‹ Chronique du temps de charles 9. 1572Chapitre 41 sur 41 · L HOPITAL · texte numérisé non relu

L HOPITAL

la salle, et s'approcha du capitaine George, tenant à la main un sac vert, d'où sortait un certain cliquetis fort effrayant pour les pauvres malades. C'était maître Brisard, chirurgien assez habile pour le temps, disciple et ami du célèbre Ambroise Paré. 11 venait de faire quelque opération, car ses bras étaient nus jusqu'au coude, et il avait encore devant lui un grand tablier tout sanglant.

— Que me voulez-vous? et qui êtes-vous? lui demanda George.

— Je suis chirurgien , mon gentilhomme , et si le nom de maître Brisard ne vous est pas connu , c'est que vous.ignorez bien des choses* Allons! courage de brebis! comme dit l'autre. Je me connais en arquebusades, Dieu merci, et je voudrais avoir autant de sacs de mille livres que j'ai retiré de balles du corps à des gens qui se portent aujourd'hui tout aussi bien que moi. '

— Or çà, docteur, dites-moi la vérité. Le coup est mortel , si je m'y connais?

Le chirurgien examina d'abord le bras gauche, et dit : — Bagatelle! puis il commença à sonder l'autre plaie , opération qui fit bientôt faire d'horribles grimaces au blessé. De son bras droit, il repoussa assez fortement encore la main du chirurgien.

— Parbleu ! n'allez pas plus avant , docteur du diable, s'écria-t-il ; je vois bien à votre mine que mon affaire est faite.

— Mon gentilhomme , voyez-vous , je crains fort que la balle n'ait d'abord traversé le petit oblique

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du bas-ventre, et qu'en remontant elle ne se soit logée dans l'épine dorsale, que nous nommons autrement en grec rachts. Ce qui me fait penser de la sorte, c'est que vos jambes sont sans mouvement et déjà froides. Ce signe pathognomonique ne trompe guère; auquel cas...

— Un coup de feu tiré à brûle-pourpoint, et une balle dans l'épine dorsale! Peste! docteur, en voilà plus qu'il n'en faut pour envoyer ad patres un pauvre diable. Çà, ne me tourmentez plus, et laissezmoi mourir en repos.

— Non , il vivra ! il vivra ! s'écria Mergy , fixant des yeux égarés sur le chirurgien , et lui saisissant fortement le bras.

— Oui, encore une heure, peut-être deux, dit froidement maître Brisart , car c'est un homme robuste.

Mergy retomba sur ses genoux , saisit la main droite du capitaine , et arrosa d'un torrent de larmes le gantelet dont elle était couverte.

— Deux heures? reprit George. Tant mieux, je craignais d'avoir plus long-temps à souffrir.

— Non, cela est impossible, s'écria Mergy en sanglotant. George, tu ne mourras pas. Un frère ne peut mourir de la main de son frère.

— Allons, tiens-toi tranquille, et ne me secoue pas. Chacun de tes mouvemens me répond là. Je ne souffre pas trop maintenant; pourvu que cela dure...

tour.

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Mergy s'assit* auprès du matelas, la tête appuyée sur ses genoux, et cachée dans ses mains. Il était immobile et comme assoupi ; seulement, par intervalles, des mouvemens convulsifs faisaient tressaillir tout son corps, comme dans le frisson de la fièvre, et des gémissemens, qui n'avaient rien de la voix humaine, s'échappaient de sa poitrine avec effort.

Le chirurgien avait attaché quelques bandes, seulement pour arrêter le sang , et il essuyait sa sonde avec beaucoup de sang-froid.

— Je vous engage fort à faire vos préparatifs, dit-il : si vous voulez un ministre, il n'en manque pas ici. Si vous aimez mieux un prêtre, on vous en donnera un. J'ai vu tout-à-l'heure un moine, que nos gens ont fait prisonnier. Tenez, il confesse là* bas cet officier catholique qui va mourir.

— Qu'on me donne à boire, dit le capitaine.

— Gardez-vous-en bien ! vous allez mourir une heure plus tôt.

— Une heure de vie ne vaut pas un verre de vin. Allons ! adieu , docteur ; voici à côté de moi quelqu'un qui vous attend avec impatience.

— Faut-il que je vous envoie un ministre ou un moine ?

— Ni l'un ni l'autre.

— Gomment?

— Laissez-moi en repos.

Le chirurgien haussa les épaules, et s*approcha de Bé ville. Par ma barbe! s'écria-t-il , voici une

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belle plaie. Ces diables de volontaires frappent comme des sourds.

— J'en reviendrai, n'est-ce pas? demanda le blessé d'une voix faible.

— Respirez un peu, dit maître Brisart.

On entendit alors une espèce de sifflement faible ; il était produit par l'air qui sortait de la poitrine de Béville , par sa blessure en même temps que par sa bouche , et le sang coulait de la plaie comme une mousse rouge.

Le chirurgien siffla comme pour imiter ce bruit étrange, puis il posa une compresse à la hâte, et sans dire un mot, il reprit sa trousse et se disposait à sortir. Cependant, les yeux de Béville, brillant comme deux flambeaux, étaient fixés sur tous ses mouvemens. Eh bien, docteur? demanda-t-il d'une voix tremblante.

— Faites vos paquets, répondit froidement le chirurgien, et il s'éloigna.

— Hélas! mourir si jeune ! s'écria le malheureux Béville , en laissant retomber sa tête sur la botte de paille qui lui servait d'oreiller.

Le capitaine George demandait à boire; mais personne ne voulut lui donner un verre d'eau , de peur de hâter sa fin. Étrange humanité, qui ne sert qu'à prolonger la souffrance ! En ce moment Lanoue et le capitaine Dietrich, ainsi que plusieurs autres officiers, entrèrent dans la salie pour voir les blessés. Ils s'arrêtèrent tous deux devant le matelas de George, et Lanoue, s'appuyant sur le pommeau de

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son épée, regardait alternativement les deux frères, avec des yeux où se peignait toute l'émotion que lui faisait éprouver ce triste spectacle.

Une gourde que le capitaine allemand portait au côté attira l'attention de George. — Capitaine, lui dit-il, vous êtes un vieux soldat...

— Oui , vieux soldat. La fumée de la poudre grisonne une barbe plus vite que les années. Je m'appelle le capitaine Dietrich Hornstein.

— Dites-moi ; que feriez-vous si vous étiez blessé comme moi?

Le capitaine Dietrich regarda un instant ses blessures, en homme qui avait accoutumé d'en voir et de juger de leur gravité. — Je mettrais ordre à ma conscience, répondit-il; et je demanderais un bon verre de vin du Rhin, s'il y en avait une bouteille aux environs.

— Eh bien! moi, je ne leur demande qu'un peu de leur mauvais vin de La Rochelle , et les imbéciles ne veulent pas m'en donner.

Dietrich détacha sa gourde , qui était d'une grosseur très imposante , et se disposait à la remettre au blessé.

— Que faites-vous , capitaine 3 s'écria un arquebusier : le médecin dit qu'il mourra tout de suite s'il boit.

— Qu'importe! Il aura du moins un petit plaisir avant sa mort. Tenez, mon brave, je suis fâché de n'avoir pas de meilleur vin à vous offrir.

— Vous êtes un galant homme, capitaine Dietrich,

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dit George après avoir bu. Puis , tendant la gourde à son voisin : Et toi, mon pauvre Béville, veux-tu me faire raison?

Mais Béville secoua la tête sans répondre.

— Ah, ah! dit George, autre tourment! Quoi!

ne me laissera-t-on pas mourir en paix ?

Il voyait s'avancer un ministre portant une Bible

sous le bras.

— Mon fils, dit le ministre, lorsque vous allez....

— Assez, assez ! Je sais ce que vous allez me dire, mais c'est peine inutile. Je suis catholique.

— Catholique! s'écria Béville. Tu n'es donc plus athée ?

— Mais autrefois^ dit le ministre, vous avez été élevé dans la religion réformée; et dans ce moment solennel et terrible, lorsque vous êtes près de paraître devant le juge suprême des actions et des consciences...

— Je suis catholique ! par les cornes du diable ! Laissez-moi tranquille.

— Mais...

— Capitaine Dietrich, n'aurez -vous point pitié de moi? Vous m'avez déjà rendu un grand service. Je vous en demande un autre encore. Faites que je puisse mourir sans exhortations et sans jérémiades.

— Retirez-vous, dit le capitaine au ministre ; vous voyez qu'il n'est pas d'humeur à vous entendre.

Lanoue fit un signe au moine, qui s'approcha sur-le-champ.

— Voici un prêtre de votre religion , dit-il au ca-

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pitaine George ; nous ne prétendons point gêner les consciences.

— Moine ou ministre, qu'ils aillent au diable!

répondit le blessé.

Le moine et le ministre étaient chacun d'un côté du lit, et semblaient disposés à se disputer le moribond.

— Ce gentilhomme est catholique, dit le moine.

— Mais il est né protestant, dit le ministre; il m'appartient.

— Mais il s'est converti.

— Mais il veut mourir dans la foi de ses pères.

— Confessez-vous, mon fils.

— Dites votre symbole, mon fils.

— N'est-ce pas que vous mourez bon catholique?..

— Écartez cet envoyé de l'Antéchrist! s'écria le ministre qui se sentait appuyé par la majorité des assistans.

Aussitôt un soldai , huguenot zélé , saisit le moine par le cordon de sa robe , et le repoussa en lui criant : — Hors d'ici , tonsuré ! gibier de potence ! Il y a long-temps qu'on ne chante plus de messes à La Rochelle.

— Arrêtez! dit Lanoue; si ce gentilhomme veut se confesser, je jure ma parole que personne ne l'en empêchera.

— Grand merci, M. de Lanoue,... dit le mourant

d'une voix faible.

— Vous en êtes tous témoins, interrompit le moine. Il veut se confesser.

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— Non , le diable m'emporte !

— Il revient à la foi de ses ancêtres, s'écria le ministre.

— Non ; mille tonnerres ï Laissez-moi tous les deux. Suis-je donc déjà mort, pour que les corbeaux se disputent ma carcasse? Je ne crois ni à vos messes, ni à vos psaumes.

— Il blasphème , s'écrièrent à la fois les deux ministres de cultes ennemis.

— Il faut bien croire à quelque chose, dit le capitaine Dietrich avec un phlegme imperturbable.

— Non, la peste m'étouffe. Je ne crois ni à Dieu, ni au diable! Ainsi retirez-vous, et laissez-moi mourir comme un chien.

— Oui , meurs comme un chien ! dit le ministre en s'éloignant avec indignation. Le moine fit le signe de la croix et s'approcha du lit de Béville.

Lanoue et Mergy arrêtèrent le ministre. — Encore un dernier effort, dit Mergy. Ayez pitié de lui! ayez pitié de moi !

— Monsieur, dit Lanoue au mourant, croyez en un vieux soldat ; les exhortations d'un homme qui s'est voué à Dieu peuvent adoucir les derniers instans d'un soldat. N'écoutez point les conseils d'une vanité coupable , et ne perdez point votre ame par bravade.

— Monsieur, répondit le capitaine, ce n'est point d'aujourd'hui que j'ai pensé à la mort. Je n'ai besoin des exhortations de personne pour m'y préparer. Je n'ai jamais aimé les bravades ; mais en ce moment,

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moins que jamais, je suis d'humeur à écouter les sornettes.

— Le ministre haussa les épaules , Lanoue soupira. Tous les deux s'éloignèrent à pas lents et la tète baissée.

— Camarade , dit Dietrich , il faut que vous souffriez diablement, pour dire ce que vous dites?

— Oui, capitaine, je souffre diablement!

— Alors , j'espère que le bon Dieu ne s'offensera pas de vos paroles , qui ressemblent furieusement à des blasphèmes. Mais quand on a une arquebusade tout au travers du corps, morbleu! il est bien permis de jurer un peu pour se consoler.

George sourit, et reprit la gourde. — A votre santé , capitaine ! Vous êtes le meilleur garde-malade que puisse avoir un militaire blessé. Et en parlant il lui tendait la main.

Le capitaine Dietrich la serra en montrant quelques signes d'émotion. — Teufcl ! murmura-t-il tout bas. Pourtant si mon frère Henning était catholique , et si je lui avais envoyé une arquebusade dans le ventre !... Voilà donc l'explication de la prophétie de Mila.

— George , mon camarade , dit Béville d'une voix lamentable, dis-moi donc quelque chose. Nous allons

mourir; c'est un terrible moment! Est-ce que tu

penses encore maintenant comme tu pensais quand tu m'as converti à l'athéisme?

— Sans doute; courage! dans quelques momens nous ne souffrirons plus.

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— Mais ce moine me parle de feu.... de diables... Que sais-je moi?.... mais il me semble que tout cela n'est pas rassurant.

— Fadaises!

— Pourtant, si cela était vrai?

— Capitaine , je vous lègue ma cuirasse et mon épée; je voudrais avoir quelque chose de mieux à vous offrir pour ce bon vin que vous m'avez donné si généreusement.

— George, mon ami, reprit Bé ville, ce serait épouvantable si ce qu'il dit était vrai.... l'éternité.

— Poltron !

— Oui, poltron...; cela est bientôt dit, mais il est permis d'être poltron quand il s'agit de souffrir pour l'éternité.

— Eh bien! confesse-toi.

— Je t'en prie, dis-moi; es-tu sûr qu'il n'y ait point d'enfer?

— Bah !

— Non, réponds-moi; en es-tu bien sûr? Juremoi ta parole qu'il n'y a point d'enfer.

— Je ne suis sûr de rien. S'il y a un diable , nous verrons s'il est bien noir.

— Comment! tu n'en es pas sûr?

— Confesse-toi, te dis-je,

— Mais tu vas te moquer de moi.

Le capitaine ne put s'empêcher de sourire ; puis il dit d'un ton sérieux : — A ta place, moi, je me confesserais; cela est toujours le plus sûr parti; et confessé, huilé, on est prêt à tout événement.

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— Eh bien! je ferai comme tu feras. Confesse-toi d'abord. *

— Non.

— Ma foi!... tu diras ce que tu voudras; mais je mourrai en bon catholique. Allons, mon père! faitesmoi dire mon confîteor, et soufflez-moi , car je l'ai un peu oublié.

Pendant qu'il se confessait, le capitaine George but encore une gorgée de vin , puis il étendit la lête sur son mauvais oreiller et ferma les yeux. Il fut tranquille pendant près d'un quart-d'heure. Alors il serra les lèvres et tressaillit en poussant un long gémissement que lui arrachait la douleur. Mergy, croyant qu'il expirait, poussa un grand cri, et lui souleva la tête. Le capitaine ouvrit aussitôt les yeux.

— Encore? dit-il en le repoussant doucement. Je t'en prie , Bernard, calme-toi.

— George! George! Et tu meurs par mes mains!

— Que veux-tu? Je ne suis pas le premier Français tué par un frère , et je ne crois pas être le

dernier. Mais je ne dois accuser que moi seul.... Lorsque Monsieur , m'ayant tiré de prison , m'emmena avec lui, je m'étais juré de ne pas tirer l'é-

pée Mais quand j'ai su que ce pauvre diable de

Béville était attaqué quand j*ai entendu le bruit

des arquebusades , j'ai voulu voir l'affaire de trop près.

Il ferma encore les yeux, et les rouvrit bientôt en disant à Mergy : — Madame de Turgis m'a chargé

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de te dire qu'elle t'aimait toujours. Il sourit doucement.

Ce furent ses dernières paroles. Il mourut au bout d'un quart d'heure, sans paraître souffrir beaucoup. Quelques minutes après Béville expira dans les bras du moine, qui assura dans la suite qu'il avait distinctement entendu dans l'air le cri de joie des anges qui recevaient Pame de ce pécheur repentant, tandis que sous terre les diables répondirent par un hurlement de triomphe, en emportant l'ame du capitaine George.

On voit dans toutes les histoires de France comment Lanoue quitta La Rochelle , dégoûté des guerres civiles, et tourmenté par sa conscience qui lui reprochait de combattre contre son roi ; comment l'armée catholique fut contrainte de lever le siège , et comment se fit la quatrième paix, laquelle fut bientôt suivie de la mort de Charles IX.

. Mergy se consoia-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au lecteur, qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré.

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