu'ici pratiqué, dit Fauchelevent. Mais je suis avocat, entre autres choses. Je plaiderai pour Julot, et ce sera un début retentissant.

« Il va, pensa Maximilien consterné, insulter le jury et la Cour. Le pauvre Julot est fichu. »

Mais on n'arrête pas Fauchelevent quand il est lancé, a S'il pouvait, se dit Maximilien, oublier sa fatale promesse ! » Et trois jours durant, le nom de Julot fut banni des conversations. Mais le troisième jour, Fauchelevent arriva triomphant.

— J'ai, dit-il, fait toutes les démarches nécessaires. Votre ami m'accepte pour son avocat. Quelle âme d'élite, et qu'il pense bien ! Nous avons arrêté notre système de défense. Je réponds de l'acquittement plus que jamais. C'est une cause qui fera du bruit.

— Je n'en doute pas, dit Gosseline. Mais qu'entendez-vous au juste, quand vous dites de cet apache qu'il « pense bien » ?

— Vous verrez, vous verrez, dit Fauchelevent d'un air content et mystérieux.

— Plaiderez-vous le crime passionnel ? hasarda encore Gosseline.

— Certes non, dit Fauchelevent. Cela est banal et ne prend plus, même avec le jury de la Seine.

— Alors?...

Mais Fauchelevent avait la bouche cousue. Il s'esquiva, sous prétexte d'aller conférer avec son client.

— Rappelez-moi, dit Maximilien, à son bon souvenir.

— Je n'y manquerai pas, dit Fauchelevent.

Il transmit à Maximilien, le lendemain, les amitiés de Julot, et continua de faire entre eux le messager; mais il ne trahit rien de ses projets jusqu'au grand jour des assises, comme on dit.

La veille de ce grand jour, il distribua des cartes d'entrée à Maximilien, à Gosseline, à Hubert, à Coco, et même à ces dames.

— Venez m'entendre, dit-il, d'un ton qui ne souffrait point de réplique.

Nul, en effet, ne répliqua. Mais, en rentrant à l'hôtel de Coutras, Maximilien dit a Gosseline :

— Monsieur, trouvez-moi, s'il vous plaît, un pré-

texte pour n'aller pas à la cour d'assises demain. Je vous avoue d'abord qu'il m'est pénible de retourner au Palais de Justice, d'où je suis sorti sans fierté il y a peu de jours. Il m'est pénible de voir Julot sur le banc des accusés, où j'ai failli m' asseoir. Si encore j'étais sûr qu'ils ne le condamnent point! Mais j'ai un affreux pressentiment. Et je me connais : lorsque le président prononcera la sentence de mort, je vais me mettre à pousser des cris.

— • Voici encore, dit Gosseline, que vous manquez de caractère. Que pensera de vous votre ami, s'il ne vous aperçoit pas de loin aux places réservées? Je ne sais pas si la reconnaissance est une faiblesse, mais je vous affirme que l'ingratitude est une des formes de la pusillanimité.

— Monsieur, vous avez raison, comme toujours, dit Maximilien en soupirant.

Il se résigna donc à cette épreuve. Gosseline le traîna au Palais. Il était glacé, il était pareil à un cadavre, perinde ac cadaver, lui dit son maître. Il ne recouvra un peu de lucidité qu'une fois qu'il fut tombé assis sur une chaise, derrière les juges. Il vit alors l'assistance, dont l'élégance le surprit. Les femmes étaient fort nombreuses, et les chapeaux volumineux. Il y avait bien, tout au fond, là-bas, le lot ordinaire de pâles voyous, de sinistres apaches, congénères de l'accusé. Mais en

avant, que d'hommes du monde, à figures d'émeutiers, et qui ressemblaient à Fauchelevent comme des frères ! « Mon Dieu, se dit Maximilien fort inquiet, quel coup médite notre Fauchelevent? » L'accusé fut introduit. Des applaudissements saluèrent son entrée.

— vSi cette manifestation se renouvelle, dit le président, suant déjà, je n'hésiterai pas à faire évacuer la salle.

Maximilien se sentit réconforté par les applaudissements, et fit de petits signes à Julot qui avait un air délibéré. Mais il ne comprit rien à l'interrogatoire. Julot ne se défendait point, il se targuait de son crime.

— Oui, disait-il, j'ai tué ce misérable. C'est que nous ne pensions pas de même sur a l'Affaire ».

— Je vous rappelle à la question, disait le président.

Maître Fauchelevent prenait des conclusions. La salle était houleuse. Plusieurs chapeaux de femmes furent cabossés, sans devenir pour cela plus informes. Les apaches. qui aiment le charivari, se réjouissaient et faisaient kss ! kss ! Maximilien trouvait avec raison ces violences déplacées. « Pauvre Julot ! » murmurait-il.

La plaidoirie acheva de l'abrutir. Elle fut longue, ténébreuse, formidable, et s}'Tnbolique vers la fin. Lorsque Fauchelevent se rassit, les spectateurs

hurlèrent sans discontinuer pendant plus de quinze minutes. Les jurés se levèrent en désordre et coururent à leur salle de délibération, d'où ils revinrent presque aussitôt, toujours courant. Le chef du jury était si troublé qu'il mit sur son cœur la main qu'il n'y fallait point mettre. Puis il déclara sur son honneur et sa conscience que l'accusé n'avait tué personne. Alors les cris redoublèrent, et Maximilien, Gosseline furent arrachés de leurs sièges par la foule qui envahissait le prétoire.

— Dites-lui bonjour, donnez-lui la main, faisait Gosseline.

Maximilien avisa Julot qui était tout près de lui. Il lui donna la main, machinalement. Il sourit. Puis un nouveau remous de la foule les sépara. a Je ne le verrai plus jamais », se dit Maximilien, et il sentait que cela était mieux ainsi.

Dans la cour, il dit à Gosseline :

— Pauvre Julot ! Acquitté ! Je ne l'aurais pas cru. Je suis bien content.

Et il était triste, triste...

^à EU de temps après la réconciliation gêné- W^r3 raie et le rétablissement du foyer (si l'on )^ ose s'exprimer ainsi), Coco atteignit l'âge de la majorité. Ce fut un événement parisien, quoique banal, et même inévitable à toute personne qui vit passé vingt et un ans. Mais le vingt et unième anniversaire de Coco Sorbier était, pour les prêteurs de la capitale, une échéance comme ils n'en marquent pas tous les mois. D'autres gens, qui tirent leur principale ressource de gruger le riche, et qui de puis longtemps déjà profitaient de Coco, mais petitement, trépignaient d'aise et d impatience à la pensée que désormais ils allaient pouvoir l'exploiter en grand et, comme parlent les agriculteurs, d'une façon intensive.

Sorbier, qui avait les idées larges, ne prétendait point se dérober au devoir de restitution; mais il

avait aussi des idées bourgeoises, et il voulait restituer avec mesure. Fauchelevent fut préposé au département des tapeurs. Cette charge n'était pas une sinécure. Coco lui-même, bien qu'il eût délégué ses pouvoirs, ne laissa pas d'être attaqué partout où il se montrait, et il se résolut, en conséquence, de ne plus se montrer nulle part. Il tenta même d'imiter les rois qui ne couchent pas deux nuits de suite dans la même chambre, afin de dépister leurs assassins. Il avait deux domiciles : son hôtel particulier et celui d'une maîtresse en titre, avec qui ses relations demeuraient purement financières. Mais il ne se crut à l'abri que dans cet entresol, proche le musée Gai liera, où logeaient Irma et Lucienne. Il fut donc amené par les circonstances à dissimuler moins que jamais le lien qui l'unissait à la première de ces deux dames, et Fauchelevent fut amené par les mêmes circonstances à ne plus dissimuler du tout le lien qui l'unissait à l'autre.

Ce dernier couple put s'afficher sans inconvénient. Hubert, en effet, — titulaire, comme on sait. de Lucienne, — ne pouvait décidément plus sentir son cousin depuis le Dépôt, et ne demandait qu'un prétexte pour s'éloigner. Mais la situation de Maximilien devenait bien délicate. Sans doute, Coco, Irma elle-même, avaient trop de tact et de bonté pour lui laisser voir qu'il partageait les faveurs

de sa maîtresse avec un ami plus fortuné chargé de les entretenir tous deux. Les apparences étaient sauves; mais son rôle se trouvait réduit à la même insignifiance que celui des anciens mikados opprimés par les shogouns, ou des rois fainéants mis en tutelle par les maires du palais. Il supportait cet amoindrissement sans rancune, mais avec mélancolie. Il s'abstint cependant de confier sa peine à Gosseline, piqué de voir que le précepteur avait des secrets pour lui : Lucienne, qui, depuis la retraite d'Hubert, ne trompait plus personne avec Fauchelevent, avait éprouvé le besoin de tromper Fauchelevent avec quelqu'un; Gosselme était tout porté, elle le goûtait toujours; Maximilien, qui devenait perspicace, s'apercevait de leur manège et se formalisait de ne recevoir aucun aveu.

Il n'est point de refuge où les tapeurs ne se pratiquent un accès. Coco fut bientôt éventé. Son ministre des finances tenta de le défendre par des procédés romantiques, renouvelés des débiteurs insolvables au temps de la prison pour dettes; mais les maisons neuves, pourvues du confort moderne, manquent de ces commodités qui permirent à un Balzac de travailler tranquille malgré les recors.

— Je ne vois, dit un jour Coco Sorbier, qu'un moyen d'avoir la paix : c'est d'acheter un yacht et de faire le tour du monde.

— Ne le faites pas! s'écria Maximilien, qui a horreur des séparations.

— Je ne le ferai pas, répondit Coco Sorbier, puisque je vais partir pour le régiment, où j'espère qu'on ne viendra pas me relancer.

Le bruit se répandit bientôt que M. Jacques Sorbier allait accomplir son service militaire. C'est un phénomène aussi banal que celui de la majorité; mais tous les journaux affirmaient que ce service militaire, que M. Jacques Sorbier allait accomplir comme tout le monde, serait néanmoins quelque chose de tout à fait extraordinaire. Pour commencer, la terre entière savait, plusieurs semaines avant la répartition du contingent, que Sorbier serait hussard aux environs de Paris. Cette faveur inouïe était due à Fauchelevent, que l'on traitait en ennemi dans tous les ministères, c'està-dire qu'il y obtenait tout ce qu'il daignait solliciter. Et déjà ce même Fauchelevent disait :

— Il va falloir sérieusement penser à s'occuper de votre installation.

Comme si l'autorité militaire n'avait pas coutume d'y pourvoir!

Ces propos mettaient à Maximilien la mort dans l'âme. Il oubliait que le partage d'Irma lui avait été pénible, et il craignait que la maison ne lui parût vide, quand le double ménage à six ou sept se trouverait réduit à une partie carrée. Mais il

ne pensait pas à se demander : « Comment équilibrerai-je le budget? » Car il n'est pas homme d'argent.

Fauchelevent annonça un jour qu'il venait de louer un château, à quinze kilomètres environ de la future garnison de Sorbier.

— C'est mieux qu'une chambre en ville, dit ce modèle des intendants. La distance est assez considérable pour qu'on ne vous fasse pas d'ennuis; et, avec l'auto, quinze kilomètres ne comptent guère. Vous pourrez venir tous les soirs vous débarbouiller, dîner, et être rentré exactement pour l'appel de neuf heures.

Coco Sorbier alla visiter le château, et approuva tout, à son ordinaire. Maximilien ne ma pas qu'un château ne valût mieux qu'une chambre.

— Vous êtes assurément, dit-il à Coco, le seul cavalier de deuxième classe qui ait jamais loué une résidence princière pour le temps de son congé. Je vous félicite. Alais que ferez-vous de ce parc immense, de ces quatre salons, de cette galerie et de ces innombrables chambres?

Fauchelevent prit la parole :

— Il y a, dit-il, tout juste la place nécessaire : trois chambres pour Coco, deux pour vous, deux pour moi, autant pour Lucienne, pour Irma et pour Gosseline.

« Il emmène nos femmes! se dit Maximilien,

choqué de ce sans-géne. J'ai aussi mon appartement, mais à quel titre? Je ne puis accepter cette invitation. Mais je ne veux point me séparer d'Irma, ni de Coco. Cela devient de plus en plus embarrassant. »

Il ne desserra plus les dents : il méditait. Il médita encore toute la soirée, et dans la nuit il eut une inspiration.

— Monsieur, dit-il à Gosseline, dès le lendemain matin, je vais vous faire part d'une grande résolution que je viens de prendre. J'ai peur qu'elle ne vous chagrine. Je veux m'engager, par devancement d'appel, dans le régiment de Coco. Il faut que je fasse mon service militaire tôt ou tard, le plus tôt sera le mieux, et je ne vois pas d'autre moyen convenable d'éviter une séparation qui me désole, ni d'agréer l'hospitalité qui m'est offerte.

— Mais, dit Gosseline, je trouve que vous avez parfaitement raison : pourquoi craignez-vous que cela me chagrine ?

— Parce que, dit Alaximilien, nous ne pourrons guère nous voir pendant ces deux années, et j'espère que cela vous est aussi pénible qu'à moi. '

— Oui, dit Gosseline, mais nous devions, hélas! nous quitter de toute façon. Oubliez-vous que j'ai l'âge de Coco? Moi aussi, j'ai passé au conseil de revision : je ne m'en suis pas vanté et les journaux n'en ont rien dit, — je le conçois. Ainsi que

je l'avais prévu, je suis classé parmi les auxiliaires. Je demeurerai vingt-quatre mois sur un rond de cuir, Dieu sait où.

— Il n'y a plus de ronds-de-cuir! s'écria Maximilien, renaissant à l'espérance. Les auxiliaires sont maintenant incorporés dans les régiments, où on les emploie à divers offices de tout repos. Vous serez militaire, mais embusqué. On fera de vous un infirmier ou un tailleur. Dans ces conditions, rien n'empêche que vous demandiez la cavalerie : votre ignorance du cheval n'est pas un obstacle, puisque vous n'y monterez jamais.

L'obligeant Fauchelevent se remit en campagne, et annonça triomphalement à Gosseline qu'il serait hussard comme les autres, sauf qu'il ferait fonction de garde-manège. Maximiiien en fut bien aise, et Gosseline en creva d'orgueil. Le jour qu'ils allèrent ensemble chercher leurs feuilles de route au bureau de recrutement, Maximiiien, grave, intimidé parmi le peuple de l'extrême rue Saint-Dominique, marchait avec précaution, évitait de coudoyer les gens; mais déjà Gosseline toisait le pékin.

— Je sais, disait-il. qu'un garde-manège n'a point de place dans l'ordre de bataille; mais puisque, à mon défaut, cet emploi de non-combattant occuperait un homme capable de manier la carabine et le sabre, en fin de compte, je fournis indi-

rectement un défenseur à ma patrie. Je sers : rien n'est plus doux lorsque l'on aime. Les services les plus humbles ne sont pas les moins utiles, et ils sont peut-être les plus méritoires, parce qu'ils exigent plus d'amour.

Il se mit à fredonner le Chant du départ.

— Monsieur, dit Maximilien, je me réjouis de vous entendre parler ainsi. Vous êtes donc patriote! Je n'osais pas vous le demander. Je craignais que vous ne fussiez d'accord avec ces misérables qui veulent effacer les frontières : car je vous prenais pour un intellectuel.

— Mes opinions politiques, répondit Gosseline, m'obligeraient à professer le chauvinisme et à traiter de sans-patrie tous ceux qui ne pensent point comme moi. Mais, en outre, je suis patriote bien naïvement. Je vous assure que le patriotisme est compatible avec l'intelligence, et mon premier grief contre ces misérables dont vous parlez est que je les trouve sots. Ils critiquent l'amour de la patrie, ils l'excusent ou le condamnent sur des considérants ! Quelle philosophie ! Vous avez éprouvé cent fois que la sensibilité se moque de la raison et que les sentiments n'ont pas besoin de raisons d'être : ils sont, cela suffit. Ils sont des faits, et il ne faut jamais, dit Pascal, disputer sur un fait. La science se ridiculise si elle dénie à ce qui existe le droit d'exister. Il n'est que les médecins de Mo-

Hère qui osent gronder un patient d'avoir guéri contre les règles. Vous ne me ferez même pas admettre que le patriotisme se soit modifié véritablement depuis l'origine des sociétés, et qu'il ait évolué, comme on dit. La patrie que j'aime aujourd'hui est plus ample que la cité antique, mais c'est le même instinct qui me porte à la chérir. Lorsque j'aspire à me dévouer pour elle, j'obéis à la même impulsion que Cynégire ou Léonidas. Il ne faut s'en prendre qu'aux circonstances si les apparences de mon dévouement sont moins avantageuses et moins pittoresques, si, au lieu de combattre aux Thermopyles, je garde pendant deux ans jour pour jour un manège dans un quartier de cavalerie. Certes oui, j'aime la France, et je veux l'aimer sans motifs, je veux l'aimer bêtement. Je hausse les épaules quand j'entends un socialiste condescendre à dire qu'il l'aime parce qu'elle est la terre classique de la liberté ou le berceau de toutes les utopies. Moi, si vous me demandez pourquoi j'aime mon pays, je refuserai de vous répondre, ou bien je vous répondrai, comme Montaigne : « Parce que c'est lui, parce que c'est moi. »

— Ah ! monsieur, fit Maximilien, que cela est bien dit ! Vous me charmez, vous me réconfortez ; mais vous m'inquiétez encore. Vous avouez que les patries d'à présent sont plus amples que celles d'autrefois : j'ai peur qu'elles ne continuent de

s'élargir et qu'elles ne se perdent un jour dans l'humanité.

— Non, dit Gosseline, car l'humanité n'existe pas, et la patrie est une personne vivante. Nous pouvons la chérir, et jamais personne n'a chéri l'humanité. Les patries de maintenant sont plus amples et plus complexes, mais en aucun temps elles n'eurent des caractères plus tranchés ni une personnalité mieux déûnie. C'est pourquoi notre histoire contemporaine, toute sentimentale, faite de sympathies et d'antipathies, de brouilles, de réconciliations, d'ententes cordiales, ressemble à un roman psychologique d'il y a vingt ans. Elle ne pourra être dignement écrite que par un disciple de M. Paul Bourget, qui d'ailleurs se pique luimême d'être disciple de M. Taine. ..

— Monsieur, interrompit Maximilien, voici quelque chose qui nous concerne.

Et il montrait à Gosseline un placard rougeâtre qui portait en grosses lettres ce titre : « Appel aux conscrits ». Ce factum, qui leur prêchait la désertion, ne leur inspira que dégoût, et ils ne le lurent même pas jusqu'à la dernière ligne. Mais ils parcoururent machinalement la liste des signataires, dont plusieurs portaient, outre leur nom, un sobriquet, et ils virent que l'un d'entre eux portait celui de a. Julot ».

— Mon Dieu ! dit "Maximilien. serait-ce mon

bon Samaritain du Dépôt ? Cela me ferait de la peine.

— Julot, repartit Gosseline, est fort répandu, comme prénom ou surnom, dans un certain monde, et vous avez lieu d'espérer que ce n'est pas votre Julot qui a signé cette ineptie. Mais je voudrais que ce fût lui; car Fauchelevent nous a raconté qu'il a pensait bien » et l'a même fait acquitter pour ce seul motif. Je trouverais assez plaisant que ce fiU là sa manière de « bien penser ».

— En effet, dit Maximilien.

Ils rentrèrent à la maison gais et contents.

"jJAMAIS une femme galante ne doit devenir châtelaine avant l'heure du renoncement.

A quoi occuperait-elle ses journées ? Trop jolie encore et trop fraîche pour n'être pas un objet de scandale, les œuvres même de la charité lui sont interdites, le curé du lieu ne saurait agréer ses offrandes, elle risque de s'assommer. C'est bien ce que faisaient Irma et Lucienne, tout en appréciant le confortable de la « résidence princière » où les avait installées le hussard Coco. •

Les amants de ces dames, qui leur imposaient cette villégiature intempestive atin de les avoir sous la main, leur étaient cependant de peu de ressource. Elles avaient eu d'abord une déception assez cruelle la première fois qu'elles les avaient vus en uniforme. Elles savaient bien ce que c'est qu'un

militaire : au temps où elles pratiquaient une galanterie moins restreinte et moins rangée, elles ne croyaient pas devoir refuser aux défenseurs de la patrie ce qu'elles accordaient aux bourgeois. Mais elles n'avaient jamais eu l'occasion de descendre plus bas que le grade de sous-lieutenant, elles ignoraient la différence qui existe entre le drap d'offîcier, le drap de sous-officier et le drap de simple soldat. Les dolmans de Coco, de Maximilien et de Gosseline leur parurent de vilains sacs, et elles regardèrent avec mépris les tresses blanches, qui étaient de qualité inférieure. L'uniforme de hussard ne souffre pas la médiocrité. Coco, Gosseline et Maximilien le portaient cependant de leur mieux. Le jeune marquis avait cette sorte de grâce et de distinction qui se reconnaîtrait encore sous des guenilles. Coco Sorbier restait gamin de Paris en tenue d'écurie comme en redingote. Mais le plus martial des trois était le garde-manège. Le shako, le képi ou le bonnet de police achevaient heureusement le caractère de cette tête puissante et tourmentée.

— Vous avez je ne sais quoi de bulgare, lui dit un jour Coco.

Ce je ne sais quoi de bulgare n'était pas bien clair, mais tous se récrièrent comme il était d'une justesse admirable. On surnomma Gosseline (par allusion à des événements récents) « le tsar des

Boulgres ». Il avoua ingénument que ce surnom le désobligeait. Irma et Lucienne, peu sensibles au pittoresque, eussent préféré des amants tirés à quatre épingles.

Elles jouissaient peu de la compagnie des hussards, bien qu'ils fussent lâchés tous les jours avant la soupe, ce qui, en retranchant une demiheure pour les deux courses, leur laissait trois grandes heures de liberté. Mais ils ne consacraient point tout ce temps à leurs maîtresses. D'abord qu'ils arrivaient, ils grimpaient quatre à quatre, en faisant sonner sur les marches le fourreau de leur sabre et les éperons de leurs lourdes bottes, ils se précipitaient dans leurs chambres ; et ils se mettaient à barboter dans leurs tubs, toutes portes ouvertes, pour échanger des propos bruyants et stupides.

Ils y barbotaient si longtemps qu'ils étaient rhabillés tout juste pour l'heure du dîner. A partir de ce moment, ils étaient en proie à l'idée fixe d'un retard possible. Ils eussent préféré cent fois prendre leur repas à la cantine! Ils semblaient accomplir, par courtoisie, et d'assez mauvaise grâce, la plus ennuyeuse corvée de la journée. , Comme ils ne pensaient qu'au quartier, ils ne parlaient pas d'autre chose. Leur langage était un argot à peu près inintelligible pour ces dames. Ils exprimaient des choses toutes simples en termes de la plus inu-

tile obscénité, et le maître d'hôtel pâlissait chaque fois qu'ils lui demandaient du pain. Enfin, Coutras et Sorbier, qui continuaient à se dire « vous », s'étant avisés dès le premier jour qu'ils ne pouvaient plus dire à Gosseline « monsieur », le tutoyaient. Gosseline les tutoyait. C'était un rien, mais qui faisait une espèce de révolution.

Vers le milieu du repas, Maximilien et Gosseline s'endormaient. Coco en eût fait autant volontiers. Mais Fauchelevent, qui arrivait de Paris, avait à lui parler d'affaires et le maintenait éveillé. Aussi avait-il les traits tirés, les yeux brillants et fiévreux.

Les affaires de Coco étaient si embrouillées que personne ne pouvait s'y intéresser, faute d y rien comprendre. On savait seulement qu'il était persécuté plus que jamais par les tapeurs, et même par les maîtres chanteurs. Ces gens venaient le demander à la grille du quartier, où ils étaient parfois aussi nombreux que les pauvres à qui on distribue les restes de gamelles. Les autorités militaires ne savaient comment mettre fin à un désordre qui n'a pas été prévu dans le règlement sur le service intérieur. Coco ne paraissait point punissable. C'était d'ailleurs un excellent soldat, comme ses deux camarades. Ses supérieurs se bornèrent à lui faire observer que l'on ne pouvait pourtant pas établir à son usage «un deuxième

corps de garde, comme on ouvre dans les théâtres un bureau de location supplémentaire pour les pièces à succès.

Coco, empêché de dormir à table, se rattrapait durant le bref trajet du retour. Les trois hussards s'asseyaient côte à côte sur la banquette du fond de l'auto, et, tombés l'un sur l'autre ainsi que des capucins de cartes, ronflaient comme le moteur. Car ils partaient ensemble de même qu'ils étaient venus; jamais aucun des trois n'avait le moindre tête-à-tête avec sa maîtresse; et c'était bien ce qui dépitait le plus Irma et Lucienne.

Certes, elles étaient blasées de l'amour, comme les demoiselles de chez Boissier sont blasées du sucre; mais elles ne haïssaient point à croquer un bonbon de temps en temps; et Irma trouvait fort de jeûner, ayant fait provision de deux hommes. Ce n'est pas ainsi qu'elle entendait le partage. Lucienne, à cet égard, était un peu plus favorisée. Elle n'avait plus lieu de tromper Fauchelevent : mais Fauchelevent, qui n'était point militaire, lui restait. Ce personnage impétueux ne comprenait que le viol. Il vous poussait Lucienne dans une chambre et croyait devoir abuser d'elle, bien qu'ils vécussent ensemble à peu près maritalement. C'était un satyre d'habitude. Irma espérait toujours qu'il allait, dans sa précipitation aveugle, âe tromper de victime et la violer elle-même. Mais Fauchelevent, même à l'état de

paroxysme, savait très bien ce qu'il faisait. Cette maîtrise de soi lui était nécessaire, puisqu'il était toujours dans des états de paroxysme.

Il n'y avait aucune raison que ce carême ne durât point deux ans jour pour jour. Les permissions n'y apportaient nul adoucissement, vu que nos hussards avaient soin de les demander tous ensemble. Le premier dimanche, les « bleus » ne mirent pas le nez dehors. Le deuxième dimanche, Coco, Maximilien et Gosseline eurent la journée, qu'ils passèrent au château, à dormir. Le troisième samedi, ils eurent vingt-quatre heures. On fit la grande fête ensemble, à Paris, et ils rentrèrent le dimanche soir, exténués.

Mais, le lundi matin, Coco Sorbier fut appelé par son capitaine. C'était un homme paternel et indulgent aux faiblesses d'autrui.

— Il paraît, dit cet officier à Coco, que vous avez une femme?

« Bon ! pensa le pauvre Sorbier, encore une histoire ! ». Et il balança de répondre « non », ou bien « ce n'est pas moi ». Dans le doute, il prit une attitude militaire et il ne répondit rien. Son capitaine lui dit alors :

— Je vous accorderai une permission de la nuit chaque semaine, le jeudi, à condition que le service n'en Souffre pas.

Coco balbutia des remerciements, et espéra jusqu'au jeudi suivant que l'officier oublierait sa promesse. Mais, à l'appel du pansage, le chef lui remit un titre de permission. Il le montra, en rougissant, à Gosseline et à Maximilien.

Le soir, après dîner, lorsque tous deux repartirent, laissant Coco Sorbier au château, les adieux faillirent être déchirants. Coco tremblait de ne pas se réveiller à temps, il se demandait sérieusement : 0 Rentrerai-je au quartier assez tôt pour n'être point porté déserteur? » Maximilien était travaillé de la même inquiétude, mais n'éprouvait pas, en revanche, ombre de jalousie, bien qu'il ne se fît aucune illusion sur ce qui allait se passer entre Coco et Irma. Il n'aurait pas voulu, pour tout l'or du monde, être à la place de Coco. Ce sentiment lui parut si étrange qu'il ne s'endormit point comme de coutume dans l'automobile, et il dit à Gosseline :

— Monsieur (il revenait, sans y penser, à ce protocole depuis plusieurs semaines aboli), monsieur, quelque chose d'invraisemblable m'arrive. Je sais très bien quel emploi Irma et ce bon Coco vont faire de leur soirée : croiriez-vous que cela m'est absolument égal? Cette indifférence doit être l'effet d'une... particularité, à quoi je n'avais seulement pas pris garde jusqu'ici... que je viens de remarquer... et qui m'inquiète : depuis mon entrée au régiment, je n'ai ressenti aucun de ces vifs

désirs où j'étais sujet dans le civil. Est-ce que j'en aurais déjà fini avec les passions de l'amour, et devrai-je dorénavant me réduire à la seule ambition ? Ou bien n'est-ce (je le souhaite), qu'une froideur momentanée, et dont je guérirai bientôt?

— La chasteté, repartit Gosseline, n'est pas une maladie. C'est même une vertu. Stendhal l'a qualifiée de ridicule et j'étais jusqu'à présent de son avis; mais je commence à en revenir. Certes, je ne souffre point qu'on me dise qu'elle est agréable à Dieu. Il n'a pas le caractère si mal fait, et son plaisir ne saurait être que nous nous privions de plaisir. J'ai idée que ces indécences ne l'occupent guère. J'avoue que les anciens ont beaucoup mêlé les choses de l'amour à celles de la religion; mais ils rendaient un culte à certaines divinités en faisant l'amour, et non pas en ne le faisant point. Toutefois, même en ces temps heureux, où les hommes jouirent d'une liberté, d'une franchise de gestes que nous ne reverrons, hélas ! jamais, certaines personnes, qui ne craignaient pas de passer pour originales, pratiquaient aussi la chasteté (si l'on peut dire pratiquer une chose négative); et elles étaient louées pour cela. Les Grecs, dont les mœurs ne furent pas exemplaires, confondaient la chasteté avec la modération; Platon prescrit à ses disciples de se retenir autant que possible, mais il accorde qu'à l'impossible nul n'est tenu. Il est probable que

les athlètes ne se laissaient pas détourner de leur entraînement, et, dans les temps modernes, les peuples adonnés aux sports ont la réputation d'être chastes. On le dit des Suédois, je n'y suis pas allé voir; mais vous avez vu les Anglais. La grande différence des Anglais à nous, c'est qu'ils pensent aussi à autre chose, et nous ne pensons qu'à ça.

— Mais, dit Maximilien, c'est que justement je n'y pense plus du tout.

— Parce que, dit Gosseline, vous êtes soldat. N'avez-vous point observé que les militaires sont chastes et sobres? Ils passent pour ivrognes, parce qu'un peu de mauvais vin suffit à les griser, et ils passent pour débauchés, parce qu'ils vont de loin en loin dans les mauvaises maisons faire plus de bruit que de besogne; mais ils boivent ordinairement de l'eau, et ils se promènent au clair de la lune avec leur payse, dans les jardins publics ou sur le talus des fortifications. La fatigue des premiers jours vous a imposé cette pureté de mœurs, à laquelle vous vous êtes depuis habitué sans vous en apercevoir. Moi-même, bien que mes fonctions de garde-manège me fatiguent moins, j'ai subi ces heureuses influences, et je me fiche absolument de ce que doit faire en ce moment-ci Fauchelevent avec Lucienne, comme vous vous fichez de ce que fait Coco avec Irma. Ah ! mon cher Maximilien, quel abri sûr que l'armée, quel couvent qu'une ca-

seme, et quelle atmosphère saine nous respirons !

L'auto venait de s'arrêter au coin de la rue. Ils firent à pied quelques pas, et franchirent la grille du quartier cinq minutes avant l'appel. Maximilien, depuis son engagement, était — à l'état de santé — comme ces malades de l'esprit qui ont une existence double et deux mémoires séparées. Il lui suffisait de passer au corps de garde pour perdre soudain sa mémoire civile et pour reprendre le fil de sa mémoire militaire. Le principal épisode de cette mémoire militaire, encore peu meublée, était le souvenir de la première nuit, oii il avait eu froid comme au Dépôt, et où son camarade de lit, comme Julot, avait étendu sur lui des vêtements chauds et lourds.

Aussitôt après l'appel, il se coucha. « Ce lit est affreux, pensa-t-il, comme j'y suis bien! » Puis il ne pensa plus qu'à des choses confuses. Il ne dormait pas cependant, il tardait à s'endormir ce soir, car il entendit l'extinction des feux. Un instant, l'odeur forte de la chambrée l'incommoda; il se rappela que Gosseline avait dit : « Nous respirons une atmosphère saine », et il ne put se défendre de sourire puérilement dans les ténèbres. Comme sa chambre était juste au-dessus des écuries de l'escadron, il entendait le bruit des anneaux et des chaînes et les coups de sabot des chevaux. Son ouïe s'était affinée au point qu'il savait maintenant

264 chroniqul; du cadet de coutkas

reconnaître, entre ces divers bruits, ceux que faisait son propre cheval. Il était content de les entendre, si près, chaque soir, avant de perdre conscience, et il glissait mollement au sommeil avec un sentiment de sécurité.

UX premiers beaux jours, Maximilien reçut les galons de brigadier. Il en conçut une fierté disproportionnée à la médiocrité de ce grade; mais il prit soin de témoigner à Gosseline et à Coco, par un redoublement de gentillesse, qu'il serait toujours le même pour eux en dépit de la hiérarchie. Il n'affecta des airs de supérieur qu'avec les femmes, qu'il ne pouvait cependant pas fourrer au bloc.

Ce même début de printemps fut marqué par un phénomène vraiment curieux, qui fit rêver le major. Gosseline, qui, révérence parler, ne mettait jamais le derrière sur une selle, eut des clous à la douzaine, et précisément placés comme il arrive quand on pratique le cheval : aussi ne fut-il pas moins fier de ces clous que Maximilien ne l'était des galons de brigadier. Il jubilait lorsque, au ré-

veil, il constatait une nouvelle poussée, a J'en ai trois de plus ce matin ! » disait-il superbement, et il ne se gênait pas pour les montrer : il n'avait pas tort, puisque cela lui valait de la considération.

Son amour-propre était satisfait, mais il souffrait mille morts. Il se résolut enfin de consulter. Le cas ne laissait pas d'être embarrassant : le docteur ne pouvait lui prescrire de traiter ses furoncles par le mépris et de monter d'autant plus à cheval, puisqu'il était auxiliaire et n'y devait jamais monter ; on ne pouvait pas davantage l'exempter de, bottes, puisqu'il n'en portait ordinairement point. L'on tourna la difficulté en le mettant à l'infirmerie.

Il fut dès lors consigné au quartier. Il en prit aisément son parti : d'autant que Maximilien lui tint compagnie et ne bougea plus, trop heureux d'échapper à la corvée quotidienne du dîner au château. Dès que le brigadier Coutras avait une minute de liberté, il courait dire un petit bonjour à son ancien maître, qui le guettait. Ils prenaient leurs repas à la cantine, avec la connivence du brigadier infirmier, qu'ils invitaient. Après la soupe du soir, ils s'installaient dans une des salles de malades, et jusqu'à l'appel, souvent même jusqu'à l'extinction des feux, ils se livraient aux douceurs de la conversation.

Cette infirmerie était un pavillon isolé, situé

LA l'EMME EN CHEVEUX 267

derrière le manège, et séparé de la grande cour par un jardin de curé, de la rue par un mur bas, qui était celui que les hommes sautaient de préférence. La porte toujours entre-baîUée, les fenêtres toujours ouvertes exhalaient un parfum d'herboristerie. II y avait, au rez-de-chaussée, une vaste pièce meublée de bocaux et de bocks, et ornée de tableaux de températures, oii les malades traçaient eux-m.êmes leurs courbes, avec plus de souci de la grâce des lignes que de l'exactitude thermométrique. Une chambrée, au premier étage, était affectée aux fiévreux, et une autre aux blessés. Gosseline avait le choix, puisqu'il était couvert de plaies qui lui donnaient la fièvre. Il avait choisi la salle des blessés, où l'affluence était moindre. Pour l'instant, huit lits sur dix y demeuraient vides ; le neuvième était occupé par un Breton, récemment opéré de l'ongle, qui n'entendait pas un mot de français, et qui néanmoins passait des heures à lire de vieux feuilletons jaunis. En présence de ce témoin, Maximilien et Gosseline pouvaient tenir les propos les plus hardis ou les plus secrets.

Un soir, Maximilien, qui paraissait, depuis près d'une heure, chercher, mais en vain, une entrée en matière, dit brusquement :

— Tu sais, vieux, il ne faudrait plus me la faire avec la chasteté du soldat. Il est vrai que j'ai commencé par vérifier, et à mon gré beaucoup trop

longtemps, la justesse de tes théories ; mais je vérifie maintenant le contraire, et je t'avoue que je n'en suis pas fâché.

— Moi-même, repartit Gosseline, je subis l'influence du renouveau ; elle ne se manifeste pas uniquement par la furonculose, et je n'en suis pas fâché non plus.

— Ah ! bah ? dit Maximilien. Alors ?... Lucienne ? . . .

— Peuh! fit simplement Gosseline.

Cette réponse inattendue parut enchanter Maximilien.

— C'est comme moi Irma, dit-il.

Le nigousse alluma une chandelle qu'il venait de planter dans le goulot d'un litre vide.

— Puisque nous sommes logés à la même enseigne, reprit Maximilien, vieux, tu pourras sans doute m'expliquer cette nouvelle bizarrerie de mon cœur. Je ne m'étonnais pas que mon amie ne me dît rien du tout lorsque j'étais de glace pour toutes les femmes ; mais, puisque je me retrouve enfin, comment se fait-il que mon désir renaissant ne se tourne pas aussitôt vers Irma, qui m'est commode et à qui je suis habitué ? Elle est même la seule personne de son sexe à laquelle je sois habitué ; car, si tu veux bien récapituler la liste de mes maîtresses, tu n'y trouveras qu'un numéro. Or, non seulement elle ne favorise point ce réveil flatteur

de mes désirs, mais on dirait que sa présence, que sa vue suffit à les rendormir. Hier encore j'ai eu de ceci une preuve saisissante. Elle avait des courses à faire en ville, elle y est venue dans l'après-midi et je l'ai rencontrée sur la place de l'église. J'allais faire le fourrage. Je trottais en liberté à côté de la fourragère. Je l'ai aperçue de loin, elle m'a souri. Elle était d'un chic incomparable. Elle avait une jupe à peine plus ample qu'une seule jambe de ma culotte, et aussi serrée aux chevilles que ladite culotte aux genoux. Sa jaquette à queue de morue était couleur d'abricot mûr, ornée, non point par devant, mais bien par derrière, d'une double rangée de fausses boutonnières et d'inutitiles boutons, depuis l'extrémité des pans jusqu'au collet. Son chapeau, en tronc de cône renversé, dont le volume équivalait à quatre fois celui d'un hautde-forme d'homme, était fait de la dépouille d'un fauve, et se hérissait de cent dépouilles d'oiseaux, piquées dedans comme dans une pelote : c'était un chapeau poil et plume. Vieux, le croirais-tu? c'est ce couvre-chef qui a plus particulièrement attiré, et, si j'ose m'exprimer ainsi, localisé mon animadversion. J'ai senti que dorénavant, aux heures même de l'abandon, elle aurait beau le retirer, j'en garderais le souvenir, et que cette image importune, faisant office d'épouvantail, m'empêcherait de cueillir le fruit défendu.

270 CHnONIQUE DU CADET DE COUTR\S

— Oh! oh! s'écria Gosseline, il y a là du symbole.

Le nigousse dressa l'oreille, et pour se délasser de lire sans comprendre ce qu'il lisait, il se mit à écouter avec attention : il ne comprenait pas davantage, mais Gosseline baissa la voix.

— II y a, répéta-t-il, du symbole, ou, si tu préfères, du fétichisme à rebours.

— Foutre ! dit Maximilien, effaré.

— Irma, reprit Gosseline, devait t'inspirer de l'éloignement. Elle est toujours la même, mais tu as changé. Tu as changé dans ton essence. Le dehors de notre personne a un tel empire sur le dedans que nous ne pouvons faire un geste ou imiter une expression de physionomie sans nous suggérer à nous-mêmes les sentiments que représentent cette expression ou ce geste. Le costume n'a pas moins d'influence sur notre moral. L'habit fait le moine et l'uniforme fait le soldat. Tu es militaire. Ton intelligence, ta sensibilité, tes sens sont devenus militaires. Toutes les femmes ne sont point femmes pour tous les hommes. D'une race, d'une espèce à l'autre, le désir ne saurait naître. Les civils et les militaires sont deux espèces distinctes, et les femmes à pékins ne peuvent être femmes à soldats. Ce chapeau de femme à pékins. que ton ancienne maîtresse arborait comme une enseigne, t'a justement révélé qu'elle s'appareillait

au marquis de Coutras et qu'elle ne s'appareille plus au brigadier.

— Ah!... dit Maximilien. Et quel est le genre de femmes qui, selon toi, s'appareille au brigadier Coutras, à toi-même et à nos camarades de régiment?

— Mais, dit Gosseline, cela va de soi : c'est le genre contraire. Et le contraire de la femme qui porte chapeau, c'est la femme en cheveux.

— Si j'entends bien ce langage figuré, vieux, répondit Maximilien, tu veux dire que, pour le cavalier de deuxième classe, ou même pour le gradé, il nest que des maîtresses populaires. Pour ma part, je ne fais à cette théorie aucune objection de principe. Je t'ai dit un jour que je n'aimais pas beaucoup les ouvriers ; mais, d'abord, je sais discerner les bons et les mauvais ; et puis les ouvriers ne sont pas tout le peuple. Je n'ai commerce avec le peuple que depuis mon entrée au régiment. Je ne le connaissais auparavant que par Julot, qui était peu recommandable, mais fort sympathique. J'ai plutôt de l'inclination pour les gens d'une classe inférieure, et je crois qu'ils me veulent du bien. Je les trouve serviables et même délicats. Lorsque j'ai froid dans mon lit, ils me prêtent leurs couvertures. Néanmoins ils m'intimident, et je ne sais pas les mettre à leur aise. Ils sourient quand ils me regardent, certes aVec bonté, mais non sans ironie.

Il n'y a pas d'hostilité entre nous, mais il y a un malentendu, analogue à celui que j'ai observé entre les individus d'origines diverses, et je crains que ce malentendu ne soit aussi un empêchement à l'amour.

— Tu es, repartit Gosseline, dans une fausse position, comme on dit : moitié marquis, moitié soldat. Mais le vieil homme est le moins fort, puisque Irma ne l'allume plus. Il te faut donc, ou bien recourir à la femme en cheveux, ou bien demeurer chaste comme tu l'as été jusqu'aujourd'hui.

— Quant à cela, dit Maximilien, il n'y faut plus songer. L'abstinence me serait désorm.ais impossible. Va donc pour la femme en cheveux. Mais je n'ai aucune relation dans ce monde-là.

— Moi, j'en ai, dit Gosseline.

Le nigousse, qui naturellement ne savait pas où il fallait rire, les interrompit par un grand éclat. Maximilien et Gosseline avaient cru remarquer qu'il entendait un peu moins mal l'anglais que le français : ils lui dirent, pour le faire taire, le mot qu'aurait proféré Wellington, si le dieu des batailles avait voulu que la garde impériale triomphât à Waterloo.

— J'ai fait dernièrement, reprit Gosseline (excuse-moi, vieux, si je ne t'en ai rien dit encore), j'ai fait la connaissance d'une séduisante blanchisseuse. C'est un métier assez propre. Céline a dix-sept ans.

Je lui plais. Mais elle a le sentiment de la famille, et elle ne veut pas marcher avec moi tant que sa plus jeune sœur Victoire n'aura pas quelqu'un. Victoire est arrivée hier de Paris, où elle a eu des malheurs l'an dernier.

— Quel âge-t-eile donc ? demanda Maximilien, ébahi de cette précocité.

— Elle a quinze ans, dit Gosseline. Elle est également blanchisseuse et, paraît-il, fort jolie. Elle va s'associer avec Céline. Elle était employée rue de Caulaincourt. Elle a aimé, il y a dix-huit mois, un télégraphiste de quatorze ans. C'est Paul et Virginie, comme tu vois, sauf que le Seigneur a béni leur union. Le jeune télégraphiste, qui est galant homme, voulait réparer ; mais, si la loi de nature permet que Ton fasse quelquefois des enfants à quatorze ans, la loi humaine ne permet pas qu'on les légitime. Il a pu tout juste reconnaître le sien.

— Cette histoire, dit Maximilien, est bien touchante.

— Le télégraphiste de Victoire, poursuivit Gosseline, a forcé un tiroir-caisse chez une vieille marchande de vin, qui a eu la bêtise de crier. Il s'est vu contraint de lui couper la gorge. Il est à la Santé. Ce drame a beaucoup attristé Victoire. Elle voudrait maintenant avoir un peu de bonheur. C'est bien son tour.

— Oui, dit Maximilien. ému.

— Si tu veux, dit Gosseline, nous sortirons ce soir ensemble, à dix heures et demie, et je te présenterai.

— Qu'est-ce que tu dis? s'écria Maximilien, Comment veux-tu que je sorte à dix heures et demie sans permission? Et toi-même, tu es à l'infirmerie !

— Justement, répondit Gosseline. L'infirmier a fait faire une fausse clef de la porte du fumier ; il me la prête lorsque j'en ai besoin. Nous sortirons par là tout tranquillement. Pour que tu ne sois pas pincé en cas de contre-appel, nous transporterons ce nigousse dans ton lit, où il figurera beaucoup mieux qu'un simple mannequin.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit sourdement Maximilien, déjà bourrelé d'inquiétudes : car il ne se flattait pas de résister aux suggestions de Gosseline.

Ils entreprirent d'expliquer au Breton, tour à tour en français et en anglais, ce que l'on attendait de lui. Ce fut peine perdue. Alors ils ne s'obstinèrent point. Mais, après dix heures, Maximilien commanda deux hommes de corvée, qui enlevèrent avec son matelas le nigousse profondément endormi : il ne s'éveilla que dans la cour, piqué par la fraîcheur du soir. D'abord, muet d'épouvante, il fit de nombreux signes de croix. Puis il tenta de protester ; mais on ne le comprenait pas plus qu'il ne comprenait les autres. On le déposa sur le lit du

brigadier, et quand il vit qu'on ne lui faisait aucun mal, il se rendormit profondément.

Maximilien se coiffa de son képi. Gosseline brandissait une énorme clef. Ils eurent le bonheur de ne point rencontrer l'adjudant. Ils procédèrent péniblement et bruyamment à l'ouverture de la porte du fumier. Maximilien tremblait de peur, mais il ne put se défendre de respirer avec délice l'air extérieur. Le temps était beau et doux, la lune était presque pleine. Il vit, à l'autre bout de la ruelle déserte, les deux femmes qui faisaient le guet. Elles portaient des camisoles de toile merveilleusement blanches au clair de la lune.

|EST ma sœur, dit Céline, en montrant du 1 doigt la jeune personne qui l'accompagnait. Gosseline répondit ironiquement :

— Je m'en doutais.

Il usa cependant de la même formule pour présenter Maximilien.

— C'est mon ami, dit-il.

Puis il offrit le bras à l'aînée ; et, sans plus se soucier de l'autre couple, il se mit à cheminer avec elle devant, en se dandinant comme un homme de cheval : mais c'était à cause de ses clous.

Maximilien n'offrit pas le bras à Victoire. Il poussa même la discrétion) jusqu'à ne pas la regarder. Il était préoccupé d'une terreur folle. « Ah! se disait-il, si on me voyait! » Craignait-il simplement d'être vu en compagnie d'une blanchisseuse,

ou d'être signalé dehors passé dix heures, sans permission et en képi ? Son cœur inquiet devait combiner ces deux craintes ; car elles se traduisaient par un double pressentiment, par une certitude affreuse de rencontrer le colonel et madame la marquise. Rencontre bien peu vraisemblable à pareille heure et dans un faubourg perdu! D'autant que madame la marquise était à Paris. Le colonel également.

« Si nous marchions en bataille au lieu de marcher en colonne, pensait Maximilien, la conversation ne languirait pas ainsi. » Et comme, à ce moment, Gosseline poussa un éclat de rire auquel Céline ût écho, il cria : ,

— Eh ! là-bas ! Qu'est-ce que vous racontez donc de si drôle?

— Oui, fit Victoire, d'une petite voix douce qui se forçait, nous voudrions partager votre gaieté.

— Je lui raconte, dit Gosseline, comment nous avons couché le nigousse dans ton lit.

— Ah ! oui, dit Maximilien.

Il sourit ; mais un sourire se perd dans l'obscurité. Gosseline n'avait plus envie de rire. Céline sentit le froid et, comme elle est femme de tête, elle sauva la situation.

— Si l'on prenait quelque chose ? dit-elle.

— C'est une idée, répondit Maximilien.

Il songeait : « Hélas! si nous entrons dans un

lieu public, c'est à ce coup que je vais rencontrer maman ou le colon ! » Cette appréhension était absurde, et mêm.e inconvenante : car ils avaient gagné en se promenant la mauvaise rue de la ville, et ils entrèrent dans un estaminet de dernier ordre. Une vieille, d'aspect sinistre mais bienveillant, essuya, par déférence pour eux, la toile cirée à sujets d'une table ronde. Elle y disposa quatre verres, un sucrier, une carafe d'eau et une bouteille de rhum intitulé « de la Jamaïque », avec cette restriction entre parenthèse : « Fantaisie ».

Gosseline se mit à préparer les grogs. Céline, qui considérait Maximilien et Victoire, dit à sa sœur :

■ — Eh bien, est-ce qu'il te plaît?

— Oh! oui, répondit Victoire, avec élan, mais avec pudeur.

Cette déclaration flatta Maximilien. Il éprouva que, si on lui demandait : « Vous plaît-elle? » il répondrait avec le même élan : « Oh! oui. » Cela le surprit d'autant plus qu'il n'avait toujours pas regardé la jeune fille. Il s'y résolut enfin.

Son premier sentiment fut l'épouvante. Victoire était jolie, fine, d'une grâce humble, mais elle marquait tout au plus douze ans. C'est d'ailleurs ce qui arrive à beaucoup de femmes du peuple, qui ne cessent de paraître douze ans que pour en paraître tout d'un coup soixante. Elle avait un ruban dans les cheveux! Heureusement, sa camisole blanche

accusait une taille pleine et ronde, une gorge de la plus généreuse maturité. Ce contraste était rassurant. Maximilien en parut si satisfait que Céline ne douta plus de l'avenir. « Alors, rentrons », dit-elle. On se rappelle qu elle s'était promis de ne pas couronner la flamme de Gosseline tant que Victoire ne serait pas pourvue. Elle ne comptait pas que sa jeune sœur, qui était bien élevée, différât moins de cinq ou six jours d'accorder à Maximilien des faveurs effectives ; mais elle-m^ême n'avait plus aucune raison pour remettre Gosseline, et elle l'entraînait vers la blanchisserie.

— Vous ferez, dit-elle à Maximilien, un bout de causette avec Victoire dans l'arrière-boutique, jusqu'à temps que votre ami soit en humeur de rentrer avec vous à la caserne.

— Au quartier, rectifia Gosseline : on n'est pas des fantassins.

Céline menait l'escouade au pas gymnastique, ils arrivèrent bientôt. Elle alluma, dans la boutique, un bec de gaz, qu'elle laissa en veilleuse, et, dans l'arrière-boutique, une lampe à pétrole, qu'elle plaça dans une sorte de suspension. Puis elle ouvrit une porte, derrière laquelle se dressait une échelle de meunier. Elle poussa Gosseline, la porte se re ferma sur eux.

Il est ridicule d'attendre, seul ou tête-à-tête avec une femme qui se réserve, un ami à qui une autre

femme permet toutes les privautés. Mais ni Maximilien ni Victoire ne s'avisèrent de ce ridicule. Ils s'intimidaient trop réciproquement pour penser à autre chose. Maximilien, qui ne se souvenait pas d'avoir jamais tremblé devant une femme, même le jour de ses débuts, était comme éperdu d'effroi en présence de celle-ci. Cest que les habituées du Phare tournant et, entre toutes, Irm.a qu'il avait élue, ne lui avaient pas semblé différentes (sauf pour les mœurs) des femmes de sa caste, et Victoire était, à ses yeux, d'une autre humanité. 11 ne se sentait pas au-dessus d'elle, il ne la méprisait pas à titre de blanchisseuse : elle lui inspirait, au contraire, beaucoup plus de respect qu'une duchesse, elle lui inspirait une terreur sacrée! S'il avait seulement touché du doigt l'humble camisole blanche, il aurait cru mourir, comme la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit.

Victoire se sentait inférieure à lui. C'est même uniquement par l'avantage social qu'il l'avait d'abord séduite. Mais elle était bien loin de soupçonner l'excès de cet avantage. Le nom de Coutras n'apprenait rien à une blanchisseuse de banlieue, ignorante de l'armoriai. Le prénom de Maximilien lui aurait pu davantage paraître suspect d'aristocratie. Mais elle avait remarqué seulement que ce brigadier de hussards était distingué, très propre sur lui, et elle présumait qu'il devait être poli avec

les femmes. Elle voyait bien aussi qu'il était joli homme, mais elle n'appréciait pas beaucoup un genre de beauté trop luxueux pour ses goûts modestes. Elle était d'autant plus fière de songer que, d'ici à peu de jours, elle aurait la disposition de cet objet de luxe.

Comme elle pensait que c'est aux femmes à faire des frais et des avances, elle s'évertua pour trouver un thème de conversation. Elle y fut aidée par la mise en scène. Cette arrière-boutique servait de salon, mais surtout de salle à manger ; les principaux meubles étaient un buffet et une table. Elle avait fait asseoir Maximilien près de la table. Elle fut donc amenée naturellement à lui dire :

— Désirez-vous prendre quelque chose?

Maximilien lui assura que ce ne serait pas de

refus. Elle tira du buffet deux petits verres et une bouteille de rhum.

— Celui-ci, dit-elle, vous pouvez le boire pur : ce n'est pas du rhum fantaisie.

— Il est fameux, dit Maximilien après y avoir trempé ses lèvres.

Il fit ensuite claquer sa langue, puis il rougit : il outrait malgré lui ses façons et son langage militaire, mais il se reprochait cette hypocrisie. Il n'en continua pas moins de déguiser son personnage. Il vida le verre d'un trait et le tendit à Victoire, afin qu'elle l'emplît une seconde fois. Mais il

le reposa ensuite sur la table et, retroussant la manche de son dolman, il consulta sa montre qu'il portait au poignet droit, axée à un bracelet de cuir. Il fut désespéré de voir qu'il n'avait seulement pas encore tué cinq minutes.

Victoire s'était approchée de lui.

— Oh! dit-elle, c'est gentil!

Elle parlait du bracelet de cuir, mais c'est le poignet qu'elle trouvait gentil. La vue de ce poignet fin et blanc venait de lui causer soudain un ravissement presque douloureux. Elle voulut regarder de près, et même toucher — le bracelet. Maximilien sentit un instant le frôlement des doigts légers. Comme elle était tout contre lui, penchée, il sentit l'odeur des cheveux, qui n'exhalaient que leur propre parfum ; et cette odeur le rafraîchit comme si la fenêtre se fût ouverte et si le souffle de la campagne fût entré. Il oublia le décor présent, la chambre sombre, la lampe fumeuse, et il imagina Victoire parmi le brouillard doré d'une matinée de printemps. Mais ce n'était pas à la campagne, c'était à Paris, dans le faubourg populeux où naguère elle travaillait. Il la voyait, alerte et cependant nonchalante, alourdie par le grand panier dont l'anse était passée à son bras ; et le jeune télégraphiste, son camarade à l'école mutuelle de l'amour, allait à côté d'elle, flânant, balançant comme une fronde la sacoche aux dépêches.

Cette vision ne rendait pas Maximilien jaloux. Au contraire, elle l'attendrissait. Il éprouva un étrange désir et comme un appétit sensuel d'entendre Victoire elle-même raconter, décrire les choses qu'il venait de se figurer. Il ne savait comment l'interroger. Il lui dit simplement :

— Vous avez eu des ennuis...

— Oh! oui, dit-elle.

Et elle ne s'étonnait point qu'il fît allusion à ce passé. Elle avait le cœur plein de souvenirs, elle ne demandait qu'à les épancher. Mais elle ne savait pas bien raconter. Elle n'était pas îiabile. Elle ne s'attarda pas aux tableaux gracieux qui flattaient l'imagination de Maximilien. Elle arriva tout de suite à l'accident, au vol, au meurtre. Elle dit son angoisse, le jour où son amant n'était pas rentré à la maison et où elle avait su par des gens de police qu'il était au Dépôt. En disant cela — si doucement — elle souriait, pour excuser le misérable, pour s'excuser elle-même de lui être toujours, malgré tout, indulgente et peut-être amoureuse. Cette divine faiblesse toucha infiniment Maximilien. Il voulut verser un peu de baume sur la blessure déjà ancienne de Victoire. Il lui dit :

— N'ayez crainte, mademoiselle, on n'est pas si mal que ça au Dépôt.

Elle rit malicieusement.

— Vous ne pouvez pas savoir, dit-elle.

Il se piqua et, pour lui montrer qu'il savait très bien, il lui fit un exposé complet de la journée d'un prévenu au Dépôt. Il le fit d'une façon purement théorique, sans se compromettre. Mais ensuite, il eut comme une crise d'humilité chrétienne, un besoin de mortification : il avoua qu'il ne connaissait pas ces détails seulement par ouï-dire, et qu'il avait passé par là.

Elle croisa les mains comme pour dire -. « Jésus ! » Et elle souriait encore. Elle l'excusait, comme l'autre, elle lui pardonnait tout ce qu'il avait pu faire. Il ne voulut pas cependant qu'elle crût qu'il avait fait des choses trop vilaines, et il entreprit de lui raconter l'histoire des traites. Mais elle ne pouvait pas comprendre. Alors, il lui dit simplement, en baissant les yeux :

— Les jeunes gens, vous savez... J'avais commis une indélicatesse.

Et justement rien ne saurait être si délicat que sa façon naïve et modeste de murmurer ce mot. Victoire en fut pénétrée, comme tout à l'heure quand il avait relevé sa manche et laissé voir son poignet fin.

Il voulut payer à Julot un tribut de reconnaissance, et il essaya aussi de raconter à Victoire cette amitié d'un jour, née dans une cellule du Palais de Justice. Mais pouvait-elle mesurer la sublime bonté de Julot, si elle ignorait la naissance et le titre de

Maximilien ? Il se découragea, il se tut. Il la regardait, et Victoire le regardait profondément, tristement, comme font les humbles de l'intelligence quand ils sentent qu'ils auraient tant de choses à dire, et souffrent de ne savoir pas les exprimer. Après un long temps, il dit :

— Je ne connais pas votre ami, mais je me le représente comme Julot.

Il s'accouda sur la table, en remontant un peu et en rapprochant ses épaules. Bien qu'il fût robuste, il faisait souvent ce geste des faibles et des frileux. Son dolman se désajusta, et Victoire remarqua qu'une des tresses blanches était décousue.

— Voulez-vous, dit-elle, me permettre de vous faire un point?

— Oh! répondit-il, c'est solide.

Il entendait par ce mot que cela n'avait aucune importance. Mais Victoire ignorait l'argot militaire.

— Non, dit-elle, ce n'est pas solide, ça va lâcher de partout.

Elle enfila une aiguille. Elle n'osa pas prier Maximilien de quitter son dolman. Elle en déboutonna seulement, elle-même, deux grelots, et glissa la main sous l'étoffe rude. La saison n'était pas encore très chaude, Maximilien portait un épais gilet de chasse ; le contact n'était guère plus intime que si Victoire eût simplement posé sa main sur le dolman, mais il était plus secret, plus tiède. Elle

sentait le cœur battre, et elle était émue comme si elle avait tenu un oiseau vivant. Maximilien aussi était ému, et il sentait le désir naître.

Des pas pesants retentirent sur l'escalier, la porte s'ouvrit, Gosseline parut. Céline, qui le suivait, le retenait par les épaules. Il vit la jeune fille occupée à recoudre la tresse de Maximilien.

— Tableau ! dit-il.

Victoire noua son fil.

— J'ai fini, dit-elle.

— Moi aussi, dit Gosseline, grossièrement. Maximilien se demandait : « Comment vais-je

lui dire adieu? » Il ne pouvait cependant pas lui baiser la main ! Il risqua un baiser plus hardi, encore timide, sur la nuque, parmi les petits cheveux qui sentaient si bon. Cependant Gosseline manifestait par des embrassades plus insolences qu'il avait définitivement pris possession de la sœur aînée.

Comme ils traversaient la boutique et regardaient machinalement les piles de linge, Céline dit :

— J'espère que vous allez nous donner votre pratique.

Gosseline répondit : a Je comprends », ce qui signifie « bien entendu », et Maximilien ajouta :

— C'est le samedi notre jour.

Puis ils sortirent. Maximilien n'avait plus peur

de rencontrer le colonel ni la marquise ; mais il avait grand' hâte de se coucher pour repasser en rêve les épisodes d'une soirée si mémorable. Cette satisfaction lui fut refusée, car le nigousse ne voulut rien savoir pour lui restituer son lit.

OSSELINE quitta l'infirmerie le lendemain matin. Le soir, il dîna de bonne heure à la cantine, avec Maximilien. Tous deux allèrent ensuite chez les blanchisseuses, où ils restèrent jusqu'à l'appel. Ils firent de même les jours suivants, et leur amour fut, dès le principe, une habitude.

Céline et Victoire n'avaient pas encore fini de travailler quand ils arrivaient. Le garde-manège et le brigadier s'asseyaient alors sur des chaises de paille, dans la chaude boutique dont la porte demeurait ouverte sur la nuit ; et, à la lumière crue du bec Auer, ils regardaient leurs amies, vêtues de légères camisoles, promener le fer sur le linge blanc. Ils les regardaient avec plaisir, parce qu'elles étaient adroites, et qu'ils avaient appris à honorer l'habileté manuelle en pratiquant euxmêmes les petites besognes ouvrières du soldat.

LE BEAU LINaL 289

Gosseline concevait de l'admiration pour le coup de fer net et franc de Céline ; Maximilien s'intéressait au tuyautage, oii il faut bien dire que Victoire excellait. Le décor était populaire, mais cette idylle n'avait rien de naturaliste ; car les deux blanchisseuses, d'une extrême réserve de langage, ne se permettaient aucunes plaisanteries obscènes à propos des linges qu'elles repassaient.

Malgré cette réserve de langage, Céline accusait beaucoup de tempérament. De temps à autre, elle posait son fer sur la planche en poussant un grand soupir, et Gosseline, qui savait ce que cela voulait dire, ne se le faisait pas dire deux fois. Il s'en allait dans l'arrière-boutique, Céline le suivait sans avoir l'air de rien; et puis, on les entendait monter à pas lourds, et piétiner à l'entresol.

Victoire et Maximilien restaient seuls. Ils étaient encore sages, et cependant ils s'aimaient t les simples n'ont pas besoin de consulter leur cœur très longtemps pour savoir à quoi s'en tenir, et s'ils ne poussent pas tout d'abord aux dernières extrémités, ce n'est point par fausse honte, mais ils sentent que ces extrémités ne sont que la fin de l'amour, et ils ne veulent rien perdre du commencement. Maximilien le sentait, il le sentait pour la première fois, et c'était à l'occasion d'une fille du peuple qu'il pouvait avoir à sa fantaisie! Mais elle ne lui inspirait qu'un désir vague, à

peine voluptueux, équivoque, comme celui qui émeut les adolescents aux heures lourdes de l'innocence ; et près d'elle, dans cette boutique étouffée, il rêvait comme Paul auprès de Virginie sur les plages de l'Ile-de-France, comme Daphnis auprès de Chloé, parmi les myrtes et les lauriers-roses. Ils rêvaient tous deux, silencieusement : c'est peutêtre parce qu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre beaucoup de conversation.

Cependant, ils n'étaient pas ensemble à leur aise. Ils souffraient d'un malentendu. Maximilien avait peut-être raison de croire qu'il ne pouvait pas, à l'heure présente, aimer une autre femme ; mais il n'était que fictivement le pareil de celle-ci. Il se reprochait aussi, parfois, de la tromper, en lui laissant croire qu'il était, comme elle, d'une très basse condition.

Il ne la trompait qu'à demi. Elle flairait un mystère. Et comme l'amour, chez les plus humbles, est toujours égal aux nobles mythes où les poètes l'ont figuré, elle était agitée des mêmes inquiétudes qu'Eisa aux bras de Lohengrin ou Psyché dans le lit d'Eros. Moins imprudente qu'Eisa ou que Psyché, jamais elle n'eût posé de questions au beau militaire, et moins encore tenté de surprendre son secret. Elle se permettait tout au plus de faire des hypothèses, et ses hypothèses n'étaient pas trop hardies. Ce qu'elle voyait bien, c'est que

Maximilien n'était pas un ouvrier, et elle s'en réjouissait, car les ouvrières n'aiment pas les ouvriers. Mais elle ne soupçonnait pas qu'il pût être un « monsieur ». Elle s'arrêtait à un moyen terme, a Dans le civil, se disait-elle, il doit être commis. » Commis lui plaisait, parce qu'avec un commis elle avait le sentiment de s'élever : avec un monsieur, elle aurait eu le sentiment de se perdre.

Maximilien et Victoire seraient peut-être restés sages ; mais ils n'étaient pas seuls au monde. Dès le jeudi soir, — la première rencontre avait eu lieu le lundi, — Gosseline intervint.

— Ah çà! vieux, dit-il à Maximilien cependant qu'ils retournaient au quartier, comptez-vous encore longtemps iîler le parfait amour tous les deux ? Je t'avoue que cela devient gênant pour Céline et pour moi.

— Mais, dit Maximilien en faisant un geste d'excuse, moi, je ne demande pas mieux que de passer à un autre exercice.

— Elle non plus, dit Gosseline. C'est précisément ce qu'elle a répondu à sa sœur, qui lui a fait la même remontrance cet après-midi.

« De quoi se mêle Céline? pensa Maximilien. Elle abuse du droit d'aînesse... Victoire est une cadette, comme je suis un cadet. » A cette pensée, il s'attendrit.

— Puisque vous ne demandez pas mieux l'un

et l'autre, reprit Gosseline, qui semblait ravi, ça va marcher tout seul, et voici ce que nous avons arrangé, moi et Céline. Tu demanderas vingt-quatre heures pour dimanche, moi de même. Nous n'irons pas à Paris, naturellement, mais nous aurons la soirée de samedi, la nuit ; nous ferons un dîner fin dans la boutique. Achète un fort pâté. Céline se chargera du reste. Après dîner, nous vous donnerons la bénédiction nuptiale.

— C'est très bien arrangé, dit Maximilien du bout des lèvres.

— Pauvre vieux, dit Gosseline en lui tapant affectueusement sur l'épaule, je conçois ton émotion : c'est celle qui est inséparable d'un second début. On nous raconte qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : rien de plus faux, le second pas coûte bien davantage. Comme tu me l'as fait remarquer, tu n'as jamais connu d'autre femme qu'Irma, et l'homme d'une seule femme n'est pas encore véritablement un homme. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Si Wilbur Wright n'avait volé qu'une seule fois, on n'aurait pas le droit de dire qu'il a conquis l'empire des airs. M. Bérenger tient les coquins pour innocents jusqu'à la récidive : selon lui, tu possèdes encore ton innocence dans une certaine mesure. C'est à ce coup que tu vas la perdre tout de bon ; il est naturel que tu hésites.

Maximilien n'avait pensé à rien de tout cela : il y prit garde dès que Gosseline lui ouvrit les yeux, et il se mit à trembler bien plus fort que le jour où son maître l'avait conduit au Phare tournant.

Mais il eut une réaction de bon augure lorsqu'il se glissa entre les toiles. Il reposa sa tête amoureusement sur son traversin. Dans le crépuscule du premier sommeil, il songeait à des oreillers plus moelleux, à des draps plus doux. La sonnerie de l'extinction des feux le réveilla quelques secondes ; il soupira : « Encore quarante-huit heures ! Comme c'est long ! » Il ne s'étonna pas de se retrouver en aussi bonne disposition le lendemain matin, et il se félicita de s'y retrouver encore à la fin de la journée, quand il se rendit chez les blanchisseuses. La bonne Cécile lui dit maternellement :

— Comme ça, c'est demain qu'on se marie ?

— C'est demain, répondit-il d'un ton décidé. Victoire rougit, mais elle paraissait heureuse. A

l'heure de partir, il lui dit avec tendresse :

— Mais je vous verrai aussi dans la matinée. Je vous rappelle que c'est le samedi notre jour : j'espère que vous viendrez en personne chercher notre linge au quartier?

— Pour sûr, dit Victoire en rougissant encore.

Elle se présenta au corps de garde entre le pansage du matin et la soupe : elle savait les heures, et ce n'était pas la première fois qu'elle pénétrait dans un quartier de cavalerie. Le maréchal des logis la ât conduire par le planton à la chambre du brigadier Coutras, qui ressemblait à toutes les chambrées, mais qui lui parut différente et splendide de propreté. Le lit du brigadier, identique aux vingt-trois autres lits, et même assez mal fait, lui parut se distinguer entre tous par elle n'aurait su dire quoi. Maximilien était là, dans son intervalle, debout, en treillis et bourgeron, avec la calotte d'écurie ; elle le trouva :oiffé et habillé bien à son avantage. Un autre homme était là aussi, un .seul, un simple cavalier, qui se faisait la barbe et qui s'était débraillé beaucoup plus qu'une telle opération ne l'exige. Il fut, à la vue de cette femme, beaucoup plus effarouché que Diane surprise, et il poussa une exclamation si ordurière que son cas en parut singulièrement aggravé. Mais Victoire ne l'entendit point, du même qu'elle ne l'avait point vu. -Elle ne voyait que son Maximilien. Elle fut droit à lui. Le colloque ne dura que peu d'instants.

— Bonjour, mademoiselle, dit-il. J'ai préparé le petit paquet.

— Merci, brigadier, répondit-elle.

Le ballot, bien serré dans une serviette-éponge.

était gros, assez lourd, parfaitement rond. Elle le déposa dans son panier avec soin, et dit :

— A ce soir, si vous n'oubliez pas. Comme elle se retirait, Maximilien lui cria :

— Hé ! là !... Il y a le baluchon de Gosseline!

Il le tira d'une musette suspendue à la tête d'un lit, et le lança : elle l'attrapa au vol.

— A ce soir, répéta-t-elle.

Elle hâtait le pas, elle courait presque. Elle n'aurait su dire pourquoi elle était si impatiente de rentrer. Elle fut tout heureuse de ne pas trouver sa sœur à la maison. Vite, pendant qu'elle était seule, elle voulut visiter le linge de son ami. Elle dénoua les coins de la serviette, d'où il s'échappa une telle quantité de choses qu'elle en fut d'abord saisie. « Vrai ! dit-elle naïvement, si c'est là le blanchissage d'une semaine !... » Puis elle observa la finesse d'un mouchoir de batiste à jour, à peine froissé. Alors, machinalement peut-être, elle chercha le chiffre. Elle ne trouvait pas, elle tournait et retournait ce mouchoir... Ah !... Au lieu d'initiales, elle vit un petit écusson brodé en plusieurs couleurs et sommé d'une couronne. Sa première pensée fut : « Ça ne va pas être bien facile à lessiver... » Puis, elle ne comprit pas très bien ce qui lui brisait le cœur, mais elle se mit à pleurer si fort, si fort, qu'elle fut obligée de se cacher le

visage dans le joli mouchoir où séjournait un parfum fané.

Céline rentra, et se mit en colère.

— Tu pleures, à cette heure ! dit-elle rudement. Es-tu folle ? Si tu n'en veux pas, de ton brigadier, faut le dire. On ne te force point.,

— Non, non, sanglotait Victoire. Je le trouve gentil. C'est de bon cœur.

Et elle pleurait plus fort.

Cependant, le hussard pudique, mais mal embouché, qu'elle venait de surprendre à sa toilette, n'avait pas laissé de remarquer qu'elle disait à Maximilien : a A ce soir ». Le sens de cette invitation n'était pas douteux. Et le hussard se crut autorisé à dire :

— C'est-il donc votre femme, brigadier ?

— Je comprends ! répondit Maximilien avec la même simplicité.

Il prit, en disant cela, ce que le peuple appelle un air faraud. Il garda tout l'après-midi, sans le faire exprès, une physionomie si bien appropriée à l'uniforme militaire et d'ailleurs aux circonstances, et il n'éprouva plus, désormais, que des sentiments en rapport avec cette expression faraude.

L'air d'égarement de Victoire le choqua, lorsque, suivi de Gosseline, il entra dans la boutique, sur le coup de six heures et demie. Céline, aussi-

tôt, avec une grande volubilité, raconta que sa sœur était comme une âme en peine, et qu'elle pleurait toutes les cinq minutes. Ce discours n'arrangea point les affaires. Gosseline ne les arrangea pas davantage en prodiguant à la jeune fille ces encouragements qui achèvent les timides, et en égayant le dîner de ces propres graveleux, de ces allusions dites gauloises, qui sont de rigueur dans les noces de campagne.

Pour plus de cérémonie, Céline, au lieu de mettre le couvert dans la salle à manger, l'avait dressé dans la boutique même, sur une planche que supportaient deux tréteaux. La nappe damassée appartenait à une cliente, et les serviettes étaient artistement pliées en éventail, comme cela se pratique dans les meilleurs hôtels oîi fréquentent les voyageurs de commerce. Des draps, suspendus pour sécher, faisaient, tout autour de la pièce, une décoration de Fête-Dieu ; la lumière du bec Auer rayonnait sur ces blancheurs, et Victoire elle-même, vêtue de blanc, modeste, un peu grognon, semblait avoir fait sa première communion le matin. Le pâté contenait un canard tout entier. C'était un pâté d'Amiens, que Maximilien avait fait venir de Paris. Gosseline avait procuré le vin de Saumur.

Mais le dîner fut assez morne. Gosseline, dès le potage, oublia de soutenir la conversation. Céline

oubliait de rudoyer sa sœur, et semblait penser à autre chose. En vérité, ils pensaient tous les quatre à la même chose. C'est qu'à cet âge, on ne conçoit guère qu'une partie carrée puisse commencer autrement que par un dîner fin ; mais on n'est pas plus tôt à table qu'on voudrait déjà en être sorti. Ils n'osaient pas dire, mais ils pensaient : 0 Dépêchons-nous, nous ne sommes pas ici pour nous amuser. » Heureusement, Maximilien, qui n'avait pas grand' faim, avait grand'soif; et, comme il n'était pas accoutumé au vin de Saumur, il se grisa.

Ce fut une grande commodité pour Victoire. Il était hors d'état de se mettre au lit sans aide, elle ne refusa pas de l'aider. S'il avait eu conscience, jamais elle n'aurait osé le désirer, le toucher. « J'ai bien de la chance qu'il soit gris, se disaitelle. Mais c'est peut-être mal d'en profiter? » Par scrupule, ou bien pour s'humilier davantage, pour la sensualité de s'humilier, elle faillit lui dire qu'elle savait... Mais non. Elle ne dit rien. Plus favorisée que la Psyché antique dont -elle ne connaissait pas l'histoire, elle avait pu lever la lampe sans laisser tomber une goutte d'huile brûl-ante sur le corps du dieu endormi, et il ne s'était pas réveillé, il n'avait pas fui à tire-d"aile...

Elle noua ses deux bras autour du cou, elle posa ses lèvres sur les lèvres de son ami ; et quand

leurs yeux se touchèrent presque, quand leur regard devint comme un contact sans cesser d'être un regard, il la vit sourire, de cet inquiétant sourire où la malice féminine transparaît, noyée de volupté trouble.

lEN que l'exhibition des journaux soit interdite dans les casernes, le maréchal des logis de garde, assis devant le poste, avait déployé une feuille du soir toute pavoisée de manchettes. Les sous-officiers qui flânaient dans la cour en attendant l'heure du mess, venaient à lui des quatre points cardinaux et lui demandaient les nouvelles. L'adjudant de semaine les lisait par-dessus son épaule. Maximilien et Gosseline, qui allaient sortir pour se rendre, ainsi que tous les soirs, chez les blanchisseuses, s'arrêtèrent intrigués; et au lieu de dire : « Permission de sortir, maréchal des logis ? » ils interrogèrent ce sous-officier sur l'état de l'Europe. Ils apprirent qu'un grave conflit venait de s'élever entre la France et l'Allemagne. •

Cette histoire est embrouillée. Le prince de Monténégro avait manifesté sans rire l'intention de déclarer la guerre à l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie. Juché sur son inaccessible montagne

noire, il ne risque rien à provoquer les plus formidables adversaires. Il a beau dire : « Viens-y donc, grand lâche », personne n'y vient.

L'empereur allemand s'était empressé de télégraphier au prince de Monténégro l'expression de ses sympathies platoniques, et l'empereur d'Autriche n'avait pas dissimulé que ce procédé ne lui paraissait pas amical, surtout de la part d'un allié. Alors, Guillaume II, qui n'est pas à une dépêche près, avait télégraphié le même soir à François- Joseph qu'il n'était pas moins de cœur avec lui qu'avec le prince de Monténégro. Pour lui donner une preuve effective d'attachement et de fidélité, il lui annonçait l'envoi d'un plan de campagne par le plus prochain courrier. François-Joseph remercia beaucoup monsieur son frère, et lui assura qu'il serrerait ce plan avec soin dans un tiroir. Les dépêches des deux souverains, qui étaient confidentielles, furent publiées dans tous les journaux, et, à la grande surprise de l'un au moins des deux correspondants, elles provoquèrent par toute l'Europe un accès de la meilleure gaieté.

Le kaiser ni son peuple ne partagèrent point cette hilarité générale. Les Allemands ignorent le ridicule; mais quand l'univers leur rit au nez, ils se disent judicieusement : « Ce doit être cela. » Ils sentirent la nécessité de prendre des mesures pour éviter, autant que possible, le retour de tels

incidents. Comme ils ont le sens du respect, ils tombèrent d'accord que la personne auguste de l'empereur devait être tenue en dehors et au-dessus du débat. Mais comme ils ne sont pas fort délicats, même quand ils respectent, ils ne crurent pas manquer à leur souverain en proposant que Sa Majesté fût soumise à l'examen des médecins aliénistes.

Cette proposition piqua l'empereur. Le télégraphiste qui avait expédié les dépêches fut blâmé. Le chancelier annonça par circulaire à tous les ambassadeurs de l'empire qu'il aurait une attaque d'apoplexie la semaine prochaine. Mais l'émotion du public ne s'apaisait point. Il ne restait plus, pour sortir de là, qu à chercher querelle à la France. Les occasions en étaient fréquentes, presque quotidiennes, et l'on n'avait que l'embarras du choix.

Depuis quelques mois, la plupart des ballons allemands qui n'éclataient pas préalablement en l'air, atterrissaient de notre côté de la frontière : c'était comme un fait exprès. Les "aéronautes protestaient qu'on ne devait s'en prendre qu'au vent, qui souffle fréquemment de l'est. Huit 'jours à peine après l'échange des télégrammes impériaux, un nouveau ballon allemand nous tomba du ciel. Les douaniers français sont vigilants. Deux de ces fonctionnaires se cramponnèrent à la nacelle

de l'aérostat, à peine eut-elle touché terre, et dirent à deux voyageurs qui étaient dedans : « Avez-vous quelque chose à déclarer? » Les voyageurs répondirent négativement, comme il est d'usage. Les douaniers, comme il est également d'usage, n'en crurent pas un mot, et eurent tôt fait de découvrir dans la nacelle une caisse qui contenait des montres. Les deux contrebandiers, se voyant pris, insultèrent les douaniers, qui les passèrent à tabac. Ils proclamèrent alors que ces montres étaient des chronomètres façon américaine, à huit marks (dix francs) la pièce, que le kronprinz daigne fabriquer, et pour lesquels il a pris un brevet.

Le gouvernement impérial exigea la restitution des montres cons&squées. Le gouvernement de la République refusa de les rendre et de blâmer de braves douaniers qui n'avaient fait que leur devoir. Le gouvernement impérial demanda un arbitrage, et le gouvernement de la République s'empressa d'accéder à ce désir, peut-être avec i'arrière-pensée malicieuse qu'on allait s'amuser un brin. Alors le gouvernement impérial demanda des excuses avant l'arbitrage, et le gouvernement de la République eut encore la malice de répondre qu'il en ferait bien volontiers, à condition que le gouvernement impérial lui rendît la politesse. « Soit ! dirent les Allemands. Tirez les premiers.

— Non, répondirent les Français; mais tirons ensemble. » Et ils proposèrent une formule de regrets sim.ultanés et réciproques. Tout allait donc s'arranger, hélas ! lorsque le chancelier, qui ne perdait pas le nord malgré l'imminence de son attaque, déclara que la formule française était inacceptable, et que l'honneur allemand ne se tiendrait point pour satisfait, à moins que les regrets simultanés et réciproques ne fussent remplacés par des regrets réciproques et simultanés. L'ambassadeur allemand fit en même temps répandre le bruit qu'il allait perdre une cousine éloignée, et qu'il serait absolument obligé de quitter son poste pour aller faire acte de présence aux obsèques.

— C'est la guerre, dit Maximilien.

— Oui, dit Gosseline, ça y est.

Ils n'avaient pas reçu au cœur le moindre petit choc. Ils n'éprouvaient aucune appréhension, ils n'étaient pas non plus soulevés d'enthousiasme; mais ils goûtaient ce prodigieux soulagement, cette dilatation et cette plénitude, que procure, dans la vie privée, le geste de flanquer une gifle à un sot.

Il leur parut oiseux d'aller chez leurs maîtresses, qu'ils pensaient quitter demain matin ou cette nuit, et sans doute pour ne les revoir jamais. Ils y allèrent cependant, par convenance; mais comme ils virent qu'elles n'avaient entendu parler de rien,

ils se gardèrent de leur rien dire. Ils prétextèrent une affaire de service pour rentrer avant huit heures.

— Au fait, dit en chemin Maximilien, toi, vieux, tu ne pars pas !

— Oh! répondit avec fierté le garde-manège, il faudra voir.

Ils pensaient trouver les chambrées en tumulte, et ils n'étaient pas sans inquiétude sur les dispositions de leurs compagnons d'armes. Certains ne se gênaient pas pour dire, en temps ordinaire, que les prolétaires de tous pays doivent se concerter pour empêcher des luttes fratricides, et qu'un décret de mobilisation serait le signai d'une grève. Il y avait notamment un fort ténor, ébéniste du faubourg Antoine, qui, le soir, fourrait sa tête sous ses couvertures pour fredonner Vlnternafionale. Mais la chambrée n'était pas plus agitée aujourd'hui ni plus recueillie que de coutume, et sur les bonnes figures sans mystère de ses camarades, Maximilien lut aisément des sentiments tout pareils à ceux qu'il éprouvait lui-même : une sérénité de courage que nul enthousiasme ne soulevait, mais que n'altéraient ni le regret ni la crainte, et une sorte de grand contentement puéril. L'ébéniste ne chantait pas Vlnternationale, et il ne se lassait pas de répéter : « Ah ! les cochons tout de même, ah ! les cochons ! » Cette façon de dire,

306 CHRONIQUE DU CAbET DE COUTRAS

bien qu'elliptique, ne pouvait laisser aucun doute sur l'intention où il était de faire tout son devoir.

Maximilien, tournant par hasard la tête, vit avec étonnement Coco Sorbier déjà couché, et qui grelottait dans son lit.

— Ah ça! qu'est-ce que tu as donc? lui demanda-t-il un peu rudement.

(Car il craignait que ce ne fût de peur que Coco Sorbier grelottât.) Mais il s'accusa de jugement téméraire, et dit ensuite avec douceur :

— Pourquoi n'es-tu pas allé là-bas ce soir? Tu es malade?

Coco lui répondit, avec un peu d'amertume : — - Je n'ai pas mis les pieds là-bas depuis huit jours. Tu t'en serais aperçu si tu ne m'avais pas toi-même complètement lâché depuis plus de six semaines.

— Oh!... murmura Maximilien, désespéré d'avoir mérité ce reproche.

Mais soudain une angoisse plus cruelle que son remords l'étreignit, et d'une voix. sourde, comme si déjà il sentait rôder la mort, il répéta :

— Mais, mon pauvre Coco, qu'est-ce que tu as donc?

— J'ai que je suis foutu, répondit Coco.

Et il souriait, comme seuls savent sourire les enfants qui se sentent mourir.

« Alors, pensa Maximilien, lui non plus ne partira pas si on marche? » Il sentait qu'il n'aurait presque plus de plaisir à cogner si son Coco n'y était pas. Il dit :

— Tu es bete ! Est-ce qu'on est foutu comme ça, à nos âges?

— Mais oui, je t'assure, répondit Coco, rien n'est plus ordinaire. C'est à se demander comment ça n'arrive pas tous les jours à tout le monde. Moi, je n'ai jamais été très solide. J'avais besoin de ménagements, d'une ve facile. Il n'aurait pas fallu être si riche, si tôt. J'ai eu trop de gens après moi. Ils n'ont jamais voulu me laisser tranquille. Mais, vieux, je ne veux pas t'embêter de mes histoires. Voilà. J'ai remarqué que tous les soirs, régulièrement, à cinq heures, j'avais un mouvement de fièvre. Je me suis regardé dans la glace, et — tu vois la tête que j'ai — je me suis douté tout de suite de ce que c'était. J'ai encore traîné quelques jours, et puis, je ne pouvais plus. Ce soir, quand le major est revenu pour la contrevisite, je l'ai prié de m'ausculter. Il m'a dit : « Déshabillez-vous. » Après, je lui ai dit : « Je suis foutu? » Naturellement, il m'a répondu non. C'était une façon de me répondre oui. Alors voilà, j'entre demain à l'hôpital.

— Mon pauvre Coco... fit Maximilien.

Et, ne sachant que dire, il s'assit sur le lit de

Sorbier, il prit entre ses mains la pauvre main faible et ardente. Des minutes passèrent. Il dit : « Tu sais, je ne te lâcherai plus, j'irai te voir tous les jours. » Coco fit un signe. Maximilien était encore là quand l'appel sonna. Il dut quitter son ami, aller se placer auprès de son propre lit. Ensuite il se coucha, il avait oublié de dîner. Il dormit aussi paisiblement que d'habitude, mais, en se réveillant, il espérait qu'il avait fait un mauvais rêve... Vers neuf heures, Coco fut conduit à l'hôpital.

Maximilien et Gosseline allèrent le voir à cinq heures. En chemin, comme ils n'osaient point s'entretenir de lui, ils parlèrent de la guerre menaçante.

— L'attitude de nos camarades, dit Maximilien, m'a surpris agréablement. Je craignais qu'ils ne manquassent d'entrain. Ils ne font pas de bruit, ils ne poussent pas de cris inutiles, mais leur assurance calme fait plaisir à voir, et ils ont un air de contentement. Je doute qu'ils accordent leur conduite aux théories subversives que - trop souvent nous les avons entendus développer.

— Une de nos qualités les plus précieuses, repartit Gosseline, c'est notre inconséquence : elle est le correctif de notre idéologie. Les Français abusent de la raison pure, qui les mènerait à l'absurde s'ils ne faisaient bon marché, dans la pra-

Ir

tique, des opinions auxquelles ils tiennent le plus logiquement. Ils ne sont superstitieux que de raison, mais ils n'obéissent qu'à leur caractère. Et ce caractère est sensiblement le même à tous les rangs de la société. Ouvriers, intellectuels, bourgeois, l'on ne saurait impunément nous échauffer les oreilles. Nous ne sommes pas des matamores, mais nous devenons capables d'héroïsme dès que la moutarde nous monte au nez. A l'heure présente, tous les partis savent gré au ministère de sa bonne tenue, bien française, ferme, polie, avec un rien d'impertinence que les étrangers ne soupçonnent pas, mais qui n'est pas perdu pour nous. Nous autres, nous ne pouvons nous défendre de considérer les relations internationales comme des manières de relations mondaines. Comme les gens qui ont du monde savent se tenir dans un salon, notre peuple sait se tenir sur une avenue quand il reçoit un souverain. Les nations nous sont sympathiques ou antipathiques selon qu'elles sont d'un commerce agréable ou déplaisant. Il est certain que nous ne pouvons pas sentir les Allemands : ce n'est pas parce qu'ils nous ont pris l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'ils ne savent pas vivre. Et surtout, ils nous rasent. Non jamais, jamais en France on ne tolérera les raseurs. Jamais, au nom de l'intérêt ni de la prudence, on n'obtiendra de nous que nous nous privions de

leur rire au nez quand ils font des gaffes, de leur marquer que leur obséquiosité nous dégoûte, et de leur mettre notre pied quelque part s'ils deviennent grossiers.

Maximilien écoutait à peine ses propos. Il voyait de loin les grands bâtiments de l'hôpital, et il avait le cœur serré. Cependant, quand il y pénétra, quand il suivit la longue galerie vitrée, ornée de bustes, qui donne de part et d'autre sur des jardins, il se sentit réconforté, il pensa : « On doit être bien soigné ici... » Mais il rencontra de pauvres vieux hospitalisés, à demi gâteux, qui erraient, et il sentit une détresse affreuse. Il rencontra une sœur, jolie sous les ailes blanches de sa coiffe. Il monta péniblement un escalier de bois sonore. Il dit à Gosseline.

— Et Guillaume II personnellement, vieux? Que penses-tu de Guillaume II ?

Mais, en haut de l'escalier, ils trouvèrent plusieurs camarades convalescents, vêtus d'un sinistre costume d'hôpital qui les faisait ressembler à des forçats, — à des forçats innocents,- joyeux de. revivre. Puis le maréchal des logis de planton vint à eux et leur indiqua la salle où était Coeo Sorbier.

Et du seuil ils le virent, parmi les draps blancs, si pâle, déjà transfiguré, ils virent son regard qui les désirait.

ll^^So AUCHELEVENT était assis près du lit de ^ l^ip Coco Sorbier. Il lisait un journal. Il restait ^^^^ là pour tenir compagnie au malade, mais il ne lui parlait pas afin de ne pas le fatiguer. Maximilien et Gosseline s'assirent comme des enfants sages; car il est naturel de prendre une attitude recueillie dans les lieux que sanctifient la douleur et la mort.

La salle contenait douze lits, mais il n'y avait que deux malades, outre Coco. Même, l'un des deux, qui se levait pour la première fois, était installé dans un fauteuil Voltaire, et il souriait d'un air hébété. L'autre était un fantassin, qui avait reçu par accident une masse de fer sur la tête, et qui était en train de mourir d'une méningite. Un sac de glace, qui se balançait au bout d'une ficelle, effleurait son front. Il poussait une plainte continuelle, d'une douceur atroce; et cela

était si terrible à entendre, perçait le cœur si cruellement, qu'on s étonnait de pouvoir l'entendre sans défaillir ; et puis, après quelques instants, on ne l'entendait plus parce qu'on était habitué. Coco, les yeux fermés, murmura :

— Vous pouvez causer. Je vous écouterai. Ça me distraira.

Ils n'éprouvaient aucun désir de parler; mais, pour lui obéir, ils firent un grand effort. Heureusement, ils avaient un sujet de conversation tout indiqué, et même qui s'imposait : la guerre menaçante. Gosseline tendit le doigt vers le journal que tenait Fauchelevent, et dit :

— Hein?

— Oui ! répondit Fauchelevent.

Ces deux monosyllabes signifiaient qu'ils pensaient de même sur le différend franco-allemand. Mais un dialogue si bref et si morne ne pouvait guère divertir Coco. Maximilien, qui avait plus de monde que les deux autres, s'en mêla. Il dit à Gosseline :

— Je te demandais, vieux, tout à l'heure, comme nous montions l'escalier, ce que tu penses de Guillaume II.

Avant que Gosseline ouvrît la bouche, Fauchelevent manifesta ce qu'il en pensait lui-même. Il n'articula pas un seul mot; mais il fit une mimique expressive, d'où les spectateurs pouvaient

inférer sans trop de complaisance qu'il haïssait l'empereur allemand par devoir de patriotisme, mais qu'il ne laissait pas de lui rendre justice, et de lui attribuer le génie, assaisonné du je ne sais quoi.

— Ce n'est pas mon avis, répondit Gosseline à ces affirmations muettes. Guillaume II n'a jamais paru extraordinaire qu'en France : nous y mettons de la coquetterie. De plus, nous sommes byzantins en psychologie, et nous ne croirions jamais avoir analysé un sentiment ou démonté un caractère, si nous n'y avions découvert des dessous et des abîmes, de l'inintelligible et de l'inextricable.

— Tu ne nieras point cependant, objecta Maximilien, que l'empereur soit déconcertant et compliqué ?

— Nous disons la même chose des femmes, repartit Gosseline, et leur complication n'est qu'un manque d'ordre, un défaut absolu de logique, ou même de sens commun. Bien des âmes sont compliquées à la façon des chemins de fer turcs, que l'entrepreneur a construits en spirale pour tirer, si j'ose dire, à la ligne, parce qu'il était payé tant le kilomètre.

— Vous ne lui refuserez pas, dit Fauchelevent, une espèce de génie !

— C'est, dit Gosseline, ce que je lui refuserai en premier lieu. La méthode n'est point différente

pour expliquer les phénomènes de la nature ou les caractères humains. Nous devons passer en revue les hypothèses que notre imagination nous suggère, en commençant par la plus simple. Dès que nous en tenons une suffisante, nous avons le droit de dire que nous tenons la vérité, et il nous est même interdit de pousser la recherche plus loin. Or, pour expliquer tout Guillaume II, pour le dépouiller de ce masque énigmatique, il me suffit d'admettre qu'il n'est pas très intelligent, je l'admets et je m'en tiens là.

Maximilien et Fauchelevent se récrièrent. Coco lui-même fit entendre un petit gémissement désapprobateur. Mais Gosseline ne démordit pas de son hypothèse.

— Lorsqu'un homme, reprit-il, ne dit jamais ce qu'il faut dire et toujours ce qu'il ne faudrait point; lorsque tous ses gestes sont inopportuns et toutes ses actions malheureuses; lorsqu'il écrit, comme il parle, à tort et à travers, qu'il ignore ce qu'il devrait savoir et aggrave cette ignorance d'une formidable confiance en soi,- j'appelle tout cela, d'un seul mot, défaut d'intelligence ; et je ne crois pas faire un jugement téméraire ni excéder les droits de la logique en affirmant qu'un honmie à qui l'intelligence manque n'est pas supérieurement intelligent.

— Parbleu ! dit Fauchelevent, vous aurez tou-

jours raison : vous répétez deux fois la même chose. Comme c'est malin ! « Pourquoi l'opium fait-il dormir? Parce qu'il a une vertu dormitive. »

— Admirable parole, dit Gosseline, et qui est la formule-type de la science. Seuls, les gens dépourvus de tout esprit scientifique peuvent s'en moquer. La science ne nous a jamais promis de nous enseigner autre chose; et c'est pourquoi il n'est pas vrai qu'elle ait fait banqueroute.

— Pour en revenir à Guillaume II... dit Maximilien.

— Pour en revenir à Guillaume II, nous sommes, nous autres Français, des enfants qui ouvrent leurs joujoux afin de voir ce qu'il y a dedans. Nous avons bien raison, car ce divertissement n'est point sot. Mais nous avons tort de vouloir absolument qu'il y ait toujours quelque chose dans les joujoux que nous ouvrons. Bien souvent nous n'y trouvons rien. Les jouets du concours Lépine sont ingénieux, mais le mécanisme secret qui les fait mouvoir n'est pas de la même qualité que l'automate de Vaucanson.

Cet automate et ce Vaucanson choquèrent Fauchelevent, qui respectait le principe monarchique jusqu'en la personne d'un souverain étranger et, tranchons le mot, ennemi. Il déclara que Guillaume II restait à ses yeux une grande figure.

— Ce César très moderne, dit-il, a la foi. Il y a en lui du paladin.

— Du paladin et de bien autre chose, repartit Gosseline. Il y a assurément du burgrave, mais il y a aussi de l'amiral suisse. Je vous accorde que cela fait un mélange pittoresque, et je n'ai pour ma part jamais nié que Guillaume II ne m'amusât (au sens où les artistes ont coutume de prendre ce terme). Il a la foi, je vous le concède également. Mais le mot « foi » veut être défini, et est susceptible de deux sens fort différents : la foi consiste à croire, et aussi à croire que c'est arrivé. Je vous accorde la foi de Guillaume II, mais accordez-moi qu'elle consiste à croire que c'est arrivé. J'avoue qu'il a grande allure; mais il a plusieurs grandes allures. Cette diversité est recommandée aux comédiens, mais non pas aux empereurs : nous préférons qu'ils n'aient qu'une seule manière d'être épiques, et que. cabotinage pour cabotinage, ils imitent Napoléon plutôt que Fregoli. Puisque j'ai nommé Napoléon, j'admettrai encore, pour vous faire plaisir, que Guillaume n'est pas moins universel que lui. Mais il l'est d'une autre façon. Il l'est comme un candidat au bachot qui vient de repasser toutes les sciences dans un manuel, à la veille de son examen. C'est qu'en effet il a reçu de l'instruction, une instruction sterling comme disaient nos

grands-pères quand ils croyaient plaisanter, une instruction intégrale, une de ces instructions qui ressemblent à une bibliothèque composée des meilleurs auteurs. Avait-il assez d'estomac pour assimiler cette nourriture indigeste?

Coco Sorbier fit un effort de politesse héroïque pour paraître s'intéresser à la conversation : car il pressentait les choses éternelles et celles d'icibas ne le souciaient déjà plus. Il murmura -.

— Ce n'est pas un aigle.

Gosseline repartit :

— Dans une comédie charmante, on dit à l'amoureuse la même chose du jeune premier; et elle répond : « Qu'est-ce que je ferais d'un aigle? » Mais un empereur n'est pas un jeune premier et les Allemands ne diraient pas : « Qu'est-ce que nous ferions d'un aigle? » Car c'est précisément de cet oiseau qu'ils auraient besoin. Guillaume II est cependant bien empereur sur un point -. il n'a aucun sens des réalités, il méconnaît prodigieusement les hommes. Il a pu vivre durant de longues années dans l'intimité la plus étroite avec des gens dont les mœurs étaient singulières, sans même concevoir l'ombre d'un soupçon; et cela, quand on y pense, est d'un comique presque grandiose, cela n'est vraisemblable que d'un souverain. Mais Guillaume II est aussi un homme, un individu, il a sa sensibilité propre : et c'est un tendre.

un jaloux, un malade, il a, du moins dans l'ordre sentimental, le délire de la persécution. Son rang ne lui permet guère d'exercer humainement cette sensibilité : faute de mieux, il la transpose dans la diplomatie. Et c'est ainsi que nous le voyons sans cesse ébaucher de véritables romans d'amour internationaux. Il fait à l'Angleterre des avances, disons même des propositions. Si elle les rebute, il se pique, il se fâche, il boude. Il récrimine, il prend la terre à témoin, il se confesse, il écrit. Il écrit surtout. Il a la manie d'écrire. C'est la preuve de son ingénuité : la baronne d'Ange n'écrit jamais.

A cet instant, le blessé se plaignit plus haut. Les trois causeurs remarquèrent qu'il n'avait pas cessé de se plaindre; et ils eurent honte de tenir si près de lui des propos qui, même graves, étaient trop frivoles encore, et inégaux à la majesté du lieu. Coco dit :

— Je me sens un peu fatigué.

Maximilien et Gosseline se levèrent et promirent de revenir demain. Fauchelevent les suivit. Mais il fut appréhendé, dehors, par des hommes qui rôdaient à l'entour de l'hôpital. Alaximilicn devina que c'était de ces personnages mystérieux qui depuis plusieurs mois tourmentaient le pauvre Coco. Une grande tristesse l'envahit. Il fut démoralisé. Cette guerre, dont on parlait, il la dé-

sira, par haine de vivre. Il la désira si fort qu'il crut que c'était un pressentiment, qu'elle était déclarée, qu'il venait d'en recevoir la miraculeuse révélation. Et il fut réconforté soudain, il éprouva une joie âpre, mâle. « Deviendrais- je enfin un caractère? » se dit-il. Et il hâtait le pas, traînant Gosseline vers le quartier.

Il n'y trouva point d'ordre de mobilisation. Il lut même dans un journal que la paix semblait assurée, bien que l'Allemagne tînt plus ferme que jamais aux regrets réciproques et simultanés, la France aux regrets simultanés et réciproques. Mais il apprit une autre nouvelle, d'intérêt moins européen, savoir que le brigadier fourrier de son escadron passait maréchal des logis, et lui-même brigadier fourrier.

Cette promotion lui valait une chambre à part, le revolver au lieu de la carabine, le pantalon garance et le képi de fantaisie. Il s'en réjouit démesurément; mais il rougit d'être si gai, à la veille peut-être de perdre un de ses plus chers amis. Du moins, il voulut annoncer le plus tôt possible cette grande nouvelle à Coco. Il devait justement, le lendemain matin, communiquer une note à domicile aux divers officiers de l'escadron. Il passa d'abord à l'hôpital. Coco ne lui parut pas trop mal, et quand la sœur lui dit en le reconduisant : a Le pauvre enfant n'en a plus que

pour trois ou quatre jours », il n'y put croire. Il rentra cependant au quartier d'un pas lourd, d'un pas de deuil. Il vit à la grille l'adjudant de semaine qui le guettait.

— Est-ce que vous n'êtes pas fou, lui dit ce sous-officier, de rester dehors plus de deux heures pour faire trois courses de cinq minutes? Vous débutez bien comme tambour! Vous aurez quatre jours à la chambre.

La punition même affecta peu Maximilien, quoique ce fût sa première punition sérieuse. Mais il pensa : « Quatre jours? Je ne verrai plus Coco vivant, je ne le verrai pas mourir! » Et lui, si bon soldat, qui avait même goût au métier, il sentit si affreusement la servitude militaire qu'il faillit crier de rage et de rébellion.

Il grimpa à sa chambre, — sa chambre qu'il méditait de décorer, mais qui était encore toute nue. Il regarda les murs, et il dit tout haut : « Je ne savais pas que je l'habiterais si peu de temps... » Car il venait de prendre brusquement une résolution extrême : plutôt que de ne pas revoir Coco, de ne pas le voir mourir, il voulait déserter. Quand il pensa le mot — après la chose — le cœur lui manqua. Dieu ! quitter le régiment, qu'il aimait, qu'il aimait presque autant que Coco et Gosseline ! Et ce fut comme un bref débat de tragédie, entre deux sentiments, entre deux devoirs contraires.

Mais pouvait-il ne pas donner gain de cause à celui qui allait mourir? Puis il pensa : « Déserter à la veille d'une guerre, et d'une guerre que je souhaitais ! » Mais ce scrupule ne put le retenir davantage. Il pensa enfin : « Que je suis bête! La première chose que je ne pourrai pas faire, si je déserte, ce sera d'aller voir Coco à l'hôpital militaire. Je serais repincé tout de suite. » Alors il ne songea plus à cette folie; mais il fut en proie à un désespoir morne, coupé de crises de rage qui le réveillaient même la nuit, les poings crispés.

Le premier soir, quand Gosseline sortit, il eut à peine la force de lui dire :

— Tu m'excuseras auprès de Coco, je ne peux pas sortir, je suis consigné.

Et il se détourna pour que Gosseline ne le vît pas pleurer. Le garde-manège rentra vers six heures et dit qu'il n'y avait rien de nouveau, c'était toujours la même chose. En effet, il n'y eut rien de nouveau jusqu'à la fin, tout se passa sans le moindre imprévu : Coco Sorbier s'éteignait peu à peu, de façon à mourir ponctuellement.

La souffrance de Maximilien fut un peu moins aiguë le second jour. Mais, dès le réveil du troisième jour, il ne se sentit pas capable de la supporter une heure de plus. Alors, tout d'un coup, il s'avisa du parti le plus simple. Il alla droit à son

capitaine, qui traversait la cour; il lui barra le chemin et se planta devant lui dans une attitude militaire. Le capitaine regarda son tambour et, avant de savoir ce qu'on lui voulait, comprit que, d'un mot, il allait se faire haïr — ou aimer, aimer jusqu'à la folie du martyre.

Maximilien dit simplement :

— Mon capitaine, voulez-vous m'autoriser à sortir quoique je sois consigné? Mon ami le cavalier Sorbier va mourir, et je voudrais bien le revoir.

L'officier répondit :

— Allez.

Maximilien salua, fit demi-tour par principe, puis trois ou quatre pas à la cadence réglementaire, et puis courut vers la grille éperdument.

CELUI qu'aiment LES DIEUX.

quelque distance de l'hôpital, Maximilien fut obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Il repartit, mais plus lentement. Son impatience d'arriver était combattue par une appréhension. Il croyait que toute entrevue suprême doit être entourée de solennité. Il ne savait pas si on allait le laisser bien cœur à cœur avec son ami. Après avoir obtenu, contre tout espoir, de le revoir une dernière fois, il tremblait que cette triste joie ne lui fût gâtée par des cérémonies. Il n'aimait guère non plus les scènes dramatiques. Non qu'il fût lâche, mais il était délicat ; et il avait du goût. Son goût ni sa délicatesse ne furent offensés. Sa sensibilité même ne fut point surmenée. Il ne trouva point Coco trop changé, depuis si longtemps qu'il ne l'avait vu — presque trois jours !

Le pauvre garçon avait bien encore maigri ; mais sa gentille figure de parigot n'était pas faite pour avoir bonne mine : une des grâces de Gavroche est d'être souffreteux.

« Comme il ressemble à Julot ! » pensa Maximilien.

— Ah ! te voilà, dit Coco, avec un charmant sourire. Je te croyais consigné?

— Le capitaine m'a permis de sortir pour venir te voir, dit Maximilien, souriant aussi.

Ils se prirent les mains. Le petit malade était SI radieux que le tambour en eut le cœur percé de joie. « Ah ! se dit-il fièrement, je n'ai pas beaucoup d'amis, mais par exemple ils m'aiment bien ! »

Coco murmura :

— Je suis content de te voir, parce que, justement, j'avais quelque chose à te dire.

Et il fit signe à Fauchelevent qui était là, et Fauchelevent s'écarta ; mais tout cela se passa très simplement, et ne parut pas arrangé comme une scène d'adieux. Maximilien se pencha sur le lit et demanda :

— Qu'est-ce que c'est ?

— Je tenais, répondit Sorbier, à t'exprimer mon regret... de t'avoir dit... un jour, tu sais... à propos de cette histoire des traites... que tu étais une canaille et un escroc.

— C'est pourtant vrai ! fit Maximilien : et il

CELUI qu'aiment LES DIEUX... 325

souriait encore, amusé, tant la chose lui paraissait stupide, invraisemblable. Tu m'as dit ça! Toi!... Et tu y penses encore?... Moi, je te jure que je n'y ai jamais repensé. Comment fais-tu pour le rappeler cette bêtise-là?

— C'est, dit Coco, que, maintenant, je me rappelle des tas de choses que je croyais avoir oubliées.

Il toussa un peu, et reprit -.

— D'ailleurs... je peux bien te l'avouer : même quand je disais... ça... tu sais, je n'en croyais pas un mot... Ou bien, ça ne m'empêchait pas de t'aimer... C'est drôle, tous mes souvenirs me reviennent... tous, pêle-mêle... mais ils passent... et il n'y a que les souvenirs d'amitié qui restent... Il me semble que les autres n'ont pas d'importance... Mais j'ai beaucoup aimé mes camarades et ils me l'ont bien rendu... Après ça, je n'ai jamais fait que des sottises : mais qu'est-ce que ça fout?

— C'est drôle, dit Maximilien, tout à l'heure, en arrivant, je faisais précisément les mêmes réflexions... Mon Coco... nous ne valons peut-être pas bien cher... mais nous avons bon cœur.

■ — Oui, murmura Coco, on ne peut pas nous retirer ça, que nous ne sommes pas méchants.

— Il faut, dit Maximilien, que je retourne au quartier. Le capitaine a été bon type de me laisser sortir, je ne dois pas abuser de la permission.

Ils se dirent adieu comme des gens qui se sont vus la veille et qui se reverront le lendemain ; de sorte que Maximilien partit de l'hôpital rassuré. Il avait un sentiment d'aise, et comme de renaissance, qui l'empêchait de concevoir que son ami pût bientôt mourir. Toutes les idées sombres qui, ces derniers jours, le hantaient, qui lui suggéraient de souhaiter la guerre, s'en allaient de lui. Il f't réflexion que cela serait bien ennuyeux de tout quitter ; et il acheta un journal pour voir s'il y avait du nouveau.

Mais il ne le déplia pas, il songeait à autre chose. Il songeait à ce que Coco venait de lui dire de l'amitié. L'amitié le faisait penser à l'amour, et il se disait :

« Quelle chance que Coco n'ait pas demandé à être soigné chez lui, et qu'il soit malade à l'hôpital où nos femmes ne peuvent entrer! Au château, nous aurions eu tout le temps Irma et Lucienne sur les bras. »

Puis il songea aussi à la pauvre Victoire, et il eut remords de la négliger. Mais il se dit :

« Le capitaine m'a permis de sortir pour aller voir mon ami malade, il ne m'a pas permis de sortir pour aller voir ma maîtresse. D'ailleurs, ma consigne finit demain. »

Et, par esprit de discipline, il rentra tout droit au quartier sans passer à la blanchisserie.

CELUI qu'aiment LES DIEUX... 327

Il monta au bureau de l'escadron, où il avait maintenant son travail depuis qu'il était tambour. Il s'assit devant la table encombrée de pièces de comptabilité, et il déplia son journal. Il vit d'abord, à la manchette, que tout péril de guerre était conjuré.

« Tant mieux », pensa-t-il ; et il dit au chef :

— Il paraît que nous n'aurons pas la guerre.

— Il paraît, répondit le chef laconiquement. C'était un jeune homme sérieux, tout à son

affaire, qui voulait que la besogne du bureau fût faite, et qui avait pris le parti de la faire luimême. Maximilien sentit qu'il ne se souciait point de bavarder, et entama la lecture des dépêches.

Les causes du maintien de la paix n'étaient guère moins compliquées et singulières que les origines du précédent casiis belli. L'empereur allemand, quand il s'était vu menacé d'un conflit avec la France, avait cru devoir caresser ses alliés ; et il avait écrit à l'empereur d'Autriche une deuxième lettre, d'une importance politique aussi considérable que la première, mais d'un tour plus familier. Il y énumérait ses griefs contre les divers souverains d'Europe, en termes pittoresques à faire frémir le protocole et à étonner même Saint- Simon. Après avoir blagué (c'est le mot) — assez lourdement — la taille brève de Sa Majesté le roi d'Italie, et comparé le meurtre de l'ancien roi de

Serbie au crime de la rue de la Pépinière, en faisant une assimilation désobligeante de certaines gens qui auraient profité de ce meurtre au maître d'hôtel de M. Remy, il s'oubliait jusqu'à traiter de grec le roi des Hellènes, et le roi Edouard de rastaquouère. Il ne ménageait pas non plus les potentats de la finance, et il qualifiait carrément les Rothschild de juifs.

Comme toutes les lettres que l'on a l'imprudence de signaler aux indiscrets par la mention « personnelle », celle-ci provoqua la curiosité ; et je ne saurais dire comment cela se fit, mais elle fut publiée dans tous les journaux du monde avant que l'empereur d'Autriche, à qui elle était personnellement adressée, en prît connaissance. On devine que les personnes visées furent les seules à ne pas rire. Le toile fut général, et jamais l'empereur Guillaume n'eut plus de raisons de se sentir encerclé.

II comprit que les difficultés qu'il avait avec la France devaient être aplanies à bref délai; et la chancellerie de l'empire fit entendre à notre gouvernement qu'elle ne demandait qu'à résoudre de façon élégante et amiable, mais surtout dans les vingt-quatre heures, la question des regrets simultanés et réciproques ou réciproques et simultanés. Afême dans cette extrémité, l'Allemagne ne pouvait abdiquer toute prétention et souscrire à la

CELUI qu'aiment LES DIEUX... 329

formule française; mais elle renonçait à la sienne, et il ne s'agissait plus que d'en imaginer une troisième. Est-il besoin de dire que ce furent nos dfplomates qui la trouvèrent, et comme en se jouant? Ils ont bien de l'esprit. Il fut convenu que les deux gouvernements s'exprimeraient simultanément des regrets réciproques. Le bonheur voulut que, ce même jour, un effroyable accident mît en deuil une de nos communes suburbaines. Un glissement se produisit dans une carrière de pierre, et trois ouvriers furent ensevelis. L'empereur allemand profita de cette occasion pour envoyer une dépêche affectueuse à M. le Président de la République, et l'Europe respira.

— Allons, tant mieux, répéta Maximilien.

Et il éprouva une aise nouvelle, il fut porté à l'optimisme; il eut le pressentiment d'une veine meilleure et de dénouements heureux.

Il se mit à faire quelques écritures. Puis il déjeuna au mess. Il monta ensuite à cheval, et ne reprit son travail de bureau que vers quatre heures. Le maréchal des logis chef fut alors appelé chez le capitaine, le fourrier en pied était au magasin, le scribe on ne sait où; Maximilien se trouva seul au bureau. Il s'assoupit quelques instants, et se réveilla en sursaut : on frappait à la porte. Il cria d'entrer. C'était un sergent d'infanterie, qu'il s'étonna de reconnaître; puis il se souvint qu'il

l'avait aperçu ce matin même à l'hôpital, où ce sous-officier était de planton. Mais ce souvenir ne lui suggéra aucune réflexion.

— Le chef n'est pas là? demanda le sergent.

— Non, dit Maximilien, je suis seul.

— Ah ! ça ne fait rien, dit le sergent. C'est pour dresser une feuille de décès, parce qu'il y a le cavalier Sorbier, de chez vous, qui vient de mourir à l'hôpital.

— Ah ! fit simplement Maximilien, sans rien sentir qu'un grand froid par tout le corps.

Mais il s'était levé, tout droit.

Le sergent poursuivit :

— Il y a sa plaque d'identité qu'on ne retrouve pas. On retrouve bien son livret individuel, mais pas sa plaque. Vous aurez oublié de la transmettre.

— Ça se peut, dit Maximilien, d'une voix si étrangement lointaine qu'il lui parut qu'il s'entendait parler lui-même d'outre-tombe.

Il sortit du bureau. Il alla à la chambre où Sorbier couchait naguère, qui était sur le même palier, tout près. De la porte, il vit le vide que laissait le lit de Coco, qu'on avait retiré dès le jour de son entrée à l'hôpital. Il vit aussi Gosseline, et il sentit qu'il n'était pas seul au monde. Il lui dit :

-■- Tu sais, vieux, Coco est mort.

CELUI qu'aiment LES DIEUX... 331

— Oh ! fit Gosseline.

Puis Maximilien se trouva à genoux par terre, et un instant il crut qu'il était tombé de saisissement; mais il se rappela qu'il s'était agenouillé volontairement pour aveindre la caisse de Sorbier qu'on avait repoussée sous le lit voisin. Il se rappela aussi que Coco, en partant, lui avait confié la clef de cette caisse. Il l'ouvrit, et d'abord, sur un tas de linge, d'effets mal rangés, il vit la plaque, le petit morceau ovale de métal terni, où le nom et le matricule du mort étaient gravés, avec un trou dans lequel passait un cordonnet noir.

Et quand il vit cette pauvre chose, qui lui rappela sa médaille de Lourdes qu'il ne portait plus, il sentit tout d'un coup que Coco était mort et il se mit à sangloter.

ÎOCO Sorbier, cavalier de deuxième classe, décédé à l'hôpital militaire, eut un enterrement bien plus beau et plus touchant que s'il était mort à Paris, dans le décor de sa richesse. Comme il n'avait aucune famille, le régiment fut, ce jour-là, vraiment la grande famille. Tous les officiers suivirent le cortège, à l'exception de ceux qui étaient empêchés par leur service. Des permissions furent accordées aux hommes le plus largement possible. Le nombre des cavaliers et des gradés qui accompagnèrent Coco à sa dernière demeure représentait au moins l'effectif de deux escadrons. La plupart d'entre eux ne le connaissaient pas, même de vue; plusieurs n'en axaient jamais entendu parler; mais tous pleuraient, c,\r il leur suffisait de savoir qu'ils avaient perdu un camarade; et

c'était même, pour ceux qui ne le connaissaient pas du tout, une mélancolie singulière, d'avoir appris en même temps et son existence et sa mort.

L'uniforme de hussard n'a aucun caractère funèbre. Les passants faisaient halte; ils regardaient tous ces jeunes hommes vêtus de rouge et de bleu pâle défiler derrière un cercueil que voilait encore à demi un dolman bleu éclairci de tresses blanches; et ils ne pouvaient pas se figurer qu'ils assistaient à un spectacle de deuil. Ils se disaient : « C'est un enfant », parce que l'Eglise aussi a coutume de travestir en cérémonies de joie les enterrements des tout petits. A cause des uniformes et des armes, ils songeaient à quelque héros enfant, et ils s'étormaient de n'avoir rien vu sur leur journal. Ce n'était pourtant que l'enterrement de Coco Sorbier, trop riche, mort d'épuisement à l'hôpital militaire après vingt et un ans d'une vie insignifiante.

Maximilien n'avait pas de place à part dans le cortège. Il était mêlé à ses camarades, en sorte qu'il partageait leurs sentiments. Il pleurait, et il n'était pas fort triste. Il voyait, tout alentour de celui qui avait passé si tôt, le régiment qui demeure, et qui n'a qu'à serrer les rangs quand un homme tombe. Il se sentait encadré, maintenu. Il était content que tous les officiers fussent là en l'honneur de Coco Sorbier, et que la parade fût

834 CHRO.N'IUUE DU CADET DE COLTRAS

brillante. Il se flattait d'y faire lui-même bomie figure ; car il étrennait son uniforme de fantaisie, que le tailleur lui avait livré précisément ce matin et qui lui allait à ravir.

Il regardait avec défiance, comme des étrangers, comme des êtres d'une espèce différente, quelques civils qui étaient là. Il les connaissait bien, pourtant. C'était d'abord Fauchelevent, qui marchait en tête, à côté du colonel, et qui se remettait, par émotion, à faire les grands bras machinalement. C'était M. le duc de Coutras, qui s'était souvenu que ses relations avec Coco Sorbier ne lui avaient rien coûté, au contraire. C'était le comte Hubert de Coutras, qui fit à son cousin un petit signe protecteur. C'était enfin une femme, si enveloppée de voiles de veuve, et si distinguée en cet équipage que Maximilien n'aurait jamais reconnu Irma, si Gosseline, qui marchait à côté de lui, ne lui eût dit à l'oreille : « C'est elle. »

Elle n'avait pas eu accès dans l'hôpital, mais qui pouvait lui interdire de suivre un enterrement ? A Paris, elle l'eût suivi en voiture ; ici, il n'y avait pas de voiture, elle allait à pied, seule femme parmi tous ces hommes, tous ces militaires. Elle ne les craignait pas. Son deuil, sa dignité, il faut dire : sa majesté, les tenaient à distance.

— Tu es bien sûr que c'est elle? fit, tout bas,

Maximilien. Je n'en puis croire mes yeux. Et Lucienne ?

— Lucienne, répondit Gosseline, a trouvé plus correct de s'abstenir. Elle n'a pas l'habitude et les grands airs d'Irma.

Le tambour observa quelques instants son ancienne maîtresse avec une curiosité hostile. Puis il songea qu'elle venait de rompre les derniers liens précaires qui pouvaient encore la rattacher à lui, en s'affichant officiellement comme la veuve de Coco. Il se sentit libéré. Il jugea dès lors convenable de s'mtéresser à celle qui ne lui était plus de rien.

— Que va-t-elle devenir ? Pauvre fille ! murmura-t-il.

— Elle n'est pas à plaindre, repartit le gardemanège. Je tiens de Fauchelevent que Sorbier lui a légué une somme assez ronde. Elle veut faire du théâtre. Elle vise, naturellement, à la Comédie- Française.

« C'est bien fini nous deux », pensa Maximilien. Il essaya de ne plus la voir, mais elle dominait tous ces petits hussards. Jamais elle ne lui avait paru si grande. C'était la reine Artémise. Il ne pouvait plus penser qu'à elle, et il était outré qu'elle le divertit de Coco. Il ne voulait même pas être obligé de lui dire bonjour, d'échanger avec

elle quatre paroles banales, et quand on pénétra dans le cimetière, il ne songea qu'à l'éviter. Mais elle s'était plantée devant la tombe, comme pour dire une Nuit de Musset; et quand le chef d'escadrons commandant le premier demi-régiment s'avança, pour prononcer quelques mots d'adieu, il eut l'air de venir lui donner la réplique. L'émotion de Maximilien en fut diminuée.

Après le discours, Irma parut incapable de maîtriser plus longtemps sa douleur. Fauchelevent la prit respectueusement par le bras. Elle se laissa entraîner. Alors Maximilien attendit que tous les indifférents eussent défilé devant la tombe. Il vint le dernier, avec Gosseline, et comme jamais encore il n'avait eu l'occasion de regarder au fond d'ime fosse ouverte, il se pencha, sans méfiance... Il crut qu'une pointe de couteau s'enfonçait dans son cœur, il jeta un cri et il se cramponna au bras de Gosseline.

Gosseline ne savait qu'inventer pour le calmer un peu. Il n'imagina rien de mieux que de l'emmener chez les blanchisseuses. Il ne lui demanda pas son avis. Mais, à quelques pas de la maison, Maximilien comprit où Gosseline l'emmenait.

— Non, dit-il. Elles ne connaissaient seulement pas Coco !

Alors ils retournèrent au quartier, tout simplement. Et ils sentirent que c'était le seul lieu du

inonde où ils seraient en sécurité, le seul où ils pourraient supporter d'être.

En chemin, ils rencontrèrent plusieurs ordonnances qui portaient les selles et les harnais de leurs officiers, et d'autres qui portaient des cantines; et quand ils arrivèrent devant la grille, ils virent avec surprise qu'elle était fermée comme après l'appel du soir; la petite porte de service, tout à côté du corps de garde, demeurait seule entre-bail lée. Dans la grande cour, les hommes transportaient des selles nues, qu'ils montaient aux chambres, ou des paquetages qu'ils redescendaient aux écuries. Presque tous les officiers du régiment étaient là, errant d'un mur à l'autre de la cour close; et ils étaient en tenue de campagne, ils étaient coiffés, non du képi, mais du bonnet de police qu'ils mettent pendant les manœuvres, chaque fois qu'ils retirent leur shako.

— Mon Dieu ! dit Maximilien, est-ce qu'on mobilise }

— Ça en a bien l'air, dit Gosseline, assombri, car il songeait : « Moi, je ne partirai pas. »

— Guillaume aura encore fait des siennes, dit Maximilien.

Il pensait : « On va cogner. Quelle chance ! » Et son cœur douloureux, son cœur soudain guéri battait avec force. Il passait du désespoir à l'allégresse sans transition, comme p^.r une réaction

naturelle, comme on brûle après la douche glacée. Il n'avait plus peur de la mort; du moins il n'avait pas peur de mourir (ce n'est pas la môme chose). Gosseline, jaloux, pensait : et Moi, si je dois crever sous peu, ce sera comme ce pauvre bougre, dans un lit blanc d'hôpital. »

— Dépêchez-vous donc, nom de Dieu! leur cria le brigadier de garde. Le quartier est consigné depuis plus d'une heure, vous allez vous faire baiser.

Quand ils furent du bon côté de la grille, ils apprirent les nouvelles. Ce n'était pas tout à fait les bonnes nouvelles qu'ils avaient espérées. Il ne s'agissait pas de marcher à la frontière de l'Est. La mobilisation était bien une conséquence de l'incident franco-allemand, mais une conséquence indirecte. On se rappelle que, le jour même où cet incident était réglé, un glissement se produisait dans une carrière de pierre aux environs de Paris, trois ouvriers étaient ensevelis, et l'empereur allemand profitait de la circonstance pour envoyer une dépêche affectueuse à M. le Président de la République. Or, les membres de la Confédération générale du travail n'avaient pas estimé que ce télégramme fût une compensation suffisante pour les trois ouvriers ensevelis et pour leurs familles en deuil. Ils avaient délibéré, au sujet de ce glissement. Et ils étaient tombés unani-

mement d'accord que de tels accidents ne sont possibles que dans une société bourgeoise. La dignité de la classe ouvrière voulait donc que les bourgeois fussent châtiés. On proposa de leur couper l'électricité pendant cinquante-cinq minutes, ou de les priver d'eau à l'heure des tubs. Mais la première de ces excellentes plaisanteries parut un peu usée, et l'autre ne parut guère praticable. On s'était rallié finalement à la proposition d'un nommé X..., dit Julot (de qui Maximilien avait déjà remarqué la signature au bas de l'affiche anmilitariste. — « Est-ce mon Julot ?» se demandat-il encore). Et l'on avait décidé une grève générale de vingt-quatre heures, égayée d'une manifestation autour de la funeste carrière. M. le gouverneur de Paris avait aussitôt consigné toutes les troupes. Les hussards devaient se tenir prêts à partir au premier coup de téléphone : il était recommandé aux hommes de ne point se déshabiller ce soir; et les officiers eux-mêmes avaient ordre de passer la nuit au quartier.

Maximilien aurait préféré la guerre; mais il aimait encore mieux une grève et une menace d'émeute que rien. Il n'eut point d'ailleurs le loisir de faire beaucoup de réflexions. En sa qualité de tambour, la plus lourde part des préparatifs lui incombait; il courut du matin au soir. Cependant, vers cinq heures, tout fut prêt. Les hommes

erraient désœuvrés. Les officiers, assis sur les bancs, tout autour de la cour, fumaient et s'ennuyaient. Maximilien, qui n'avait plus rien à faire, sentit qu'il allait recommencer à se souvenir et à souffrir. Heureusement, les militaires ont toujours un moyen de ne pas penser : ils peuvent dormir quand il leur plaît. Maximilien monta dans sa chambre, se jeta sur son lit, et le sommeil vint, au commandement.

Longtemps après, — neuf heures allaient sonner, — il fut réveillé par un coup frappé à sa porte. Il n'eut pas la peine de dire : « Entrez ! » l^a porte s'ouvrit, et il reconnut malgré l'ombre la siFhouette de son capitaine, — celui qui, l'autre matin, lui avait permis de sortir étant consigné, pour voir Coco une dernière fois.

— Dites donc, tambour, lui dit cet officier, tâchez donc de me procurer deux bottes de paille, et faites-les-moi étaler dans le bureau.

L'idée de coucher dans ses toiles et de laisser celui-là dans la paille parut à Maximilien si révoltante qu'il se dressa, il sauta à bas du lit, il répondit avec un accent de colère :

— Mais non ! C'est convenu que je vous cède ma chambre. J'ai justement touché des draps propres ce matin. Moi, je sais où aller.

Et sans attendre un remerciement, il dégringolait déjà l'escalier, il était au seuil de la cour. 11

VEILT.R DE BATAILLE 341

regarda le ciel plein d'étoiles. Non, il ne savait pas où aller... ]\Iais il n'hésita pas longtemps. 11 entra dans l'écurie chaude. Les paquetages étaient placés derrière les chevaux. Il prit sa selle, la porta dans un coin, contre le coffre à avoine et le mur, et elle lui servit d'oreiller. Il s'étendit là, par terre, sur un peu de foin : et il se rendormit tout de suite, pour ne pas perdre une minute de sommeil, pour être frais — demain !

^-jr^ L était environ quatre heures du matin quand »^ Ic^ l'ordre de partir fut téléphoné. Depuis bien ,^£1^4 longtemps déjà tous les officiers avaient quitté leurs chambres de fortune. Le colonel, qui avait dormi dans la salle des rapports, se promenait en long et en large. Les hommes avaient fait la corvée comme les autres jours; ils avaient même trouvé le temps de faire un peu de toilette. Il ne restait plus qu'à seller les chevaux. Au bout de quelques minutes, les quatre escadrons étaient rangés en bataille autour de la grande cour, deux escadrons visà-vis la grille, un escadron devant chacun des'bâtiments latéraux. Le colonel les passa en revue tranquillement, et commanda le départ.

La grille fut ouverte. La garde se forma (dès hier soir, le cinquième escadron avait assuré le ser-

vice). D'abord le capitaine instructeur passa, à vingt mètres en avant, pour reconnaître la route ; puis le colonel, le lieutenant-colonel, l'état-major ; et le déûlé des escadrons commença, en colonne par quatre.

Au moment de franchir la grille, Maximilien aperçut Gosseline, qui regardait, navré, le régiment partir. Ce n'était pas un désespoir tragique : c'était le chagrin d'un enfant en retenue, qui voit s'en aller ses camarades et qui reste, qui a le cœur gros, qui est jaloux. Il n'était même pas venu dire adieu à son ami ; depuis le révdl il l'évitait ; il l'enviait. Maximilien trouva ce sentiment bien naturel, mais il trouvait aussi naturel de partir et de ne pas emmener Gosseline. Ses instincts d'homme noble se réveillaient. N'était-il pas né pour monter à cheval, pour frapper de grands coups, et cet autre pour faire les corvées, pour soigner et pour garder la maison ?

Il ne lui déplaisait point de s'émanciper, d'agir sans avoir à ses côtés son mentor. Il ne put s'empêcher de regarder celui qui, même sous l'uniforme, était resté pour lui un maître, comme les garçons qui sortent seuls pour la première fois regardent une mère inquiète ; et Gosseline répondit comme elles répondent, d'un regard plein de douloureuse admiration. Ce fut trop pour tous deux. Ils ne pouvaient se quitter si mal. Gosseline s'élança, sai-

sit la main de Maximilien, qui le hissa jusqu'à l'arçon de la selle, et ils s'embrassèrent naïvement. Gosseline, en retombant, dit :

— Veinard ! Tu vas donc cogner !

— Je comprends ! dit Maximilien.

Il ne pensait pas à autre chose depuis ce matin ; et tous ses camarades pensaient comme lui, même les rustres pacifiques, même les ouvriers raisonneurs. Ils se disaient : « Nous avons des armes, c'est pour nous en servir ; nous avons reçu des cartouches, c'est pour les brûler. » Ils ne songeaient pas qu'ils allaient sabrer ou fusiller ceux qu'en d'autres circonstances ils auraient appelés emphatiquement leurs frères : ils savaient seulement qu'aujourd'hui leur énergie ne se dépenserait pas en vains simulacres ni en gestes de jeu. Ils avaient le sentiment de leur utilité, de leur importance et, grandis à leurs propres yeux, ils éprouvaient de la joie. Ce qui leur plaisait, c'est que ces choses graves s'accomplissaient avec simplicité. Rien d'extraordinaire ne s'était passé depuis ce matin, et les chefs avaient commandé : « A cheval » du même accent que tous les jours quand on partait pour le travail d'ensemble.

Dès la sortie de la ville, la colonne s'était dédoublée ; pour ménager le sol de la route et les pieds des chevaux, le régiment marchait, en deux files, sur les bas côtés. Les officiers seuls cheminaient au

milieu. L'allure était le pas. C'était une étape comme toutes les étapes. La seule différence était que les hommes ne chantaient pas. On ne leur avait fait à cet égard aucune recommandation ; mais le silence leur paraissait plus convenable. Ils étaient sérieux, sans être tristes ; ils étaient réfléchis, et ils ne pensaient pourtant pas à grand'chose. Ils remarquaient plus que de coutume les beautés de la route ; ils étaient sensibles au charme du matin frais, au clair soleil. Ils aimaient la nature, et cette force jeune qu'ils sentaient en eux-mêmes, qui était aussi une force de la nature.

Leur rêverie lente, continue, vague, parfois était traversée d'une sensation ou d'une pensée nette, aiguë, comme un sifflement d'hirondelle dans le grand silence ou le grand bourdonnement de la campagne. Ainsi, sous un petit bois de sapins, oii parmi le vert sombre des arbres, les dolmans bleus parurent plus pâles, Maximilien sentit si vivement cette jolie opposition de couleurs qu'il en faillit crier de joie ; et un instant il fut honteux comme si le cri lui eût vraiment échappé. Quelques minutes plus tard, la pensée lui vint de celui qu'il avait conduit la veille au cimetière, et il ne put croire que c'était hier : tant d'événements arrivés depuis reculaient celui-là dans un prodigieux lointain. Puis il songea au pauvre petit mort, avec tendresse certes, mais avec une douleur si mâle, si courageuse, que

ce n'était presque plus de la douleur, c'était quelque chose d'amer et de réconfortant. II songeait à Coco Sorbier en soldat, qui voit tomber son frère d'armes et qui n'interrompt pas la bataille.

Il se répéta la chanson : « Ce sera peut-être mon tour demain... ce soir... » Et cela lui parut si simple, si peu effrayant, il l'accepta de si bon cœur, sans effort, qu'il admira ingénument son propre courage, il en fut ému aux larmes. Alors il se rappela ce que son oncle voulait faire de lui : un caractère ; et il se demanda une fois de plus : « Suisje enfin un caractère ? » Il se le demanda sans inquiétude et il se répondit affirmativement. Mais déjà « un caractère » ne lui suffisait plus. Il était plus ambitieux : il aspirait à l'héroïsme. Il songea que l'occasion se présenterait peut-être avant ce soir de faire une belle action. Cela n'était pas impossible. Pourtant, le rôle des soldats dans les émeutes se borne trop souvent à recevoir des injures et des pierres, sans riposter. Mais il regarda l'étui de son revolver, le fourreau de son sabre. Il ne put concevoir qu'il eût ces armes pour n'en rien faire, et il fut tranquillisé.

Il se remit à rêver comme les autres, à la caldence du pas de son cheval. Rien ne remplissait le vide du temps. Lorsque l'on arriva au village, il le sut parce qu'il lut le nom sur une plaque, au tournant de la route ; mais il ne put se figurer que c'était là

le lieu de sa gloire prochaine. La gare était à deux kilomètres en deçà des habitations, juchée sur un très haut talus d'oii glissaient des débris de ballast, de mâchefer et de charbon. Elle dominait tout le paysage plat et pelé. Puis la route devenait une rue, large, bordée de maisons basses, presque pareilles, avec des jardinets égaux fleuris de tournesols et de passe-roses. Devant l'église, cette rue s'élargissait, devenait une place, de la même forme et des mêmes dimensions que la grande cour du quartier. Puis la rue se continuait, et s'en allait mourir dans la campagne à quelque cent mètres de la fameuse carrière.

Les hussards défilèrent entre deux rangs de cuirassiers, qui étaient arrivés avant eux et qui semblaient s'être rangés là pour faire la haie en leur honneur. Les habitants du village, indifférents à la politique, et médiocrement flattés du remue-ménage que la Confédération générale du travail leur occasionnait, s'étaient calfeutrés, mourant de peur, dans leurs maisons. Mais ils reprenaient un peu courage chaque fois qu'ils entendaient passer des troupes, et ils entr'ouvraient leurs fenêtres pour les acclamer ; puis ils se hâtaient de refermer les volets. Ces acclamations intéressées ne firent aucun plaisir à Maximilien. Le régiment s'établit sur cette esplanade qui ressemblait à la cour du quartier. Deux escadrons, le deuxième et le troisième, firent

face à l'église. Maximilien, à sa place de bataille. au centre de son escadron, se trouvait exactement derrière le capitaine. Il demeura là trois heures, immobile.

Vers dix heures, on vit arriver un train et, du sommet de la colline factice où était construite la gare, on vit descendre un petit groupe de manifestants : des hommes, plusieurs femmes, des enfants, qu'ils traînent toujours avec eux et qu'ils mettent devant pour que les soldats n'osent pas tirer. Ils s'avancèrent avec des précautions inûnies entre la double haie de cuirassiers ; mais bientôt, enhardis par l'impassibilité de ces militaires, ils se mirent à murmurer d'abord, puis à crier : « Assassins ! » L'écho de la carrière répétait complaisamment ces trois syllabes sonores.

Quand ils virent que les cuirassiers ne prenaient seulement pas garde à eux, ils s'arrêtèrent et firent un rassemblement. Les cuirassiers furent en un clin d'œil formés sur leurs derrières et exécutèrent une charge au pas, qui suffit à les faire fuir de toute la vitesse de leurs jambes jusqu'à la place où étaient rangés les hussards. Les cuirassiers eurent bientôt lejoint les manifestants et se mirent à faire le manège sur place. Les manifestants se sauvèrent dans toutes les directions, et les cuirassiers s'en retournèrent garder la route.

Mais dès qu'ils eurent fait demi-tour, un à un

les manifestants revinrent. Ils avaient ramassé des morceaux de silex sur le chemin, et ceux qui s'étaient enfuis jusqu'à la carrière, en rapportaient des pavés. Ils se divisèrent en plusieurs groupes et, s'approchant du front de bataille, ils se mirent à injurier les hussards. Ils n'osaient pas les traiter d'assassins, comme les cuirassiers, mais ils prenaient plaisir à leur dire des mots orduriers parce qu'ils les trouvaient trop jolis et nippés comme des filles. C'étaient tout de même des soldats, qui ne faisaient que rire de ces gentillesses, et y eussent répondu sur le même ton, sans la présence des chefs. Alors les énergumènes s'exaspérèrent et se mirent à lancer leurs cailloux. Et ce fut comme si les officiers avaient commandé : « Fixe ! » Pas un homme ne bougea. Ils n'avaient peur que de tressaillir. Plusieurs cependant furent touchés. Un maréchal des logis avait l'oreille déchirée. Un cavalier, qui reçut une pierre coupante au milieu du front, eut la force de ne pas crier et de garder l'attitude militaire jusqu'au moment où, perdant connaissance, il tomba à bas de son cheval comme une masse.

Soudain, par un de ces caprices inexpliqués mais qui sont coutumiers aux foules, le gros des manifestants s'en prit au capitaine de Maximilien. Un apache essaya, d'en bas, de lui cracher au visage. Maximilien éperonna son cheval et sortit du rang. L'officier tourna la tête et lui dit, militairement :

— Voulez-vous me faire le plaisir de vous tenir tranquille, vous ?

Il rentra dans le rang, penaud. Quelques pierres furent lancées. Puis un de ceux qui, dans la carrière, s'étaient armés de pavés, s'avança. C'était un tout jeune homme, frêle, d'une élégance équivoque ; mais on ne voyait pas ses traits, parce qu'il n'avait pas la force de porter à bras tendus au-dessus de sa tête le lourd pavé qu'il avait ramassé, et il le portait à la hauteur de son visage. Il le laissa choir, plutôt qu'il ne le jeta. De nouveau, Maximilien avait poussé son cheval, il bousculait le capitaine, il voulait recevoir le coup. Il était si sûr d'être désarçonné que, par précaution, il avait vidé les étriers. Il déchargea son revolver droit devant lui sur l'homme, et, en même temps que le pavé en pleine poitrine, il reçut, en pleine figure, un jet de sang tiède. Il perdit connaissance, mais pas assez vite pour ne pas voir : l'homme, en jetant sa pierre, s'était démasqué, c'était Julot! Maximilien eut quelques secondes encore de conscience pour savourer l'horreur d'avoir tué Julot !

Puis il tomba en avant, dans les bras de sa victime qui tombait en avant aussi, comme pour le recevoir ; et ils roulèrent enlacés, la bouche de Maximilien sur la plaie affreuse qu'il avait faite.

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