‹ Chronique du temps de charles 9. 1572Chapitre 7 sur 41 · LES BETTE ES · texte numérisé non relu

LES BETTE ES

le capitaine ; eh bien ! n'en parlons plus. C'est une perte pour la religion, et une grande acquisition pour le roi, qui, dit-on, le traite fort honorablement.

— Vous venez de Paris , interrompit Mergy , cherchant à détourner la conversation; M. l'amiral y est-il arrivé? Vous l'avez vu, sans doute? Gomment se porte- t-il maintenant?

— Il arrivait de Blois avec la cour , comme nous partions. Il se porte à merveille; frais et gaillard. Il a encore vingt guerres civiles dans le ventre, le cher homme! Sa Majesté le traite avec tant de distinction , que tous les papaux en crèvent de dépit.

— Vraiment ! jamais le roi ne pourra reconnaître assez son mérite.

— Tenez, hier j'ai vu le roi sur l'escalier du Louvre, qui serrait la main de l'amiral. M. de Guise, qui venait derrière, avait l'air piteux d'un basset qu'on fouette; et moi, savez-vous à quoi je pensais? Il me semblait voir l'homme qui montre le lion à la foire; il lui fait donner la patte comme on fait d'un chien, mais quoique Gilles fasse bonne contenance et beau

qu'il tient a de terribles griffes. Oui , par ma barbe! on eût dit que le roi sentait les griffes de l'amiral.

— L'amiral a le bras long, dit le cornette. C'était une espèce de proverbe dans l'armée protestante.

— C'est un bien bel homme pour son âge, observa mademoiselle Mila.

— Je l'aimerais mieux pour amant qu'un jeune

papiste, repartit mademoiselle Trudchen, l'amie du cornette.

— C'est la colonne de la religion , dit Mergy, voulant aussi donner sa part de louanges.

— Oui, mais il est diablement sévère sur la discipline, dit le capitaine, en secouant la tête. Son cornette cligna de l'œil d'un air significatif, et sa grosse physionomie se contracta pour faire une grimace qu'il croyait être un sourire.

— Je ne m'attendais pas, dit Mergy, à entendre un vieux soldat comme vous, capitaine, reprocher à M. l'amiral l'exacte discipline qu'il faisait observer dans son armée.

— Oui, sans doute, il faut de la discipline, mais enfin on doit aussi tenir compte au soldat de toutes les peines qu'il endure, et ne pas lui défendre de prendre du bon temps, quand par hasard il le peut. Bah! chaque homme à ses défauts, et quoiqu'il m'ait fait pendre, buvons à la santé de M. l'amiral.

— L'amiral vous a fait pendre ! s'écria Mergy ; vous êtes bien gaillard pour un pendu.

— Oui, sacrament! il m'a fait pendre; mais je ne suis pas rancuneux ; et buvons à sa santé.

Avant que Mergy pût renouveler ses questions, le capitaine avait rempli tous les verres, ôté son chapeau et ordonné à ses cavaliers de pousser trois houras. Les verres vidés et le tumulte apaisé, Mergy reprit :

— Pourquoi donc avez-vous été pendu, capitaine ?

— Pour une bagatelle : un méchant couvent de Saintonges pillé , puis brûlé par hasard.

— Oui, mais tous les moines n'étaient pas sortis, interrompit le cornette en riant à gorge déployée de sa plaisanterie. r ~

— Eh ! qu'importe que pareille canaille brûle un peu plus tôt ou un peu plus tard ? cependant l'amiral , le croiriez-vous , M. de Mergy ? l'amiral s'en fâcha tout de bon ; il me fit arrêter, et , sans plus de cérémonie, son grand-prévôt jeta son dévolu sur moi. Alors, tous ses gentilshommes et tous les seigneurs qui l'entouraient, jusqu'à M. de La noue, qui , comme on sait, n'est pas tendre pour le soldat (car Lanoue, disent-ils, noue et ne dénoue pas); tous les capitaines le prièrent de me pardonner, mais lui refusa tout net. Ventre de loup! comme il était en colère ! il mâchait son cure-dent de rage; et vous savez le proverbe : Dieu nous garde des patenôtres de M. de Montmorency et du cure - dent de M. V amiral ! « Dieu m'absolve! disait-il, il faut tuer la picorée » tandis qu'elle n'est encore que petite fille ; si nous » la laissons devenir grande dame, c'est elle qui i» nous tuera. » Là-dessus arrive le ministre, son livre sous le bras ; on nous mène tous deux sous un certain chêne....; il me semble que je le vois encore, avec une branche en avant , qui avait l'air d'avoir poussé là tout exprès; on m'attache la corde au

cou Toutes les fois que je pense à cette

corde-là, mon gosier devient sec comme de l'amadou.

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— Voici pour l'humecter, dit Mila ; et elle remplit jusqu'au bord le verre du narrateur.

Le capitaine le vida d'un seul trait, et poursuivit de la sorte :

— Je me regardais déjà ni plus ni moins qu'un gland de chêne, quand je m'avisai de dire à l'amiral : — Eh! monseigneur, est-ce qu'on pend ainsi un homme qui a commandé les Enfans Perdus à Dreux? Je le vis cracher son cure-dent, et en prendre un neuf. Je me dis : bon ! c'est bon signe ; il appela le capitaine Cormier, et lui paria bas; puis il dit au prévôt : a Allons , hissez-moi cet homme. *> Et il tourne les talons là-dessus. On me hissa tout de bon , mais le brave Cormier mit l'épée à la main, et coupa aussitôt la corde, de sorte que je tombai de ma branche , rouge comme une écrevisse cuite.

•—Je vous félicite, dit Mergy, d'en avoir été quitte à si bon compte. Il considérait le capitaine avec attention, et semblait éprouver quelque peine à se trouver dans la compagnie d'un homme qui avait ainsi mérité justement la potence; mais dans ce temps malheureux, les crimes étaient si fréquens, qu'on ne pouvait guère les juger avec autant de rigueur qu'on le ferait aujourd'hui. Les cruautés d'un parti autorisaient en quelque sorte les représailles, et les haines de religion étouffaient presque tout sentiment de sympathie nationale. D'ailleurs, s'il faut dire la vérité, les agaceries secrètes de mademoiselle Mila, qu'il commençait à trouver très jolie, et les fumées du vin qui opéraient plus efficacement

sur son jeune cerveau que sur les têtes endurcies des reitres, tout cela lui donnait alors une indulgence extraordinaire pour ses compagnons de table.

— J'ai caché le capitaine dans un chariot couvert, pendant plus de huit jours, dit Miia, et je ne l'en laissais sortir que la nuit.

— Et moi, ajouta Trudchcn, je lui apportais à manger et à boire : il est là pour le dire.

— L'amiral fit semblant d'être fort en colère contre Cormier; mais tout cela était une farce jouée entre eux deux. Pour moi , je fus long-temps à la suite de l'armée, n'osant jamais me montrer devant l'amiral; enfin, au siège de Longnac, il me découvrit dans la tranchée , et il me dit : « Dietrich , mon ami, » puisque tu n'es pas pendu, va te faire arquebu- » ser. » Et il me montrait la brèche; je compris ce qu'il voulait dire; je montai bravement à l'assaut, et je me présentai à lui le lendemain, dans la grande rue, tenant à la main mon chapeau percé d'une arqucbusade. Monseigneur, lui dis-je, j'ai été arquebusé comme j'ai été pendu ; il sourit et me donna sa bourse en disant : « Voilà pour t'avoir un chapeau » neuf. » Depuis ce temps nous avons toujours été bons amis. Ah ! quel beau sac que celui de cette ville de Longnac ! l'eau m'en vient à la bouche rien que d'y penser !

— Ali! quels beaux habits de soie! s'écria Mila.

— Quelle quantité de beau linge! s'écria Trudchen.

— Comme nous avons donné chez les religieuses

LES RKITRES.

du grand couvent! dit le cornette. Deux cents arquebusiers à cheval logés avec cent religieuses!...

— Il y en eut plus de vingt qui abjurèrent le papisme , dit Mila, tant elles trouvèrent les huguenots

" de leur goût.

— C'était là, s'écria le capitaine, c'était là qu'il faisait beau voir nos argoulets 1 allant à l'abreuvoir avec les chasubles des prêtres sur le dos, nos chevaux mangeant l'avoine sur l'autel, et nous, buvant le bon vin des prêtres dans leurs calices.

Il tourna la tête pour demander à boire, et vit l'aubergiste les mains jointes et les yeux levés au ciel avec une expression d'horreur indéfinissable.

— Imbécile! dit le brave Dietrich Hornstein, en levant les épaules. Comment peut-il se trouver un homme assez sot pour croire à toutes les fadaises que débitent les prêtres papistes! Tenez, M. de Mergy, à la bataille de Montcontour je tuai d'un coup de pistolet un gentilhomme du duc d'Anjou; en lui ôtant son pourpoint, savez -vous ce que je vis sur son estomac? un grand morceau de soie tout couvert de noms de saints. Il prétendait par-là se garantir des balles. Parbleu ! je lui appris qu'il n'y a point de scapulairc que ne traverse une balle protestante.

— Oui, des scapulaires, interrompit le cornette; mais dans mon pays on vend des parchemins qui garantissent du plomb et du fer.

— Je préférerais une cuirasse, bien forgée de bon

1 Éclaireurs; troupes légères.

acier, dit Mergy, comme celles que fait Jacob Leschot, dans les Pays-Bas.

— Écoutez donc, reprit le capitaine, il ne faut pas nier qu'on puisse rendre dur ; moi , qui vous parle , j'ai vu à Dreux un gentilhomme frappé d'une arquebusade au beau milieu de la poitrine; il connaissait la recette de l'onguent qui rend dur, et s'en était frotté sous son buffle; eh bien! on ne voyait pas même la marque noire et rouge que laisse une contusion.

— Et ne croyez -vous pas plutôt que ce buffle, dont vous parlez, suffisait seul pour amortir l'arquebusade?

— Oh! vous autres Français, vous ne voulez croire à rien. Mais que diriez-vous si vous aviez vu comme moi un gendarme silésien mettre sa main sur une table, et personne ne pouvoir l'entamer à grands coups de couteau? Mais vous riez et vous ne croyez pas que cela soit possible; demandez à Mila. Vous voyez bien cette fille-là? elle est d'un pays où les sorciers sont aussi communs que les moines dans ce pays-ci ; c'est elle qui vous en conterait des histoires effrayantes. Quelquefois , dans les longues soirées d'automne, quand nous sommes assis en plein air autour du feu, les cheveux m'en dressent à la tête, des aventures qu'elle nous conte.

— Je serais ravi d'en entendre une , dit Mergy ; belle Mila, faites-moi ce plaisir.

— Oui, Mila, poursuivit le capitaine, racontenous quelque histoire pendant que nous achèverons de vider ces bouteilles.

— Écoutez-moi donc, dit Mila ; et vous, mon jeune gentilhomme, qui ne croyez à rien, vous allez, s'il vous plait, garder vos doutes pour vous seul.

— Comment pouvez -vous dire que je ne crois à rien , lui répondit Mergy à voix basse ; sur ma foi , je crois que vous m'avez ensorcelé , car je suis déjà tout amoureux de vous.

Mila le repoussa doucement, car la bouche de Mergy touchait presque sa joue; et après avoir jeté à droite et à gauche un regard furtif pour s'assurer que tout le monde l'écoutait, elle commença de la sorte :

— Capitaine, vous avez été sans doute à Hameln?

— Jamais.

— Et vous, cornette?

— Ni moi non plus.

— Comment! ne trouverais-je personne qui ait été à Hameln?

— J'y ai passé un an, dit un cavalier, en s'avancant.

— Eh bien! Fritz, tu as vu l'église de Hameln?

— Plus de cent fois.

— Et ses vitraux coloriés?

— Certainement.

— Et qu'as-tu vu peint sur ces vitraux?

— Sur ces vitraux?... A la grande fenêtre à gauche, je crois qu'il y a un grand homme noir qui joue de la flûte, et des petits enfans qui courent après lui.

— Justement. Eh bien ! je vais vous conter l'histoire de cet homme noir et de ces enfans.

Il y a bien des années, les gens de Hameln furent tourmentés par une multitude innombrable de rats qui venaient du Nord , par troupes si épaisses , que la terre en était toute noire, et qu'un charretier n'aurait pas osé faire traverser à ses chevaux un chemin où ces animaux défilaient. Tout était dévoré en moins de rien; et dans une grange, c'était une moindre affaire pour ces rats de manger un tonneau de blé, que ce n'est pour moi de boire un verre de ce bon vin.

Elle but, s'essuya la bouche et continua.

— Souricières , ratières , pièges , poison étaient inutiles. On avait fait venir de Bremcn un bateau chargé de onze cents chats; mais rien n'y faisait; pour mille qu'on en tuait, il en revenait dix mille, et tous plus affamés que les premiers. Bref, s'il n'était venu remède à ce fléau , pas un grain de blé ne fût resté dans Hameln , et tous les habitans seraient morts de faim.

Voilà qu'un certain vendredi se présente devant le bourguemestre de tu Ville un grand homme, basané , sec , grands - yeux , bouche fendue jusqu'aux oreilles , habillé d'un p©urpoint*roug:e , avec un chapeau pointu, de grandes culottes garnies de. rubans, des bas gris, et des souliers avec des rosettes couleur de feu. Il avait un petit sac de peau au côté. H semble que je le vois encore.

Tous les yeux se tournèrent involontairement vers la muraille sur laquelle Mila fixait ses regards.

— Vous Pavez donc yu? demanda Mergy.

— Non pas moi ; mais ma grand' mère , et elle se souvenait si bien de sa figure qu'elle aurait pu faire son portrait.

— Et que dit-il au bourguemestre?

— Il lui offrit , moyennant cent ducats, de délivrer la ville du iléau qui la désolait. Vous pensez bien que le bourguemestre et les bourgeois y topèrent d'abord. Aussitôt l'étranger tira de son sac une flûte de bronze, et s 'étant placé sur la place du marché, devant l'église, mais en lui tournant le dos, notez bien, il commença à jouer tin air étrange , et tel que jamais flûteur allemand n'en a joué. Voilà qu'en entendant cet air, de tous les greniers , de tous les trous de murs , de dessous les chevrons et les tuiles des toits, rats et souris , par centaines, par milliers, accoururent à lui. L'étranger, toujours Autant , s'achemina vers le Weser , et là , ayant tiré ses chausses, il entra dans l'eau suivi de tous les rats de Hameln , qui furent aussitôt noyés. Il n'en restait plus qu'un seul dans toute la ville , et vous allez voir pourquoi. Le magicien, car c'en était un, demanda à un traînard, qui n'était pas encore entré dans le Weser , pourquoi Klauss , le rat blanc, n'était pas encore venu. — Seigneur, répondit le rat, il est si vieux qu'il ne peut plus marcher. — Va donc le chercher toi-même, répondit le magicien , et le rat de rebrousser chemin vers la ville , d'où il ne tarda pas à revenir avec un vieux gros rat blanc , si vieux , si vieux , qu'il ne pouvait pas se traîner. Les deux rats , le plus jeune tirant le

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