Émondeville, Manche, arr. Valognes, c. Montebourg
donna au dit le Gigan une si grande buffe qu'il le fist cheoir de dessus le dit cheval a terre. Et sacha le dit Anglois son espe'e sur lui, en lui disant, s'il en parloit et s'il ne laissoit le dit cheval, qu'il lui coupperoit le col. Lequel Gigan, pour doubte qu'il ne le ferist de l'espe'e, lui laissa aler le dit cheval et s'en ala de pie' après. Et tantost le dit Gigan le manda et fist assavoir au dit suppliant, qui estoit en son hostel, afin d'y pourveoir, ouquel hostel du dit suppliant avoit disné le dit jour Jehan d'Oessy, sire du dit lieu d'Oessy i, chevalier et baron d'Orglandres 2, et plusieurs autres gentilz hommes et gens notables en sa compaignie, et duquel chevalier icellui suppliant estoit et est seneschal en sa dicte baronnie d'Orglandres. Lequel suppliant pria et requist au dit chevalier son maistre qu'il lui pleust lui prester son escuier et parent nommé Jehan de Verdun et deux de ses chevaulx pour aler après icellui Anglois, pour essayer a recouvrer son dit cheval. Lequel chevalier respondi et dist au dit suppliant que il le vouloit bien et qu'il les prenist. Et lors icellui de Verdun et suppliant montèrent a cheval pour aler après le dit Anglois. Et en y alant il trouvèrent ung jeune gentil homme du dit lieu du Pont l'Abbé dehors es champs a cheval, nonimé Jehannin Yon, lequel a longuement demouré a Avranches avec ung des parens de Thomas Bourg, cappitaine du dit
1. La famille d^Ouessy ou d'Ouessey est originaire du comté de Mortain.
2. Orglandes, Manclie, arr. Valognes, c. Saint-Sauveur-Ie-Vicomte. Jean d'Ouessey s'était rallié aux Anglais dès le commencement de 14 19, et le 2 g avril de cette année Henri V lui avait fait donné les biens confisqués de Jeanne de Brucourt, veuve absente, évalués à 3oo livres tournois de revenu annuel (Mém. de la Soc. des Ant. de Norm., XXIIljn" 498). La baronnie d'Orglandes était un démembrement de l'ancienne baronnie de Néhou qui avait été partagée entre les trois filles de Guillaume de Vernon. Cette baronnie, quoiqu'elle ne formât qu'un tiers de celle de Néhou^ n'en comprenait pas moins 38 paroisses ; et l'on y comptait 6 sièges de plaids, à Orglandes, à Écoqueneauville, àGouey, à Branville, à Omonville et à la Cambe en Dessin {Arcft. Nat., P 2894, n" 486]. Le 14 août 1430, en faisant hommage à Henri VI de la baronnie d'Orglandes mouvant du roi de France et d'Angleterre, duc de Normandie, par un tiers de baronnie, Jean d'Ouessey dut reconnaître que cette baronnie lui avait été donnée par Henri V, «jasoit ce que la dicte baronnie soit de son propre, ainsi qu'il dit, » (Jbid., P 2672, n" 466). La lettre de rémission octroyée à Laurent Odion nous montre avec quelle hauteur dédaigneuse les hommes d'armes anglais traitaient parfois les gentilshommes normands, même ceux qui avaient fait de bonne heure acte de soumission à la domination étrangère.
lieu. Auquel Jehannin Yon le dit suppliant pria qu'il alast avecques eulx, pour ce qu'il entendoit et parloit bien anglois ; lequel Yon lui respondy qu'il yroit voulentiers. Et lors le dit suppliant chevaucha devant pour atteindre le dit Anglois, son varlet et page, qu'il trouva et attaint a demie lieue loing ou environ du dit lieu du Pont l'Abbe', près une croix nomme'e la Croix Raimbot. Et quant le dit Anglois advisa le dit suppliant approuchier d'eulx, il se retourna sur lui et lui demanda et dist : « Ou alez vous, villain ? Que querez vous ^ » Et lors le dit suppliant lui dist et respondi : « Sire, je suis ycy venu après vous pour mon cheval que vous avez osté a ung de mes servans. Et vous prie qu'il vous plaise a le moy rendre, car je dévoie aler dessus convoier le seigneur d'Oessy, mon maistre, lequel a disné a mon hostel. » Et le dit Anglois lui respondy, quand il lui parla du dit chevalier et dist ces motz en substance : « Truch vilain, vous ne Tarez point, et l'emmeneray malgré vostre visage. » Et lors le dit suppliant lui dist : « Sire, ce que vous faicîes est contre l'edit et ordonnance de nostre prince et de justice, » en lui disant qu'il lui pleust lui dire avecques qui il estoit, afin qu'il sceust a qui demander son dit cheval. Et icellui Anglois lui respondy et dist ces mots : « Villain, ne congnoissiez point moy .'' Par ma foy, je congnois bien vous. Vous estez ung villain. » Et lors icellui Anglois print le dit suppliant au colet de sa robe et le tira très fort, en lui disant : « Vous descendrez, villain. Vous faut il parler a moi a cheval ! » Et le dit suppliant lui dist : « De par Dieu, sire, je descendray voulentiers. » Et en soy descendant, avecques ce que le dit Angloiz le tira très rudement, la celle de son cheval tourna soubz le ventre du dit cheval. Et lors icellui Anglois tira son espée comme demie et dist au dit suppliant, s'il lui disoit riens du monde, qu'il lui copperoit le col. Et le dit suppliant lui respondy : « Sire, je ne vous dy chose par quoy vous ayez cause de me faire aucun desplaisir. « Et lors icellui Angloiz advisa les deux jeunes gentilz hommes qui venoient après le dit suppliant. Et adonc il laissa le dit suppliant et s'en couru a eulx a cheval et tira son espée et en donna trois coups au dit de Verdun de plat par le dos tant et telement que en frappant sur lui il rompy sa dicte espée devers la pointe bien demi pié de
long. Et lors le dit de Verdun lui demanda : « Sire, pourquoy me ferez vous ? Je suis avecques ung chevalier. » Et le dit Anglois lui respondi : « Aussi suis je avecques ung autre. » Et adonc s'en retourna le dit Angloiz à ses dis varlet et page. Et le dit suppliant lui demanda : « Sire, emmènerez vous mon cheval? Plaise vous a le me laissier, et je vous donneray voulentiers du mien. » Et le dit Anglois ala tousjours, sans respondre aucune chose. Et adoncques icellui suppliant print le chemin tout a pie a aler après eulx, en lui disant : « Sire, soit a pié ou a cheval, je yray après vous pour savoir que vous ferez de mon cheval. » Et lors le dit Anglois retourna et descendy a pié et tira son espée, en disant au dit suppliant : « Villain, je vous tueray ! » et haulça sa dicte espée et admena ung très grant coup de trenche, cuidant ferir sur la teste du dit suppliant lequel se recula et fouy au coup. Et lors le dit suppliant tira son espée pour soy deffendre et pour recevoir les cops du dit Anglois lequel sembloit estre grandement yré et courroucié ou hors de son advis et ramena de rechief un autre grant coup de trenche sur la teste du dit suppliant qui receut icellui coup a son espée telement que l'espée de l' Anglois entra en l'espée du. dit suppliant bien demi doy de lé. Et en esludant chay sur le bras senestre du dit suppliant l'espée du dit Anglois de plat et telement que icelle espée rompy tout a travers parmy. Et lors le dit suppliant, en reclamant Dieu de paradis et sa benoite chiere mère, print icellui Anglois au corps et le getta d'estant a terre ; et en choyant le demourant de l'espée du dit Angloix lui chay en la place, laquelle espée le dit suppliant recouvra pour doubte que l'Englois ne l'en ferist plus. Et lors le dit suppliant advisa que le dit Anglois avoit tiré sa dague, et pour crainte qu'il ne le tuast, lui getta le dit suppliant un coup d'espée dont il attàint icellui Anglois par le bras près du coûte. Et ainsi comme le dit suppliant se regarda de l'autre costé, advisa le dit Guillaume, varlet du dit Anglois, qui lui cuida donner de son espée de trenche sur la teste. Et après advisa le dit Anglois qui tenoit sa dicte dague par la pointe, faisant manière de lui getter, auquel Anglois le dit suppliant dist et jura par son serement, que se il le frappoit plus, qu'il le frapperoit, et le deust il tuer. Et alors le dit Anglois advisa son dit varlet qui sai-
gnoit et ala parler a lui. Et tantost monta a cheval le dit Anglois et revint en l'ostel du dit suppliant ou l'en lui avoit dit que le dit suppliant estoit entré. Et s'efforça le dit Anglois de vouloir bouter le feu ou dit hostel du dit suppliant, s'il n'eust esté refroidie par autres Anglois et moult d'autres gens qui la estoient. Lequel Guillaume, varlet du dit Anglois, lui estant au lit acouchié malade, pour cause de la dicte bateure et coup a lui donné par le dit suppliant, après ce qu'il se fut confessé et adrecé de sa conscience, dist et declaira de sa voulenté, presens plusieurs gens et notables personnes, qu'il pardonnoit et de fait pardonna au dit suppliant sa mort et ce qu'il lui avoit fait, ou cas qu'il yroit de vie a trespas, et que ce qui lui avoit esté fait le dit suppliant l'avoit fait en son défendant, et que, s'il ne se feust deffendu ou fouy hastivement, le dit Fildelin, anglois, son maistre, et lui eussent tué et mis a mort le dit suppliant. Et le lundi prouchain ensuivant xviii^ jour du dit mois de mars, pour cause d'icelle blecure et bateure, le dit Guillaume, varlet du dit Anglois, ala de vie a trespas i. Pour cause et occasion duquel cas et fait dessus dit.... Si donnons en mandement au bailli de Constantin et vicontes du dit bailliage.... Donné a Paris ou mois d'avril l'an de grâce mil cccc et vint six, et de nostre règne le quart. Ainsi signé : es requestes de l'ostel par vous tenues, esquelles l'evesque de Beauvais , les seigneurs de Chastillon et de Rancé et autres estoient.