‹ Chronique métrique de Chastellain et de MolinetChapitre 49 sur 72 · V. 659. Va-tost f sobriquet d'un marcheur · texte numérisé non relu

V. 659. Va-tost f sobriquet d'un marcheur

Ce Va-tost était un boulanger de Valenciennes. Il allait à pied, dit d'Outreman , de Valenciennes à Tournay en moins d'une heure et demie , et il n'y a pas moins de sept lieues. Un manuscrit de Simon Le Boucq a fourni à M. Aimé Leroy, l'anecdote que nous allons rapporter. {Arch. du Nord de la France , t. II, Les Hommes et les Choses , pp. 19-3-193.)

C'était en 1475; Charles le Téméraire avait mis le siège devant ÎSeuss. Le roi de Hongrie lui avait promis son assistance dans cette entreprise et dans la guerre contre l'empereur d'Allemagne; mais jusqu'alors on ne le voyait pas s'avancer. Le duc de Bourgogne manifestait le désir de lui envoyer un exprès , porteur de lettres : malheureusement la route n'était pas sûre , « et d'ailleurs, disait Charles le Téméraire, quand pourrions-nous avoir des réponses ? » Lors le sire de Boussu se leva et dit qu'il y avait à Valenciennes un coureur qui s'acquitterait de ce message en très-peu de temps et au plus n'y mettrait pas quinze jours. Le Duc s'émerveilla de ces paroles et ordonna qu'on fit venir cet homme.

Un individu reçut incontinent l'ordre d'aller quérir le grand-marcheur, à Valenciennes. 11 arriva bientôt en cette ville, se logea au Cygne sur le Mar-

94 RECOLLECTION.

En moins d'heure et demie Sans cheval ou jument ;

ché,et pria l'aubergiste, qui se nommait Niçoise {LeBoucq n'est pas avare de détails) de faire venir ce Va-tost qui tantvitementcheminait.il vint hâtivement, aimant à servir maitre Nicaise qui lui procurait souvent des occasions de gaignage.

Va-tost informé de ce qu'on désirait de lui , répondit que tout son bonheur était d'obéir à son seigneur naturel, et que s'il n'y avait que mille lieues , il irait en moins de quinze jours et reviendrait porter des nouvelles en la tente du Duc, à moins que le diable ou l'ennemi ne le tuât en route. Ce n'était point une fanfaronnade. Au bout de six jours Va-tost était en Hongrie. Le roi ayant lu la lettre où son allié lui reprochait de ne pas tenir sa promesse, dit à Va-tost : « Sachez que je ne l'ai pu faire , car les Turcs m'ont toujours guerroyé depuis ce temps ; mais on va écrire à votre maitre de nos affaires , et , en attendant , mon ami , faites bonne chère , car vous devez être bien fatigué , et je ne comprends point comment vous êtes venu en si peu de temps. » Vatost répondit qu'il ne lui en challait nullement, et qu'il désirait qu'on l'expédiât sans tarder, ce qui eut lieu. Au moment du départ, le roi lui fit compter 200 ducats. Mais le boulanger qui avait le cœur aussi bien placé que les jambes, refusa fièrement , au grand étonnement du roi et de ses courtisans qui ne refusaient jamais.

Va-tost également revenu en six jours devant Neuss , s'adressa au seigneur de Maingoval et à sire Olivier de la Marche qui le conduisirent devant monseigneur. A l'aspect de ce prince il s'agenouilla. Le Duc lui ayant permis de se relever, Va-tost prit sa lettre, et, après l'avoir baisée, la remit à son maitre qui apprit par là l'excusance du roi de Hongi'ie , lequel priait le duc de vouloir se contenter pour le moment , l'assurant que ses affaires contre les Turcs une fois terminées, il lui prouverait l'intérêt qu'il prenait à sa cause. Charles , branlant la tête , demanda au messager s'il avait aperçu des Turcs en Hongrie. Va-tost répondit : « Cher sire , il me fut dit que le roi leur avait « livré bataille six jours avant mon arrivée, et que les Turcs l'avaient perdue ; « j'ai même vu leurs dépouilles et armures. » Le sire de Boussu fit observer que ces réponses étaient d'accord avec la lettre du roi , et chacun de complimenter et de cajoler Va-tost.

Le Duc le laissant approcher près de sa personne , le prit par la main eu lui disant qu'il n'avait jamais ouï parler d'un messager de son espèce, et qu'il serait bien récompensé. Lors Va-tost répondit soudainement : « Je ne suis pas « difficile : je demande pour récompense d'avoir le droit de pécher à la ligne « es viviers, fossés, rivières et étangs, sans que nul puisse me reprendre. « A cette demande le Duc partit d'un grand éclat de rire , et ainsi firent , nul excepté, tous les seigneurs présens, la plupart gros pécheurs en eau trouble. a Je t'accorde volontiers ta demande, dit Charles le Téméraire, et de plus tu « sera rente sur notre salle de Valenciennes. — Ma requête étant octroyée, a répliqua le boulanger désintéressé, je ne veux plus rien, n'est pour mes

RECOLLECTION. 95

C'estoit chose ennemye, Force ou grand radement.

665 Assiéger vindrent Rhodes

Plus de cent mille Turcz ,

Vestus d'estranges modes ,

Qui percèrent ses murs;

La Vierge glorieuse 670 La cité secourut

Qui fut victorieuse,

Et le Turc s'en courut.

J'ay veu felle besoigne Et cas de grant pitié , 675 A Disjon, en Bourgoigne, Pleuvoir sang à planté ; Au roy Loys de France Fust le sang envoyé.

« dépenses et le temps passé en route. — Pour en finir, dit Charles , que l'on V compte à l'instant cent écus d'or à ce bon serviteur. — Grand merci, cher « sire, » s'écria Ya-tost, et, après avoir pris son or, il s'en revint leste et joyeux à Valenciennes.

Page 1