LE FUSIL ENCHANTÉ
Ctti ! qui verrait le fasil du grand bey Sawa, verrait une merveille. Il a douze capucines d'or et douze capucines d'argent , et la crosse est incrustée de nacre, et de la poignée pendent trois houppes de soie rouge.
D'autres fusils ont des capucines d'or et des houppes de soie rouge ; à Banialouka, les armuriers savent incruster la nacre; mais où est l'ouvrier qui saurait chanter le charme qui rend mortelles toutes les balles du fasil de Sawa?
Et il a combattu le Delhi avec sa cotte de mailles à triples chaînons, et il a combattu l'Amaute avec sa casaque de feutre garnie de sept doubles de soie. La cotte de mailles a été rompue comme une toile d'araignée , la casaque a été percée comme une feuille de platane.
Dawoûd , le plus beau des Bosniaques, attache sur son dos le plus riche de ses fusils ; il emplit sa ceinture de sequins ; de ses douze guzlas il prend la plus sonore. Il partit de Banialouka le vendredi , il arriva le dimanche au pays du bey Sawa.
Il s'est assis , il a préludé sur sa guzla, et toutes les filles l'ont entouré. 11 a chanté des chansons plaintives , et toutes ont soupiré ; il a chanté des chansons d'amour, et Nastasie, la fille du bey, lui a jeté son bouquet , et , toute rouge de honte , elle s'est enfaie dans sa maison.
Et la nuit elle ouvrit sa fenêtre et vit en bas Da-
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woûd , assis sur un banc de pierre à la porte de sa maison ; et , comme elle se penchait pour le regarder, son bonnet rouge est tombé de sa tête, et Dawoûd Ta ramassé ; puis rempli de sequins , il Ta rendu à la belle Nastasie.
— « Vois ce gros nuage qui descend de la montagne chargé de grêle et de pluie ; me laisseras-tu , exposé à l'orage , expirer à tes yeux î • — Elle, détachant sa ceinture de soie. Ta liée par un bout à son balcon ; aussitôt le beau Dawoûd fat auprès d'elle.
— « Parle bas, tout bas ! Si mon père t'entendait, il nous tuerait tous deux. » Et ils se parlèrent bas , tout bas ; bientôt ils ne se parlèrent plus. Le beau Dawoûd descendit du balcon plus vite que n'aurait voulu Nastasie ; l'aurore paraissait , et il courut se cacher dans la montagne.
Et toutes les nuits il revenait au village , et toutes les nuits la ceinture de soie pendait attachée au balcon. Jusqu'au chant du coq il restait avec son amie ; au chant du coq il allait se cacher dans la montagne. La cinquième nuit il est venu pâle et sanglant.
— « Des heiduques m'ont attaqué, ils m'attendent au défilé de la montagne ; quand le jour viendra , quand il faudra te quitter , ils me tueront. Je t'embrasse pour la dernière fois. Mais si j'avais le fasil magique de ton père, qui oserait m' attendre! qui pourrait me résister ?
— » Le fusil de mon père ! comment pourrais-je te le donner? Le jour, il est attaché sur son dos; la nuit, il le tient sur son lit. Le matin, s'il ne le trouvait plus, il me couperait la tête assurément. " Et elle pleurait, et elle regardait le ciel du côté de l'orient.
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•-^ •» Apporte-moi le fusil de ton père et mets le mien à sa place ; il ne s'apercevra pas de l'échange. Mon fusil a douze capucines d'or et douze capucines d'argent; la crosse est incrustée de nacre . et de la poignée pendent trois houppes de soie rouge. •»
Sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle est entrée dans la chambre de son père ; elle a pris son fusil et mis celui de Dawoûd à sa place. Le bey a soupiré en dormant, et il s'est écrié : •« Jésus! >* Mais il ne s'est pas éveillé, et sa fille a donné le fusil magique au t>ieau Dawoûd.
Et Dawoûd examinait le fusil depuis la crosse jusqu'au guidon , et il regardait tour à tour la détente, la pierre et le rouet. Il embrassa tendrement Nastasie et lui jura de revenir le lendemain.
Il la quitta le vendredi , et^ il arriva le dimanche à Banialouka.
Et le bey Sawa maniait le fusil de Dawoûd. • Je deviens vieux , disait-il, mon fusil me semble lourd. Cependant il tuera encore bien des infidèles. » Or, toutes les nuits, la ceintme de Nastasie pendait attachée à son balcon , mais le perfide Dawoûd ne reparaissait pas.
Les chiens circoncis sont entrés dans notre pays , et nul ne peut résister à leur chef Dawoûd Aga. Il porte en croupe un sac de cuir , et des esclaves l'emplissent des oreilles de ceux qu'il tue. — Tous les hommes de Vostina se sont rassemblés autour du vieux bey Sawa.
Et Nastasie monta sur le toit de sa maison pour voir cette cruelle bataille , et elle reconnut Dawoûd comme il piquait son cheval contre son vieux père. Le
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bey , sûr de vaincre, a tiré le premier : maia l'amorce seule a pris feu , et le bey tressaillit d'eflfroi.
Et la balle de Dawoûd a fraïqpé Sawa au travers de sa euirasse. Elle entra dans sa poitrine et sortit par son dos. lie bey soupira et tomba mort* Ai^tdt un noir lui coupa la tête » et la pendit par sa moustache blancke à l'arçon de la selle de Dawoûd.
Quand Nastasie voit la tête de son pè^re , elle ne pleure pa^, elle ne soupire pas, mais elle prend Vhabit de son jeune frère, le cheval noir dô son jeune frère, et, dans la mêlée , elle cherche Dawoûd pour le tuer. Et quand Dawoûd vit ce jeune cavalier , il dirigea contre lui son fusil enchanté.
Et mortelle , mortelle fut la balle qu*il lança. La belle Nastasie soupira et tomba morte. Aussâtôl un noir lui coupa la tête ; et, comme elle n'avait paâ de moustaches , il lui ôta son bonnet et la prit par ses Icmgs cheveux ; et Dawoûd reconnut les longs cheveux de la belle Nastasie.
Et il mit pied à terre et baisa œtte tête sang^te. — ' " Je donnerais un sequin pour chaque goutte du sang de la belle Nastasie ! je damerais un bras pour la ramener vivante à Banialouka ! *> Et il a jeté le fusil magique dans le puits de Vostina.