‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 84 sur 103 · JEANNOT · texte numérisé non relu

JEANNOT

Jeannot devait revenir à la ville, et il fallait passer, la nuit , par un cimetière. Or c'était un poltron plus lâche qu'une femme ; il tremblait comme s'il avait eu la fièvre.

Quand il fut dans le cimetière , il regardait à droite et à gauche , et il entendit comme quelqu'un qui rongeait , et il pensa que c'était un brucolaque qui mangeait dans son tombeau '.

«Hélas! hélas! dit-il, je suis perdu; s'il me re- •» garde , il voudra me manger , car je suis si gras ! » Il faut que je mange de la terre de son tombeau i ; »» autrement c'est fait de moi. »»

Alors il s'est baissé pour prendre de la terre ; mais un chien , qui rongeait un os de mouton , a cru que Jeannot voulait le lui prendre : il lui a sauté à la jambe et l'a mordu jusqu'au sang.

* Espèce de vampire. (Voyez la notice sur les vampires.)

* Ce préservatif est fort en usage , et passe pour être très-efficace.

IMPROVISATION * d'hyacinthe maglanovigh .

Étranger , que demandes-tu au vieux joueur de guzla ? que veux-tu du vieux Maglanovich ? Ne voista pas ses moustaches blanches! ne vois-tu pas trem- Uer ses mains desséchées! Comment pourrait-il , ce vieiUard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui !

Hyacinthe Maglanovich , autrefois , avait la moustache noire ; sa main savait ériger au but un lourd pistolet , et les jeunes hommes et les femmes Tentouraient , la bouche béante d'admiration , quand il daignait s'asseoir à une fête et faire résonner sa guzla sonore.

Chanterai-je encore pour que les jeunes joueurs de guzla disent en souriant : Hyacinthe Maglanovich est mort , sa guzla est fausse , et ce vieillard tout cassé radote ? Qu'il laisse à d'autres plus habiles que lui l'honneur de charmer les heures de la nuit en les faisant paraître courtes par leurs chants.

IMPfiOVISATlOM DE MAGLANOVICH. 451

Eh bien ! qu'ils se présentent les jeunes joueurs de guzla , qu'ils nous fassent entendre leurs vers harmonieux. Le vieux Maglanovich les défie tous. Il a vaincu leurs pères aux combats de l'harmonie, il les vaincra tous ; car Hyacinthe Maglanovich est comme ces vieux châteaux ruinés *. Mais les maisons neuves sont-elles aussi belles!

La guzla d'Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui ; mais jamais elle ne se déshonora en accompagnant un chant médiocre. Quand le vieux poëte sera mort, qui osera prendre sa guzla et en tirer des Bons? Non, Ton enterre un guerrier avec son sabre : Ma^anovidb reposera sous la terre avec sa guzla sur sa poitrine.

NOTES

* Tout me porte à croire que ce morceau a été réellement Improvisé. Maglanovich avait une grande réputation parmi ses compatriotes pour les impromptu , et celui-d , au dire des connaisseurs du pays , est un de s^ meilleurs.

"Allusion aux monuments antiques dont les ruines imposantes se rencontrent à chaque pas.

CONSTANTIN YÂCOUBOVICH.

Constantin Yaxîoubovich était assis sur un banc devant sa porte : devant lui son enfant jouait avec un sabre ; à ses pieds, sa femme Miliada était accronpie par terre *. Un étranger est sorti de la forêt et Ta salué en lui prenant la main.

Sa figure est celle d'un jeune homme ; mais ses cheveux sont blancs, ses yeux sont mornes, ses joues creuses, sa démarche chancelante. « Frère, a-t-il dit, H j'ai bien soif, et je voudrais boire. » Aussitôt Miliada s'est levée , et lui a vite apporté de Teau-de-vie et du lait.

— « Frère , quelle est cette éminence là-bas avec »» ces arbres verts î « — « N'es- tu donc jamais venu »» dans ce pays , dit Constantin Yacoubovich , que tu " ne connaisses pas le cimetière de notre race ? « — " Eh bien ! c'est là que je yeux reposer, car je me H sens mourir peu à peu. «

Alors il a détaché sa large ceinture rouge , et il a | montré une plaie sanglante. — «« Depuis hier la balle " d'un chien de mécréant me déchire la poitrine :

CONSTANTIN TACOUBOYICH. 463

»» je ne puis ni vivre ni mourir. »» Alors Miliada l'a soutenu, et Constantin Yacoubovich a sondé la blessure.

— - Triste , triste fut ma vie ; triste sera ma mort. M Mais sur le haut de ce tertre, dans cet endroit ex- »' posé au soleil , je veux que l'on m'enterre ; car je » fus un grand guerrier, quand ma main ne trouvait »» pas un sabre trop pesant pour elle. »♦

Et sa bouche a souri , et ses yeux sortaient de leur orbite : soudain il a penché la tête. Miliada s'écria : " O Constantin , aide-moi ! car cet étranger est »» trop pesant pour que je puisse le soutenir toute » seule, n Et Constantin a reconnu qu'il était mort.

Puis il Ta chargé sur son cheval et l'a porté au cimetière , sans s'inquiéter si la terre latine souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique *. Ils ont creusé sa fosse au soleil , et ils l'ont enterré avec son sabre et son hanzar, comme il convient à un guerrier.

Après ime semaine , l'enfant de Constantin avait les lèvres pâles , et pouvait à peine marcher. Il se couchait tout trisle sur une natte, lui qui aimait tant là courir çà et là. Mais la Providence a conduit dans a maison de Constantin un saint ermite , son voisin.

** Ton enfant est malade d'une maladie étrange :

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" vois sur son cou si blanc cette tache rouge , c'est « la dent d'un vampire. •» Alors il a mis ses livres dans un sac, et il s'en est allé au cimetière, et il a fait ouvrir la fosse où l'on avait enterré l'étranger.

Or son corps était frais et vermeil ; sa barbe avait crû, et ses ongles étaient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche était sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui dans les bois.

Et un cheval , quand les étriers lui coupent les flancs *, ne pourrait courir aussi vite que ce monstre; et son impétuosité était telle, que les jeunes arbres se courbaient sous son corps , et que les grosses branches cassaient comme si elles eussent été gelées.

L* ermite a pris du sang et de la terre 4e la fosse, et en a frotté le corps de l'enfant; et Constantin et Miliada en ont fait autant ; et le soir ils disaient : « C'est à cette heure que ce méchant étranger est ♦♦ mort. « Et , comme ils parlaient, le chien a hurlé et s* est caché entre les jambes de son maître.

xin.

La porte s'est ouverte, et un grand géant est entré en se baissant ; il s'est assis les jambes croisées, et sa tête touchait les poutres de la maison ; et il regardait Constantin en souriant , et celui-ci ne pou-

CONSTANTIN YACOUBOYICH. 455

vait détourner les yeux , car il était fasciné par le vampire.

Mais l'ermite a ouvert son livre , et il a jeté une branche de romarin dans le feu; puis, avec son souffle, il a dirigé la fumée contre le spectre, et l'a conjuré au nom de Jésus. Bientôt le vampire a tremblé et s'est élancé par la porte , comme un loup poursuivi par les chasseurs.

Le lendemain, à la même heure , le chien a hurlé et la porte s*est ouverte , et un homme est entré et s'est assis : sa taille était celle d'un soldat , et toujours ses yeux s'attachaient sur ceux de Constantin pour le fasciner ; mais l'ermite Fa conjuré, et il s'est enfui.

Et le lendemain un petit nain est entré àaaas sa maison , et un rat aurait bien pu lui servir de monture. Toutefois ses yeux brillaient comme deux flambeaux , et son regard était funeste ; mds l'ermite t'a conjuré pour la troisième fois , et il s'est enfui pour toujours.

^ Dans an ménage morlaqae le mari couche sur on Ht, s'il y en a an dans la maison , et la femme sur le plancher. C'est ane des nombreuses preuves du mépris avec lequel sont traitées les femmes dans ce pays. Un mari ne cite jamais le nom de sa femme devant on étranger sans ajouter ; Da prostite^ maya xena (ma femme , sauf votre respect ].

' Un Grec enterré dans un cimetière latin devient vampire , et V ice xersd.

' Les étriers turcs sont plats , assez semblables à des souliers et tranchant^ sur les bords ; ils servent ainsi d'éperons.

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