‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 51 sur 103 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Julie ne fut pas peu contrariée lorsque en entrant à P. . elle vit dans la cour de madame Lambert une voiture dont on dételait les chevaux, ce qui annonçait une visite qui devait se prolonger. Impossible , par conséquent^ d'entamer la discussion de ses griefe contre M. de Chavemy.

Madame Lambert , lorsque Julie entra dans le salon , était avec une femme que Julie avait rencontrée dans le monde , mais qu'elle connaissait à peine de nom. Elle dut faire un effort sur elle-même pour cacher l'expression du mécontentement qu'elle éprouvait d'avoir fait inutilement le voyage de P...

— - Eh! bonjour donc , chère belle! •» s'écria madame Lambert en l'embrassant ; «• que je suis contente de voir que vous ne m'avez pas oubliée ! Vous ne pouviez venir plus à propos, car j'attends aujourd'hui je ne sais combien de gens qui vous aiment à la folie. •>

Julie répondit d'un eûr un peu contraint qu'elle avait cru trouver madame Lambert toute seule.

— •« Ils vont être ravis de vous voir , - reprit madame Lambert. » Ma maison est si triste depuis le mariage de ma fille, que je suis trop heureuse quand mes amis veulent bien s'y donner rendez-vous. Mais, chère enfent, qu'avez-vous fait de vos belles couleurs ? Je vous trouve toute pâle aujourd'hui. ••

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Julie inventa un petit mensonge : la longueur de la roate. . . la pousâère. . . le soleil. . .

— •• J*ai précisément aujourd'hui à dîner un de vos adorateurs , à qui je vais faire une agréable surprise. M. de Châteaufort, et probablement son fidèle Achate, le commandant Perrin. n

— « J'ai eu le plaisir de recevoir dernièrement le commandant Perrin, " dit Julie en rougissant un peu, car elle pensait à Châteaufort.

— « J*ai aussi M. de Saint-Léger. Il faut absolument qu'il organise ici une soirée de proverbes pour le mois prochain ; et vous y jouerez un rôle , mon ange : vous étiez notre premier sujet pour les proverbes . il y a deux ans. »

— - Mon Dieu , madame , il y a si longtemps que je n'ai joué de proverbes^ que je ne pourrais plus retrouver mon assurance d'autrefois. Je serais obligée d'avoir recours au « J" entends quelqu'un. »

— « Ah ! Julie , mon enfant , devinez qui nous attendons encore. Mais celui-là, ma chère, il faut de la mémoire pour se rappeler son nom... «

— « Le nom de Darcy se présenta sur-le-champ à Julie. « Il m'obsède, en vérité, • pensa-t-elle.— « De la mémoire , madame t... j'en ai beaucoup. »

— - Mais je dis une mémoire de six ou sept ans. . . Vous souvenez-vous d'un de vos attentifs lorsque vous étiez petite fille et que vous portiez les cheveux en bandeau? »

— " En vérité , je ne devine pas. »»

— « Quelle horreur ! ma chère... Oublier ainsi un homme charmant , qui , ou je me trompe fort , vous plaisait tellement autrefois, que votre mère s'en alar-

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mait presque. Allons, ma belle, puisque vous oubliez ainsi vos adorateurs, il faut bien vous rappeler leurs noms : c'est M. Darcy que vous allez voir, »

— « M. Darcy ? »

— ** Oui; il est enfin revenu de Constantinople depuis quelques jours seulement. Il est venu me voir avant-hier, et je l'ai invité. Savez-vous , ingrate que vous êtes, qu'il m'a demandé de vos nouvelles avec xm empressement tout à fait significatif! «

— « M. Darcy?... » dit Julie en hésitant, et avec une distraction affectée, « M. Darcy î... N'est-ce pas un grand jeune homme blond... qui est secrétaire d'ambassade? »»

— ^« Oh ! ma chère, vous ne le reconnaîtrez pas ; il est bien changé ; il est pâle, ou plutôt couleur olive, les yeux enfoncés ; il a perdu beaucoup de cheveux à cause de la chaleur, à ce qu'il dit. Dans deux ou trois ans , si cela continue , il sera chauve par devant. Pourtant il n'a pas trente ans encore. »»

Ici , la dame qui écoutait ce récit de la mésaventure de Darcy conseilla fortement l'usage du kalydor. dont elle s'était bien trouvée après une maladie qui lui avait fait perdre beaucoup de cheveux. Elle passait ses doigts, en parlant, dans des boucles nombreuses d'un beau châtain cendré.

— " Est-ce que M. Darcy est resté tout ce temps à Constantinople î » demanda madame de Chavemy .

— " Pas tout à fait , car il a beaucoup voyagé : il a été en Russie , puis il a parcouru toute la Grèce. Vous ne savez pas son bonheur? Son oncle est mort, et lui a laissé une belle fortune. Il a été aussi en Asie Mineure, dans la... comment, dit-il?... la Caramanie. Il

est ravissant, ma chère; il a des histoires charmantes qui vous enchanteront. Hier il m'en a conté de si jolies, que je lui disais toujours : Mais gardez-les donc pour demain ; vous les direz à ces dames, au lieu de les perdre avec une vieille maman comme moi . -

— " Vous a-t-il conté son histoire de la femme turque qu'il a sauvée? »♦ demanda madame Dumanoir, la patronesse du kalydor.

— - La femme turque qu'il a sauvée! Il a sauvé une femme turque? Il ne m'en a pas dit un mot. -

— - Comment! mais c'est une action admirable, un véritable roman. »

— •• Oh ! contez-nous cela , je vous en prie. •»

— ** Non , non ; demandez-le à lui-même. Moi , je ne sais l'histoire que de ma sœur, dont le mari, comme vous savez , a été consul à Smyme. Mais elle la tenait d'un Anglais qui avait été témoin de toute l'aventure. C'est merveilleux. »

— ** Contez-nous cette histoire, madame. Comment voulez-vous que nous puissions attendre jusqu'au dîner? Il n'y a rien de si désespérant que d'entendre parler d'une histoire qu'on ne sait pas. »

— "Eh bien , je vais vous la gâter ; mais enfin la voici telle qu'on me l'a contée : — M. Darcy était en Turquie à examiner je ne sais quelles ruines sur le bord de la mer, quand il vit venir à lui une procession fort lugubre. C'étaient des muets qui portaient un sac , et ce sac , on le voyait remuer comme s'il y avait eu dedans quelque chose de vivant •»

— - Ah ! mon Dieu ! »» s'écria madame Lambert , qui avait lu le Giaour, « c'était une femme qu'on allait jeter à la mer ! »

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— - Précisément, «. poursuivit madame Pumanoir, un peu piquée de se voir enlever ainsi le trait le plus dramatique de son conte. •« M. Darcy regarde le sac , il entend un gémissement sourd , et devine aussitôt l'horrible vérité. D demande aux muets ce qu'ils vont faire : pour toute réponse , les muets tirent leurs poignards. M. Darcy était heureusement fort bien armé. Il met en fuite les esclaves et tire enfin de ce vilain sac une femme d'une beauté ravissante, à demi évanouie, et la ramène dans la ville , où il la conduit dans une maison sûre. ••

— «* Pauvre femme ! m dit Julie , qui commençait à s'intéresser à l'histoire.

— « Vous la croyez sauvée î pas du tout. Le mari jaloux , car c'était un mari , ameuta toute la populace , qui se porta à la maison de M. Dàrcy avec des torches, voulant le brûler vif. Je ne sais pas trop bien la fi.n de l'affaire ; tout ce que je sais , c'est qu'il a soutenu un siège et qu'il a fini par mettre la femme en sûreté. U paraît même , » ajouta madame Dumanoir, changeant tout à coup son expression et prenant un ion de nez fort dévçt , " il paraît que M. Darcy a pris soin qu'on la convertît , et qu elle a été baptisée, **

— - Et M. Darcy l'a-t-il épousée? »» demanda Julie en souriant.

— « Pour cela , je ne puis vous le dire. Mais la femme turque. . . elle avait un singulier nom ; elle s'appelait Çminé... Elle avait une passion violente pour M. Darcy. Ma sœur me disait qu'elle l'appelait toujours Sôttr, . . . Sôtir, . . . cela veut dire num sauveur en turc ou en grec. Eulalie m'a dit que c'était une des plus belles personnes qu'on pût voir. »

— - Nous lui ferons la guerre sur sa Turque ! h s'écria madame Lambert; « n'est-ce pas , mesdames? il faut le tourmenter un peu... Au reste, ce trait de Darcy ne me surprend pas du tout : c'est un des hommes les plus généreux que je connaisse , et je sais des actions de lui qui me font venir les larmes aux yeux toutes les fois que je les raconte. — Son oncle est mort laissant une fille naturelle qu'il n'avait jamais reconnue. Comme il n'a pas fait de testament , elle n'avait aucun droit à sa succession. Darcy, qui était l'unique héritier, a voulu qu'elle y eût une part , et probablement cette part a été beaucoup plus forte que son oncle ne l'aurait faite lui-même. «

— " Était-elle jolie cette fille naturelle? »» demanda madame de Chavemy d'un air assez méchant , car elle commençait à sentir le besoin de dire du mal de ce M. Darcy, qu'elle ne pouvait chasser de ses pensées.

— »» Ah ! ma chère , comment pouvez-vous supposer?... Mais d'ailleurs Darcy était encore à Constantinople lorsque son oncle est mort , et vraisemblablement il 11' a jamais vu cette créature. -

L'arrivée de Châteaufort , du commandant Perrin et de quelques autres personnes , mit fin à cette conversation. Châteaufort s'assit auprès de madame de Chaverny , et profitant d'un moment où l'on parlait très haut :

— - Vous paraissez triste , madame , » lui dit-il ; - je serais bien malheureux si ce que je vous ai dit hier en était la cause. »»

Madame de Chavemy ne l'avait pas entendu , ou plutôt n' avait pas V oulu r entendre . Châteaufort éprouva donc la mortification de répéter sa phrase, et la

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mortification plus grande encore d'une réponse un peu sèche , après laquelle Julie se mêla aussitôt à la conversation générale ; et , changeant de place , elle s'éloigna de son malheureux admirateur.

Sans se décourager, Châteaufort faisait inutilement beaucoup d'esprit. Madame de Chavemy, à qui seulement il désirait plaire , l' écoutait avec distraction : elle pensait à l'arrivée prochaine de M. Darcy, tout en se demandant pourquoi elle^ s'occupait tant d'un homme qu'elle devait avoir oublié , et qui probablement l'avait aussi oubliée depuis longtemps.

Enfin , le bruit d'une voiture se fit entendre ; la porte du salon s'ouvrit. «♦ Eh! le voilà! »• s'écria madame Lambert. Julie n'osa pas tourner la tête , mais pâlit extrêmement. Elle éprouva une vive et subite sensation de froid , et elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour se remettre et empêcher Châteaufort de remarquer le changement de ses traits.

Darcy baisa la main de madame Lambert et lui parla debout quelque temps , puis il s'assit auprès . d'elle. Alors il se fit un grand silence : madame Lambert paraissait attendre et ménager une reconnaissance. Châteaufort et les hommes , à l'exception du bon commandant Perrin , observaient Darcy avec une curiosité un peu jalouse. Arrivant de Conslantinople , il avait de grands avantages sur eux , et c'était un motif suffisant pour qu'ils se donnassent cet air de roideur compassée que l'on prend d'ordinaire avec les étrangers. Darcy, qui n'avait fait attention à personne, rompit le silence le premier. Il parla du temps ou de la route , peu importe ; sa voix était douce et musicale. Madame de Chavemy se hasarda à le regarder : elle

le vit de profil. Il lui parut maigri , et son expression avait changé... En somme elle le trouva bien.

— « Mon cher Darcy , •» dit madame Lambert , - regardez bien autour de vous, et voyez si vous ne trouverez pas ici une de vos anciennes connaissances. " Darcy tourna la tête , et aperçut Julie , qui s'était cachée jusqu'alors sous son chapeau. Il se leva précipitamment avec une exclamation de surprise , s'avança vers elle en étendant la main ; puis , s'arrêtant tout à coup et comme se repentant de son excès de familiarité , il salua Julie très-profondément , et lui exprima en termes convenables tout le plaisir qu'il avait à la revoir. Julie balbutia quelques mots de politesse , et rougit beaucoup en voyant que Darcy se tenait toujours debout devant elle et la regardait fixement.

Sa présence d'esprit lui revint bientôt , et elle le regarda à son tour avec ce regard à la fois distrait et observateur que les gens du monde prennent quand ils veulent. C'était un grand jeune homme pâle , et dont les traits exprimaient le calme . mais un calme qui semblait provenir moins d'un état habituel de l'âme que de l'empire qu'elle était parvenue à prendre sur l'expression de la physionomie. Des rides déjà marquées sillonnaient son front. Ses yeux étaient enfoncés , les coins de sa bouche abaissés , et ses tempes commençaient à se dégarnir de cheveux. Cependant il n'avait pas plus de trente ans. Darcy était très-simplement habillé , mais avec cette élégance qui indique les habitudes de la bonne compagnie et l'indifférence sur im sujet qui occupe les méditations de tant de jeunes gens. Julie fit toutes ces observations v^:\

plaisir. Elle remarqua encore qu'il avait au front une cicatrice assez longue qu'il cachait mal avec une mèche de cheveux , et qui paraissait avoir été faite par un coup de sabre.

Julie était assise à côté de madame Lambert. U y avait une chaise entre elle et Cbâteaufort ; mais aussitôt que Darcy s'était levé , Cbâteaufort avait mis sa main sur le dossier de la chaise , l'avait placée sur un seul pied , et la tenait en équilibre. Il était évident qu'il prétendait la garder comme le chien du jardinier gardait le coffre d'avoine. Madame Lambert eut pitié de Darcy, qui se tenait toujours debout devant madame de Chavemy. Elle fit une place à côté d'elle sur le canapé où elle était assise , et l'offrit à Darcy, qui se trouva de la sorte auprès de Julie. Il s'empressa de profiter de cette position avantageuse , en commençant avec elle une conversation suivie.

Pourtant il eut à subir de madame Lambert et de quelques autres personnes un interrogatoire en règle sur ses voyages ; mais il s'en tira assez laconiquenoent, et il saisissait toutes les occasions de reprendre son espèce d'aparté avec madame de Chavemy, — « Prenez le bras de madame de Chaverny . ^ dit madame Lambert à Darcy au moment où la cloche du château annonça le dîner. Cbâteaufort se mordit les lèvres, niais il trouva moyen de se placer à table assez près de Julie pour bien l'observer.

Après le dîner, la soirée étant belle et le temps chaud , on se réunit dans le jardin autour d'une table rustique pour prendre le café.

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Châteaufort avait remarqué avec un dépit croissant les attentions de Darcy pour madame de Chavemy. A mesure qu'il observait l'intérêt qu'elle paraissait prendre à la conversation du nouveau venu , il devenait moins aimable lui-même, et la jalousie qu'il ressentait n'avait d'autre effet que de lui ôter ses moyens de plaire. U se promenait sur la terrasse où l'on était assis , ne pouvant rester en place , suivant l'ordinaire des e^ens inquiets , regardant souvent de gros nuages noirs qui se formaient à l'horizon et annonçaient un orage , plus souvent encore son rival , qui causait à voix basse avec Julie. Tantôt il la voyait sourire , tantôt elle devenait sérieuse, tantôt elle baissait les yeux timidement ; enfin il voyait que Darcy ne pouvait pas lui dire un mot qui ne produisît un effet marqué ; et ce qui le chagrinait surtout, c'est que les expressions variées que prenaient les traits de Julie semblaient n'être que l'image et comme la réflexion de la physionomie mobile de Darcy. Enfin , ne pouvant plus tenir à cette espèce de supplice, il s'approcha d'elle, et, se penchant sur le dos de sa chaise au moment où Darcy donnait à quelqu'un des renseignements sur la barbe du sultan Mahmoud : — « Madame , •» dit-il d'un ton amer , « M. Darcy paraît être un homme bien aimable ! -

— "Oh oui ! n répondit madame de Chaverny avec une expression d'enthimsiasme qu'elle ne put réprimer.

— " Il y paraît , » continua Châteaufort , « car il vous fait oublier vos anciens amis. »•

— " Mes anciens amis! " dit Juhe d'un a<5cent un peu sévère. « Je ne sais ce que vous voulez dir

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Et elle lui tourna le dos. Puis , prenant un coin du mouchoir que madame Lambert tenait à la main : — " Que la broderie de ce mouchoir est de bon goût , » dit-elle. « C'est un ouvrage merveilleux. »»

— « Trouvez-vous, ma chère î C'est un cadeau de M. Darcy , qui m*a rapporté je ne sais combien de mouchoirs brodés de Constantinople. — A propos, Darcy , est-ce votre Turque qui vous les a brodés ? »

— « Ma Turque! quelle Turque? «

— " Oui, cette belle sultane à qui vous avez sauvé la vie , qui vous appelait... oh ! nous savons tout... qui vous appelait... son... sauveur enfin. Vous devez savoir comment cela se dit en turc.

Darcy se frappa le front en riant. « Est-il possible, s'écria-t-il , •• que la renommée de ma mésaventure soit déjà parvenue à Paris ! •

— « Mais il n'y a pas de mésaventure là-dedans ; il n'y en a peut-être que pour le Mamamouchi qui a perdu sa favorite. »»

— " Hélas I " répondit Darcy , » je vois bien que vous ne savez que la moitié de l'histoire, car c'est une aventure aussi triste pour moi que celle des moulins à vent le fut pour don Quichotte. Faut-il que, après avoir tant donné à rire aux Francs , je sois encore persiflé à Paris pour le seul fait de chevalier errant dont je me sois jamais rendu coupable ! »»

— - Comment ! mais nous ne savons rien. Conteznous cela ! » s'écrièrent toutes les dames à la fois.

— "Je devrais , » dit Darcy , « vous laisser sur le récit que vous connaissez déjà , et me dispenser de 'a suite , dont les souvenirs n'ont rien de bien

^réable pour moi ; mais un de mes amis... je vous

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demande la permission de vous le présenter , madame Lambert, — sir John Tyrrel... un de mes amis, acteur aussi dans cette scène tragi-comique , va bientôt venir à Paris. Il pourrait bien se donner le malin plaisir de me prêter dans son récit un rôle encore plus ridicule que celui que j'ai joué. Voici le fait :

— Cette malheureuse femme, une fois installée dans le consulat de France. . . »»

— « Oh ! mais commencez par le commencement! • s'écria madame Lambert

— »♦ Mais vous le savez déjà. »»

— " Nous ne savons rien . et nous voulons que vous nous contiez toute l'histoire d'un bout à l'autre. •»

— "Eh bien ! vous saurez , mesdames , que j'étais àLamaca en 18... Un jour je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi était un jeune Anglais trèsaimable , bon garçon , bon vivant , nommé sir John Tyrrel , un de ces hommes précieux en voyage parce qu'ils pensent au dîner, qu'ils n oublient pas les provisions et qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ailleurs il voyageait sans but et ne savait ni la géologie ni la botanique , sciences bien fâcheuses dans un compagnon de voyage.

♦' Je m'étais assis à l'ombre d'une masure à deux cents pas environ de la mer , qui dans cet endroit est dominée par des rochers à pic. J'étais fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarcophage antique , tandis que sir John , couché sur l'herbe , se moquait de ma passion malheureuse pour les beaux-arts en fumant de délicieux tabac de Latakié. A côté de nous, un drogman turc , que nous avions pris à notre service ,

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nous faisait du café. C'était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Turcs que j'aie connus.

« Tout d*un coup sir John s'écria avec joie : »♦ Voici des gens qui descendent de la montagne avec '♦ de la neige ; nous allons leur en acheter et faire du •» sorbet avec des oranges. »»

H Je levai les yeux , et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en travers un gros paquet; deux esclaves le soutenaient de chaque côté. En avant, un ânier conduisait l'âne , et derrière, un Turc vénérable , à barbe blanche , fermait la marche , monté sur un assez bon cheval. Toute cette procession s'avançait lentement et avec beaucoup de gravité.

« Notre Turc , tout en soufflant son feu , jeta un coup d'œil de côté sur la charge de l'âne , et nous dit avec un sourire singulier : •• Ce n'est pas de la neige. - Puis il s'occupa de notre café avec son flegme habituel.

— ^ Qu'est-ce donc ? » demanda Tyrrel. - Est-ce »• quelque chose à manger? «

— " Pour les poissons y » répondit le Turc.

H En ce moment l'homme à cheval partit au galop ; et , se dirigeant vers la mer , il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces regards méprisants que les musulmans adressent volontiers aux chrétiens. Il poussa son cheval jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai parlé , et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. Il regardait la mer , et paraissait chercher le meilleur endroit pour se précipiter.

" Nous examinâmes alors avec plus d'attention le paquet que portait l'âne , et nous fômes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les histoires de femmes

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noyées par des nmris jaloux ik)us revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.

— >* Demande à ces coquins , » dit sir John à notre Turc , ««si ce n*est pas une femme qu'ils portent ainsi. »

» Le T«rc ouvrit de grands yeux eflfarés , mais non la bouche. Il était évident qu'il trouvait notre question par trop inconvenante.

" En ce moment le sac étant près de nous , nous le vîmes distinctement remuer, et nous entendîmes même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait.

»' Tjnrrel , quoique gastronome , est fort chevaleresque. Il se leva conrnie un fiirieux , courut à l'ânier et lui demanda en anglais , tant il était troublé par la colère, ce qu'il conduisait ainsi et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ânier n'avait garde de répondre : mais le sac s'agita violemment , des cris de femme se firent entendre : sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups de courroies dont ils se servaient pour faire marcher l'âne. Tyrrel était poussé à bout. D'un vigoureux et scientifique coup de poing il jeta Tânier à terre , saisit un esclave à la gorge : sur quoi le sac , poussé violemment dans la lutte . tomba lourdement sur l'herbe.

" J'étais accouru. L'autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres, l'ânier se relevait. Malgré mon aversion pour me mêler des afiaires des autres, il m'était impossible de ne pas venir au secours de mon compagnon. M'étant saisi d'un piquet qui me

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servait à tenir mon parasol quand je dessinais , je . le brandissais en menaçant les esclaves et Tânier de Tair le plus martial qu'il m'était possible. Tout^allait bien , quand ce diable de Turc à cheval , ayant fini de contempler la mer et s étant retourné au bruit que nous faisions , partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas... »

— « Un ataghanî » dit Châteaufort , qui aimait la couleur locale.

— « Un ataghan, » reprit Darcy avec un sourire d'approbation. <« Il passa auprès de moi , et me donna sur la tête un coup de cet ataghan qui me fit voir trentesix bougies , comme disait si élégamment mon ami

M. le marquis de Roseville. Je ripostai pourtant en lui assénant un bon coup de piquet sur les reins /et je fis ensuite le moulinet de mon mieux , irappant*ânier . esclaves , cheval et Turc , devenu moi-même dix fois plus fiirieux que mon ami sir John Tyrrel. L'affaire aurait sans doute tourné mal pour nous. Notre^drogman observait la neutralité , et nous ne pouvions nous défendre longtemps avec un bâton contre trois hommes d'infanterie, un de cavalerie et un ataghan. Heureusement sir John se souvint d'une paire de pistolets que nous avions apportée. Il s'en saisit, m'en jeta un , et prit l'autre qu'il dirigea aussitôt contre le cavaHer'qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces^armes et le léger craquement du chien du pistolet produisirent un effet magique sur nos ennemis. Ils prirent honteusement la fuite , nous laissant mdtres du champ de bataille, du sac et même de l'âne. Malgré toute notre

colère , nous n'avions pas fait feu , et ce fut un bonheur, car on ne tue pas impunément un bon musulman , et il en coûte cher pour le rosser.

» Lorsque je me fus un peu essu3^é , notre premier soin fut , comme vous le pensez bien , d'aller au sac et de l'ouvrir. Nous y trouvâmes une assez jolie femme , unçeu grasse , avec de beaux cheveux noirs, et n'ayant pour tous vêtements qu'une chemise de laine bleue un peu moins transparente que Técharpe de madame de Chavemy.

" Elle se tira lestement du sac , et , sans paraître fort embarrassée , nous adressa un discours très-pathétique sans doute , mais dont nous ne comprîmes pas un mot ; à la suite de quoi elle me me baisa la main. C'est la seule fois, mesdames, qu'une dame m'ait fait cet honneur.

n Le sang-froid nous était revenu cependant. Nous voyions notre drogman s'arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi , je m'accomnjodais la iêie de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait : « Que » diable faire de cette femme î Si nous restons ici , le •» mari va revenir en force et nous assommera ; si nous " retournons à Lamaca avec elle dans ce bel équipage , » la canaille nous lapidera infailliblement. » Tyrrel , embarrassé de toutes ces réflexions , et ayant recouvré son flegme britannique , s'écria : « Quelle diable »» d'idée avez-vous eue d'aller dessiner aujourd'hui ! •» Son exclamation me fit rire , et la femme , qui n'y avait rien]compris , se mit à rire aussi.

» Il fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire , c'était de nous mettre tous sous la protection du consul de France ;

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mais le plus difficile était de rentrer à Larcana. Le jour tombait , et ce fut une circonstance heureuse pour nous. Notre Turc nous fit prendre un grand détour . et nous arrivâmes , grâce à la nuit et à cette précaution , sans encombre à la maison du consul , qui est hors de la ville. J'ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent aveo le sac et le turban de notre interprète,

•» Le consul nous reçut fort mal , nous dit que nous étions des fous , qu'il fallait respecter les usages et coutumes des pays où l'on voyage , qu'il ne fallait pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Enfin , il nous tança d'importance ; et il avait raison , car nous en avions fait assez pour occasionner une violente émeute , et feûre massacrer tous les Francs de l'île de Chypre.

- Sa femme fut plus humaine ; elle avait lu beaucoup de romans , et trouva notre conduite très-généreuse. Dans le fait , nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote ; elle pensa qu'elle convertirait facilement l'infidèle que nous lui avions amenée , que cette conversion serait mentionnée au Moniteur, et que son mari serait nommé consul général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque , lui donna une robe , fit honte à monsieur le consul de sa cruauté , et l'envoya chez le pacha pour arranger TafTaire.

» Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage , et jetait feu et flamme. C'était une horreur , disait-il , que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le consul était fort en peine ; il parla beaucoup du roi son maître , encore plus d'une frégate de soixante

canons qui venait de paraître dans les eaux de Larnaca Mais l'argument qui produisit le plus d'effet , ce fut la proposition qu'il fi* en notre nom de payer l'esclave ajuste prix.

- Hâas ! si vous saviez ce que c'est que le juste prix d'un Turc! Il fallut payer le mari, payer le pacha, payer l'âiiier à qui Tyrrel avait cassé deux dents, payer pour le scandale , payer pour twit. Combien de fois Tyrrel s'écria douloureusement : « Pourquoi diable aller dessiner sur le bord de la mer ! ^

- — « Quelle aventure , mon pauvre Darcy ! » s'écria madame Lambert, - c'est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre î De grâce , relevez donc vos cheveux. Mais c'est un miracle qu'il ne vous ait pas fendu la tête! »

Julie , pendant tout ce récit , n'avait pas détourné les yeux du front du narrateur ; elle demanda enfin d'une voix timide : « Que devint la femme! ••

*— • C'est là justement la partie de l'histoire que je n'aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi , qu'à l'heure où je vous parle on se moque encore de notre équipée chevaleresque. »•

— - Était-elle jolie , cette femme t « demanda madame de Chavemy en rougissant un peu.

— « Comment se nommait-elle ? »» demanda madame Lambert.

— « Elle se nommait Emineh. — Jolie?... Oui. elle était assez jolie , mais trop grasse et toute barbouillée de fard , suivant l'usage de son pays. Il faut beaucoup d'habitude pour apprécier les charmes d'une beauté turque. — Emineh fîit donc installée dans la maison du consul. Elle était M ingrélienne , et dit à

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madame C*** » la femme du consul , qu'elle était fille de prince. Dans ce pajrs, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table, mangeait comme quatre ; puis , quand on lui parlait religion , elle s'endormait régulièrement. Cela dura quelque temps. Enfin on prit jour pour le baptême. Madame C*** se nomma sa marraine , et voulut que je fiisse parrain avec elle. Bonbons , cadeaux et tout ce qui s'ensuit ! . . . Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame C*** disait qu'Emineh m'aimait mieux que Tyrrel , parce qu'en me présentant du café elle en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangélique , lorsque , la veille de la cérémonie, la belle Emineh disparut. Faut-il vous dire tout? Le C(Hisul avait pour cuisinier un Mingrélien , grand coquin certainement, mais admirable pour le pilaf. Ce Mingrélien avait plu à Emineh , qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. 11 l'enleva , et en même temps une somme assez forte à M. C***, qui ne put jamais le retrouver. Ainsi le consul en ftit pour son argent, sa femme pour le trousseau qu'elle avait donné à Emineh, moi pour mes gants , mes bonbons , outre les coups que j'avais reçus. Le pire, c'est qu'on me rendit en quelque sorte responsable de l'aventure. On prétendit que c'était moi qui avais délivré cette vilaine femme , que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire ; il passa pour victime , tandis que lui seul était cause de toute la bagarre , et moi je restai avec une réputation de don Quichotte

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et la balafre que vous voyez , qui nuit beaucoup à meg succès. *>

L'histoire contée , on rentra dans le salon. Darcy causa encore quelque temps avec madame de Chavemy , puis il ftit obligé de la quitter pour se voir présenter un jeune homme fort savant en économie politique , qui étudiait pour être député, et qui désirait avoir des renseignements statistiques sur l'empire ottoman.

Julie , depuis que Darcy Tavait quittée , regardmt souvent la pendule. Elle écoutait Châteaufort avec distraction, et ses yeux cherchaient involontairement Darcy, qui caiisait à l'autre extrémité du salon. Quelquefois il la regardait tout en parlant à son amateur de statistique, et elle ne pouvait supporter son regard pénétrant, quoique calme. Elle sentait qu'il avait déjà pris un empire extraordinaire sur elle, et elle ne pensait plus à s'y soustraire.

Enfin elle demanda sa voiture , et , soit à dessein, soit par préoccupation, elle la' demanda en regardant Darcy d'un regard qui voulait dire : « Vous avez perdu une demi-heure que nous aurions pu passer ensemble. » La voiture était prête. Darcy causait toujours, mais il paraissait fatigué et ennuyé du questionneur qui ne le lâchait pas. Julie se leva lentement , serra la main de madame Lambert , puis elle se dirigea vers la porte du salon, surprise et presque piquée de voir Darcy demeurer toujours à la même place. Châteaufort était auprès d'elle ; il lui offrit son bras qu'elle prit machinalement sans l'écouter , et

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presque sans s'apercevoir de sa présence. Elle traversa le vestibule, accompagnée de madame Lambert et de quelques personne qui la reconduisirait jusqu'à sa voiture. Darcy était resté dans le salon. Quand elle fut assise dans sa calèche, Châteaufort lui demanda en souriant si elle n'aurait pas peur toute seule la nuit par les chemins, ajoutant qu'il allait la suivre de près dans son tilbury, aussitôt que le commandant Perrin aurait fini sa partie de billard. Julie, qui était toute rêveuse, fut rappelée à elle-même par le son de sa voix, mais elle n'avait rien compris. Elle fit ce qu'aurait fait toute autre femme en pareille circonstance : elle sourit. Puis , d'un signe de tête, elle dit adieu aux personnes réunies sur le perron, et ses chevaux l'entraînèrent rapidement.

Mais précisément au piomentoù la voiture s'ébranlait , elle avait vu Darcy sortir du salon , pâle, l'air triste , et les yeux fixés sur elle comme s'il lui demandait un adieu distinct. Elle partit , emportant le regret de n'avoir pu lui faire un signe de tête pour lui seul , et elle pensa même qu'il en serait piqué. Déjà elle avait oublié qu'il avait laissé à un autre le soin de la conduire à sa voiture ; maintenant les torts étaient de son côté , et elle se les reprochait comme un grand crime. Les sentiments qu'elle avait éprouvés pour Darcy quelques années auparavant , en le quittant après cette soirée où elle avait chanté faux , étaient bien moins vifs que ceux qu'elle emportait cette fois. C'est que non-seulement les années avaient donné de la force à ses impressions, mais encore elles s'augmentaient de toute la colère accumulée contre son mari. Peut-être même l'espèce d'entraînement

hk DOUBLE MÉPBISE. 331

quelle avait ressenti pour Châteaufort, qui, d'ailleurs, dans cç moment, était complètement oublié, Tavaitil préparée à se laisser aller, sans trop de remords , au sentiment bien plus vif qu'elle éprouvait pour Darcy.

Quant à lui » TOs pensées étaient d'une nature plus calme. Il avait rencontré avec {Saisir une jolie femme qui lui rappelait des souvenirs heureux , et dont la connaissance lui serait probablement agréable pour l'hiver qu'il alliût passer à Paris. Mais, une fois qu'elle n'était plus devant ses yeux , il ne lui restait tout au plus que le souvenir de quelques heure» écoulées gaîment, souvenir dont la douceur était encore altérée par la peraqpective de se coucher taçd et de faire quatre lieues pour retrouver son lit. Laissons-le , tout entier à ses idées prosaïques , s'envelopper soigneusement dans son manteau^ s'établir commodément et en biais dans son coupé de louage , égarant ses pensées du salon de madame Lambert à Constantinople, de Constantinople à Corfou , et de Corfou à un demi-sommeil.

Cher lecteur , nous suivrons , s'il vous plaît , madame de Chavemy*

Lorsque madame de Chaverny quitta le château de madame Lambert , la nuit était horriblement noire , l'atmosphère lourde et étouffante : de temps en temps des éclairs, illuminant le paysage, dessinaient les silhouettes noires des arbres sur un fond d'un orangé livide. L'obscurité semblait redoubler après chaque

332 LA DOUBLE M£PfilSB.

éclair, et le cocher ne voyait pas la tête de ses dievaux. Un orage violent éclata bientôt. La pluie , qui tombait d'abord en gouttes larges et rares, se changea promptement en un véritable déluge. De tous côtés le ciel était en feu , et Fartillerie céleste commençait à devenir assourdissante. Les chevaux efirayés soufflaient fortement et se cabraient au lieu d* avancer, mais le cocher avait parfaitement dîné : scm épais carrick, et surtout le vin qu'il avait bu, rempêdiaient de craindre Teau et les mauvais chemins, U fouettait énergiquement les pauvres bêtes, non moins intrépide que César dans la tempête lorsqu'il disait à son pilote : Tu portes César et sa fortune !

Madame de Chaverny, n'ayant pas peur du tonnerre , ne s'occupait guère de l'orage. Elle se répétait tout ce que Darcy lui avait dit , et se repentait de ne lui avoir pas dit bien des choses qu'elle aurait pu lui dire , lorsqu'elle fut tout à coup interrompue dans ses méditations par un choc violent que reçut sa voiture : en même temps les glaces volèrent en éclats , un craquement de mauvais augure se fit entendre ; la calèche était précipitée dans un fossé. Julie en fut quitte pour la peur. Mais la pluie ne cessait pas ; une roue était brisée; les lanternes s'étaient éteintes, et Ton ne voyait pas aux environs une seule maison pour se mettre à l'abri. Le cocher jurait , le valet de pied maudissait le cocher , et pestait contre sa maladresse. Julie restait dans sa voiture , demandant comment on pourrait revenir à P. .. ou ce qu'il fallait faire; mais à chaque question qu'elle faisait elle recevait cette réponse désespérante : «♦ C'est impossible ! »»

Cependant on entendit de loin le bruit sourd d'une

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voiture qui s'approchait. Bientôt le cocher de madame de Chavemy reconnut , à sa grande satisfaction , un de ses collègues avec lequel il avait jeté les fondements d'une tendre amitié dans l'office de madame Lambert ; il lui cria de s'arrêter.

La voiture s'arrêta ; et à peine le nom de madame de Chavemy fut-il prononcé , qu'un jeune homme qui se trouvait dans le coupé ouvrit lui-même la portière , et s'écriant : « Est-elle blessée t » s'élança d'un bond auprès de la calèche de Julie. Elle avait reconnu Darcy , elle l'attendait.

Leurs mains se rencontrèrent dans l'obscurité , et Darcy crut sentir que madame de Chavemy pressait la sienne ; mais c'était probablement un effet de la peur. Après les premières questions , Darcy offiit naturellement sa voiture. Julie ne répondit pas d'abord , car elle était fort indécise sur le parti qu'elle devait prendre. D'un côté, elle pensait aux trois ou quatre lieues qu'elle aurait à faire en tête à tête avec un jeune homme , si elle voulait aller à Paris; d'un autre côté , si elle revenait au château pour y demander l'hospitalité à madame Lambert , elle frémissait à ridée de raconter le romanesque accident de la voiture versée et du secours qu^elle aurait reçu de Darcy. Reparaître au salon au milieu de la partie de whist , sauvée par Darcy comme la femme turque... on ne pouvait y songer. Mais aussi trois longues lieues jusqu'à Paris ! . . . Pendant qu'elle flottait ainsi dans l'incertitude , et qu'elle balbutiait assez maladroitement quelques phrases banales sur l'embarras qu'elle allait causer, Darcy, qui semblait lire au fond de son cœur , lui dit froidement : — « Prenez ma voiture ,

334 L4 DOUBLE MBPRIS£.

madame , je resterai dans la vôtre jusqu'à ce qu'il passe quelqu'un pour Paris. « Julie , craignant d'avoir montré trop de pruderie , se hâta d'accepter la première offre , mais non la seconde. Et comme sa résolution fut toute soudaine , elle n'eut pas le temps de résoudre l'importante question de savoir si l'on irait à P.... ou à Paris. EUe était déjà dans le coupé de Darcy, enveloppée de son manteau, qu'il s'empressa de lui donner , et les chevaux trottaient lestement vers Paris, avant qu'elle eût pensé à dire oii elle voulait aller. Son domestique avait choisi pour elle , en donnant au cocher le nom et la rue de sa maîtresse.

La conversation comm^iça embarrassée de part et d'^Jtre. Le son de voix de Darcy était bref ^ et paraissait annoncer un peu d'humeur. Julie s'imagina qiie son irrésolution l'avait choqué , et qu'il la prenait pour une prude ridicule. D^à elle était tdlement sous rinflttence de cet homme, qu'elle s'adressait intérieurement de vifs reproches , et ne songeait pli» qu'à dissiper ce mouvement d'humeur dont elle s'accusait. L'habit de Darcy était mouillé , elle s'en aperçut , et , se débarrassant aussitôt du manteau , elle exigea qu'il s'en couvrît. De là un combat de générosité , d'où il résulta que , le différend ayant été tranché par la moitié , chacun eut sa part du manteau. Impitidence énorme , qu'elle n'aurait pas commise sans ce moment d'hésitation qu'elle voulait faire oublier.

Ils étaient «i près l'un de l'autre , que la joue de Julie pouvait sentir la chaleur de l'haleine de Darcy. Les cahots de la voiture les rapprochaient même quelquefois davantage.

LA DOUBLE MEPAISE. 335

— ♦• Ce manteau qui nous enveloppe tous les deux , » dit Darcy , « me rappelle nos charades

d'autrefois. Vous souvenez-vous d'avoir été ma Vir-

ginie , lorsque nous nous affublâmes tous deux du mantelet de votre grand' mère? »

— " Oui . et de la mercuriale qu'elle me fit à cette occasion. «

— « Ah ! " s'écria Darcy , « quel heureux temps que celui-là ! combien de fois j'ai pensé avec tristesse et bonheur à nos divines soirées de la rue de Bellechasse ! Vous rappelez- vous les belles ailes de vautour qu'on vous avait attachées aux épaules avec des rubans roses, et le bec de papier doré que je vous avais fabriqué avec tant d'art î »

— « Oui, n répondit Julie, « vous étiez Prométhée, et moi le vautour. Mais quelle mémoire vous avez ! Comment avez- vous pu vous souvenir de toutes ces folies? car il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! »

— « Est-ce un compliment' que vous me demandez? h dit Darcy en souriant et s avançant de manière à la regarder en face. Puis , d'un ton plus sérieux : " En vérité , H poursuivit-il , « il n'est pas extraordinaire que j*aie conservé le souvenir des plus heureux moments de ma vie. »

— •» Quel talent vous aviez pour les charades!... »» dit Julie , qui craignait que la conversation ne prît un tour trop sentimental .

— •« Voulez-vous que je vous donne une autre preuve de ma mémoire? »» interrompit Darcy. « Vous rappelez-vous notre traité d'alliance chez madame Lambert? Nous nous étions promis de dire du mal de

3S6 LA DOUBLE MBPUlSE.

runivers entier; en revanche , de nous soutenir l'un l'autre envers et contre tous. . . Mais notre traité a en le sort de la plupart des traités ; il est resté sans exécution, t

— " Qu'en savez- vous î »»

— « Hélas ! j'imagine que vous n'avez pas eu souvent occasion de me défendre ; car , une fois éloigné de Paris , quel oisif s'est occupé de moi ! **

— - De vous défendre... non... mais de parler de vous à vos amis. . . »

— "Oh ! mes amis 1 »» s'écria Darcy avec un sourire mêlé de tristesse , « je n'en avais guère à cette époque , que vous connussiez , du moins. Les jeunes gens que voyait madame votre mère me haïssaient , je ne sais^pourquoi ; et , quant aux femmes , elles pensaient peu à monsieur l'attaché du ministère des affaires étrangères. •>

— - C'est que vous ne vous occupiez pas d'elles. •»

— * Cela est vrai. Jamais je n'ai su faire l'aimable auprès des personnes que je n'aimais pas. «

Si l'obscurité avait permis de distinguer la figure de Julie , Darcy aurait pu voir qu'une vive rougeur s'était répandue sur ses traits en entendant cette dernière phrase, à laquelle elle avait donné un sens auquel peut-être Darcy ne songeait pas*

Quoi qu'il en soit , laissant là des souvenirs conservés trop bien par l'un et par l'autre , Julie voulut le remettre un peu sur ses voyages , espérant que , par ce moyen , elle serait dispensée de parler. Le procédé réussit presque toujours avec les voyageurs , surtout avec ceux qui ont visité quelque pays lointain.

— « Quel beau voyage que le vôtre ! •» dit-elle ,

LA DOUBLE MÉPaiSE. 337

• et combien je regrette de ne pouvoir jamais en faire un semblable! »

Mais Darcy n'était plus en humeur conteuse. —

• Quel est oe'jeune homme à moustaches, " demandat-il brusquement , •« qui vous parlait tout à Theure? •» '

Cette fois , Julie rougit encore davantage. — « C'est un ami de mon mari , » répondit-elle , «« un officier de son régiment... On dit, « poursuivit-elle sans vouloir abandonner son thème oriental , ** que les personnes qui ont vu ce beau ciel bleu de l'Orient ne peuvent {Jus vivre ailleurs. •»

— « n m*a déplu horriblement , je ne sais pourquoi... Je parle de l'ami de votre mari, non du ciel bleu... Quant à ce ciel bleu, madame , Dieu vous en préserve ! On finit par le prendre tellement en guignon à force de le voir toujours le même , qu*on admirerait comme le plus beau de tous les spectacles un sale brouillard de Piaris. Rien n'agace plus les nerfs , croyezmoi , que ce beau ciel bleu , qui était bleu hier et qui sera bleu demain. Si vous saviez avec quelle impatience , avec quel désappointement toujours renouvelé on attend , on espère un nuage I »

— « Et cependant vous êtes resté bien longtemps sous ce ciel bleu. »»

— « Mais , madame , il m'était assez difficile de fiedre autrement. Si j'avais pu ne suivre que mon inclination , je serais revenu bien vite dans les environs de la rue de Bellechasse , après avoir satisfait le petit mouvement de curiosité que doivent nécessairement exciter lès étrangetés-de l'Orient. »

— « Je crois que bien des voyageurs en diraient

338 LA DOUBLB MEPEISB.

autant s'ils étaient aussi francs qne vous Comment

passe-t-on son temps à Constantinople et dans les antres villes de TOrientt »

— « Là , comme partout , il y a plusieurs manières de tuer le temps. Les Anglais boivent , les Français jouent , les Allemands filment, et quelques gens d'esprit , pour varier leurs plaisirs , se font tirer des coups de fusil en grimpant sur les toits pour lorgner les femmes du pays. »

— « C'est probablement à cette dernière occupation que vous donniez la préférence. »

— « Point du tout. Moi , j'étudiais le turc et le grec , ce qui me couvrait de ridicule. Quand j'avais terminé les dépêches de l'ambassade , je dessinais , je galopais aux Eaux-Douces, et puis j'allais au bord de la mer voir s'il ne venait pas quelque figure humaine de France ou d'ailleurs. *

— « Ce devait être un grand plaisir pour vous de voir un Français à une aussi grande distance de la France? »♦

— « Oui ; mais pour un homme intelligent combien nous venait-il de marchands de quincaillerie ou de cachemires ; ou , ce qui est bien pis , de jeunes poëtes , qui , du plus loin qu'ils voyaient quelqu'un de l'ambassade , lui criaient : Menez-nous voir les ruhies , menez-moi à Saintfe-Sophie , conduisez-moi aux montagnes , à la mer d'azur; je veux voir les lieux où soupirait Héro ! Puis , quand ils ont attrapé un bon coup de soleil , ils s'enferment dans leur chambre , et ne veulent plus rien voir que les 'derniers numéros du Constitutionnel. »

— •• Vous voyez tout en mal , suivant votre vieille habitude. Vous nêtes pas corrigé, savez-voust car vous êtes toujours aussi moqueur. »

— • « Dites-moi , madame , s'il n*est pas bien permis à un damné qui frit dans sa poêle de s'égayer un peu aux dépens de ses camarades de friture ? D'honneur ! vous ne savez pas combien la vie que nous menons làbas est misérable. Nous autres secrétaires d'ambassade , nous ressemblons aux hirondelles qui ne se posent jamais. Pour nous, point de ces relations intimes qui font le bonheur de la vie... ce me semble. » (Il prononça ces derniers mots avec un accent singulier et en se rapprochant de Julie.) « Depuis six ans je n*ai trouvé jpersonne avec qui je pusse échanger mes pensées. »

— « Vous n'aviez donc pas d'amis là-bas? »

— « Je viens de vous dire qu'il est impossible d'en avoir en pays étranger. J'en avais laissé deux en France. L'un est mort ; l'autre est maintenant en Amérique , d'où il ne reviendra que dans quelques années , si la fièvre jaune ne le retient pas. »

-^ « Ainsi, vous êtes seul?... »

— « Seul. »

— « Et la société des femmes, quelle est-elle dans l'Orient? Elst-ce qu'elle ne vous offre pas quelques ressources? »

— « Oh I pour cela , c'est le pire de tout. Quant aux femmes turques , il n'y faut pas songer. Des Grecques et des Arméniennes , ce qu'on peut dire de mieux à leur louange , c'est qu'elles sont fort joUes. Pour les femmes des consuls et des ambassadeurs , dispensezmoi de vous en parler. C'est une question diplomati-

840 LÀ OOUBLB MBPfiISB.

que; et si j'en disais ce que j'en pense, je pourrais me faire du tort aux affaires étrangères. »

— « Vous ne paraissez pas aimer beaucoup votre carrière. Autrefois vous désiriez avec tant d*ardeur entrer dans la diplomatie ! »

— « Je ne connaissais pas encore le métier. Maintenant je voudrais être inspecteur des boues de Paris! •

— « Ah Dieu! comment pouvez-vous dire cela! Paris ! le séjour le plus maussade de la terre ! -

— « Ne blasphémez pas. Je voudrais entendre votre palinodie à Naples , après deux ans de séjour en Italie. »

— « Voir Naples , c'est ce que je désirerais le plus au monde , » répondit-elle en soupirant,... « pourvu que mes amis fussent avec moi. ••

— « Oh ! à cette condition , je ferais le tour du monde. Voyager avec ses amisl mais c'est comme si Ton restait dans son salon tandis que le monde passerait devant vos fenêtres conmie un panorama qui se déroule. -

— ««Eh bien ! si c'est trop demander , je voudrais voyager avec un... avec deux amis seulement. ••

— « Pour moi, je ne suis pas si ambitieux; je n'en voudrais qu'un seul , ou qu'une seule, ♦• ajouta-t-il en souriant, « Mais c'est un bonheur qui ne m*est jamais arrivé.. . et qui ne m'arrivera pas , » reprit-il avec un soupir. Puis, d'un ton plus gai: "En vérité, j'ai toujours joué de malheur. Je n'ai jamais désiré bien vivement que deux choses, et je n*ai pu les obtenir. •»

— « Qu'était-ce donc î »

— "Oh ! rien de bien extravagant. Par exemple ,

LA DOUBLE MËPBISK. 341

j'ai désiré passionnément pouvoir valser avec quelqu'un. . . J'ai fait des études approfondies sur la valse. Je me suis exercé pendant des mois entiers , seul , avec une chaise, pour surmonter l'étourdissement qui ne manquait jamais d'arriver , et quand je suis parvenu à n'avoir plus de vertiges. . . »»

— - Et avec qui désiriez- vous valser? *

— " Si je vous disais que c'était avec vous t.. . Et quand j'étais devenu , à force de peines , un valseur consommé , votre grand' mère , qui venait de prendre un confesseur janséniste , défendit la valse par un ordre du jour que j'ai encore sur le cœur. »»

— "Et votre second souhait î .. . « demanda Julie fort troublée.

— " Mon second souhait , je vous l'abandonne. J'aurais voulu, c'était par trop ambitieux de ma part, j'aurais voulu être aimé... mais aimé... C'est avant la valse que je souhaitais ainsi , et je ne suis pas l'ordre chronologique... J'aurais voulu, dis-je , être aimé par une femme qui m'aurait préféré à im bal , — le plus dangereux de tous les rivaux ; — par une femme que j'aurais pu venir voir avec des bottes crottées au moment où elle se disposerait à monter en voiture pour aller au bal. Elle aurait été en grande toilette , et elle m'aurait dit : Restons. Mais c'était de la folie. On ne doit demander que des choses possibles. ^

— - Que vous êtes méchant ! Toujours vos remarques ironiques ! Rien ne trouve grâce devant vous. Vous êtes toujours impitoyable pour les femmes. »»

— " Moi ! Dieu m'en préserve ! C'est de moi plutôt que je médis. Est-ce dire du mal des femmes que

342 LA DOUBLE MBPBISB.

de souteoir qu^elles préfèrent une soirée agréaUe... à un tête-à-tête ^vec moi f ••

— ^ Un bal!... une toilette!... Ah! mon Dieu!... Qui aime le bal maintesiantt... ^ Ce n* était point aux paroles de Darcy qu'elle répondait ; elle croyait en« tendre sa pensée , et la pauvre femme n'entendait que son propre cœur.

— M A propos de toilette et de bal , quel dommage que nous ne soyons plus en carnaval ! J'ai rapporté un costume de femme grecque qui est charmant, et qui vous irait à ravir. *«

— « Vous m'en ferez un dessin pour mon album. •

— • TrèS'Volontiers. Vous verrez quels progrès j'ai faits depuis le temps où je crayonnais des bonshommes sur la/ table à thé de. madame votre mère.— A propos, madame, j'ai un compliment à vous faire ; on m'a dit ce matin au ministère que M. de Chavemy allait être nommé gentilhomme de la chambre. Cela m'a fait grand plaisir, n

Julie tressaillit involontairement.

Darcy poursuivit sans s'apercevoir de ce mouvement :

— - Permettez-moi de vous demander votre protection dès à présent... Mais, au fond, je ne suis pas trop content de votre nouvelle dignité. Je crains que vous ne soyez obligée d'aller habiter Saint-Cloud pendant l'été, et alors j'aurai moins souvent l'honneur de vous voir. ••

— •• Jamais je n'irai à Saint-Cloud , »» dit Julie d'une voix fort émue.

— "Oh ! tant mieux , car Paris» voyez- vous, c'est le paradi^, dont il ne faut jamais sortir que pour aller

L4 DOUBLB MÉ^BISB. 34S

de temps en temps dîner à la campagne chez madame Lambert, à condition de revenir le soir. Qae vous êtes heureuse, madame, de vivre à Paris ! Moi qui n'y suis peut-être que pour peu de temps , vous n'avez pas d'idée combien je me trouve heureux dans le petit appartement que ma tante m'a donné. Et vous, vous demeurez , m'a-t-on dit , dans le faubourg Saint- Honoré. On m'a indiqué votre maison. Vous devez avoir un jardin magnifique, si la manié de bâtir n'a pas changé déjà vos allées en boutiques? h

— • Non , mon jardin est Picore intact , Dieu merci. -

• — - Quel jour recevez-vous , madame î •

— « Je suis chez moi à peu près tous les soirs. Je serai charmée que vous vouliez bien me venir voir quelquefois. »*

— «Vous voyez, madame , que je fais comme si notre ancienne alliance subsistait encore. Je m'invite moi-même sans cérémonie et sans présentation ofBcielle. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas!... Je ne connais plus que vous à Paris et madame Lambert. Tout le monde m'a oublié , mais vos deux maisons sont les seules que j'aie regrettées dans mon exil. Votre salon surtout doit être charmant. Vous qui choisissez si bien vos amis ! . . . Vous rappelez-vous les projets que vous faisiez autrefois pour le temps où vous seriez maîtresse de maison t Un salon inaccessible aux ennuyeux , de la musique quelquefois, toujours de la conversation , et bien tard ; point de gens à prétentions, un petit nombre de personnes se connaissant parfaitement , qui par conséquent ne cherchent point à mentir ni à faire de l'eflFet... Deux ou

344 Là double mbpbise.

trois femmes spirituelles avec cela (et il est impossible que vos amies ne le soient pas...) , et votre maison est la plus agréable de Paris. Oui , vous êtes la plus heureuse des femmes, et vous rendez heureux tous ceux qui vous approchent. ••

Pendant que Darcy parlait , Julie pensait que ce bonheur qu'il décrivait avec tant de vivacité, elle aurait pu Tobtenir si elle eût été mariée à un autre homme , . . . à Darcy, par exemple. Au lieu de ce salon imaginaii:e, si élégant et si agréable, elle pensait aux ennuyeux que Chavemy lui avait attirés ; ... au lieu de ces conversations si gaies, elle se rappelait les scènes

conjugales comme celle qui Tavait conduite à P

Elle se voyait enfin malheureuse à jamais , attachée pour la vie à la destinée d'un homme qu elle haïssait et qu'elle méprisait ; tandis que celui qu'elle trouvait le plus aimable du monde, celui qu elle aurait voulu charger du soin d'assurer son bonheur, devait demeurer toujours un étranger pour elle. Il était de son devoir de l'éviter, de s'en séparer,... et il était si près d'elle, que les manches de sa robe étaient frmssées par le revers de son habit !

Darcy continua quelque temps à peindre les plaisirs de la vie de Paris avec toute l'éloquence que lui donnait une longue privation. Jailie cependant sentait ses larmes couler le long de ses joues. Elle tremblait que Darcy ne s'en aperçût , et la contrainte qu'elle s'imposait ajoutait encore à la force de son émotion. Elle étouffait ; elle n'osait faire un mouvement. Enfin un sanglot lui échappa, et tout fut perdu. Elle tomba la tête dans ses mains, à moitié suffoquée par les leurmes et la honte.

LA BOUBLB MBPB16B. 845

Darcy, qui ne pen8aità rien moins, fut bien étonné. Pendant nn instant la surprise le rendit muet ; mais , les sanglots redoublant , il se crut obligé de parler et de demander la cause de ces larmes si soudaines.

— a Qu'avez- vous, madamel Au nom de Dieu , madame,— répondez-moi. Que vous arrive -t-iH... » Et comme là pauvre Julie , à toutes ces questions , serrait avec plus de force son mouchoir sur ses yeux , il lui prit la main , et, écartant doucement le mouchoir : « Je vous en conjure , madame , » dit-il d'un ton de voix altéré qui pénétra Julie jusqu'au fiwid du cœur, « je vous en conjure , qu'avez-vous ? Vous aurais-je offensée involontairement! . . . Vous me désespérez par votre silence. «

— « Ah I • s'écria Julie ne pouvant plus se contenir, « je suis bien malheureuse ! * et elle sanglota plus fort.

— « Malheureuse! Comment!... pourquoi?... (pi peut vous rendre malheureuse? répondez- moi. » En parlant ainsi , il lui serrait les mains , et sa tête touchait presque celle de Julie, qui pleurait toujours au lieu de répondre. Darcy ne savait que penser, mais il était touché de ses larmes. 11 se trouvait rajeuni de six ans , et il commençait à entrevoir dans un avenir qui ne s'était pas encore présenté à son imagination que du rôle de confident il pourrait bien passer à un autre plus élevé.

Comme elle s'obstinait à ne pas répondre , Darcy, craignant qu'elle ne se trouvât mal , baissa une des glaces de la voiture, détacha les rubans du chapeau de Julie , écarta son manteau et son châle. Les hommes sont gauches à rendre ces soins. Il voulait

349 Lk DOUBLE XBPAISE.

— J*étais condamné d'avance. — Vous-même, oui, vous , Julie , avant qu'une fatale expérience ne vous eût montré où est le véritable bonheur, vous auriez sans doute ri de ma présomption , et une voiture bien vernie , avec une couronne de comte sur les panneaux, aurait été sans doute alors le plus sûr moyen de vous plaire. »

— « Oh ciel ! et vous aussi ! Personne n'aura donc pitié de moi î »

. — « Pardoimez-moi, chère Julie ! » s'écria-t-il trèsému lui-même ; « pardonnez-moi , je vous en supplie. Oubliez ces reproches ; non , je n'ai pas le droit de vous en faire, moi. — Je suis plus coupable que vous... Je n'ai pas su vous apprécier. Je vous ai crue faible comme les femmes du monde où vous viviez; j*ai douté de votre courage , chère Julie , et j'en suis cruellement puni! •» U baisait avec feu ses mains,

qu'elle ne retirait plus ; il allait la presser sur son sein... mais Julie le repoussa avec une vive expression de terreur, et s'éloigna de lui autant que la largeur de la voiture pouvait le lui permettre.

Sur quoi Darcy, d'une voix dont la douceur même rendait l'expression plus poignante : — « Excusezmoi, madame, j'avais oublié Paris. Je me rappelle maintenant qu'on s'y marie , mais qu'on n'y aime point. •»

— « Oh ! oui, je vous aime , » murmura-t-elle en sanglotant ; et elle laissa tomber sa tête .sur Tépaule de Darcy. Darcy la serra dans ses bras avec transport , cherchant à arrêter ses larmes par des baisers. Elle essaya encore de se débarrasser de son étreinte, mais cet effort fut le dernier qu'elle tenta.

LA DOVBLB MÉPfilSE. 349

Darcy s'était trompé sur la nature de son émotion ; il faut bien le dire , il n'était pas amoureux. Il avait profité d'une bonne fortune qui semblait se jeter à sa tête , et qui méritait bien qu'on ne la laissât pas échapper. D'ailleurs, comme tous les hommes, il était beaucoup plus éloquent pour demander que pour remercier. Cependant il était poli, et la politesse tient lieu souvent de sentiments plus respectables. Le premier mouvement d'ivresse passé , il débitait donc à Julie des phrases tendres qu'il composait sans trop de peine, et qu'il accompagnait de nombreux baisements de main qui lui épargnaient autant de paroles. Il voyait sans regrets que la voiture était déjà aux barrières , et que dans peu de minutes il allait se séparer de sa conquête. Le silence de madame de Chaverny au milieu de ses protestations , l'accablement dans lequel elle paraissait plongée, rendaient difficile, ennuyeuse même, si j'ose le dire, la position de son nouvel amant.

Elle était immobile , dans un coin de la voiture , serrant machinalement son châle contre son sein. Elle ne pleurait plus ; ses yeux étaient fixes , et lorsque Darcy lui prenait la main pour la baiser, cette main , dès qu'elle était abandonnée, retombait sur ses genoux comme morte. Elle ne parlait pas , entendait à peine ; mais une foule de pensées déchirantes se présentaient à la fois à son esprit, et, si elle voulait en exprimer une , une autre à l'instant venait lui fermer la bouche.

Comment rendre le chaos de ces pensées , ou plutôt de ces images qui se succédaient avec autant de rapidité que les battements de son cœur? Elle croy ..

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entendre à ses oreilles des mots sans liaison et sans suite , mais tous avec un sens terrible. Le matin elle avait accusé son mari , il était vil à ses yeux ; maintenant elle était cent fois plus méprisable. II lui semblait que sa honte était publique. — La maîtresse du duc de H*** la repousserait à son tour. — Madame Lambert , tous ses amis ne voudraient plus la voir. — Et Darcy t — L*aimait-il t — Il la connaissait à peine. — Il l'avait oubliée, — Il ne l'avait pas reconnue tout de suite. -^ Peut-être Tavait-il trouvée bien changée. — Il était froid pour elle : c'était là le coup de grâce. Son entraînement pour un homme qui la connaissait à peine , qui ne lui avait pas montré de Varmour. . . mais de la politesse seulement. — Il était impossible qu il l'aimât. — Elle-même , l'aimait-eHet — Non , puisqu'elle s'était mariée lorsqu'à peine il venait de partir.

Quand la voiture entra dans Paris , les hoHoges sonnaient une heure. C'était à quatre heures qu'elle avait vu Darcy pour la première fois. — Oui , îtw , — elle

ne pouvait dire revu Elle avait oublié ses traits,

sa voix ; c'était un étranger pour elle Neuf heures

après , elle était devenue sa midtresse ! Neuf heures avait suffi pour cette singulière fascination

avaient suffi pour qu'elle fât déshonorée à ses propres yeux , aux yeux de Darcy lui-même ; car que pouvaitil penser d'une femme aussi faible î Comment ne pas la mépriser?

Parfois la douceur de la voix de Darcy , les paroles tendres qu'il lui adressait , la ranimaient un peu. Alors elle s'efforçait de croire qu'il sentait réellement l'amour dont il parlait. Elle ne s'était pas rendue si facilement. — Leur amour durait depuis longtemps lors-

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que Darcy l'avait quittée. — Darcy devait savoir qu'elle ne s'était mariée que par suite du dépit que son départ lui avait fait éprouver. — Les torts étcdent du côté de Darcy. — Pourtant il l'avait toujours aimée pendant sa longue absence, -r- Et, à son retour, il avait été heureux de la retrouver aussi constante que lui . — La franchise de son aveu , — sa faiblesse même , devaient plaire à Darcy . qui détestait la dissimulation. — Mais l'absurdité de ces raisonnements lui apparaissait bientôt. — Les idées consolantes s'évanouissaient , et elle restait en proie à la honte et au désespoir.

Un moment elle voulut exprimer ce qu'elle sentait. Elle venait de se représenter qu'elle était proscrite par le monde , abandonnée par sa famille. Après avoir si grièvement offensé son mari , sa fierté ne lui permettait pas de le revoir jamais. « Je suis aimée de Darcy , » se dit-elle ; « je ne puis aimer que lui. — Sans lui je ne puis être heureuse. — Je serai heureuse partout avec lui. Allons ensemble dans quelque lieu où jamais je ne puisse voir une figure qui me fasse rougir. Qu'il m*emmène avec lui à Constantinople. . . »

Darcy était à cent lieues de deviner ce qui se passait dans le cœur de Julie. Il venait île remarquer qu'ils entraient dans la rue habitée par madame de Chavemy , et remettait ses gants glacés avec beaucoup de sang-froid.

— « A propos, » dit-il, « il faut que je sois présenté officiellement à M. de Chavemy... Je suppose que nous serons bientôt bons amis. — Présenté par madame Lambert , je serai sur un bon pied dans votre maison. En attendant , puisqu'il est à la campagne , je puis vous voirt *>

Là parole expira sur les lèvres de Julie. Chaque mot de Darcy était un coup de poignard. Comment parler de fuite , d'enlèvement à cet homme si calme , si froid, qui ne pensait qu'à arranger sa Uaison pour Tété de la manière la plus commode! Elle brisa avec rage la chaîne d'or qu*elle portait à son cou , et tordit les chaînons entre ses doigts. La voiture s'arrêta à la porte de la maison qu'elle occupait. Darcy fut fort empressé à arranger son châle sur ses épaules , à remettre son chapeau convenablement. Lorsque la portière s'ouvrit , il lui présenta la main de l'air le plus respectueux , mais Julie s'élança à terre sans vouloir s'appuyer sur lui — "Je vous demanderai la permission, madame . » dit-il en s'inclinant profondément , « de venir savoir de vos nouvelles. »

— « Adieu » » dit Julie d'une voix étouffée. Darcy remonta dans son coupé , et se fit ramener chez lui en sifflant de l'air d'un homme très-satisfait de sa journée.

XITL

Aussitôt qu'il se retrouva dans son appartement de garçon. Darcy passa une robe de chambre turque, mit des pantoufles, et , ayant chargé de tabac de Latakié une longue pipe dont le tuyau était de merisier de Bosnie et le bouquin d'ambre blanc, il se mit en devoir de la savourer en se renversant dans une grande bergère garnie de maraquin et dûment rembourrée. Aux personnes qui s'étonneraient de le voir dans cette vulgaire occupation au moment où peut-être il aurait dû rêver plus poétiquement , je répondrai qu'une bonne ipe est utile , sinon nécessaire , à la rêverie , et que

le véritable moyen de bien jouir d'un bonheur , c'est de Tassocier à un autre bonheur. Un de mes amis, homme fort sensuel , n'ouvrait jamais une lettre de sa maîtresse avant d'avoir ôté sa cravate , attisé le feu si l'on était en hiver , et s'être couché sur un canapé commode.

— « En vérité , • se dit Darcy , « j'aurais été un grand sot si j'avais suivi le conseil de Tyrrel , et si j'avais acheté une esclave grecque pour l'amener à Paris. Parbleu ! c'eût été , comme disait mon ami Haleb-EfTendi , c'eût été porter des figues à Damas. Dieu merci! la civilisation a marché grand train pendant mon absence , et il ne paraît pas que la rigidité soit portée à l'excès... Ce pauvre Chavemy !... Ah ! ah ! Si pourtant j'avais été assez riche il y a quelques années . j'aurais épousé Julie , et ce serait peut-être Chavemy qui l'aurait reconduite ce soir. Si je me marie jamais , je ferai visiter souvent la voiture de ma femme, pour qu'elle n'ait pas besoin de chevaliers errants qui la tirent des fossés. . . Voyons , recordonsnous A tout prendre » c'est une très-jolie femme, elle a de l'esprit , et , si je n'étais pas aussi vieux que je le suis , il ne tiendrait qu'à moi de croire que c'est à mon prodigieux mérite !... Ah ! mon prodigieux mérite !... Hélas! hélas! dans un mois peut-être mon mérite sera au niveau de celui de ce monsieur à moustaches. . . Morbleu ! j'aurais bien voulu que cette petite Nastasia que j'ai tant aimée sût lire et écrire , et pût parler des choses avec les honnêtes gens , car je crois que c'est la seule femme qui m'ait aimé... Pauvre enfant !...•> Sa pipe s'éteignit , et il s'endormit bientôt.

3â4 LA BOUBLK MÉPAISE.

En rentrant dans son appartement, madame de Chavemy rassembla toutes ses forces pour dire d'un air naturel à sa femme de chambre qu'elle n'avait pas besoin d'elle , et qu'elle la laissât seule. Aussitôt que cette fille fut sortie , eUe se jeta sur son lit , et là elle se mit à pleurer plus amèrement , maintenant qu'elle se trouvait seule , que lorsque la présence 4e Darcy l'obligeait à se contraindre.

La nuit a certainement une influence très-grande sur les peines morales comme sur les douleurs physiques. Elle donne à tout une teinte lugubre , et les images qui , le jour , seraient indifférentes ou même riantes , nous inquiètent et nous tourmentent la nuit , comme des spectres qui n'ont de puissance que pendant les ténèbres. Il semble que pendant la nuit la pensée redouble d'activité , et que la raison perd son empre. Une espèce de fantasmagorie intérieure nous trouble et nous effraye sans que nous ayons la force d'écarter la cause de nos terrei^rs pu d'en examiner froidement la réalité.

Qu'on se représente la pauvre Julie étendue sur son lit à demi habillée , s'agitant sans cesse , tantôt dévorée d'une chaleur brûlante , tantôt glacée par un frisson pénétrant, tressaillant au moindre craquement de la boiserie et entendant distinctement les battements de son cœur. Elle ne conservait de sa position qu^une angoisse vague dont elle cherchait en vain la cause. Puis, tout d'un coup, le souvenir de cette fatale soirée passait dans son esprit aussi rapide

LA DOUBLE MBPRISB. 355

qu'un écîlair , et avec lui se réveillait une douleur vive et aiguë comme celle que produirait un fer rouge dans une blessure cicatrisée.

Tantôt elle regardait sa lampe , observant avec une attention stupide toutes les vacillations de la flamme , jusqu'à ce que les larmes qui s'amassaient dans ses yeux , elle ne savait pourquoi , l'empêchassent de voir la lumière, « Pourquoi ces larmes ? •> se disait-elle. « Ah ! je suis dédionorée ! »

Tantôt elle comptait les glands des rideaux de son lit. mais elle n'en pouvait jamais retenir le nombre. « Quelle est donc cette folie ? » pensait-elle. « Folie 1 — Oui , car il y a une heure je me suis donnée comme une misérable courtisane à ^n homme que je ne connais pas. •

Puis elle suivait d'un œil hébété l'aiguille de sa pendule avec l'anxiété d'un condamné qui voit approcher l'heure de son supplice. Tout à coup la pendule sonnait : « U y a trois heures. . , » diçait-elle en tressaillant en sursaut , • j'étais avec lui , et je suis dés* honorée! »

Elle passa toute la nuit dans cette agitation fébrile. Quand le jour parut , elle ouvrit la fenêtre , et l'air frais et piquant du matin lui apporta quelque soulagement. Penchée sur la balustrade de sa fenêtre qui donnait sur le jardin , elle respirait Tair froid avec une espèce de volupté. Le désordre de ses idées se dissipa peu à peu. Aux vagues tourments, au délire qui l'agitaient , succéda un désespoir concentré qui était un repos en comparaison.

Il fallait prendre un parti. Elle s'occupa de chercher alors ce qu'elle avait à faire. Elle ne s'arrêta pas un

moment à l'idée de revoir Darcy. Cela lui paraissait impossible ; elle serait morte de honte en l'apercevant. Elle devait quitter Paris , où dans deux jours tout le monde la montrerait au doigt. Sa mère était à Nice, elle irait la rejoindre , lui avouerait tout ; puis , après s'être épanchée dans son sein, elle n'avait plus ïju'une chose à faire, c'était de chercher quelque endroit désert en Italie , inconnu aux voyageurs , où elle irait vivre seule , et mourir bientôt.

Cette résolution une fois prise , elle se trouva tranquille. Elle s'assit devant une petite table en face de la fenêtre , et , la tête dans ses mains , elle pleura , mais cette fois sans amertume. La fatigue et l'abattement l'emportèrent enfin , et elle s'endormit , ou plutôt elle cessa de penser pendant une heure à peu près.

Elle se réveilla avec le frisson de la fièvre Le temps avait changé , le ciel était gris , et une pluie fine et glacée annonçait du froid et de l'humidité pour tout le reste du jour. Julie sonna sa femme de chambre. « Ma mère est malade , » lui dit-elle , « il faut que je parte sur-le-champ pour Nice. Faites une malle , je veux partir dans une heure. »

— « Mais, madame, qu'avez -vous! N'êtes-vous pas malade î... Madame ne s'est pas couchée! » s'écria la femme de chambre , surprise et alarmée du changement qu'elle observa sur les traits de sa maîtresse.

— « Je veux partir, » dit Julie d'un ton d'impatience, « il faut absolument que je parte. Préparezmoi une malle. »

Dans notre civilisation moderne , il ne suffit pas

L4 DOUBLB MBPRTSE. 357

d'un simple acte de la volonté pour aller d'un lieu à un au?re. Il faut un passe-port , il faut faire des paquets, emporter des cartons, s'occuper de cent préparatife ennuyeux qui suffiraient pour ôter l'envie de voyager. Mais l'impatience de Julie abrégea beaucoup toutes ces lenteurs nécessaires. Elle allait et venait de chambre en chambre, aidait elle-même à faire les malles , entassant sans ordre des bonnets et des robes accoutumés à être traités avec plus d'égards. Quelquefois pourtant les mouvements qu'elle se donnait contribuaient plutôt à retarder ses domestiques qu'à les hâter.

— *• Madame a sans doute prévenu monsieur? ^ demanda timidement la femme de chambre.

Julie , sans lui répondre , prit du papier ; elle écrivit : « Ma mère est malade à Nice. Je vais auprès d'elle. »» Elle plia le papier en quatre , mais elle ne put se résoudre à y mettre une adresse.

Au milieu des préparatifs de départ , un domestique entra : •♦ M. de Châteaufort, » dit-il, « demande si madame est visible ; il y a aussi un autre monsieur qui est venu en même temps , que je ne connais pas ; mais voici sa carte. «

Elle lut : « E. Darcy, secrétaire d'ambassade, h

Elle put à peine retenir un cri. « Je n'y suis pour personne! •» s'écria-t-elle; • dites que je suis malade. Ne dites pas que je vais partir. »♦ Elle ne pouvait s'expliquer comment Châteaufort et Darcy venaient la voir en même temps ; et , dans son trouble , elle ne douta pas que Darcy n'eût déjà choisi Châteaufort pour son confident. Rien n'était plus simple cependant que leur présence simultanée. Amenés par le

même motif, ils s*étai^t rencontrés à la porte ; et , après avoir échangé un salut très-froid , ils s'étaient tout bas donnés au diable l'un l'autre de grand cœur.

Sur la réponse du domestique , ils descendirent ensemble Tescalier , se saluèrei^ de nouveau enc(H*e plus froidement , et s'éloignèrent chacun dans une direction opposée.

Châteaufort avait resiarqué l'attention particulière que madame de Chavemy avak montrée pour Darcy, et . dès ce moment , il l'avait pris en haine. De son côté , Darcy , qui se piquait d'être physionomiste , n'avait pu observer l'air d'embarras et de contrariété de Châteaufort sans en conclure qu'il aimait Jnlie ; et comme , en sa qualité de diplomate , il était porté à supposer le mal à priori, il avait conclu fort légèrement que Julie n'était pas cruelle pour Châteaufort.

— ♦• Cette étrange coquette , »» se disait- il à luimême en sortant , •• n'aura pas voulu nous recevoir ensemble, de peur d'une scène d'explication e-omme celle du Mitanthrope,,. Mais j'ai été bien sot de ne pas trouver qudque prétexte pour rester et laisser partir ce jeune fat. Assurément • si j'avais attendu seulement qu'il eût le dos tourné , j'aurais été admis , car j'ai sur lui l'incontestable avantage de la nouveauté. ^

Tout en faisant ces réflexions , il 9' était arrêté , puis il s était retourné , puis il rentrait dans l'hôtel de madame de Chavemy. Châteaufort , qui s'était cuissi retourné plusieurs fois pour l'observer , revint sur ses pas et s'établit en croisière à quelque distance pour le surveiller.

Darcy dit au domestique , surpris de le revoir ,

qu'il avait oublié de lui donner un mot pour sa maîtresse , qu'il s'agissait d'une affaire pressée et d'une commission dont une dame Tavait chargé pour madame de Chavemy . Se souvenant que Julie entendait l'anglais , il écrivit sur sa carte au crayon : Begs leave to ask when he can show io madame de Cha^ vemy his turkish albwm. Il remit la carte au domestique . et dit qu'il attendrait la réponse.

Cette réponse tarda longtemps. Enfin le domestique revint fort troublé. «« Madame , - dit-il , « s'est trouvée mal tout à l'heure , et elle est trop souffrante maintenant pour pouvoir vous répondre. •• — Tout cela avait duré un quart d*heure. Dârcy ne croyait guère à l'évanouissement , nrmis il était bien évident qu'on ne voulait pas le voir. Il prit son parti philosophiquement ; et , se rappelant qu'il aA^ait des visites à faire dans le quartier , il sortit sans se mettre autrement en peine de ce contre-temps.

Châteaufort 1* attendait dans une anxiété furieuse. En le voyant passer , il ne douta pas qu'il ne fût son rival heureux , et il se promit bien de saisir aux cheveux la première occasion de se venger de l'infidèle et de son complice. Le commandant Perrin , qu'il rencontra fort à propos , i^eçut sa confidence et le consola du mieux qu'il put, non sans lui remontrer lé^ peu d'apparence* de ses soupçons.

Julie s'était bien réellement évanouie en recevant la seconde carte de Darcy. Son évanouissement fut suivi d'un crachement de sang qui l'affaiblit beaucoup. Sa femme de chambre avait envoyé chercher

360 LA DOUBLB HÉPfilSE.

son médecin; mais Julie refusa obstinément de le voir. Vers quatre heures les chevaux de poste étaient arrivés , les malles attachées : tout était prêt pour le départ. Julie monta en voiture , toussant horriblement et dans un état à faire pitié. Pendant la soirée et toute la nuit , elle ne parla qu*au valet de chambre assis sur le siège de la calèche , et seulement pour qu'il dît aux postillons de se hâter. Elle toussait toujours , et paraissait souffrir beaucoup de la pdtrine ; mais elle ne fit pas entendre une plainte. Le matin elle était si faible , qu'elle s'évanouit lorsqu'on ouvrit la portière. On la descendit dans une mauvaise auberge , où on la coucha. Un médecin de village fut ^pelé : il la trouva avec une fièvre violente . et lui défendit de continuer son voyage. Pourtant elle voulait toujours partie. Dans la soirée le délire vint , et tous les symptômes augmentèrent de gravité. Elle parlait continuellement et avec une volubilité si grande, qu'il était très-diflScile de la comprendre. Dans ses phrases incohérentes , les noms de Darcy , de Châteaufort et de madame Lambert revenaient souvent. La femme de chambre écrivit à M. de Chaverny pour lui annoncer la maladie de sa femme; mais eDe était à près de trente lieues de Paris , Chavemy chassait chez le duc de H*** , et la maladie faisait tant de progrès , qu'il était douteux qu'il pût arriver à temps.

Le valet de chambre cependant avait été à cheval à la ville voisine et en avait amené un médecin. Celui-ci blâma les prescriptions de son confrère, déclara qu'on l'appelait bien tard , et que la maladie était grave.

LÀ DOUBLE MEPBISE. 301

Le délire cessa au lever du jour, et Julie s'endormit alors profœuléinent. Lorsqu'elle s*ëveilla, deux ou trois heures après , elle parut avoir de la peine à se rappeler par quelle suite d'accidents elle se trouvait couchée dans une sale chambre d'auberge. Pourtant la mémoire lui revint bientôt. Elle dit qu'elle se sentait mieux , et parla même de repartir le lendemain. Puis, après avoir paru méditer longtemps en tenant sa main sur son front , elle demanda de l'encre et du papier et voulut écrire. Sa femme de chambre la vit commencer des lettres qu'elle déchirait toujours après avoir écrit les premiers mots. En même temps elle recommandait qu'on brûlât les fragments de papier. La femme de chambre remarqua sur plusieurs morceaux ce mot : « Monsieur; » ce qui lui parut extraordinaire , dit-elle , car elle croyait que madame écrivait à sa mère ou à son mari. Sur un autre fragment elle lut : « Vous devez bien me mépnser. . . »

Pendant près d'une demi-heure elle essaya inutilement d'écrire cette lettre, qui paraissait la préoccuper vivement. Enfin l'épuisement de ses forces ne lui permit pas de continuer : elle repoussa le pupitre qu'on avait placé sur son lit. et dit d'un air égaré à sa femme de chambjne : « Écrivez vous-même à M. Darcy. »

— « Que faut-il écrire , madame ! »» demanda la femme de chambre, persuadée que le délire allait recommencer.

— « Écrivez-lui qu'il ne me connaît pas... que je ne le connais pas... »» Et elle retomba accablée sur son oreiller.

Ce forent les dernières paroles suivies qu'elle pro-

362 LA UOUULE MËPBISE.

nonça. Le délire la reprit et ne la quitta plus. Elle mourut le lendemain sans grandes souffrances apparentes.

Chaverny arriva trois jours après son enterrement. Sa douleur sembla véritable , et tous les habitants du village pleurèrent en le voyant debout dans le cimetière contemplant la terre fraîchement remuée qui couvrait le cercueil de sa femme. Il voulait d*abord la faire exhumer et la transporter à Paris; mais, le maire s'y étant opposé , et le notaire lui ayant parlé de formalités sans fin , il se contenta de commander une pierre de liais et de donner des ordres pour l'érection d'un tombeau simple , mais convenable.

Châteaufort fut très-sensible à cette mort si soudaine. Il refusa plusieurs invitations de bal, et pendant quelque temps on ne le vit que vêtu de noir.

Dans le monde on fit plusieurs récits de la mort de madame de Chaverny. Suivant les uns , elle avait eu un rêve ou , si l'on veut , un pressentiment qui lui annonçait que sa mère était malade. Elle en avait été tellement frappée , qu'elle s'était mise en route pour Jïice sur-le-champ, malgré un gros rhume, qu'elle avait gagné en revenant de chez madame Lambert; et ce rhume était devenu une fluxion de poitrine.

D'autres, plus clairvoyants, assuraient d'un air mystérieux que madame de Chaverny , ne pouvant se dissimuler l'amour qu'elle ressentait pour M. de Châteaufort , avait voulu chercher auprès de sa mère la

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force d'y résister. Le rhume et la fluxion de poitrine étaient la conséquence de la précipitation de son départ. Sur ce point on était d'accord.

Darcy ne parlait jamais d'elle. Trois ou quatre mois après sa mort, il fit un mariage avantageux. Lorsqu'il annonça son mariage à madame Lambert , elle lui dit en le félicitant : — « En vérité , votre femme est charmante , et il n y a que ma pauvre Julie qui aurait pu vous convenir autant. Quel dommage que vous fussiez trop pauvre pour elle quand elle s'e^ mariée ! »

Darcy sourit de ce sourire ironique qui lui était habituel , mais il ne répondit rien.

Ces deux cœurs , qui se méconnurent , étaiei^ peut-être faits l'un pour l'autre.

LA GUZLA

ou CHOIX

POÉSIES ILLYRIQUES,

ElCOErLLOS

iNS LA DALMATIE, LA BOSNIE, LA CROATIE

ET l'herzegowihe.

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