CHAPITRE PREMIER
« The black bands came over Thè Alps and their snow ,
With Bourbon ihc rover They past the broad Po. »
Lobd Byroic, The de/ormed transformed.
Non loin d'Étampes, en allant du côté de Paris, on voit encore un grand bâtiment carré avec des fenêtres en ogive, ornées, de quelques sculptures ' grossières. Au-dessus de la porte est une niche qui contenait autrefois une madone en pierre; mais, dans la révolution, elle eut le sort de bien des saints et des saintes, et fut brisée en cérémonie par le président du club révolutionnaire de Larcy. Depuis on a
remis à sa place une autre vierge, qui n'est que de plâtre à la vérité , niais au moyen de quelques lambeaux de soie et de quelques grains de verre, elle représente encore assez bien, et donne un air respectable au cabaret de Claude Giraut.
Il y a plus de deux siècles, c'est-à-dire en 1572, ce bâtiment était destiné , comme à présent , à recevoir les voyageurs altérés ; mais il avait alors une tout autre apparence. Les murs étaient couverts d'inscriptions attestant les fortunes diverses d'une guerre civile. A côté de ces mots : Vite monsieur le prince 1 ! on lisait : V ive le duc de Guise ! mort aux huguenots! Un peu plus loin, un soldat avait dessiné avec du charbon une potence et un pendu, et de peur de méprise, il avait ajouté au bas cette inscription : Gaspard de Châtillon. Cependant il paraissait que les protestans avaient ensuite dominé dans ces parages, car le nom de leur chef avait été biffé, et celui du duc de Guise mis en sa place. D'autres inscriptions à demi effacées , assez difficiles à lire, et plus encore à exprimer en termes décens, prouvaient que le roi et sa mère avaient été aussi peu respectés que ces chefs de parti. Mais c'était la pauvre madone qui semblait avoir eu le plus à souffrir des fureurs civiles et religieuses. La statue, écornée en vingt endroits par des balles, attestait le zèle des soldats huguenots à détruire ce qu'ils appelaient u des images païennes. » Tandis que le dévot catholique ôtait
' Le prince Je Condé.
respectueusement son bonnet en passant devant la statue , le cavalier protestant se croyait obligé de lui lâcher un coup d'arquebuse , et s'il l'avait touchée, il s'estimait autant que s'il eût abattu la bête de l'Apocalypse et détruit l'idolâtrie.
Depuis plusieurs mois la paix était faite entre les deux sectes rivales; mais c'était des lèvres et non du cœur qu'elle avait été jurée. L'animosité des deux partis subsistait toujours aussi implacable. Tout rappelait que la guerre cessait à peine; tout annonçait que la paix ne pouvait être de longue durée.
L'auberge du Lion-d'Or était remplie de soldats. A leur accent étranger, à leur costume bizarre , on les reconnaissait pour ces cavaliers allemands nommés retires qui venaient offrir leurs services au parti protestant, surtout quand il était en état de les bien payer. Si l'adresse de ces étrangers à manier leurs chevaux , et leur dextérité à se servir des armes à feu , les rendaient redoutables un jour de bataille, d'un autre côté ils avaient la réputation, peut-être encore plus justement acquise, de pillards consommés, et d'impitoyables vainqueurs* La troupe qui s'était établie dans l'auberge, était d'une cinquantaine de cavaliers ; ils avaient quitté Paris la veille, et se rendaient à Orléans pour y tenir garnison.
Tandis que les uns pansaient leurs chevaux attachés à la muraille , d'autres attisaient le feu , tour-
■ Par corruption du mot allemand rtuUr, cavalier.
naient les broches et s'occupaient de la cuisine. Le malheureux maître de l'auberge, le bonnet à la main et la larme à l'œil , contemplait la scène de désordre dont sa cuisine était le théâtre. Il voyait sa bassecour détruite , sa cave au pillage, ses bouteilles dont on cassait le goulot sans que l'on daignât les déboucher: et le pis, c'est qu'il savait bien que, malgré les sévères ordonnances du roi pour la discipline des gens de guerre, il n'avait point de dédommagement à attendre de ceux qui le traitaient en ennemi. C'était une vérité reconnue dans ce temps malheureux , qu'en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait.
Devant une table de chêne, noircie par la graisse et la fumée , était assis le capitaine des reitres. C'était un grand et puissant homme de cinquante ans environ , avec un gros nez aquilin , le teint fort enflammé , les cheveux grisonnans et rares , couvrant à peine une large cicatrice qui commençait à l'oreille gauche et qui venait se perdre dans une épaisse moustache. Il avait ôté sa cuirasse et son casque, et n'avait conservé qu'un pourpoint de cuir de Hongrie, noirci par le frottement des armes, et soigneusement rapiécé en plusieurs endroits. Son sabre et ses pistolets étaient déposés sur un banc à sa portée , et il n'avait sur lui qu'un large poignard, qu'un homme prudent ne quittait que pour se mettre au lit.
A sa gauche était assis un jeune homme, haut en couleur, grand et assez bien fait. Son pourpoint était
brodé, et dans tout son costume on remarquait un peu plus de soin que dans celui de son compagnon. Ce n'était pourtant que le cornette du capitaine.
Deux jeunes femmes, de vingt à vingt-cinq ans, figuraient, assises à la même table. Il y avait un mélange de misère et de luxe dans leurs vêtemens , qui n'avaient pas été faits pour elles, et que les chances de la guerre semblaient avoir mis entre leurs mains. L'une portait une espèce de corps en damas broché d'or , mais tout terni , avec une simple robe de toile. L'autre avait une robe de velours violet avec un chapeau d'homme , de feutre gris, orné d'une plume de coq. Toutes les deux étaient jolies ; mais leurs regards hardis et la liberté de leurs discours, se ressentaient de l'habitude qu'elles avaient de vivre avec des soldats. Elles avaient quitté l'Allemagne sans emploi bien réglé. La robe de velours était Bohème : elle savait tirer les cartes et jouer de la mandoline. L'autre avait des connaissances en chirurgie, et semblait tenir une place distinguée dans l'estime du cornette.
Ces quatre personnes , chacune en présence d'une grande bouteille et d'un verre, devisaient ensemble et buvaient en attendant que le diner fût cuit.
La conversation languissait , comme entre gens affamés , quand un jeune homme d'une taille élevée et assez élégamment vêtu , arrêta devant la porte de l'auberge le bon cheval alezan qu'il montait. Le trompette des reitres se leva du banc sur lequel il
était assis , et s'avançant vers l'étranger , prit la bride du cheval. L'étranger se préparait déjà à le remercier pour ce qu'il regardait comme un acte de politesse; mais il fut bientôt détrompé. Le trompette ouvrit la bouche du cheval, et considéra ses dents d'un œil de connaisseur, puis reculant de quelques pas , et regardant les jambes et la croupe du noble animal, il secoua la tête de l'air d'un homme satisfait : — Beau cheval, montsir, que vous montez-là! dit-il en son jargon ; et il ajouta quelques mots en allemand qui firent rire ses camarades, au milieu desquels il alla se rasseoir.
Cet examen sans cérémonie n'était pas du goût du voyageur; cependant il se contenta de jeter un regard de mépris sur le trompette, et mit pied à terre sans être aidé de personne.
L'hôte , qui sortit alors de sa maison , prit respectueusement la bride de ses mains, et lui dit à l'oreille, assez bas pour que les reitres ne l'entendissent pas : — Dieu vous soit en aide, mon jeune gentilhomme î mais vous arrivez bien à la male-heure ; car la compagnie de ces parpaillots, à qui saint Christophe puisse tordre le cou ! n'est guère agréable pour de bons chrétiens comme vous et moi.
Le jeune homme sourit amèrement : — Ces messieurs, dit-il , sont des cavaliers protestans ?
— Et des reitres par-dessus le marché , continua l'aubergiste. Que Notre-Dame les confonde ! depuis une heure qu'ils sont ici ils ont brisé la moitié de mes meubles. Ce sont tous des pillards impitoyables
comme leur chef , M. de Chatillon , ce bel amiral de Satan.
— Pour une barbe grise comme vous, répondit le jeune homme , vous montrez peu de prudence. Si par aventure vous parliez à un protestant, il pourrait bien vous répondre par quelque bon horion. Et en disant ces paroles il frappait sa botte de cuir blanc avec la houssine dont il se servait à cheval.
— Comment!.... quoi !.... vous huguenot!.... protestant! veux-jedire, s'écria l'aubergiste stupéfait. Il recula d'un pas , et considéra de la tête aux pieds le costume de l'étranger, comme pour y chercher quelque signe d'après lequel il pût deviner à quelle religion il appartenait. Cet examen et la physionomie ouverte et riante du jeune homme le rassurant peu à peu , il reprit plus bas : — Un protestant avec un habit de velours vert! un huguenot avec une fraise à l'espagnole ! oh ! cela n'est pas possible ! Ah ! mon jeune seigneur, tant de braverie ne se voit pas chez les hérétiques. Sainte Marie ! Un pourpoint de fin velours, c'est trop beau pour ces crasseux-là !
La houssine siffla à l'instant, et frappant le pauvre aubergiste sur la joue, fut pour lui comme la profession de foi de son interlocuteur.
— Insolent bavard ! voilà pour t'apprendre à retenir ta langue. Allons ! mène mon cheval à l'écurie, et qu'il ne manque de rien.
L'aubergiste baissa tristement la téte , et emmena le cheval sous une espèce de hangar, murmurant tout bas mille malédictions, contre les hérétiques
allemands et français. Et si le jeune homme ne l'eût suivi pourvoir comment son cheval serait traité, le pauvre animal eût sans doute été privé de son souper, en qualité d'hérétique.
L'étranger entra dans la cuisine et salua toutes les personnes qui s'y trouvaient rassemblées , en soulevant avec grâce un des bords de son grand chapeau ombragé d'une plume jaune et noire. Le capitaine lui ayant rendu son salut, tous les deux se considérèrent quelque temps sans parler.
— Capitaine, dit le jeune étranger, je suis un gentilhomme protestant, et je me réjouis de rencontrer ici de mes frères en religion. Si vous l'avez pour agréable , nous souperons ensemble.
Le capitaine, que la tournure distinguée et l'élégance du costume de l'étranger avait prévenu favorablement, lui répondit qu'il lui faisait honneur. Aussitôt mademoiselle Mila, la jeune Bohême dont nous avons parlé , lui fit place sur son banc , à côté d'elle ; et comme elle était fort serviable de son naturel, elle lui donna même son verre, que le capitaine remplit à l'instant.
— Je m'appelle Dietrich Hornstein , dit le capitaine, choquant son verre contre celui du jeune homme. Vous avez sans doute entendu parler du capitaine Dietrich Hornstein? C'est moi qui menais les Enfans-Perdus à la bataille de Dreux et puis à celle d'Arnay-le-Duc.
L'étranger comprit cette manière détournée de lui demander son nom ; il répondit : — J'ai le regret
de ne pouvoir vous dire un nom aussi célèbre que le vôtre, capitaine; je veux parler du mien , car celui de mon père est bien connu dans nos guerres civiles. Je m'appelle Bernard de Mergy .
— A qui dites-vous ce nom-là ? s'écria le capitaine en remplissant son verre jusqu'au bord. J'ai connu votre père, M. Bernard de Mergy; je l'ai connu depuis les premières guerres , comme l'on connaît un ami intime. À sa santé, M. Bernard.
Le capitaine avança son verre et dit quelques mots en allemand à sa troupe. Au moment où le vin touchait ses lèvres , tous ses cavaliers jetèrent en l'air leurs chapeaux en poussant une acclamation. L'hôte crut que c'était un signal de massacre, et se jeta à genoux. Bernard lui-même fut un peu surpris de cet Honneur extraordinaire; cependant il se crut obKj^tft^6»dre h cette politesse germanique, en buvant à la santé du capitaine.
Les bouteilles, déjà vigoureusement attaquées avant son arrivée , ne pouvaient plus suffire pour ce toast nouveau.
- >£>;tève-toi , cafâv^dit le capitainé en se tournant du côté de Efakt*, qui était encore à genoux; lève-toi et va nous chercher du vin. Ne vois-tu pas que lés bouteilles sont vides?
Et le cornette, pour lui en donner la preuve, lui en jeta une à la tête. L'hôte courut à la cave.
Cet homme est un insolent fieffé , dit Mergy , mais vous auriez pu lui faire plus de mal que vous n'au-^ riez voulu si cette bouteille l'avait attrapé.
— Bah! dit le cornette en riant d'un gros rire.
— La tête d'un papiste, dit Mila, est plus dure que cette bouteille, bien qu'elle soit encore plus vide.
Le cornette rit encore plus fort, et fut imité par tous les assistans, et même par Mergy, qui cependant souriait à la jolie bouche de la Bohême plus qu'à sa cruelle plaisanterie.
On apporta du vin , le souper suivit , et , après un instant de silence, le capitaine reprit, la bouche pleine :
— Si j'ai connu M. de Mergy! Il était colonel des gens de pied lors de la première entreprise de M. le prince. Nous avons couché deux mois de suite dans le même logis , pendant le premier siège d'Orléans. Et comment se porte-t-il présentement?
— Assez bien pour son grand âge , Dieu merci! Il m'a parlé bien souvent des reitres,etdes belles charges qu'ils firent à la bataille de Dreux.
J'ai aussi connu son ûls aîné , votre frère, le
capitaine Georges. Je veux dire avant....
Mergy parut embarrassé.
— C'était un brave à trois poils, continua le capitaine; mais, malepeste! il avait la tête chaude. J'en suis fâché pour votre père ; son abjuration aura dû lui faire beaucoup de peine.
Mergy rougit jusqu'au blanc des yeux; il balbutia quelques mots pour excuser son frère ; mais il était évident qu'autant qu'un autre il regardait comme criminel son changement de croyance.
— Ah! je vois que cela vous fait de la peine, dit