LE LENDEMAIN D*UNE FÉTB
L*hôtesse le ramassa sur-le-champ.
— Allons! qu'on m'amène mon cheval; et toi, quitte cette broche et porte ma valise.
— Votre cheval, mon gentilhomme î dit Tun des valets de maître Eustache en faisant une grimace.
L'hôte , malgré son chagrin , releva la tête , et ses yeux brillèrent un instant d'une expression de joie maligne.
— Je vais vous l'amener moi-même , mon bon seigneur, je vais vous amener votre bon cheval. Et il sortit tenant toujours la serviette devant son nez. Mergy le suivit.
Quelle fut sa surprise quand , au lieu du beau cheval alezan qui l'avait amené , il vit un petit cheval pie, vieux, couronné, et défiguré encore par une large cicatrice à la tête ! Au lieu de sa selle de fin velours de Flandre , il voyait une selle de cuir garnie de fer, telle enfin qu'en avaient les soldats.
— Que signifie ceci! où est mon cheval I
— Que votre seigneurie prenne la peine d'aller le demander à messieurs les reîtres protestants , répondit l'hôte avec tme feinte humilité ; ces dignes étrangers l'ont emmené avec eux : il faut qu'ils se soient trompés à cause de la ressemblance.
— Beau cheval ! dit un des marmitons ; je parierais qu'il n'a pas plus de vingt ans.
— On ne pourra nier que ce soit un cheval de bataille, dit un autre; voyez quel coup de sabre il a reçu sur le front.
— Quelle superbe robe! ajouta un autre; c'est comme la robe d'un ministre , noir et blanc.
Mergy entra dans l'écurie , qu'il trouva vide.
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— Eh ! pourquoi avez-vous souffert qu'on emmenât mon cheval î s'écria-t-il avec fureur.
— Dame ! mon gentilhomme , dit celui des valets qui avait soin de Técurie , c'est le trompette qui l'a emmené , et il m'a dit que c'était un troc arrangé entre vous deux.
La colère suffoquait Mergy« et dans son malheur il ne savait à qui s'en prendre.
— J'irai trouver le capitaine , murmurait-il entre SCS dents, et il me fera justice du coquin qui m'a volé.
— Certainement , dit l'hôte . votre seigneurie fera
bien ; car ce capitaine comment s appelle-t-il ? Il
avait toujours la mine d'un bien honnête homme.
Et Mergy avait déjà fait intérieurement la réflexion que le capitaine avait favorisé , sinon commandé le vol.
— Vous pourrez , par la même occasion , ajouta l'hôte, vous pourrez ravoir vos écus d'or de celte jeune demoiselle : elle se sera trompée , sans doute . en faisant ses paquets au petit jour.
— Attacherai-je la valise de votre seigneurie sur le cheval de votre seigneurie? demanda le garçon d'écurie du ton le plus respectueux et le plus déses^ pérant.
Mergy comprit que plus il resterait , plus il aurait à souff'rirdes plaisanteries de cette canaille. La valise attachée , il s'élança sur sa mauvaise selle ; mais le cheval . se sentant un maître nouveau, conçut le désir malin d'éprouver ses connaissances dans l'art de l'équitation. 11 ne tarda pas beaucoup cependant à s'apercevoir qu'il avait aff'aire à un excellent cavalier, moins que jamais disposé à souffrir ses gentil-
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liasses; aussi , après quelques ruades , bien payées par de grands éperons fort pointus , il prit le sage parti d'obéir et de prendre un grand trot de voyage. Mais il avait épuisé une partie de sa vigueur dans sa lutte avec son cavalier; et il lui arriva ce qui arrive toujours aux rosses en pareil cas, il tomba, comme l'on dit, en manquant des quatre pieds Notre héros se releva aussitôt, légèrement moulu, mais encore plus furieux à cause des huées qui s'élevèrent aussitôt contre lui. Il balança même un instant s'il n'irait pas en tirer vengeance à grands coups de plat d'épée ; cependant, par réflexion, il se contenta de faire comme s'il n'entendait pas les injures qu'on lui adressait de loin , et plus lentement il reprit le chemin d'Orléans , poursuivi à distance par une bande d'enfants , dont les plus" âgés chantaient la chanson de Jehan Petaquin *, tandis que les plus petits criaient de toutes leurs forces : Au hiigiienot ! au huguenot ! les fagots !
Après avoir chevauché assez tristement pendant près d'une demi-lieue , il réfléchit qu'il n'attraperait probablement pas les reîtres ce jour-là ; que son cheval était sans doute vendu ; qu'enfin il était plus que douteux que ces messieurs consentissent à ie kji rendre. Peu à peu il s'accoutuma à l'idée que son cheval était perdu s«ins retour ; et comme dans cette supposition il n'avait rien à faire sur la route d'Orlians, il reprit celle de Paris, ou plutôt une traverse, pour éviter de passer devant la malencontreuse auberge témoin de ses désastres. Insensiblement , et comme il s'était habitué de bonne heure à chercher le
' Personnage ridicule d'une vieille chanson populnire.
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bon côté de tous les événements de cette vie , il considéra qu'il était fort heureux , à tout prendre , d'en être quitte à si bon compte ; il aurait pu être entièrement volé , peut-être assassiné , tandis qu*il lui restait encore un écu d'or, à peu près toutes ses hardes, et un cheval qui , pour être laid , pouvait cependant le porter. S'il faut tout dire, le souvenir de la jolie Mila lui arracha plus d'une fois im sourire. Bref, après quelques heures de marche et un bon déjeuner, il fut presque touché de la délicatesse de cette honnête fille, qui n'emportait que dix-huit écus d'une bourse qui en contenait vingt. Il avait plus de peine à se récxincilier avec la perte de son bel alezan , mais il ne pouvait s'empêcher de convenir qu'un voleur plus endurci que le trompette aurait emmené son cheval sans lui en laisser un à la place.
Il arriva le soir à Paris, peu de temps avant la fermeture des portes , et il se logea dans une hôtellerie de la rue Saint- Jacques.