‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 103 sur 103 · TB1STB BALLA D LA NOBLE ÉPOUSE, ETC · texte numérisé non relu

TB1STB BALLA D LA NOBLE ÉPOUSE, ETC

nant elle pourra reprendre la couronne de mariée , aussitôt qu'elle aura revu la demeure de sa mère.

La dame a lu cet écrit ; elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux filles; mais elle ne peut' se séparer de son dernier enfant, encore au berceau. Son firère , sans pitié , l'arrache avec peine à son enfant , et , la plaçant sur son cheval , il rentre avec elle dans sa maison blanche. Elle resta peu de temps dans la maison de ses pères. Belle , de haut lignage , elle fut recherdiée bientôt par les nobles seignetirs du pays. Entre tous se distinguait le caài d'Imoski.

La dame implore son frère : - Ah ! mon firère , puis- •♦ sé-je ne te pas survivre ! Ne me donne à personne , n je t'en conjure^ ; mon cœur se briserait en voyant »» mes enfants orphelins. » Ali-Bey ne l'écoute point; il la destine au cadi d'Imoski.

Elle lui fait encore une dernière prière : qu'il envoie au moins une blanche lettre au cadi d'Imoski , et qu'il lui dise : <• La jeune dame te salue , et par cette lettre H elle te fkit cette prière : Quand tu viendras avec les n nobles svati , apporte à ta fiancée un long voile qui n la couvre tout entière , afin qu'en passant devant la n maison de l'aga , elle ne voie pas ses orphelins. »»

Quand le cadi eut lu cette blanche lettre , il rassembla les nobles svati. hes svati allèrent chercher la mariée , et de sa maison ils partirent avec elle tous remplis d'allégresse.

Ils passèrent devant la maison de l'aga ; ses deux filles du haut du balcon ont reconnu leur mère ; ses deux fils sortent à sa rencontre, et appellent ainsi leur mère : " Arrête , mère chérie !* viens goûter avec

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» nous ! ^ La malheureuse mère crie au stari-svat : « Au nom du ciel ! mon frère stari-svat , fais arrêter » les chevaux près de cette maison, que je puisse H donner quelque chose à mes orphelins. »» Les d»* vaux s'arrêtèrent près de la maison , et elle donna des cadeaux à ses enfants. A ses deux fils elle dcmne des souliers brodés d'or ; à ses deux filles des robes bigarrées ; et au petit enfant , qui était encore au berceau , elle envoie une chemisette.

Asan-Aga a tout vu retiré à l'écart : il appelle ses deux fils : « Venez à moi, mes orphelins; laissez là » cette mère sans cœur qui vous a abandonnés ! »

La pauvre mère pâlit , sa tête frappa la terre , et elle cessa de vivre aussitôt , de douleur de voir ses enfants orphelins.

^ On sait que le célèbre abbé Fortis a traduit en vers italiens cette belle ballade. Venant après lui, je n'ai pas la prétention d'avoir fait aussi bien ; mais seulement j'ai fait autrement. Ma traduction est littérale, et c'est là son seul mérite.

La scène est en Bosnie , et les personnages sont musulmans , comme le prouvent les mots d'aga , de cadi , etc.

* 11 nous est difficile de comprendre comment la timidité empêche une bonne épouse de soigner un mari malade. La femme d'Âsan-Âga est musulmane , et , suivant ses idées de décence , elle ne doit jamais se présenter devant son mari sans être appelée. 11 parait cependant que cette pudeur est outrée , car Asan- Aga s'en est irrité. Les deux vers illyriques sont remarquablement concis , et par cela même un peu obscurs :

Oblaziça mater i sestriza ; A çliu\Hin%a od stida ne tnoçla*

Vinrent la mère et la sœur.

Mais la blen-aimée par honte ne put.

* Knigu oprochienja. Mot à mot , un papier de liberté ; c'est l'acte de divorce.

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* Pintorovich-Bey, comme chef de famille , dispose de sa sœur, comme il pourrait le faire d'un cheval ou d'un meuble.

Cette ballade , si remarquable par la délicatesse des sentiments, est véritablement traduite. L'abbé Fortis en a publié l'original , accompagné d'une traduction , ou plutôt d'une imitation en vers italiens. Je crois ma version littérale et exacte, ayant été faite sous les yeux d'un Russe , qui m'en a donné le mot à mot.

M. Gh. Nodier a publié également une traduction de cette ballade, à la suite de son charmant poëme de Smarra.

MILOSCH KOBILICH.

Je dois le poème suivant à Tobligeance de feu M. le comte de Sorgo , qui avait trouvé l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Il croyait ce poème écrit par un contemporain de Milosch.

La querelle des filles de Lazare , le duel de ses deux gendres, la trahison de Vuk Brancovich et le dévoûment de Milosch y sont racontés avec des détails entièrement conformes à Thistoire.

Le récit commence vers 1389, lorsque Lazare Grebillanovich , roi de Servie , se disposait à repousser une formidable invasion d'Âmurat I«'.

Qu'elles sont belles les roses rouges dans le blapc palais de Lazare ! Nul ne sait quelle est la plus belle , quelle est la plus grande , quelle est la plus rouge.

Ce ne sont point des roses rouges ; ce sont les fillettes de Lazare , le seigneur de la Servie aux vastes plaines, le héros, le prince d'antique race.

Lazare marie ses fillettes à des seigneurs : Vukassava à Milosch Kobilich *, Marie à Vuk Brancovich, Militza au tzar Bajazet *.

Il maria au loin Jeline au noble seigneur George Czemoevich , au jeune voyevode de la Zenta *.

Il se passa peu de temps, et les trois sœurs ont visité leur mère ; la sultane Militza ne vient point, car le tzar Bajazet le défend.

Les jeunes sœurs se saluent doucement; las ! bientôt

MIL06GH KOBILICH. 497

elles se querellèrent, vantant chacune son époux dans le Uanc palais de Lazare.

La femme de George Czernoevich , la danae Jeline îi dit : — " Aucune mère n'a enfanté un noble , un »» brave , un chevalier , comme a fait la mère de »» George Czernoevich, «

La fename de Brancovich a dit : -*- « Aucime mère »» n*a enfanté un noble , un brave , un chevalier, »' comme a fait la mère de Vuk Brancovich »»

Hle riait V épouse de Milosch , elle riait Vukassava , et elle s'écria : — « Trêve à vos vanterics , mes pao- » vre» petites sœura!

» Ne me parlez pas de Vuk Brancovich ; ce n'est »» point un cavaher de renom. Ne me parlez pas de ». George Czernoevich; il n'est ni brave m fils de » brave.

n Parlez de Milosch Kobilich , noble de Novi Pazar . »» C'est un brave fils de brave , enfanté par une mère " de l'Herzegowine * ! »

La femme de Brancovich s'en est irritée. De sa main , elle frappe Vukassava au visage. Elle la frappe légèrement , et le sang lui jaillit du nez **.

La jeune Vukassava saute en pied , et , toute en larmes , rentre dans son blanc palais. Elle appelle en pleurant Milosch , et lui dit avec cahne :

— •« Si tu savais , mon cher seigneur, ce que dit la H femme de Brancovich! que tu n'es pas noble fils de H noble , mais vaurien fils de vaurien. Encore , elle se »» vante , la femme de Brancovich , et dit que tu n'o- " serais paraître en champ clos en face de son sei- »• gneur Brancovich , car tu n'es pas brave de la main ... droite. »

498 MILOSGH KOBlLtCH.

Ces paroles sont amères à Milosch. Il saute sur ses pieds de brave ; il s'élance sur son cheval de bataille , et appelle Vuk Brancovich.

— - Ami Vuk Brancovich , si une mère t*a enfanté , H sors , viens avec moi au champ des braves , pour " que nous voyions qui de nous est le plus vaillant. »

Vuk n'a pu se dédire. Il s'élance sur son cheval de bataille et sort sur la plaine unie ; il entre au champ des joutes*.

Là ils se heurtent de leurs lances de bataille , mais les lances de bataille volent en éclats. Ils tirèrent leurs sabres suspendus à leur côté , mais les sabres se cassèrent aussi.

Alors ils se frappèrent de leurs pesantes masses , et les plumes ' des masses s'envolèrent. Le sort favorisa Milosch ; il désarma Vuk Brancovich.

Milosch Kobilich a dit : — " Vante- toi maintenant , n ô Vuk Brancovich ! Va te vanter à ta fidèle épouse. n Dis-lui que je n'ose jouter avec toi.

H Je puis te tuer, ô Vuk ! je puis habiller de noir • ton épouse chérie. Mais je ne te tuerai pas, car « nous sommes amis. Va- t'en avec Dieu , mais ne te » vante plus. »»

Peu de temps s'est passé, et les Turcs viennent assaillir Lazare. Murat-Soliman est à leur tête. Ils pillent , ils brûlent villages et villes.

Lazare ne peut endurer leurs ravages ; il rassemble son armée. Il appelle à lui Vuk Brancovich; il appelle le héros Milosch Kobilich.

Il prépare un festin de princes , car princes sont les conviés du festin. Quand ils eurent bien bu du vin , il parla ainsi aux seigneurs assemblés :

MILOSCU KÔBILICH. 499

— « Écoutez, mes héros, vous ducs et princes, mes » braves éprouvés , demain nous attaquerons les " Turcs. Nous obéirons à Milosch Kobilich.

H Car Milosch est im preux chevalier : Turcs et H chrétiens le redoutent ; il sera le voyevode * devant " l'armée ; et après lui Vuk Brancovich. »

Ces paroles sont amères à Vuk ; car il ne peut plus voir Milosch. Il appelle Lazare , et lui parle en secret.

— « Ne sais-tu pas , doux seigneur, que tu as réuni " en vain tes soldats ? Milosch Kobilich te trahit ; il '» sert le Turc , il a menti à sa foi. -

Lazare se tait ; il ne répond rien ; mais , à la fin du souper, Lazare boit dans la coupe d*or. Ses larmes coulent en gouttes pressées , et c'est ainsi qu'il devise doucement :

— •« Ni au tzar ni au césar ! mais à mon gendre '» Kobilich , qui veut me trahir comme Judas a trahi n son Créateur! »

Milosch Kobilich jure par le Dieu tout-puissant qu'il n'y a place en son cœur pour la trahison ou la mauvaise foi. Il saute sur ses pieds de brave et rentre dans ses blanches tentes. Jusqu'à minuit il pleure ; après minuit il fait sa prière à Dieu.

Quand l'aurore a blanchi , quand l'étoile du matin a montré son front , il monte son meilleur cheval et galope au camp du sultan.

Milosch prie les gardes du sultan : — - Laissez- »» moi entrer dans la tente du sultan. Je lui livrerai t l'armée de Lazare ; je remettrai Lazare vivant entre » ses mains. *»

Les Turcs crurent Kobilich et le menèrent aux pieds du sultan. Milosch s'agenouille sur la terre noire; il

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baise le pan de la robe du sultan , il baise ses genoux. Soudain il saisit son hanzar et frappe Murât au cœur ; puis , tirant son sabre suspendu à son côté , il hache les pachas et les vizirs ".

- Mais il eut aussi un triste sort , car les Turcs le dispersèrent sur leurs sabres. Ce que fit Vuk Brancovich, ce qu'il fit , qu'il en réponde devant Dieu !

NOTES

1 On l'appelle aussi Obilich. J'ai suivi la leçon de M. de Sorgo.

*Bajazet, deuxième ûls de Murât. Il n*était pas encore tzar, c'est-à-dire empereur, car il ne fut proclamé qu'après la bataille de Cossovo.

3 Le Monténégro.

* Milosch était en réalité d'une naissance obscure , et ne devait son élévation qu'à ses exploits.

** Suivant quelques auteurs , ce fut Vnkassava qui frappa Marie. ® Le combat fut autorisé par Lazare.

' n faut entendre par plumes les lames de fer disposées conmie des rayons à l'extrémité des masses d'armes.

* Général en chef.

* Probablement en portant des santés on commençait par celle du roi, puis celle de l'empereur d'Allemagne.

» Amurat vécut encore assez pour apprendre le succès de la bataille de Cossovo.

Quelques auteurs racontent sa mort différemment. Us disent qu'après la défaite des Serviens le sultan , parcourant à pied le champ de bataille, remarquait avec surprise l'extrême jeunesse des chrétiens qui jonchaient la plaine de Cossovo. — « R n'y a que de jeunes fous, » lui dit un de ses vizirs, « qui osent affronter tes armes. » Un Servien blessé reconnaît le sultan , il se reîève d'un effort désespéré , et le blesse mortellement de son poignard. 11 fut aussitôt massacré par les janissaires.

On dit, à l'appui de l'autre version qui fait mourir Amurat de la main de Milosch , que c'est depuis cette époque que les ambassadeurs paraissent désarmés en présence des empereurs ottomans. Le général Sébastiani est, je crois, le premier qui ait refusé d'ôter son épée lorsqu'il fut présenté au sultan Sélim.

Vuk Brancovich livra aux Turcs le corps d'armée qu'il corn-

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mandait. Lazare combattit avec valeur; mais son cheval grispommelé s'étant échappé , fut pris par les ennemis , qui le promenèrent en triomphe de rang en rang. Les Serviens , à cette vue » croyant leur roi mort ou prisonnier, perdirent courage et se débandèrent. Entraîné dans la déroute, Lazare fut pris vivant , et bientôt après égorgé par ordre de Bajazet, comme une victime offerte aux mânes de son père. *

On prétend que la main droite de Milosch Kobilich, enchâssée dans de l'argent , fut attachée au tombeau d'Âmurat.

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