L*U0P1TAL
mée catholique fut contrainte de lever le siège , et comment se fit la quatrième paix , laquelle fut bientôt suivie de la mort de Charles IX.
Mergy se consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au lecteur , qui , de la sorte , terminera toujours le roman à son gré.
LA
Zagala ; mas qae las flores Blanca , nibta y ojos terdes.
Si piensas segnlr amorfs Plérriete bk>n , pues te plerdes.
LA
Julie de Chaveqiy était mariée depuis six ans environ , et depuis à peu près cinq ans et. six mois die avait reconnu non-seulement l'impossibilité d'aimer son mari , mais encore ia difficulté d'avoir pour lui quelque estime.
Ce mari n'était point un malhonnête homme ; ce n'était pas une bête ni un sot. Peut-être cependant y avait-il bien en lui quelque chose de tout cela. En consultant ses souvenirs , elle aurait pu se rappeler qu'elle lavait trouvé aimable autrefois; mais maintenant il l'ennuyait. Tout en lui était repoussant à ses yeux. Sa manière de manger, de prendre du café, de parler, lui donnait des crispations nerveuses. Ils ne se voyaient et ne se parlaient guère qu'à table ; mais ils dînaient ensemble plusieurs fois par semaine, et c'en était assez pour entretenir l'aversion de Julie.
Pour Chavemy, c'était un assez bel homme , un peu trop gros pour son âge , au teint frais , sanguin , qui , par caractère , ne se donnait pas de ces inquiétudes vagues qui tourmentent souvent les gens à imagination. Il croyait pieusement que sa femme avait pour lui une « amitié douce »» (il était trop philosophe
278 Là DOUBLE MEPRISE.
pour se croire aimé «» comme au premier jour de son mariage » ) , et cette persuasion ne lui causait ni plaisir ni peine ; il se serait également accommodé du contraire, n avait servi plusieurs années dans un régiment de cavalerie ; mais , ayant hérité d'une fortune considérable , il s'était dégoûté de la vie de garnison , avait donné sa démission et s'était marié. Expliquer le mariage de deux personnes qui n'avaient pas une idée commune peut paraître assez difficile. D'une part , de grands parents et de ces officieux qui , comme Phrosine , ** marieraient la république de Venise avec le Grrand Turc , »♦ s'étaient donné beaucoup de mouvement pour régler les affaires d'intérêt. D'un autre côté, Chavemy appartenait à une bonne famille ; il n'était point trop gras alors ; il avait de la gaîté, et était, dans toute l'acception du mot, ce qu'on appelle un bon en-fant, Julie le voyait avec plaisir venir chez sa mère , parce qu'il la faisait rire en lui contant des histoires de son régiment d'un comique qui n'était pas toujours de bon goût. Elle le trouvait aimable parce qu'il dansait avec elle dans tous les bals , et qu'il ne manquait jamais de bonnes raisons pour persuader à la mère de Julie d'y rester tard , d'aller au spectacle ou au bois de Boulogne. Enfin Julie le croyait un héros , parce qu'il s'était battu en duel honorablement deux ou trois fois. Mais ce qui acheva le triomphe de Chavemy, ce fut la description d'une certaine voiture qu'il devait faire exécuter sur un plan à lui , et dans laquelle il conduirait lui-même Julie lorsqu'elle aurait consenti à lui donner sa main.
Au bout de quelques mois de mariage , toutes les belles qualités de Chaverny avaient perdu beaucoup
Lk DOUBLE MÉPBISE: 279
de leur mérite. Il ne dansait plus avec sa femme, — cela va sans dire. Ses histoires gaies , il les avait toutes contées trois ou quatre fois. Maintenant il disait que les bals se prolongeaient trop tard. Il bâillait au spectacle , et trouvait une contrainte insupportable Tusage de s'habiller le soir. Son défaut capital était la paresse ; s'il avait cherché à plaire , peut-être aurait-il pu réussir; mais la moindre gêne lui paraissait un supplice : il avait cela de commun avec presque tous les gens gros. Le monde l'ennuyait parce qu'on n'y est bien reçu qu'à proportion des efforts que l'on y fait pour plaire. La grosse joie lui paraissait bien préférable à tous les amusements plus délicats ; car, pour se distinguer parmi les personnes de son goût , il n'avait d'autre peine à se donner qu'à crier plus fort que les autres , ce qui ne lui était pas difficile avec des poumons aussi vigoureux que les siens. En outre , il se piquait de boire plus de Champagne qu'un homme ordinaire , et faisait parfaitement sauter à son cheval une barrière de quatre pieds. Il jouissait en conséquence d'une estime légitimement acquise parmi ces êtres difficiles à définir que l'on appelle les « jeunes gens , • dont nos boulevards abondent vers huit heures du soir. Parties de chasse , parties de campagne , courses, dîners de garçons, soupers de garçons, étaient recherchés par lui avec empressement. Vingt fois par jour il disait qu'il était le plus heureux des hommes ; et toutes les fois que Julie l'entendait elle levait les yeux au ciel , et sa petite bouche prenait une indicible expression de dédain.
Belle , jeune et mariée à un homme qui lui déplaisait , on conçoit qu'elle devait être entourée d'hom-
mages fort intéressés. Mais , outre la protection de sa mère , femme très-prudente , son orgueil , c'était son défaut, l'avait défendue jusqu'alors contre les séductions du monde. D'ailleurs le désappointement qui avait suivi son mariage « en lui donnant une espèce d'expérience , l'avait rendue difficile à s'enthousiasmer. Elle était fière de se voir plaindre dans la société, et citer comme un modèle de résignation. Après tout , elle se trouvait presque heureuse, car elle n'aimait personne , et soi) mari la laissait entièrement maîtresse de ses actions. Sa coquetterie ( et il faut l'avouer, elle aimait un peu à prouver que son mari ne connaissait pas le trésor qu'il possédait) , sa coquetterie , toute d'instinct comme celle d'un enfant , s'alliait fort bien avec une certaine réserve dédaigneuse qui n'était pas de la pruderie. Enfin elle savait être aimable avec tout le monde , mais avec tout le monde également. La médisance ne [ ouvait trouver le plus petit reproche à lui faire.
Les deux époux avaient dîné chez madame de Lussan , la mère de Julie , qui allait partir pour Nice. Chavemy, qui s'ennuyait mortellement chez sa bellemère, avait été obligé d'y passer la soirée malgré toute son envie d'aller rejoindre ses amis sur le boulevard. Après avoir dîné, il s'était établi sur un canapé commode , et avait passé deux heures sans dire un mot. La raison était simple : il dormait, décemment d'ailleurs , assis , la tête penchée de côté et comme écoutant avec intérêt la conversation ; il se réveillait
LA DOUBLE MÉPBISE. 281
même de temps en temps et plaçait son mot. Ensuite il avait fallu s'asseoir à une table de whist , jeu qu'il détestait parce qu'il exige une certaine application. Tout cela l'avait mené assez tard. Onze heures et demie venaient de sonner. Chavemy n'avait pas d'engagement pour la soirée : il ne savait absolument que faire. Pendant qu'il était dans cette perplexité , on annonça sa voiture. S'il rentrait chez lui, il devait ramener sa femme. La perspective d'un tête-à-tête de vingt minutes avait de quoi l'effrayer ;^mais il n'avait pas de cigares dans sa poche , et il mourait d'envie d'entamer une boîte qu'il avait reçue du Havre au moment même où il sortait pour aller dîner. E se résigna.
Comme il enveloppait sa femme dans son diâle , il ne put s'empêcher de sourire en se voyant dans une glace remplir ainsi les fonctions d'un mari de huit jours. Il considéra aussi sa femme , qu'il avait à peine regardée. Ce soir-là elle lui parut plus jolie que de coutume : aussi fut-il quelque temps à ajuster ce châle sur ses épaules. JuKe était aussi contrariée que lui du tête-à-tête conjugal qui se préparait. Sa bouche faisait une petite moue boudeuse , et ses sourcils arqués se rapprochaient involontairement. Tout cela donnait à sa physionomie une expression si agréable , qu'un mari même n'y pouvait rester insensible. Leurs yeux se rencontrèrent dans la glace pendant l'opération dont je viens de parler. L'un et l'autre furent embarrassés. Pour se tirer d'affaire , Chavemy baisa en souriant la main de sa femme , qu'elle levait pour arranger son châle. — " Comme ils s'aiment! »» dit tout bas madame de Lussan , qui ne remarqua ni !s
382 LÀ BOCBLE MÉPBISE.
frdld dédain de la femme ni l'air d'insouciance du mari.
Assis tous les deux dans leur voiture et se touchant presque , ils furent d'abord quelque temps sans parler. Chavemy sentait bien qu'il était convenable de dire quelque chose, mais rien ne lui venait à l'esprit. Julie, de son côté , gardait un silence désespérant. H bâilla trois ou quatre fois , si bien qu'il en fat honteux luimême , et que la deniière fois il se crut obUgé d'en demander pardon à sa femme. — « La soirée a été longue , »' ajouta-t-il pour s'excuser.
Julie ne vit dans cette phrase que l'intention de critiquer les soirées de sa mère et de lui dire quelque chose de désagréable. Depuis longtemps elle avait pris l'habitude d'éviter toute exphcation avec son mari : elle cpntinua donc de garder le silence.
Chavemy, qui ce soir-là se sentait malgré lui en
humeur causeuse, poursuivit au bout de deux minutes :
— « J'ai bien dîné aujourd'hui ; mais je suis bien aise
de vous dire que le Champagne de votre mère est trop
-sucré. »
— ** Comment ? » demanda Julie en tournant la tête de son côté avec beaucoup de nonchalance et feignant de n'avoir rien entendu.
— " Je disais que le Champagne de votre mère est trop sucré. J'ai oublié de le lui dire. C'est une chose étonnante, mais on s'imagine qu'il est facile de choisir du Champagne. Eh bien ! il n'y a rien de plus difficile. Il y a vingt qualités de Champagne qui sont mauvaises, et il n'y en a qu'une qui soit bonne. »•
— «Ah ! » Et Julie, après avoir accordé cette interjection à la politesse , tourna la tête et regarda par la
LA DOUBLA IIBPBISE. 183
portière de son côté. Chavemy se renversa en arrière et posa les pieds sur le coussin du devant de la calèche, fort mortifié que sa femme se montrât aussi insensible à toutes les peines qu'il se donnait pour engager la conversation.
Cependant, après avoir bâillé encore deux ou trois fois , il continua en se rapprochant de Julie : — « Vous avez là une robe qui vous sied à ravir, Julie. Où Taveas-vous achetée ? »
— D veut sans doute en acheter une semblable à sa maîtresse, pensa Julie. — «CbezBurty, •» réponditelle en souriant légèrement.
— ** Pourquoi riez-vous ? »» demanda Chavemy , otant ses pieds du coussin et se rapprochant davantage. Kn même temps il prit une manche de sa robe et se mit à la toucher un peu à la manière de Tartufe.
— •« Je ris , »» dit Julie , « de ce que vous remarquez ma toilette. Prenez garde , vous chiffonnez mes manches. » Et elle retira sa manche de la main de Chavemy.
— «« Je vous assure que je fais une grande attention à votre toilette, et que j'admire singulièrement votre goût. Non, d'honneur, j'en parlais l'autre jour
à une femme qui s'habille ^toujours mal bien
qu'elle dépense horriblement pour sa toilette... Elle ruinerait. . . Je lui disais. . . Je vous citais. . . »• — Julie jouissait de son embarras , et ne cherchait pas à le faire cesser en l'interrompant.
— « Vos chevaux sont bien mauvais. Ils ne marchent pas ! Il faudra que je vous les change , » dit Chavemy, tout à fait déconcerté.
Pendant le reste de la route la conversation ne prit pas plus de vivacité ; de part et d'autre on n'alla pas plus loin que la réplique.
Les deux époux arrivèrent enfin rue *** , et se séparèrent en se souhaitant luie bonne nuit.
Julie commençait à se déshabiller, et sa femme de chambre venait de sortir, je ne sais pour quel motif, lorsque la porte de sa chambre à coucher s'ouvrit assez brusquement , et Chavemy entra. Julie se couvrit précipitamment les épaules. — « Pardon , - dit-il ; •« je voudrais bien pour m' endormir le dernier volume de Scott.. . N'est-ce pas Quentin Durwardî «
— « Il doit être chez vous , « répondit Julie ; « il n'y a pas de livres ici. «
Chavemy contemplait sa femme dans ce demi-désordre si favorable à la beauté. Il la trouvait piquante, pour me servir d'une de ces expressions que je déteste. C'est vraiment une fort belle femme! pensaitil. Et il restait debout, immobile devant elle, sans dire un mot et son bougeoir à la main. Julie, debout aussi en face de lui , chiffonnait son bonnet et semblait attendre avec impatience qu'il la laissât seule.
— " Vous êtes charmante ce soir, le diable m'emporte ! " s'écria enfin Chavemy en s'àvançant d'un pas et posant son bougeoir. « Coinme j'aime les femmes avec les cheveux en désordre ! »» Et en parlant il saisit d'une main les longues tresses de cheveux qui couvraient les épaules de Julie , et lui passa presque tendrement un bras autour de la taille.
— « Ah! Dieu ! vous sentez le tabac à faire horreur! ♦• s'écria Julie en se détournant. ♦« Laissez mes
cheveux, vous allez les imprégner de cette odeur-là, et je ne pourrai plus m'en débarrasser. »»
— " Bah ! vous dites cela à tout hasard et parce que vous savez que je fume quelquefois. Ne faites donc pas tant la difficile, ma petite femme. » Et elle ne put se débarrasser de ses bras assez vite pour éviter un baiser qu'il lui donna sur Tépaule.
Heureusement pour Julie , sa femme de chambre rentra; car il n'y a rien de plus odieux pour une femme que ces caresses qu'il est presque aussi ridicule de refiiser que d'accepter.
— « Marie , dit madame de Chavemy, «* le corsage de ma robe bleue est beaucoup trop long. J'ai vu aujourd'hui madame de Bégy, qui a toujours un goût parfait; son corsage était certainement de deux bons doigts plus court. Tenez , faites un rempli avec des épingles tout de suite pour voir l'effet que cela fera. ••
Ici s'établit entre la femme de chambre et la maîtresse un dialogue des plus intéressants sur les dimen^ siens précises que doit avoir un corsage. Julie savait bien que Chavemy ne haïssait rien tant que d'entendre parier de modes , et qu'elle allait le mettre en faite. Aussi , après cinq minutes d'allées et venues , Chavemy, voyant que Julie était tout occupée de son corsage , bâilla d'une manière effrayante , reprit son bougeoir et sortit cette fois pour ne plus revenir.
Le commandant Perrin était assis devant une petite table et lisait avec attention. Sa redingote parfaitement brossée, son bonnet de police, et surtout la roi-
286 LA DOUBLE MÉPRISB.
deur inflexible de Ba poitrine , annonçaient un vieux militaire. Tout était propre dans sa chambre, mais de la plus grande simplicité. Un encrier et deux plumes toutes taillées étaient sur sa table à côté d*un cahier de papier à lettres dont on n'avait pas usé une feuille depuis un an au moins. Si le commandant Perrin n'écrivait pas, en revanche il lisait beaucoup. Il lisait alors les «• Lettres Persanes « en fumant sa pipe d'écume de mer, et ces deux occupations captivaient tellement toute son attention, qu'il ne s'aperçut pas d'abord de l'entrée dans sa chambre du conunandaiit de Châteaufort. C'était un jeune officier de son régiment, d'une figure charmante, fort aimable, un peu fat, très-protégé du ministre de la guerre; en un mot, l'opposé du commandant Pçrrin sous presque tous les rapports. Cependant ils étaient amis , je ne sais pourquoi , et se voyaient tous les jours.
Châteaufort frappa sur l'épaule du commandant Perrin. Celui-ci tourna la tête sans quitter sa pipe. Sa première expression ht de joie en voyant son ami; la seconde , de regret, le digne homme ! parce qu'il allait quitter son livre ; la troisième indiquait qu'il avait pris son parti et qu'il allait faire de son mieux les honneurs de son appartement. Il fouillait à sa poche pour chercher une clef ouvrant une armoire où était renfermée une précieuse boîte de cigares que le commandant ne fumait pas lui-même, et qu'il donnait un à un à son ami ; mais Châteaufort , qui l'avait vu déjà cent fois faire le même geste, s'écria : « Restez donc, papa Perrin, gardez vos cigares; j'en ai sur moi ! »' Puis , tirant d'un élégant étui de paille du Mexique un cigare couleur de cannelle, bien effilé
L4 DOUBLE MÉPBISE. 287
des deux bouts , il l'alluma et s'étendit sur un petit canapé , dont le commandant Perrin ne se servait jamais , la tête sur un oreiller, les pieds sur le dossier opposé. Châteaufort commença par s* envelopper d un nuage de fiimée , pendant que , les yeux fermés , il paraissait méditer profondément sur ce qu'il avait à dire. Sa figure était rayonnante de joie, et il paraissait renfermer avec peine dans sa poitrine le secret d'un bonheur qu'il brûlait d'envie de laisser deviner. Le commandant Perrin, ayant placé sa chaise en face du canapé, fama quelque temps sans rien dire ; puis , comme Châteaufort ne se pressait pas de parler , il lui dit : « Comment se porte Ourika? •»
n s'agissait d*une jument noire que Châteaufort avait un peu surmenée et qui était menacée de devenir poussive. — « Fort bien , »» dit Châteaufort , qui n'avait pas écouté la question. — « Perrin ! » s'écria-t-il en étendant vers lui la jambe qui reposait sur le dossier du canapé , « savez-vous que vous êtes bien heureux de m'avoir pour ami?... »
Le vieux commandant cherchait en lui-même quels avantages lui avait procurés la connaissance de Châteaufort , et il ne trouvait guère que le don de quelques livres de Kanaster et quelques jours d'arrêts forcés qu'il avait subis pour s'être mêlé d'un duel oii Châteaufort avait joué le premier rôle. Son ami lui donnait, il est vrai , de nombreuses marques de confiance. C'était toujours à lui que Châteaufort s'adressait pour se faire remplacer quand il était de service ou quand il avait besoin d'un second.
Châteaufort ne le laissa pas longtemps à ses recherches et lui tendit une petite lettre écrite sur du papier
288 LA. DOUBLE MÉPAISE.
anglais satiné, d'une jolie écriture en pieds de mouche. Le commandant Perrin fit une grimace qui chez lui équivalait à un sourire. Il avait vu souvent de ces lettres satinées et couvertes de pieds de mouche , adressées à son ami.
— " Tenez , « dit celui-ci , - lisez. C'est à moi que vous devez cela, h Perrin lut ce qui suit :
** Vous seriez bien aimable, cher mosnieur , de ve- •» nir dîner avec nous. M. de Chavemy serait allé vous » en prier , mais il a été obligé de se rendre à une par- » tie de chasse. Je ne connais pas l'adresse de M. le H commandant Perrin , et je ne puis lui écrire pour le »» prier de vous accompagner. Vous m'avez donné » beaucoup d'envie de le connaître , et je vous aurai *• une double obligation si vous nous l'amenez.
»» Julie de Chaverny. ».
" P. S. J'ai bien des remercîments à vous faire «* pour la musique que vous avez pris la peine de cojAer *' pour moi. Elle est ravissante , et il faut toujours ad- " mirer votre goût. Vous ne venez plus à nos jeudis ! »• vous savez pourtant tout le plaisir que nous avons à " vous voir, n
— « Une jolie écriture , mais bien fine , « dit Perrin en finissant. « Mais diable! son dîner me scie le dos ; car il faudra se mettre en bas de soie , et pas de fimierie après le dîner ! »»
— « Beau malheur , vraiment! préférer la plus jolie
femme de Paris à une pipe! Ce que j'admire,
c'est votre ingratitude. Vous ne me remerciez pas du bonheur que vous me devez. »
hk DOUBLB MlâPfilSE. 289
— « Vous remercier ! Mais ce n'est pas à vous que j'ai Tobligation de ce dîner... si obligation y a. »
— « A qui donc? »
— « A Chavemy , qui a été capitaine chez nous. D aura dit à sa femme : Invite Perrin , c'est un bon diable. Comment voulez- vous qu'une jolie femme que je n'ai vue qu'une fois pense à inviter une vieille culotte de peau comme moi! r
Châteaufbrt sourit en se regardant dans la glace très-étroite qui décorait la chambre du commandant.
— « Vous n'avez pas de perspicacité aujourd'hui, papa Perrin. Relisez-moi ce billet, et vous y trouverez peut-être quelque chose que vous n'y avez pas vu. »»
Le commandant tourna , retourna le billet , et ne vit rien.
— « Comment, vieux dragon! •» s'écria Châteaufort , « vous ne voyez pas qu'elle vous invite afin de me faire plaisir , seulement pour me prouver qu'elle fait cas de mes amis... qu'elle veut me donner, la preuve de î »♦
— ** De quoi? » interrompit Perrin.
— « De... vous savez bien de quoi. »»
— « Qu'elle vous aime? » demanda le commandant d'un air de doute.
Châteaufort siffla sans répondre.
— « Elle est donc amoureuse de vous ? «» Châteaufort sifflait toujours.
— " Elle vous Ta dit? «
— « Mais. . . cela se voit , ce me semble. •»
— " Comment?... dans cette lettre? h
— " Sans doute. »
300 L4 DOUBLE MBPBISE.
Ce fat le tour de Perrin à siffler. Son sifflet fat aussi significatif que le fameux « Lillibulero r de mon oncle Toby.
— " Comment! »• s*écriaChâteaufort, arrachant là lettre des mains de Perrin , «« vous ne vc^ez pas tout ce qu'il y a de. .. tendre.,, oui , de tendre là-dedans? Qu'avez-vousàdireà ceci : « Cher monsieur t » Notez bien que dans un autre billet elle m'écrivait ** monsieur, H tout court. « Je vous aurai une double obligation , H cela est positif. Et voyez-vous , il y a un mot effacé après, c'est mille; elle voulait mettre mille amitiés , mais elle n'a pas osé ; mille compliments , ce n'était pas assez... Elle n'a pas fini son billet... Oh ! mon ancien! voulez- vous par hasard qu'une femme bien née comme madame de Chavemy aille se jeter à la tête de votre serviteur comme ferait une petite grisette!... Je vous dis. moi, que sa lettre est charmante , et qu'il faut être aveugle pour ne pas y voir de
la passion Et les reproches de la fin , parce que je
manque à un seul jeudi , qu'en dites- vous t «
— « Pauvre petite femme ! •» s'écria Perrin . •• ne t' amourache pas de celui-là : tu t'en repentirais bien vite! "
Châteaufort ne fit pas attention à la prosopopée de son ami : mais , prenant un ton de voix bas et insinuant : " Savez-vous , mon cher , n dit-il, * que vous pourriez me rendre un grand service? »
— " Comment? »»
— " Il faut que vous m'aidiez dans cette affaire. Je sais que; son mari est très-mal pour elle , — c'est un
animal qui la rend malheureuse vous l'avez connu ,
vous, Perrin ; dites bien à sa femme que c'est un bru-
LA DOUBLE MÉPBISE. 291
tal , un homme qui a la réputationr la plus mauvaise. . . »
— «Ohl... n
— - Un libertin... vous le savez. Il avait des maîtresses lorsqu'il était au régiment ; et quelles maîtresses ! Dites tout cela à sa femme. *•
— « Oh! comment dire celaî Entre l'arbre et l'écorce... «
— « Mon Dieu ! il y a manière de tout dire ! . . . Surtout dites du bien de moi. «•
— - Pour cela, c'est plus facile. Pourtant... »•
— •* Pas si facile , écoutez ; car . si je vous laissais dire , vous feriez tel éloge de moi qui n'arrangemit pas mes affaires. . . Dites-lui que depuis quelqxie temps vous remarquez que je suis triste , que je ne parle plus , que je ne mange plus. . . *»
— - Pour le coup ! »» s'écria Perrin avec un gros rire qui faisait faire à sa pipe les mouvements les plus ridicules , «• jamais je ne pourrai dire cela en face à madame de Chaverny. Hier soir encore , il a presque fallu vous emporter après le dîner que les camarades nous ont donné. ♦»
— " Soit , mais il est inutile de lui conter cela. Il est bon qu'elle sache que je suis amoureux d'elle ; et ces faiseurs de romans ont persuadé aux femmes qu'un homme qui boit et mange ne peut être amoureux. ••
— « Quant à moi , je ne connais rien qui me fasse perdre le boire ou le manger. «
— « Eh bien , mon cher Perrin , r. dit Châteaufort en mettant son chapeau et arrangeant les boucles de ses cheveux , «• voilà qui est convenu ; jeudi prochain je viens vous prendre ; souliers et bas de soie , tenue
292 LA DOOBLE MÉPRISE.
de rigueur ! Surtout n'oubliez pas de dire des horreurs du mari , et beaucoup de bien de moi. »•
Il sortit en agitant sa badine avec beaucoup de grâce , laissant le commandant Perrin fort préoccupé de rinvitation qu'il venait de recevoir, et encore plus perplexe en songeant aux bas de soie et à la tenue de rigueur.
Plusieurs personnes invitées chez madame de Chavemy s étant excusées, le dîner se trouva quelque peu triste. Châteaufort était à côté de Julie, fort empressé à la servir, galant et aimable à son ordinaire. Pour Chavemy, qm avait fait une longue promenade à cheval le matin , il avait un appétit prodigieux. H mangeait donc et buvait de manière à en donner envie aux plus malades. Le commandant Perrin lui tenait compagnie , lui versant souvent à boire , et riant à casser les verres toutes les fois que la grosse gaîté de son hôte lui en fournissait Voccasion. Chavemy, se retrouvant avec des militaires, avait repris aussitôt sa bonne humeur et ses manières du régiment ; d'ailleurs il n'avait jamais été des plus délicats dans le choix de ses plaisanteries. Sa femme prenait un air froidement dédaigneux à chaque saillie incongrue : alors elle se tournait du côté de Châteaufort, et commençait un aparté avec lui , pour n'avoir pas l'air d'entendre une conversation qui lui déplaisait souverainement.
Voici un échantillon de l'urbanité de ce modèle des
époux. Vers la fin du dîner, la convei*sation étant
ombée sur l'Opéra , on discutait le mérite relatif de
LA DOUBLE MfiPfilSB* 293
plusieurs danseuses, et entre autres on vantait beaucoup mademoiselle***. Sur quoi Châteaufort renchérit beaucoup , louant surtout sa grâce , sa tournure , son air décent.
Perrin , que Châteaufort avait mené à TOpéra quelques jours auparavant , et qui n'y était allé que cette seule fois , se souvenait fort bien de mademoiselle ***.
— «• Est-ce , « dit-il , « cette petite en rose qui saute comme un cabri!... qui a des jambes dont vous parliez tant, Châteaufort? »
— " Ah! vous parliez de ses jambes! » s'écria Chavemy ; « mais savez-vous que, si vous en parlez trop , vous vous brouillerez avec votre général le duc de J***î Prenez garde à vous , mon camarade ! «
— « Mais je ne le suppose pas tellement jaloux , qu'il défende de les regarder au travers d'une lorgnette. »
— •♦ Au contraire , car il en est aussi fier que s'il les avait découvertes. Qu'en dites-vous , commandant Perrin? -
— « Je ne me connais guère qu'en jambes de chevaux , » répondit modestement le vieux soldat.
— - Elles sont , en vérité , admirables , » reprit Chavemy, « et il n'y en a pas de plus belles à Paris, excepté celles... »» Il s'arrêta et se mit à friser sa moustache d'un air goguenard en regardant sa femme, qui rougit aussitôt jusqu'aux épaules.
— « Excepté celles de mademoiselle D*** ? »♦ interrompit Châteaufort en citant une autre danseuse.
— «« Non , .» répondit Chavemy du ton tragique de Hamlet : — " mats regarde ma femme, «
394 LA DOUBLE MEPfilSE.
Julie devint pourpre d'indignation. Elle lança à son mari un regard rapide comme réclair , mais où se peignaient le mépris et la fureur. Puis, s'efTorçant de se contraindre , elle se tourna brusquement vers Chàteau&rt : « Il faut , - dit-elle d'une voix légère- » ment tremblante , il faut que nous étudiions le duo « de Maometto, •Il doit être parfaitement dans votre »» voix. »»
Chavemy n'était pas aisément démonté. « Chàteaufort. « poursuivit-il, « savez-vous que j'ai voulu faire mouler autrefois les jambes dont je parle I mais on n'a jamais voulu le permettre. »
Châteaufort, qui éprouvait une joie très-vive de cette impertinente révélation , n'eut pas l'air d'avoir entendu , et parla de Maometto avec madame de Chavemy.
— « La personne dont je parle, • continua l'impitoyable mari . « se scandalisait ordinairement qçand on lui rendait justice sur cet article, mais au fond elle n'en était pas fâchée. Savez-vous qu'elle se fait prendre mesure par son marchand de bas?... — Ma femme, ne vous fâchez pas... sa marchande, veuxje dire. Et lorsque j'ai été à Bruxelles, j'ai emporté trois pages de son écriture contenant les instructions les plus détaillées pour des emplettes de bas. •»
Mais il avait beau parler, Julie était déterminée à ne rien entendre. Elle causait avec Châteaufort , et lui parlait avec une affectation de gaîté , et son sourire gracieux cherchait à lui persuader qu'elle n'écoutait que lui. Châteaufort, de son côté, paraissait tout entier au Maometto; mais il ne perdait rien des impertinences de Chavemy.
L4 I>OUBLB MÉPRISE. 295
Après le dîner, on fit de la musique, et madame de Chavemy chanta au piano avec Châteaufort. Chaverny disparut au moment où Te piano s'ouvrit. Plusieurs visites survinrent , mais n'empêchèrent pas Châteaufort de parler bas très-souvent à Julie. En sortant, il déclara à Perrin qu'il n'avait pas perdu sa soirée, et que ses afiEEÛres avançaient.
Perrin trouvait tout simple qu'un mari parlât des jambes de sa femme : aussi , quand il fut seul dans la me avec Châteaufort, il lui dit d'un ton pénétré : — • Comment vous sentez-vous le cœur de troubler un si bon ménage ! il aime tant sa petite femme ! ».
Depuis un mois Charvemy était fort préoccupé*de ridée de devenir gentilhomme de la chambre.
On s'étonnera peut-être qu'un homme gros, paresseux , aimant ses aises , fat accessible à une pensée d'ambition ; mais il ne manquait pas de bonnes rair sons pour justifier la sienne. •• D'abord , ». disait-il à ses amis , ♦« je dépense beaucoup d'argent en loges que je donne à des femmes. Quand j'aurai un emploi à la cour, j'aurai , sans qu'il m'en coûte un sou , autant de loges que je voudrai. Et l'on sait tout ce que l'on obtient avec des loges. En outre, j'aime beaucoup la chasse : les chasses royales seront à moi. Enfin , maintenant que je n'ai plus d'uniforme, je ne sais comment m^ habiller pour aller aux bals de Madame; je n'aime pas les habits de marquis; un habit de gentilhomme de la chambre m'ira très-bien. « En conséquence, il sollicitait. Il aurait voulu que sa femme sollicitât aussi ; mais elle s'y était refusée obstiné-
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ment, bien qu'elle eût plusieurs amies très-puissantes. Ayant rendu quelques petits services au duc de H***, qui était alors fort bien en cour, il attendait beaucoup de son crédit. Son ami Châteaufort , qui avait aussi de très-belles connaissances, le servait avec un zèle et un dévoûment tels que vous en rencontrerez peut-être si vous êtes le mari d'une jolie femme.
Une circonstance avança beaucoup les affaires de Chavemy, bien qu'elle pût avoir pour lui des conséquences assez funestes. Madame de Chavemy s'était procuré , non sans quelque peine , une loge à TOpéra un certain jour de première représentation. Cette loge était à six places. Son mari, par extraordinaire et après de vives remontrances , avait consenti à raccompagner. Or, Julie voulait offrir une place à Châteaufort, et, sentant qu'elle ne pouvait aller seule avec lui à l'Opéra , elle avait obligé son mari à venir à cette représentation.
Aussitôt après le premier acte, Chaverny sortit, laissant sa femme en tête à tête avec son ami. Tous les deux gardèrent d'abord le silence d'un air un peu contraint : Julie , parce qu elle était embarrassée ellemême depuis quelque temps quand elle se trouvait seule avec Châteaufort; celui-ci, parce qu'il avait ses projets et qu'il avait trouvé bienséant de paraître ému. Jetant à la dérobée un coup d'oeil sur la salle , il vit avec plaisir plusieurs lorgnettes de connaissance dirigées sur sa loge. Il éprouvait une vive satisfaction à penser que plusieurs de ses amis enviaient son bonheur, et , selon toute apparence , le supposaient beaucoup plus grand qu'il n'était en réalité.
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Julie , après avoir senti sa cassolette et son bouquet à plusieurs reprises , parla de la chaleur, du spectacle , des toilettes. Châteaufort écoutait avec distraction , soupirait , s'agitait sur sa chaise , regardait Julie et soupirait encore. Julie commençait à s'inquiéter. Tout d'un coup il s'écria :
— •• Combien je regrette le temps de la chevalerie ! •
— "Le temps de la chevalerie ! Pourquoi donc ? »» demanda Julie. « Sans doute parce qu'un costume du moyen âge vous irait bien ? »»
— " Vous me croyez bien fat , « dit-il d'un ton d'amertume et de tristesse. — «« Non, je regrette ce tempslà parce qu'un homme qui se sentait du cœur
pouvait aspirer à. . . bien des choses. . . En définitive , il ne s'agissait que de pourfendre un géant pour plaire à une dame. .. Tenez , vous voyez ce grand colosse au balcon? je voudrais que vous m'ordonnassiez d'aller lui
demander sa moustache pour me donner ensuite
la permission de vous dire trois petits mots sans vous fâcher.
— « Quelle folie ! » s'écria Julie , rougissant jusqu'au blanc des yeux , car elle devinait déjà ces trois petits mots. — - Mais voyez donc madeime de Sainte- Hermine : décolletée à son âge et en toilette de bal ! »
— - Je ne vois qu'une chose , c'est que vous ne voulez pas m'entendre , et il y a longtemps que je m'en aperçois. . . Vous le voulez , je me tais ; mais. . . » ajouta-t-il très-bas et en soupirant, «« vous m'avez compris... »
— " Non , en vérité, »• dit sèchement Julie. - Mais cil donc est allé mon mari ? «
Une visite survint fort à propos pour la tirer d'eir
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barras. Châteaufort n'ouvrit pas la bouche. U était pâle et paraissait profondément affecté. Lorsque le visiteur sortit , il fit quelques remarques indifférentes sur le spectacle. D y avait de longs intervalles de silence entre eux.
Le second acte allait commencer, quand la porte de la loge s'ouvrit , et Chavemy parut , conduisant une femme très-jolie et très-parée , coiffée de magnifiques plumes roses. Il était suivi du duc de H***.
— " Ma chère amie , « dit-il à sa femme, *• j'ai trouvé monsieur le duc et madame dans une horrible loge de côté d'où Ton ne peut voir les décwations. Ds ont bien voulu accepter une place dans la nôtre. ^
Julie s'inclina froidement ; le duc de H*** lui déplaisait. Le duc et la dame aux plumes roses se confondaient en excuses et craignaient de la déranger. Il se fit un mouvement et un combat de générosité pour se placer. Pendantle désordre qui s'ensuivit, Châteaufort se pencha à l'oreille de Julie et lui dit très-bas et très-vite : " Pour l'amour de Dieu , ne vous ^cez pas sur le devant de la loge. » Julie fut fort étonnée et resta à sa place. Tous étant assis , elle se tourna vers Châteaufort et lui demanda d'un regard un peu sévère TexpUcation de cette énigme. Il était assis , le cou roide, les lèvres pincées, et toute son attitude annonçait qu'il était prodigieusement contrarié. En y réfléchissant , JuUe interpréta assez mal la recommandation de Châteaufort. Elle pensa qu'il voulait lui parler bas pendant la représentation et continuer ses étranges discours , ce qui lui était impossible si elle restait sur le devant. Lorsqu'elle reporta ses regards vers la salle , elle remarqua que plusieurs femmes di-
rigeaieiît leurs lorgnettes vers sa loge ; mais il en est toujours ainsi à l'apparition d'nne figure nouvelle. — On chuchotait , on souriait ; mais qu'y avait-il d'extraordinaire î On est si petite viDe à l'Opéra !
La dame inconnue se pencha vers le bouquet de Julie , et dit avec un sourire charmant : « Vous avez là un superbe bouquet , madame ! Je suis sûre qu'il a dû coûter bien cher dans cette saison : au moins dix francs. Mais on vous l'a donné? c'est un cadeau sans doute t Les dames n'achètent jamais leurs bouquets. •»
Julie ouvrait de grands yeux et ne savait avec quelle provinciale elle se trouvait. — « Duc, • dit la dame d'un air languissant , •< vous ne m'avez pas donné de bouquet. »» Chaverny se précipita vers la porte. Le dtic voulait l'arrêter, la dame aussi ; elle n'avait plus envie du bouquet. — JuHe échangea un coup d'œil avec Châteaufort. Il voulait dire : Je vous remercie , mais il est trop tard. — Pourtant elle n'avait pas encore deviné juste.
Pendant toute la représentation, la dame aux plumes tambourinait des doigts à contre-mesure et parlait musique à tort et à travers. Elle questionnait Julie sur le prix de sa robe , de ses bijoux, de ses chevaux. Jamais Julie n'avait vu des manières semblables. Elle conclut que l'inconnue devait être une parente du duc , arrivée récemment de la basse Bretagne. Lorsque Chaverny revint avec un énorme bouquet , bien plus beau que celui de sa femme , ce fut une admiration , et des remercîments , et des excuses à n'en pas finir.
— " Monsieur de Chaverny, je ne suis pas ingrate, « dit la provinciale prétendue après une longue tirade ;
— - pour VOUS le prouver, faites-moi penser à vous promettre quelqtie chose, comme dit Potier. Vrai , je vous broderai une bourse quand j'aurai achevé celle que j'ai promise au duc. «
Enfin l'opéra finit , à la grande satisfaction de Julie, qui se sentait mal à Taise à côté de sa singulière voisine. Le duc lui offrit le bras , Chavemy prit celui de l'autre dame. Châteaufort, l'air sombre et mécontent , marchait derrière Julie, saluant d'un air contraint les personnes de sa connaissance qu'il rencontrait sur l'escalier.
Quelques femmes passèrent auprès d'eux. Julie les connaissait de vue. Un jeune homme leur parla bas et en ricanant ; elles regardèrent aussitôt avec un air de très-vive curiosité Chavemy et sa femme , et l'une d'elles s'écria : — « Est-il possible ! «
La voiture du duc parut ; il salua madame de Chavemy en lui renouvelant avec chaleur tous ses remercîments pour sa complaisance. Cependant Chaverny voulait reconduire la dame inconnue jusqu'à la voiture du duc , et Julie et Châteaufort restèrent seuls un instant.
— « Quelle est donc cette femme? « demanda Julie.
— « Je ne dois pas vous le dire. . . car cela est bien extraordinaire ! "
— " Comment! «
— « Au reste , toutes les personnes qui vous connaissent sauront bien à quoi s'en tenir Mais Chaverny!... Je ne l'aurais pas cru. »
— « Mais enfin qu'est-ce donc? Parlez, au nom du ciel ! Quelle est cette femme ? »»
Chavemy revenait. Châteaufort répondit à voix basse : — « La maîtresse du duc de H*** , madame Mélanie R**\ »
— - Bon Dieu! »» s'écria Julie en regardant Châteaufort d*un air stupéfait, « cela est impossible! »
Châteaufort haussa les épaules , et , en la conduisant à sa voiture , il ajouta : - C'est ce que disaient ces dames que nous avons rencontrées sur Fescalierv Pour l'autre , c'est ime personne comme il faut dans son genre. Il lui faut des soins, des égards... Elle a même un mari. »
— - Chère amie , •» dit Chavemy d'un ton joyeux , • vous n'avez pas besoin de moi pour vous reconduire. Bonne nuit. Je vais souper chez le duc. »»
Julie ne répondit rien.
— - Châteaufort , »» poursuivit Chavemy , « voulezvous venir avec moi chez le duc î Vous êtes invité , on vient de me le dire. On vous a remarqué. Vous avez plu , bon sujet ! «
Châteaufort remercia froidement. Il salua madame de Chavemy, qui mordait son mouchoir avec rage lorsque sa voiture partit.
— « Ah çà , mon cher, •» dit Chavemy, •« au moins vous me mènerez dans votre cabriolet jusqu'à la porte de cette infante. »»
— « Volontiers, »» répondit gaîment Châteaufort ; « mais , à propos , savez- vous que votre femme a compris à la fin à côté de qui elle était? »
— «• Impossible. »»
— «• Soyez-en sûr, et ce n'était pas bien de votre part, n
— M Bah ! eUe a très-bon ton ; et puis on ne la
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connaît pas encore beaucoup. Le duc la mène partout »♦
Madame de Chaverny passa une nuit fort agitée. La conduite de son mari à l'Opéra mettait le comble à tous ses torts , et lui semblait exiger une séparation immédiate. Elle aurait le lendemain une explication avec lui , et lui signifierait son intention de ne plus vivre sous le même toit avec un homme qui l'avait compromise d'une manière aussi cruelle. Pourtant cette explication Teffrayait. Jamais elle n*av£dt eu une conversation sérieuse avec son mari. Jusqu'alors elle n'avait exprimé son mécontentement que par des bouderies auxquelles Chaverny n'avait fait aucune attention ; car, laissant à sa femme une entière liberté , il ne se serait jamais avisé de croire qu'eUe pût lui re^ fiiser l'indulgence dont au besoin il était disposé à user envers elle. Elle craignait surtout de pleurer au milieii de cette explication , et que Chaverny n'attribuât ces larmes à un amour blessé. C'est alors qu'elle regrettait vivement l'absence de sa mère , qui aurait pu lui donner un bon conseil , ou se charger de prononcer la^ sentence de séparation. Toutes ces réflexions la jetèrent dans une grande incertitude , et quand elle s'endormit elle avait pris la résolution de consulter une dame de ses amies qui l'avait connue fort jeune , et de s'en remettre à sa prudence pour la conduite à temr à l'égard de Chaverny.
Tout en se livrant à son indignation , die n'avait pu s'empêcher de faire involontairement un parallèle entre son mari et Châteaufort. L'énorme inconvenance
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da premier faisait ressortir la délicatesse du second . et elle reconnaissait avec nn certain plaisir , qu'elle se reprochait toutefois , que l'amant était plus soucieux de sa ré{)utation que le raari. Cette comparaison morale lentraînait malgré elle à constater l'élégance des manières de Châteaufortetla tournure médiocrement distinguée de Chavemy. Elle voyait son mari , avec son ventre un peu proéminent , faisant lourdement Tem-^ pressé auprès de la mmtresse du duc de H*** , tandis que Châteaufort , plus respectueux encoi^e que de coutume , semblait diercher à retenir autour d'elle la considération que son mari pouvait lui faire perdre. Enfin , comme nos pensées nous entraînent loin malgré nous , elle se représenta plus d'une fois qu'elle pouvait devenir veuve , et qu'alors jeune , riche , rien ne s'opposerait à ce qu'elle couronnât légitimement l'amour constant du jeune chef d'escadron. Un essai malheureux ne concluait rien contre le mariage , et si l'attachement de Châteaufort était véritable. . . Mais alors elle chassait ces pensées dont elle rougissait, et se promettait de mettre plus de réserve que jamais dans ses relations avec lui.
Elle se réveilla avec un grand mal de tête, et encore plus éloignée que la veille d'une explication décisive. Elle ne voulut pas descendre pour déjeuner de peur de rencontrer son mari , se fit apporter du thé dans sa chambre , etdemanda sa voiture pour aller chez madame Lambert, cette amie qu'elle voulait consulter. Cette dame était alors à sa campagne à P.
En déjeunant elle ouvrit un journal. Le premier article qui tomba sous ses yeux était ainsi conçu : « M. Darcy , premier secrétaire de l'ambassade de
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" France à Constantinoplc , est arrivé avant-hier à Pa- » ris chargé de dépêches. Ce jeune diplomate a eu , n immédiatement après son arrivée, une. longue conn férence avec S. Exe. M. le ministre des affaires » étrangères. ••
— « Darcy à Paris! »» s'écria-t-elle. « J'aurai du plaisir à le revoir. Est-il changé? Est-il devenu bien roide? — ** Cejetme diplomate! « Darcy , jeune diplomate ! Et elle ne put s'empêcher de rire toute seule de ce mot : « Jeune diplomate, n
Ce Darcy venait autrefois fort assidûment aux soirées de madame de Lussan ; il était alors attaché au nûnistère des affaires étrangères. Il avait quitté Paris quelque temps avant le mariage de Julie , et depuis elle ne l'avait pas revu. Seulement elle savait qu'il avait beaucoup voyagé , et qu'il avait obtenu un avemcement rapide.
Elle tenait encore le journal à la main lorsque son mari entra. Il paraissait d'ime humeur charmante. A son aspect elle se leva pour sortir; mais , comme il aurait fallu passer tout près de lui pour entrer dans son cabinet de toilette . elle demeura debout à la même place , mais tellement émue , que sa main , appuyée sur la table à thé , faisait distinctement trembler le cabaret de porcelaine.
— •« Ma chère amie, »» dit Chavemy, • je viens vous dire adieu pour quelques jours. Je vais chasser chez le duc de H***. Je vous dirai qu'il est enchanté de votre hospitalité d'hier soir. — Mon affaire marche bien , et il m'a promis de me reconunander au roi de la manière la plus pressante. »
Julie pâlissait et rougissait tour à tour en l'écoutant.
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— " M. le duc de H*** vous doit cela ,... »» dit-elle d'une voix tremblante. « Il ne peut faire moins pour quelqu'un qui compromet sa femme de la manière la plus scandaleuse avec les maîtresses de son protecteur. ♦»
Puis , faisant un effort désespéré , elle traversa la chambre d'un pas majestueux , et entra dans son cabinet de toilette dont eUe ferma la porte avec force.
Chavemy resta un instant la tête basse et l'air confus.
— " D'où diable sait-elle cela ? »» pensa-t-il. « Qu'importe après tout? ce qui est fait est fait! » — Et , comme ce n'était pas son habitude de s'arrêter longtemps sur une idée déseigréable , il fit une pirouette , prit un morceau de sucre dans le sucrier . et cria la bouche pleine à la femme de chambre qui entrait : " Dites à ma femme que je resterai quatre à cinq jours chez le duc de H***, et que je lui enverrai du gibier. »
11 sortit ne pensant plus qu'aux faisans et aux chevreuils qu'il allait tuer.
Juhe partit pour P... avec un redoublement de colère contre son mari ; mais , cette fois , c'était pour un motif assez léger. Il avait pris , pour aller au château du duc de H***, la calèche neuve , laissant à sa femme une autre voiture qui , au dire du cocher , avait besoin de réparations.
Pendant la route , madame de Chavemy s'apprêtait à raconter son aventure à madame Lambert. Malgré
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son chagrin , elle n'était pas insensible à la satisfaction que donne à tout narrateur une histoire bien contée , et elle se préparait à son récit en cherAant des exordes , et commençant tantôt d'une manière , tantôt d'une autre. Il en résulta qu'elle vit les énormités de son mari sous toutes leurs faces , et que son ressentiment s'en augmenta en proportion.
Il y a , comme chacun sait , çlus de quatre lieues de Paris à P. . . , et , quelque long que fut le réquisitoire de madame de Chavemy , on conçoit qu'il est impossible , même à la haine la plus envemmée , de retourner la même idée pendant quatre lieues de suite. Aux sentiments violents que les torts de son mari lui in* spiraient venaient se joindre des souvenirs doux et raélancoliqnes , par cette étrange faculté de la pensée humaine qui associe souvent une image riante à une sensation pénible.
L'air pur et vif, le beau sdeil, les figures insouciantes des passants , contribuaient aussi à la tirer de ses réflexions haineuses. Elle se rappela les scènes de son enfance et les jours où elle allait se promener à la campagne avec des jeunes personnes de son âge. Elle revoyait ses compagnes de couvent ; elle assistait à leurs jeux, à leurs repas. Elle s'expliquait des confidences mystérieuses qu'elle avait surprises aux grandes , et ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant à cent petits traits qui trahissent de si bonne heure l'instinct de la coquetterie chez les femmes.
Puis elle se représentait son entrée dans le inonde. Elle dansait de nouveau aux bals les plifô brillants qu'elle avait vus dans l'année qui suivit sa sortie du
couvent. Les autres bals, elle les avait oubliés; on se blase si vite ; mais ces bals lui rappelèrent son mari.
— " Folle que j'étais! »♦ se dit-elle. « Comment ne me suis-je pas aperçue à la première vue que je serais malheureuse avec lui? » Toutes les disparates, toutes les platitudes de fiancé que le pauvre Chavemy lui débitait avec tant d'aplomb un mois avant son mariage , tout cela se trouvait noté , enregistré soigneusement dans sa mémoire. En même temps , elle ne pouvait s'empêcher de penser aux nombreux admirateurs que son mariage avait réduits au désespoir , et qui ne s'en étaient pas moins mariés euxmêmes ou consolés autrement peu de mois après. —
- Aurais-je été heureuse avec un autre que lui ? »» se demanda-t-elle. •« A... est décidément un sot ; mais il n'est pas offensif, et Amélie le gouverne à son gré. Il y a toujours moyen de vivre avec un mari qui obéit. — B. . . a des maîtresses, et sa femme a la bonté de s'en affliger. D'ailleurs il est rempli d'égards pour elle , et. . . je n'en demanderais pas davantage. — Le jeune comte de C..., qui toujours lit des pamphlets, et qui se donne tant de peine pour devenir un jour un bon député, peut-être fera-t-il un bon mari. Oui, mais tous ces gens-là sont ennuyeux , laids , sots.. . « Comme elle passait ainsi en revue tous les jeimes gens qu'elle avait connus étant d^noiselle , le nom de Darcy se présenta à son esprit pour la seconde fois.
Darcy était autrefois dans la société de madame de Lussan un être sans conséquence , c'est-à-dire que l'on savait. . . les mères sav^aient — que sa fortune ne lui permettait pas de songer à leurs filles. Pour elles,
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il n'avait rien en lui qui pût faire tourner de jeuiies têtes. D'ailleurs il avait la réputation d'un galant homme. Un peu misanthrope et caustique, il se plaisait beaucoup , seul homme au milieu d'un cercle de demoiselles, à se moquer des ridicules et des prétentions des autres jeunes gens. Lorsqu'il parlait bas à une demoiselle, les mères ne s'alarmaient pas , car leurs filles riaient tout haut, et les mères de celles qui avaient de belles dents disaient même que M. Darcy était fort aimable.
Une conformité de goûts et une crainte réciproque de leur talent de médire avaient rapproché Julie et Darcy. Après quelques escarmouches, ils avaient fait un traité de paix , une alliance offensive et défensive; ils se ménageaient mutuellement , et ils étaient toujours unis pour faire les honneurs de leurs connaissances.
Un soir , on avait prié Julie de chanter je ne sais quel morceau. Elle avait une belle voix, et elle le savait. En s'approchant du piano , elle regarda les femmes d'un air un peu fier avant de chanter , et comme si elle voulait les défier. Or, ce soir-là, quelque indisposition ou une fatalité malheureuse la privait de presque tous ses moyens. La première note qui sortit de ce gosier ordinairement si mélodieux se trouva décidément fausse. Julie se troubla , chanta tout de travers, manqua tous les traits ; bref, le fiasco fut éclatant. Tout effarée , près de fondre en larmes , la pauvre JuUe quitta le piano ; et, en retournant à sa place , elle ne put s'empêcher de remarquer la joie maligne que cachaient mal ses compagnes en voyant humilier son orgueil. Les hommes même semblaient
comprimer avec peine un sourire moqueur. Elle baissa les yeux de honte et de colère, et fut quelque temps sans oser les lever. Lorsqu'elle releva la tête , la première figure amie qu'elle aperçut fut celle de Darcy. D était pâle, et ses yeux roulaient des larmes ; il paraissait plus touché de sa mésaventure qu'elle ne Tétait elle-même. — « Il m'aime ! »» pensa-t-elle ; « il m'aime véritablement. » La nuit elle ne dormit guère, et la figure triste de Darcy était toujours devant ses yeux. Pendant deux jours, elle ne songea qu'à lui et à la passion secrète qu'il devait nourrir pour elle. Le roman avançait déjà lorsque madame de Lussan trouva chez elle une carte de M. Darcy avec ces trois lettres : P. P. C. — ** Où va donc M. Darcy? « demanda Julie à un jeune homme qui le connaissait. — " Où il val Ne le savez-vous pas? A Constantinople. H part cette nuit en courrier. ♦»
— « Il ne m'aime donc pas ! « pensa-t-elle. Huit jours après, Darcy était oublié. De son côté, Darcy, qui était alors assez romanesque , fut huit mois sans oublier Julie. Pour excuser celle-ci et expliquer la prodigieuse différence de constance , il faut réfléchir que Darcy vivait au milieu des barbares , tandis que Julie était à Paris entourée d'hommages et de plaisirs. Quoi qu'il en soit , six ou sept ans après leur séparation , Julie , dans sa voiture , sur la route de P. . . , se rappelait l'expression mélancolique de Darcy le jour où elle chanta si mal ; et , s'il feut l'avouer, elle pensa à l'amour probable qu'il avait alors pour elle, peut-être bien même aux sentiments qu'il pouvait conserver encore. Tout cela l'occupa assez vivement
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pendant une demi-lieue. Ensuite M. Darcy fut oublié pour la troi^ème fois.