‹ Chronique toulonnaises: Histoire de quelques ruesChapitre 2 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Li ville (le Toulon n\i pas toujours été celle grande et populeuse cité que nous connaissons ; elle n*a pas toujours possùdé cet immense arsenal, sans égal dans le monde , où nous avons vu construire , en vingt anncVs, |)lus de deux cents vaisseaux de toutes grandeurs *.

Toulon n'était, au nioyerï ûge, qu'un 1res petit centre dépopulation. Son enreinle fortifiée tenait tout entière dans la partie comprise, aujourd'hui, entre la rue Bourbon, la rue Lafajette, la place au Foin, la rue de la Miséricorde et la rue des Chaudronniers^.

Autour de celte enceinte se groupaient huit bourgs (horcs) ou faubourgs, séparés de la ville par un fossé profond :

\^ Le horc del PortaUt^ (aujourd'hui place Saint-Pierre et rues y ab)utissa!it);

^** Le bore dels Prédicados, (rue Saint-Sébastien et toutes les traverses montant vers la rue Royale) ;

» 11 a été conslruil, de 1835 à i856, 37 vaisseau ^ 62 fré^'atps. 21 corvettes et 140 avisos, batteries, bricks etc , ce qui donne un total de 260 navires de guerre. [Situation écommique de la France Paris, Guillaumin. i8o7,)

^ Aujourd'hui rue d'A/^tfr. J'ai dil coaserver aux diverses rues, mentionnées dans cet ouvrage^ les noms quelles ont portés pendant plusieurs sièclest aûn d éviter certaines confusions et de rendre plus facile la le<*ture du plan cadastral de U42, que j'ai publié ù la suilo de l IliUoire de Toulon au moyen âge.

3« Le bore d'Amont y (place au Foin et rue du Pradel);

4® Le bore de Dona Borgna , dont on a fait Doncbourg, (de la place du Théâtre à la rue Fougassière);

5**^ Le bore de la Lauza, (entre les rues Fougassière et de Lirette];

6* Le bore de Sancta Catharina , (de la rue de Lirette à la rue Champ-de-Mars);

T Le bore de Sanet Lazer, (rues Champ-de-Mars et de wSainle- Croix et place dltalie);

8* Le bore de Sanet Miehael , appelé plus tard de Saint Jean , (de la place d'Italie à la place Saint-Jean).

En 4589, les Toulonnais obtinrent du roi Henri IV, Taulorisalion d'abattre les anciens remparts de leur ville, et d'englober ces huit faubourgs dans l'enceinte agrandie.

Les nouvelles fortifications, commencées immédiatement, et achevées en 1595, avaient leur point de départ à l'extrémité du quartier de Saint-Jean , suivaient l'alignement actuel du Boulevard de Strasbourg, contournaient à la fonderie, et, traversant la place de l'Intendance et le Champ-de-Bataille se prolongeaient jusqu'à la mer.

La construction des premiers établissements de l'arsenal remonte à la même époque. Confiés à un habile ingénieur, nommé Jean Bonnefons, les travaux étaient très avancés en 4610, quand la mort de Henri IV les fit suspendre. Repris en 4628, ils furent poussés très activement, et bientôt le port de Toulon , devenu le plus sûr et le plus vaste du royaume , vit successivement accroître ses forces navales. En 4643 , on y comptait plus de 20 vaisseaux , et , en 4646, on y réunit une escadre composée de 24 vaisseaux , 42 brûlots , 20 galères et 70 tartanes.

Vauban , qui vint à Toulon , pour la première fois , en 1669 , fut

vu

frappé des immenses avantages que présenlail notre port au point de vue militaire. Dix ans après , il soumettait à Louis XIV un très beau projet pour l'agrandissement de l'arsenal . Ses plans, adoptés mais amoindris, furent exécutés sans relard.

On commença par démolir les remparts qui entouraient la ville à rOuest, depuis la fonderie jusqu'au vieil arsenal , et on les reporta plus loin , de manière à renfermer dans leur enceinte l'arsenal nouveau.

Les terrains achetés par la marine, moyennant 405,678 livres, n'ayant pu être tous employés, par suite des réductions apportées dans le projet primitif, on en revendit trois hectares environ h divers particuliers.

La ville eut ainsi sa part dans l'agrandissement maritime de 1680. Elle y gagna une place et quatre rues : la place d'Armes , les rues Saint-Roch, du Trésor, de la Comédie et le prolongement de la rue Royale.

Les fortifications élevées autour de la nouvelle enceinte n'étaient pas achevées que, déjà, on regrettait de n'avoir pas donné plus d'extension à cet agrandissement. Cependant Vauban s'en était expliqué dès le principe; il avait déclaré que le cours ordinaire des événements, l'accroissement de la population, rendu inévitable par les grands travaux maritimes qui se préparaient, et les avantages indestructibles do la position de Toulon, laisseraient bientôt à l'étroit l'arsenal et la ville. Mais il avait rencontré, ici et à Paris, cette opposition que les grandes idées provoquent toujours chez certains esprits timides. Ses plans avaient été modifiés, le périmètre de l'arsenal réduit de moitié, et alors qu'il n'était plus temps, chacun proclamait l'insuffisance de l'agrandissement. Il fut décidé, sur les propositions de Vauban, que

la ville serait prolongée à TEst, comme elle venait de Tétre à TOuest.

L'économie du nouveau projet se résumait ainsi : le quartier du Mourillon était relié à la ville par un magnifique quai; on creusait, près de la vieille darse, un port marchand de 15 hectares, et on reculait les remparts jusqu'au fort Lamalgue.

Les plans et devis présentés par M. Niquct, directeur des fortifications, ayant été approuvés, on procéda, le U décembre HH , à Teslimation des terrains à acquérir; mais on reconnut que la dépense était trop forte et ce projet fut abandonné. Du reste les dernières guerres avaient ruiné les finances de TElat, et il était impossible de trouver en ce moment de l'argent, môme pour les dépenses les plus urgentes.

D'autres projets furent successivement présentés et adoptés en principe, mais toujours la question financière s'opposa à leur exécution.

Pendant tout le dernier siècle et la première moitié de celui-ci, nos édiles renouvelèrent leurs démarches sans obtenir aucun résultat; et , sans doute, nous serions encore aujourd'hui enfermés dans les étroites limites des anciennes fortifications, si le prince Louis Napoléon, président de la République, n'eut désiré , en venant dans notre ville, en 4852, acquérir les sympathies des Toulonnais et se ménager un accueil enthousiaste.

En effet, le lendemain de son arrivée à Toulon, un avis, placardé sur tous les murs de la ville, annonçait que l'agrandissement, depuis si longtemps demandé, venait d'être décrété par le Président de la République (28 septembre 1852).

Cet agrandissement promptement réalisé, doubla la contenance superficielle de la ville. — Les terrains compris entre l'ancienne cl la nouvelle enceinte furent ainsi répartis :

Etablissements militaires . 95,202"

Gare du chemin de fer 52,080

Jardin et hospice 29,819

Etablissements civils 21 ,096

Voie publique 426,373

Maisons particulières 125,374

L'ensemble de la ville actuelle se développe sur une élentlue de 76 hectares, et lesétabliî^emenls marilimes n*en occupent pjis moins de 120, soit un total de 198 hectares.

Or, il y a quatre siècles, en 1442, Tenccinte de Toulon ne renfermait que 6 hectares!

Ce développement prodigieux, qui a transformé un petit bourg de pécheurs en une très-grande ville , est vraiment remarquable; il fait honneur à Tintelligence d'une population, qui a su profiter d'une magnifique situation maritime, pour appeler à elle une des principales forces militaires de la France.

Et, maintenant, que le lecteur connaît l'œuvre accom [die, il sera, je n'en doute pas, très désireux de connaître les Toulonnais des si» clos passés qui y ont coopéré, et de recueillir (juehiues d.'tails biographiques sur les habitants actuels des Rues de Toulon

RUE DALBERT.

(De la place Saint Jean à la rue des Minimes].

Tout le vieux quartier, dit de Bescujney qu'un esprit fin et observateur nous a si bien fait connaître ', et qui s'étend depuis la place Saint Jean jusqu'à la place d'Italie, ne formait, dans les temps anciens , qu'un vaste faubourg.

En 1589 , lorsque le duc de Lavalette , agissant au nom du roi Henri IV, permit enfin aux Toulonnais de reculer leurs remparts, ce faubourg fut réuni à la ville. On y traça huit rues , du nord au midi * et six traverses , de l'ouest à l'est •.

Ces diverses rues s'appelaient : l""®, 2®, 3®, 4® rue du bourg de Saint Jean *. Ce ne fut qu'en 1728, à l'occa-

■ La Sinse (M. G. Sénés) , dans son Théâtre de Besagne.

' Actuellement, le cours Lafayette . et les rues d'Albert , de la Pomme de Pin. du Muriei\ des Trois Oliviers, de Gars, de Saint Cyprien et du Pecheiret.

' Les traverses du Champ de Mars , de Sainte- Croix , des Minimes , de Laminois , de Merle et de Bourbon,

^ On donnait également à ce bourg le nom de Saint - Michel ^ mais îl était plus connu sous celui de Saint-Jean. Cette double dénomination provenait de deux chapelles , très anciennes , situées aux deux extrémités du quartier sur lequel le bourg avait été établi .

sion de rétablissement d'un nouveau cadastre, que Ton commença à leur donner, dans les actes officiels , les noms spéciaux , sous lesquels le public avait pris l'habitude de les désigner.

C'est ainsi, que la 2^ vue du bourg de Saint Jean, aboutissant à la rue des Minimes, où se trouvait la boutique très connue de M'' Albert, apothicaire, reçut le nom de rue d'Albert \

Cet apothicaire était un des hommes les mieux posés de son quartier. Il s'était fait octroyer des armoiries, par application de l'article 15 de l'édit du mois de novembre 1696 ^ et Charles d'Hozier , chargé de composer son blason , l'avait gratifié d'un superbe lion sur champ d'azur ^ Il est assez difficile d'expliquer la

' La maison de M. Louis Albert appartient aujourd'hui à M. Alexis Mêge ; elle porte le n^ 6 de la rue des Minimes et fait face, en eflet, à la rue d'Albert. — Ce qui prouve que cette maison a donné le nom de son propriétaire à la rue qui y aboutissait, c'est que , dans le cadastre de 1728 , on a soin d'indiquer qu'elle est vis-à-vis la rue d'Albert( Reg.CC. art. 27 fol. M)

» t Pour ne pas priver de cette marque d'honneur les personnes de lettres et autres qui , par la noblesse de leur profession et de leur art, ou par leur mérite personnel, tiennent un rang d honneur et de distinction dans nos états, et dans leurs corps, compagnies ou communautés, voulons que les officiers de la grande maîtrise leur en puisse accorder, lorsqu'ils en demanderont, eu égard à leur état , qualités et professions. • (Art. 15 de ledit de novembre 169G.)

' J'ai , dans ma bibliothèque, la copie authentique de ce blason» qui fut enregistré dans Tarmorial général de France, moyennant la somme de 40 livres. Si on calculait le nombre de bourgeois et de boutiquiers qui durent profiter de la concession royale du mois de novembre 1696, on trouverait un magnifique total.

HUE d'albert. 13

présence d'un lion dans les armes d'un paisible distributeur de guimauve et d'émollients. Mais comme Louis XIV avait exprimé l'intention, en publiant cet édit, « de récompenser la vertu partout où elle se trouvait », * Charles d'Hozier n'avait pas hésité , sur la demande de M® Albert , h introduire la plus belle pièce de Tarmorial dans le blason de cet estimable boutiquier , qui, sans nul doute , était un homme vertueux.

En 1793 , la municipalité révolutionnaire supprima , d'un trait de plume , tous les anciens noms de nos rues, pour leur substituer des noms de circonstance. Par un hasard singulier, la rue d'Albert , qui avait été le théâtre des exploits de l'apothicaire du XVIP siècle, fut appelée la Sans-CuIotUhy c'est-ù-direla rue des Sans Culottes 2.

Un arrêté du 4 vendémiaire an VII, tout en confirmant cette mesure , y apporta, cependant ,• quelques modifications. Ainsi la Sans-Culot aie devint la rue des Spartiates ». C'était la même pensée, rendue d'une manière plus convenal)le ; car, chacun sait que les en-

' « On découvre daus tout cet édit, écrivait Cadot en 1697, que la vue de Sa Majesté est de récompenser la vertu partout où elle se trouve , et que , suivant la pensée du poètL^ (lloract*), la vertu , sous un prince généreux , ne souffre point de honteux refus. » (Nole$ curieuses sur PEdit concemaul la police des armoiries.)

' Histoire de Toulon depuis 1780 jusquau Consulat, par M. Hi'nry, tome II, page 310.

' La prononciation du mot Spartiate étant assez difficile, le peuple n adopta jamais cette dénomination et. dans son langage grossier, confondant lidée des sans culottes avec la malpropreté de la rue, lui donna un nom très* signiOcatif, mais trop réaliste pour être écrit ici , même en provençal .

fants de Sparte ne portaient pas de culotte : « Ils jouaient tout nus , dit Plutarque , sur la place publique » *.

Enfin , sous l'Empire, la rue d'Albert reprit son ancien nom , qu'elle porte encore aujourd'hui ^. Du reste, rien n'est changé dans la physionomie de cette rue silencieuse , si ce n'est que la modeste boutique de M** Albert , a été remplacée par le magasin très élégant d'un pharmacien de 1^® classe '.

Le four situé près de cette pharmacie^ y existait déjà en 1698, et c'est le même où Maître Albert venait prendre «un air de feu », pendant les froides soirées d'hiver, chez son compère Jean Bressier , « maître bollanger ».

On ne voyait , dans cette rue aucune autre boutique. Alors, comme à présent , tout le côté gauche, en montant, offrait l'aspect assez triste d'une rangée de façades postérieures, sans portes d'entrée, ni magasins, les maisons de ce côté de la rue ayant leurs façades principales sur le cours Lafayette *.

I Plut, in Lycurg cap. i5. L'abbé Moréri « dans son Grand Dictionnaire historique, cite, au sujet de la nudité des jeunes Spartiates, un root trèsjoli : I Si Ion se met bien dans res;)rit, dit-il , Tintégrité des mœurs de la nation on demeurera persuadé de ce bon mot : i Les filles de Sparte n'étaient pas nues, Thonnéteté publique les couvrait, t T. iv. p. 471.

^ Arrêté de l'administration municipale du A prairial an xiii, « L*an pre mier du réunie de Napoléon. •

' La pharmacie universelle de M. Fortoul est, en effet, située à Tangle des rues d'Albert et des Minimes.

^ Ces maisons n*ont, dans la rue d'Albert, que des portes de dégagement ou des écuries, où les maraîchers remisent leurs mulets et leurs &nes, pendant la durée du marché, qui se tient sur le cours Lafayette et la place St-Jean.

RUE d'albert. 15

Maintenant, si le lecteur veut nous suivre, nous pénétrerons dans les maisons qui ont leur entrée sur la rue d'Albert , et nous rendrons visite à leurs possesseurs du XVII® siècle. Mais nous devons nous attendre à une très modeste réception ; car, à l'exception de M. deBurgues de Missiessy, qui occupe le n° 16 bis , tous les autres propriétaires sont des cultivateurs ou des ouvriers laborieux, qui ont su économiser, sur le montant de leurs journées , une somme de 5 à 600 livres , suffisante , à cette époque , pour acheter une maison dans ces quartiers peu commerçants.

Un recensement effectué en 1698, nous apprend, en effet, que la maison n° 2 appartenait à Charles Panon, ménager ; les n«^« 4 et 6 , à Jean Bressier ; le n*^ 8 , à Honnoré Gueit, aide canonnier; le n° 10 aux frères Gueit, ouvriers menuisiers; le n^l2 à un nommé Jean Romani; le n^ 14 à François Lieutaud , cultivateur , et le n° 16, à Jacques Chabert, charpentier. — Le n°18 était possédé, depuis 1632, par une famille de cultivateurs , « de bêcheurs », selon l'expression employée par le rédacteur du cadastre : les Ardouvins , qui Toccupaient encore en 1728.

Faisant contraste avec ces humbles propriétaires , nous voyons, dans la grande maison n° 16 bis , ayant façade sur trois rues , une succession de familles nobles et riches : les de Laminois, les Burgues de Missiessy , les Martiny d'Orvès.

Marie de Laminois , fille d'un receveur des fermes royales, qui possédait cette maison et l'habitait avec sa

famille, avait épouse, en 1688, Pierre deBurgues, sieur de Missiessy, lieutenant de vaisseau.

Les Burgues, originaires de Montpellier, étaient citoyens de Toulon, depuis près d'un siècle; ils y avaient acquis une grande fortune. Antoine Burgues , père du lieutenant de vaisseau, était propriétaire d'une douzaine de maisons et d'une très belle terre , située au quartier de Missiessy, où il avait eu l'honneur de recevoir, en 1660, le roi Louis XIV. Peu d'années après, en 1669, cette môme terre était érigée en fief héréditaire parle Souverain, et les Burgues, qui, d'ailleurs, d'après d'Artefeuil, appartenaient à une noble et ancienne famille de Languedoc , prenaient le titre de seigneurs de Missiessy '.

Après trente ans de mariage, M"^*^ de Burgues eut la douleur de perdre son mari. — Isolée dans sa grande maison delà rue d'Albert , n'ayant pas d'enfants , elle ne put supporter les ennuis du veuvage et songea bien vite à convoler à d'autres noces. Elle épousa , le 3 juin 1722, à l'âge de 53 ans , Messire Joseph de Mons , seigneur de la Caussade, chef d'escadre des armées navales , âgé lui-môme de 68 ans ^.

Ces respectables époux passèrent leur lune de miel

' DX^TEFEViL. Dictionnaire héroïque de la noblesse de Provence, Tome \u, page 99.

'^ Il était lils de feu Messire Pierre de Mons, conseiller au Parlement de Guyenne , et de demoiselle Marie de Thibaud. 11 était né à Bordeaux , mais il habitait la ville de Toulon depuis 20 ans (Acte de. mariage , paroisse Sainte-Marie, fol. 71.)

RUE d'albert. 17

dans une propriété de la famille de Laminois , située sur le territoire de La Garde. L'évêque de Toulon les avait même autorisés à faire célébrer leur mariage dans la chapelle de cette bastide , que M. de Laminois affectionnait et qu'il avait fait peindre à granjls frais par un artiste de Paris, le sieur Jean Jacques k

M. de Mons fut chargé, en 1727, d'une mission importante. Il devait se rendre à Tunis , à la tête d'une forte escadre , et obliger le Bey à faire cesser les actes de piraterie auxquels se livraient ses sujets '. Il partit , en effet, de Toulon , le 15 mai , avec trois vaisseaux et deux frégates. Mais cette expédition ne fut pas heureuse ; le vieil amiral (il avait 72 ans), se laissa surprendre par le Bey de Tunis. Pendant les pourparlers et au moment où M. de Mons croyait avoir obtenu toutes les satisfactions qu'il était venu demander , le Bey fit arrêter plusieurs canots de son escadre , ainsi que les officiers et les matelots qui étaient descendus

* Testament du sieur Jean Jacques, maître peintre de Paris, du 27 janvier i655. (Minutes de M* Renoux., chez M. Aubt. notaire, fol 20). C( tte grande propriété fut vendue , le 24 août 1741 , par M Martiny d'Orvès, héritier de Madame Marie de Laminois , à M. Joseph Lavoute , bourgeois de Toulon. € Maison de campagne située dans le terroir de la Garde , au quartier des Grenouilles, avec vignes, terres semables, oliviers, jardin clos de murailles, deux réservoirs et fontaines, y ayant une chapelle joignant le jardin ; moyennant 18,500 liv. > (Minutes de M« Mourchou, not. chez M<* Thouron , fol. 8).

' Ces corsaires inspiraient une telle crainte , qu^au lieu de 80 b&timents étrangers qui étaient venus à Toulon, en 1725, pour la foire du 15 novembre, on n'en comptait qu'une vioguine, en 1726.

à terre avec trop de confiance. — Pour obtenir leur liberté, il fallut restituer au Bey, sans autre condition, un corsaire de 38 canons, capturé par un vaisseau de l'escadre.

C'était une affaire manquée. On dut envoyer une seconde escadre, pour contraindre le Bey à accorder des réparations et à signer un traité par lequel il s'engageait à sévir contre les pirates. Un traité fut signé. — L'imprimeur Mallard , qui avait pu se procurer une copie de ce traité , se crut autorisé à le publier. Le Ministre , informé de cette indiscrétion , menaça Mallard de poursuites , qui pouvaient le conduire au carcan et aux galères , punition infligée à ceux qui imprimaient quelque chose sans la permission du roi k Les consuls de Toulon intervinrent et obtinrent sa grâce; mais tous les exemplaires du traité furent saisis et brûlés.

M. de Mons , qui avait renoncé au service actif depuis sa malheureuse campagne de Tunis , vivait un peu éloigné du monde , dans sa maison de la rue d'Albert, où il s'éteignit le 3 octobre 1731, à l'âge de 78 ans. Sa femme lui survécut une dizaine d'années; elle mourut le 23 juin 1741 , laissant tous ses biens à M. Louis de Martiny d'Orvôs , capitaine de vaisseau.

M. Martiny d'Orvès était, en 1744, quand il fut élevé au grade de chef d'escadre , un beau vieillard

Brum. Gnerreê marilimeê de la France. Tome i*'» page 223.

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de 70 ans , très vert , et capable de rendre des services. — Nommé Tannée suivante commandant de la marine à Toulon , il administra ce port , pendant six ans, de manière à mériter les éloges du Ministre et à s'attirer les sympathies générales. Aussi , quand il mourut, en 1751 , emporta-t-il les regrets de tous les fonctionnaires placés sous ses ordres *.

Ces regrets unanimes étaient d'autant plus honorables, que, pendant son passage au pouvoir, le commandant de la marine avait dû supprimer divers abus très anciens : notamment , celui qui consistait à accorder, aux officiers, des esclaves turcs pour les servir en ville. Ces officiers s'engageaient , il est vrai , à payer une somme de 600 livres , dans le cas où les esclaves qui leur étaient confiés s'évaderaient; mais les évasions étaient très fréquentes, et , par condescendance , on n'exigeait pas le paiement de cette somme.

La municipalité, qui n'avait eu qu'à se louer de ses relations avec le commandant de la marine , fit transcrire la note suivante sur le registre des Époques historiques :

« Le 21 décembre de l'année 1751, mourut en cette ville M. Martiny d'Orvès , lieutenant général des armées navales de S. M. et commandant de la marine en ce port; il était notre citoyen et fils de M. Vincent Martiny , sieur d'Orvès , qui avait été premier consul

' BiUN. Histoire de$ guerreê maritimeê.

de notre communauté en 1683 , 1694 , 1700 et 1711 , et vîguier en 1695, 1696 et 1697; la ville a perdu en lui un véritable ami. Nos successeurs pourront juger de son mérite parla lettre ci-après écrite par M. Rouillé , ministre de la marine , à M. Noble du Revest , major de la marine en ce port.

« Versailles, le l®*" janvier 1752.

ce Je partage bien sincèrement avec vous , Monsieur, et avec tous ceux qui connaissaient M. d'Orvés, la sensibilité de sa perte. Quelque préparé que je fusse à cet événement par les dernières nouvelles , je n'en ai pas été moins touché. Le Roi perd un des officiers de sa marine , le plus distingué par son amour et son zèle pour tout ce qui pouvait intéresser le bien du service , par sa fermeté à maintenir le bon ordre et la discipline et par la supériorité de ses lumières et de ses talents. Sa Majesté n'ignore pas combien les hommes de cette trempe sont rares et les bontés dont elle l'honorait pendant sa vie ont été suivies des regrets qu'elle a bien voulu donner à sa mort *. »

Le Ministre flattait son Souverain en disant qu'il avait su apprécier et récompenser le mérite de cet officier général; dans tous les cas, il ne s'était pas trop pressé pour lui accorder de l'avancement; car, M. Martiny d'Orvôs était dans sa 70® année et comptait

^ Inventaire de$ archivée communales , page 436.

RUE d'albert. 21

54 ans de service , lorsque le roi songea à Télever au grade de cli» ! i'escadre. Du reste, c'était Tusage ^ cette époque de ne confier des commandements qu'à des vieillards : M. de Piosin, cousin germain de M. Martiny d'Orvès , venait de mourir âgé de 77 ans , en rentrant d'une croisière dans l'Océan ; avant lui , M. de Mons, avait fait campagne à Tage de 72 ans , et, précédemment, en 1744, M. de Court, vice-amiral, presque nonagénaire , attaquait , avec seize vaisseaux seulement, une escadre ennemie, forte de 45 vaisseaux, et la refoulait jusque dans le port de Mahon » ; enfin , le vice-amiral, comte de Roquefeuille , âgé de 80 ans , était mort en mer , sur son vaisseau , le 7 février de cette même année.

Louis Martiny d'Orvès n'ayant pas d'enfants, laissa la maison de la rue d'Albert à son neveu Joseph de Martiny , seigneur d'Orvès , qui l'habitait encore en 1759, avec sa femme, son fils , garde de marine et trois domestiques. — En 1770 , celte maison devint la propriété de M. duTillet^ lieutenant de vaisseau^ qui la conserva jusqu'en 1790. Après la Révolution^ elle a été acquise par la famille de M. Raynaud , Joseph- Marie-Bonaventure , qui en est actuellement propriétaire.

* GuAisÊEiAU . PrecU kUtorique de la Marine française Tome i , page 147 .

L'arsenal fondé par Henri IV et achevé par Louis XIII, n'était plus en rapport, vers la fin du XVIP siècle, avec le développement qu'avaient pris les armements maritimes. Colbert résolut de l'agrandir, et demanda à Pierre Pugetde lui soumettre ses idées sur l'extension qui pourrait être donnée à cet établissement. Le célèbre sculpteur rédigea divers projets , tous plus grandioses les uns que les autres; le ministre en admira la conception hardie , mais les trouva « trop magnifiques » et ne voulut pas les faire exécuter «.

Vauban modifia les plans de Puget, en y apportant le tempérament de Tingénieur, et les réduisit à des proportions moindres, mais qui n'en restaient pas moins monumentales.

Ce dernier projet avait été adopté , et déjà l'administration de la marine avait acheté une grande étendue de terrain , lorsque Colbert prescrivit de réduire l'agrandissement dans les limites où nous le voyons encore aujourd'hui.

* Les plans de Puget existent encore; ils sont conservés dans les cartons da Dép^t des cartes et plans , au Ministère de la Marine.

PLACE d'armes. 23

Le nouveau pi^rimMre tracé d'apn^s les ordres du ministre, laissa disponible un emplacement très vaste, qui fut mis en vente le 18 janvier 1683, et qui comprenait tout le terrain à travers lequel ont été ouverts , à cette époque , le prolongement de la rue Royale , h partir de la place de Tlitendance, les rues Saint-Roch, du Trésor, delà Comédieet de l'Ordonnance; la petite rue Possel et la place d'Armes.

La place d'Armes , affectée dés Torigine à l'exercice des troupes et aux grandes revues , reçut de la population le nom de Champ de Bataille ^ qu'elle a conservé, quoique officiellement on ait toujours maintenu la première appellation.

Ancienne église du Champ de Bataille '.

Sous rinfluence des nombreux armements effectués dans le nouvel arsenal , la ville s'enrichit et vit presque doubler le chiffre de sa population, qui s'élevait en 1700, ù 40,000 âmes environ V Cependant il n'exis-

* Cette église, aujourd'hui démolie et remplacée par Téglise Saiut Louis, bMie un peu plus loin, occupait une notable partie du Cbamp de Bataille.

' Au XVII* siècle, lesToulonnais étaient si bons catholiques, qu'on ne calculait le chiffre de la population que sur le nombre des communiants, augmenté, dans une proportion connue , de celui des enfants en bas âge. il fut constaté , au moyen de ce précédé primitif, que la ville ne coniptait pas moins de 40,000 habitants. (Lettres- patent^ du mois de décembre 1700.)

tait encore à Toulon , à cette époque , qu'une seule église , la cathédrale , dont le personnel ne pouvait , quel que fut son zèle et son dévouement , veiller au salut de 40,000 fidèles. — L'évoque, M»^ de Chalucet , qui recevait tous les jours les doléances de ses diocésains , de ceux surtout qui habitaient les nouveaux quartiers , eut la pensée de faire construire une nouvelle paroisse. — Il sollicita , dans ce but, et obtint de la munificence royale , un terrain de 37 toises sur 16, qui, situé à Touest du couvent des Pères Capucins * , est représenté, aujourd'hui, parla partie du Champ de Bataille qui fait face à l'ancienne Trésorerie générale, et s'étend jusque vers le milieu actuel de la place.

L'évêque était en possession d'un emplacement, mais il lui fallait trouver l'argent nécessaire pour construire l'édifice. D'après la législation en vigueur , le tiers de la dépense devait être supporté par le chapitre et les deux autres tiers par la commune. Le chapitre , dont les revenus allaient être réduits par suite du dédoublement de la circonscription paroissiale, s'opposa vivement au projet et s'efforça de prouver qu'il était hors d'état de faire , en ce moment, une pareille dépense. Le pieux évêque trancha la difficulté en prenant à sa charge la contribution afférente au chapitre; puis il s'adressa à la municipalité, pour

* Le couvent, l'église et tes jardins des Capucins occupaient toute File comprise , actuellement , entre le Champ de Bataille , les rues St-Sébnsti(>n , de Larnradieu et de St- Louis

PLACE d'armes. 25

savoir s'il pouvait compter sur le contingent de la ville.

Le conseil municipal refusa les fonds demandés.— Il y eut une séance orageuse, et il n'est pas certain que l'opposition faite par la majorité eut pour seul mobile l'intérêt pécuniaire de la ville; tout fait supposer que le conseil subissait l'influence des chanoines de la cathédrale. — Plusieurs conseillers avaient pris la parole contre la proposition de Tévêque et on allait voter , quand un ami du prélat , pensant que l'intimidation pourrait peut-être déplacer la majorité, proposa le vote nominal. Sa motion souleva les plus vives protestations. On vota au scrutin secret , et , à une grande majorité , le conseil décida qu'il n'y avait pas lieu de construire une nouvelle paroisse.

L'évêque ne se découragea pas ; il attendit patiemment le renouvellement du conseil , sachant bien que, tôt ou tard, les habitants du quartier neuf qui sollicitaient l'érection de la seconde paroisse , arriveraient au pouvoir , et que dès lors , il trouverait le concours le plus dévoué là même où il rencontrait aujourd'hui la plus vive opposition.

C'est ce qui eut lieu , en effet. Le conseil élu à la fin de 1706 se montra très favorable au projet et décida , à l'unanimité , le 29 mars suivant , que MM. les conseillers de Missiessy , Durand , Bosquet, de Montauban, de Marin et Antoine de Beaussier, s'entendraient avec Monseigneur de Chalucet et le chapitre, pour faire dresser les plans et procédera l'adjudication des travaux.

Les choses marchaient pour le mieux, lorsque, vers le mois de juillet, le duc de Savoie, à la tête d'une armée nombreuse , commandée par le prince Eugène et appuyée par une escadre anglaise sous jes ordres de Tamiral Howel , vint mettre le siège devant la ville. Il fallut tout suspendre pour ne s'occuper que de la défense de la place , à laquelle les consuls , les habitants et Tévêque concoururent avec un dévouement que l'histoire ne saurait oublier.

Après le siège, l'affaire fut reprise^; mais les formalités administratives firent perdre une année entière. La première pierre de l'édifice ne fut posée qu'en 1709.

La moit de M»»* de Chalucet, arrivée en 1712, fut suivie d'un long procès entre la commune et le chapitre , qui ne voulait pas acquitter sa part contributive dans la dépense, payée jusqu'alors par l'éveque de Toulon. On parvint cependant à s'entendre et on allait de nouveau se mettre à l'œuvre , en 1720 , quand survint la peste , qui fit périr la moitié des habitants. Il n'y avait plus , dès lors , aucune nécessité de construire une paroisse supplémentaire ; les travaux furent indéfiniment ajournés.

Au moment de la mort de M^^*" de Chalucet, l'église s'élevait à trois mètres au-dessus du sol; 40 ans après , en 1752, elle était dans le même état. Il est incontestable que , soit par défaut d'argent, soit mauvaise volonté de la part des bailleurs de fonds , soit indifférence pour un monument mal venu et peut-être aussi mal étudié que médiocrement conçu , il est in-

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contestable , dis-je , que chacun paraissait se désintéresser de cet édifice religieux. L'intendant de la marine eut, le premier, le courage de prendre l'initiative d'une détermination qui était dans l'esprit de tous : il profita du passage à Toulon du ministre de la guerre , M. le marquis de Paulmy, pour lui demander la démolition de cette église à peine commencée , par la raison très vraie, du reste, qu'elle obstruait la place d'Armes sans utilité pour personne. M. de Paulmy laissa l'ordre à son agent , M. Doreil , commissaire des guerres , de s'entendre avec l'évêque et la commune pour faire disparaître cette construction disgracieuse. Mais M. Doreil lui fit connaître, le 17 mars 1750, que l'évêque n'était nullement disposé à démolir l'église en construction, et qu'il demandait , au contraire, des secours pour l'achever. « Ce prélat , ajoutait-il , convient cependant qu'il serait plus convenable que cette église fut placée ailleurs , et il aurait en vue une petite île , qui est vis-à-vis la maison qu'occupe M. de Villeblanche "; mais pour en faire usage il faudrait acheter les maisons qui forment cette île. A défaut de cet emplacement , on pourrait en prendre un autre , dépendant du couvent des Pères Capucins. On aurait là une

^ Cette maison est celle de M. Caire , située à Fangle du Champ de Bataille et de la rue St-Roch. L'île en face forme rautre extrémité de la rue St Uoch , sur le Champ de Bataille , \k même où nous avons vu les bureaux du Télégraphe pendant plusieurs années .

église paroissiale toute prête ; mais où placer ces religieux? voilà l'embarras *• »

Le couvent des Capucins dont parle ici M. Doreil occupait l'emplacement sur lequel s'élèvent , aujourd'hui , l'église Saint-Louis et la monumentale façade de maisons , qui forme bordure â l'Est du Champ de Bataille , depuis la rue Saint-Louis jusqu'à la rue du Canon,

La pensée de déloger les Capucins, que nous voyons germer en 1753, ne fut mise à exécution que trente ans plus tard ; cependant , dès 1765 , on fit des démarches sérieuses pour les transférer dans le couvent des Minimes; mais, grâce à l'intervention des protecteurs de leur ordre, parmi lesquels ils comptaient M. dePaulmy lui-même % ce projet fut abandonné.

Il fallut revenir à l'ancien projet. La ville avait fait quelques économies, et le chapitre , tout en protestant qu'il était sans ressources , s'était vu condamner à payer le tiers de la dépense à faire pour achever l'édifice. On se mit donc à l'œuvre résolument.

Tous les obstacles paraissaient surmontés ; il semblait , à voir le zèle des magistrats municipaux, l'acti-

* Archives de la Préfecture du Var. Correspondance de M de Latour , inteudant de Provence.

' Ce ministre écrivait, le 14 juin 1765 à M de Latour , intendant de Provence ; « GVst en qualité de père temporel de l'ordre des capucins de France» que j*ai Thonneur de vous écrire en faveur des capucins de Toulon ; je reçois une lettre du provincial et des définiteurs par laquelle ils m'exposent le chagrin, etc., etc. (Archives de Tlntendance.)

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vite des maçons et le contentement des bourgeois ou officiers retraités , qui se pressaient en curieux autour des ouvriers , que le monument était sauvé et que bientôt la population assisterait en grande pompe à la bénédiction de la nouvelle paroisse , dédiée d'avance à Saint-Louis , roi de France.

Hélas I cet empressement même ^ cette foule, ces maçons , ces matériaux qui remplissaient le Champ de Bataille , furent la cause d'un nouvel incident qui remit en question le sort de l'édifice. La marine s'aperçut qu'il ne lui restait qu'un très-petit emplacement pour faire manœuvrer ses troupes. Elle soumit des observations pressantes au ministre qui , sans tenir compte de la dépense considérable que la communauté avait déjà faite , ordonna en 1773, de suspendre les travaux et d'examiner s'il ne serait pas possible de placer ailleurs la paroisse qui s'achevait en ce moment.

L'intendant de la marine , M. de Guendreville , frère du ministre *, avait profité, pour soulever cette question, d'une discussion survenue entre la municipalité et son entrepreneur, au sujet de quelques piliers mal construits , qui compromettaient la solidité de l'édifice. Il proposait de démolir entièrement l'église et de la reconstruire sur l'emplacement du couvent des capucins, auxquels il offrait l'ancien couvent des Pères

' M. de Bonnes.

de la Mercy , récemment acheté par son administration ^

Mais les Pères Capucins qui avaient déjà refusé d'échanger leur couvent contre celui des Minimes, beaucoup plus vaste que rétablissement des Pères de la Mercy , ne voulurent pas entendre parler de cette combinaison *.

Pendant ce temps M. de Guendreville fut remplacé, et l'administration municipale insistant, de son côté , pour achever la construction de l'église , le ministre de la marine autorisa , le 13 juin 1775, la reprise des travaux.

Les consuls, qui avaient transigé avec les entrepreneurs , au sujet des vices de construction , les invitèrent à se remettre à l'œuvre et les poussèrent si vivement, qu'en moins d'un an ils avaient refait les piliers, démoli les parties compromises et relevé l'édifice jusqu'à la toiture. — Encore quelques mois et les magistrats municipaux avaient le bonheur d'en finir avec cette interminable construction , qui épuisait les ressources de la communauté. Mais il était écrit que ce

^ Ed vertu d'un arrêt du Conseil d'ÉUt, du 17 juillet 1773.

' I M. de Boynes , (ministre de la marine), qui s'était prêté aux sollicitations de M. de Guendreville, son frère, intendant de la mtrine à Toulon, négociait avec les capucins , dont le couvent est presque contigu à la nouvelle paroisse , pour les engager k céder leur établissement , et à passer dans la maison des pères de la Mercy. Les capucins députèrent à Paris et y trouvèrent de Fappui. > (Rapport des consuls de Toulon à M. De Latour , intendant de Provence.)

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malheureux monument ne s'achèverait pas sur la place du Champ de Bataille. Un nouvel ordre de sursis vint rejeter les administrateurs municipaux dans tous les tracas dont ils se croyaient débarrassés pour toujours. Par une lettre du 5 mai 1776, M. de Malesherbes, ministre d'Etat , leur écrivit « que l'intention du Roi était que la communauté de Toulon renonçât à l'emplacement du Champ de Bataille et qu'on en choisit tout autre pour la construction de la paroisse. »

Le coup était terrible ; il fut reçu cependant avec une certaine résignation , parce que le ministre fît dire aux consuls qu'on tiendrait compte à la commune de Toulon des 145,000 livres qu'elle avait déjà dépensées , et qu'on lui donnerait un emplacement plus vaste , plus convenable , mieux situé.

Les consuls trouvaient dans la restitution des fonds dépensés une compensation à leurs sacrifices. Mais les Pères Capucins se crurent avec raison plus menacés que jamais. On ne tarda pas , en effet , à leur proposer de céder leur établissement pour l'édification de la nouvelle église. On leur offrait , il est vrai , le couvent des Carmes, situé dans la rue Royale ; mais ce couvent assez grand et qui devait être approprié à leur convenance , était loin de présenter pour eux les mêmes commodités et les mêmes avantages que leur ancienne maison.

La lutte s'engagea dès ce moment, entre les consuls et les capucins : les premiers soutenus par l'évêque , les derniers par une certaine partie de la population.

« Dès que le plan fut connu , disaient les consuls , les moines se sont mis en rumeur et ont mis en mouvement toute la gent dévote. — Quelles semences de division n'ont-ils pas voulu jeter dans Tâme des faibles qu'ils dirigent, quels propos de mécontentement n'ontils pas répandus de tous les côtés ? * »

Les capucins ripostaient vivement; ils lançaient mémoires sur mémoires , protestations sur protestations et jetaient à tous les échos ce cri de désespoir qui ne manquait pas d'éloquence. « Ce serait une cause étrange , disaient-ils , s'il fallait que les communautés religieuses abandonnassent leurs monastères, et tous leurs établissements pour enrichir les corps de ville ; que deviendrait le clergé régulier? »

Ils ne se bornaient pas à des mémoires ; ils envoyaient des députés au roi , et on vit le moment ou ils obtiendraient de nouveau gain de cause. « Ils conservent toujours le même caractère d'audace , — lisonsnous dans un rapport des consuls — ; pour en prendre une idée il suffit d'observer les derniers efforts qu'ils font aux pieds de Sa Majesté; ils ont osé dire que les administrateurs de Toulon devaient être punis. Ils paraissent même par une confiance outrageante , être certains de cet événement. »

Mais, de leur côté, les consuls ne restaient pas inactifs. Ils agissaient et faisaient agir vigoureusement

' ÂrctaWe». Série DD, tri. i06.

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pour eux. Au besoin ils employaient les grands moyens. J'ai découvert, au milieu d^une volumineuse correspondance , la trace d'un rouleau de 125 louis d'or (3,000 livres)^ qui joua un rôle important dans cette affaire. Je puis même dire comment il s'achemina de Toulon à Paris et comment il fit voir clair à un premier commis qui , jusque là , avait trouvé la question fort obscure. — Cet épisode , qui ne manque pas d'un certain intérêt historique , peut nous donner une indication précieuse sur les mœurs administratives du XVIP siècle.

Nous avons vu qu'il avait été décidé en principe , que l'église serait bâtie sur l'emplacement du couvent des Capucins; mais , soit que l'on eut égard aux protestations de ces religieux, soit que le ministre compétent fut trop occupé , l'arrêt définitif n'avait pas encore été rendu, leSjanvier 1780^ quand les consuls de Toulon reçurent de leur agent de Paris , M. de la Sablonnière^ secrétaire de M. de Maurepas^ la lettre suivante :

« J'ai eu une assez longue conversation avec M. Amelot ', sur votre église. Je lui ait dit que toute l'a-

* Avant la Révolution les communes importantes avaient à Paris des a^'ents chargés de suivre certaines affaires et de solliciter dans les ministères les décisions en retard. La ville de Toulon , qui les rétribuait largement , avait été assez heureuse pour faire accepter eette position au secrétaire du premier ministre.

' M. Âmelot , ministre de la maison du roi, dans les attributions duquel étaient placées les affaires relatives aux établissements religieux.

mitié qu'il voulait bien me marquer * et rinclination que je lui connaissais pour les bonnes œuvres me faisaient espérer qu'il aurait la satisfaction de terminer ce que ses prédécesseurs n'avaient pu obtenir depuis 60 ans, que par là il allait faire bénir son nom dans la ville de Toulon et le rendre ù perpétuité précieux aux habitants de la ville qui , de père en fils ne pourraient pas entrer dans cette église sans se ressouvenir qu'ils la tenaient de lui. Le ministre m'a marqué la plus grande envie de vous satisfaire et m'a recommandé même de tourmenter M. Silvestre (son premier commis) pour le mettre en état de rapporter votre affaire au conseil. »

M. de la Sablonnière, tout heureux, se rendit auprès du premier commis , espérant que celui-ci tiendrait compte du désir exprimé par son ministre. Mais M. Silvestre, qui avait sans doute été sollicité par les amis des capucins , ou qui n'aimait pas le travail , fut loin de se montrer empressé; il lui dit que « c'était une affaire épineuse par toutes les difficultés qu'elle avait éprouvées et qu'elle rencontrait encore » , mais que cependant il ferait en sorte de s'en occuper avant un mois.

M. de la Sablonnière terminait sa lettre en recommandant aux consuls de s'adresser directement à M.

' M. de la Sablonuière , agent de la commune de Toulon , avait été employé sous les ordres de M Amelot , avant de devenir le secrétaire de M de Maurepas et après la mort de ce dernier , il rentra auprès de lui.

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Silvestre. « Tout homme est homme, disait-il; je pense qu'une lettre de votre part, Messieurs, le remerciant des assurances qu'il m'a données, un peu d'encens enfin , ne pourrait que lui donner une meilleure odeur de votre affaire. »

Les consuls , trôs-expérimentés ou comprenant à demi mot, écrivirent, en effet, à M. Silvestre en lui parlant de leur reconnaissance , et chargèrent M. de la Sablonnière (tout l'indique), de faire entendre au premier commis de M. Amelot que la gratitude municipale n'aurait rien de platonique.

Comment s'y prit M. de la Sablonnière pour entraîner M. Silvestre et lui faire partager l'ardeur qui l'animait lui-même ? c'est ce que j'ignore , mais il est certain , que le 4 août 1780, grâce à son initiative ,' l'arrêt fut rendu et notifié, pour exécution, ' vers le milieu du mois de novembre. Le 23, les consuls adressèrent leurs remerciements au ministre et à son premier commis. « Nous avons également écrit à M. Silvestre , disaient-ils à leur député, il ne mérite pas moins nos remerciments , en attendant le reste. »

Le reste se fit un peu attendre, parce qu'il fallut réaliser des ressources * ; mais il vint et de manière à

^ Après quelques difficultés nouvrlles , promiitcmpor aplanies par les protecteurs de la commune.

• M. De Laiour . intendant de Provence , qui devait autoriser toutes les dépenses, approuva celle cl . tout m déclarant qu'il ne pouvait lauloriser spécialement «Je sens, Messieurs, répondait-il aux consuls, le 4 février 1781 , ratiiité dont peuvent vous être à Paris les personnes que \o\x% employez pour

ne point déplaire au premier commis de M. Amelot ^ quoiqu'il fit quelques façons pour l'accepter.

En effet , M. de la Sablonnière, écrivant le 14 février, disait : « J'ai reçu les deux lettres de change que vous m'avez envoyées , l'une de 3,000 liv.; l'autre de 2,000 ; je ferai de la première l'usage que vous me prescrivez et je vous rendrai bon compte de la seconde. Je suis charmé que vous ayez exécuté la détermination où vous m'aviez annoncé être relativement à cette première somme , et je pense qu'elle ne peut pas mieux être employée et plus à propos. » Et dans un P. S. volant, qui fort heureusement ne s'est pas égaré, il donne l'emploi de ces 3,000 livres : « J'ai cru à titre de confiance, disait-il, et de confraternité, sur l'assurance du secret et sur le prétexte d'appréhender de faire un présent quille flattât pas la personne dont vous me parlez*, pouvoir lui présenter 125 louis, en la priant de

les offices de voire communauté. Il est assurément irès-juste de les récomponsor de leurs soins , mais ce sonl des arrangements qui doivent se passer dans rintérieur de votre adniinislration , tt que je ne saurais autoriser spécialement » (Lettre autographe Archives comm SéreBB, art 140).

Les Consuls s'en tirèrent en employant les premiers fonds obtenus par la vente des terrains disponibles du jardin des capucins, et les malheureux religieux fournirent les fonds pour payer le zèle du premier commis.

* Les consuls lui avaient écrit le 4 février :

t iNous vous avons marqué dans le temps , Monsieur, que nous nous proposions de faire préienter quelque chose dhonnéte à M. Silvestre. en reconnaissance des peinf's et soins que lui a donn( s l'afTairc de notre seconde paroisse. Nous pensons que nous ne devons pas différer davantage tle nous acquitter envers lui. Comme nous ne pouvons pas prévoir d'ici ce qui peut

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les employer elle-même à l'empiète de choses qui lui conviendroient le mieux, et; à cet effet, je les ai mis sur son bureau en voulant m'enfuir , mais el'e m'a arrêté et forcé de les reprendre , en disant qu'elle ne voulait point de présents; ce que j'ai été ol)ligé de faire en lui disant qu'elle me réduisait ù la nécessité de les employer moi-même à des choses qui pourront , peutêtre , ne pas la flatter. Mon projet est de lui donner 300 bouteilles de vin de Champagne de la Maréchale d'Estrées , qui le vend^ au Roy et à Monsieur , quatre livres la bouteille , une belle pendule d'un goût tout nouveau qu'on acîiLve actuellement et d'employer le surplus en livres , et , à cet effet , j'ai chargé quelqu'un d'examiner , dans sa bibliothèque , les bons livres qui lui manquent*. »

Et voilà comment quelques bouteilles de vin de Champagne de la Maréchale d'Estrées firent glisser , des mains des capucins dans celles des consuls, un des plus beaux emplacements de la ville , et comment disparut , tout d'un coup , du Champ de Bataille , l'église que l'on y édifiait depuis 60 ans , et pour laquelle on avait déjà dépensé 145,000 livres !

lui être le plus agréable , nous vous prions d'en faire vous même le choix et d'agir en cons(^quencc Nous vous autorisons à y employer jusqu'îk conrurr»'iice de 8,000 livrrs , si vous prnsz que celte summc s(»il suffisante pour faire un cadeau honnête et décent. » (Arth. comm. rtegislrc B B, art. 112, fui. 223.

*• Archives corom. Série BB . art 259 Lettre du ÏA février 1781.

Mais les Pères Capucins, qui payaient ce vin de Champagne* et auxquels on n'avait pas songé dans cette distribution de cadeaux", n'étaient pas contents; il s'en fallait de beaucoup. Ils firent du bruit et se donnèrent du mouvement. Deux d'entre eux , députés en toute hâte à Paris , furent reçus par M. Amelot , mais ce ministre leur dit qu'ils arrivaient trop tard , et que l'arrêt venait d'être envoyé à l'intendant de Provence , avec l'ordre du Roi d'en assurer la prompte exécution. Ils ne se doutaient pas, les pauvres capucins, que leur départ avait été signalé par les consuls à M. de la Sablonnière et que ce dernier avait eu le temps de s'entendre avec M. Silvestre \

* « La réponse de M Silvestre à M. de la Sablonnière doit nous rassurer sur la suite des démarches ô^s moines Nous avons besoin de nous rendre favorable ce premier commis II convient par conséquent de lui présnitcr quelque chose d'honnête > s'il ne veut pas accepter de Targent •.. D'aWeun cette dépetiie $e paiera sur le produit du sol. • (C'est-à-dire du produit de la vente des terrains enlevés aux capucins). Archives comm. Registre BB, article 112, fol 185, v Lettre à M Lantier, 21 novembre 1780.

* M. de la Sablonnière reçut lui même 1,300 livres de gratification la lettre par laquelle il en accusait réception est charmante C'est un modèle du genre :

« J'ose dire, Messieurs , écrivait-il aux consuls le 15 mars 1781 , que ce présent est en pure perte pour vous , et que vous ferez bien d»* cesser de m'en faire parce que mon attachement pour vos intérêts est si complet , qu'aucun espoir ne peut l'augmenter, le plus grand cadeau que vous puissiez me faire cVst de me procurer Toccasion de vous en donner des preuves. • En attendant, il empocha les 12<)0 livres et en donna bonne quittance (Arcb. comm «série BB. art. S5M).

' t J*ai été voir M. SiWestre sur Fannonce que vous m'avez donnée du

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Pendant que les capucins, qui s'étaient laissé gagner de vitesse par les émissaires de la commune , recevaient à Paris cette réponse décevante , leurs confrères essayaient, à Toulon , de s'opposer ù l'envahissement du couvent par les consuls. Le père gardien fit une belle résistance ; il dit à l'huissier, qui se présenta pour signifier l'arrêt du conseil ordonnant la remise de leur établissement , « que ceux qui l'envoyaient prendraient plutôt la province entière que le couvent des capucins. » Et le lendemain pendant que l'évêque , M. de Lascaris , faisait rédiger une ordonnance pour autoriser les consuls à pénétrer dans le jardin du couvent par une brèche , le même gardien déclara, après une scène violente , qu'il viendrait à bout « d'opposer la ville à la ville ». Le prélat , indigné de son audace , lui fit signe de se retirer et donna l'ordre de l'accompagner jusqu'à la porte de l'évéché *.

Cependant la population ne se laissa pas émouvoir par les clameurs des capucins ; elle assista au contraire, avec une sorte de satisfaction (la foule est souvent cruelle), à la démolition du mur de clôture de leur couvent. En effet , le 21 novembre , les consuls écri-

départ des deux cipucins , et le résultat de notre conférence a été que tous ne deyez pas redouter TefTet de leurs réclamations... . Le ministre m'a dit qu1l était effectivement arrivé deux capucins pour lui demander des nou* velles de l'arrêt du conseil , et qu ils ont été fort surpris d'apprendre qu'il était parti et envoyé à M. Pintendant. • Lettre de M. de la Sablonnière , du il novembre 1780. Série BB, art Î59) ' Mémoire du 18 mars 4781. Arcii. comm . série DD, art 106.

vant à leur collègue , M. Lantier de Villeblanche *, lui disaient : « Nous avons fait brèche à la muraille de leur jardin, hier à midi environ. Les habitants désiraient cette ouverture avec le plus grand empressement. Ils craignaient toujours quelque accroc de la part de ces religieux. Le nombre des spectateurs était très-considérable. La satisfaction qu'inspire. cet événement éclate toujours davantage; les capucins ne s'imaginaient pas que l'universalité fut si peu sensible à leur malheur*. »

Dans les derniers jours du mois de février 1781 , il ne restait plus une pierre de l'ancienne église sur le Champ de Bataille , et la marine reprenait possession de l'emplacement concédé , en 1700, à Monseigneur de Chalucet \

La nouvelle église^ bâtie sur l'emplacement du couvent des capucins, sous le vocable de Saint-Louis , fera l'objet d'un chapitre à part *.

^ 11 assistait > en ce moment, aux délibérations de l'assemblée générale des communautés , à Lambesc.

* Registre de correspondance, fol. 185. (Série B», art. 412.)

' Les consuls écrivaient, le 13 février 1781, à M. Aroelot : « L'édifice qui avait été construit sur une partie du Champ de Bataille delà Marine pour servir de paroisse, a été entièrement démoli et nous devons, dans last>maine, remettre à la Marine l'emplacement sur lequel il était construit, (Reg., série BB. art. 112, fal. 226)

* Voir rue Saint-Louis.

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Hôtel de la Marine.

Quand radministration de la marine se vit en possession de tout le Champ de Bataille, elle eut la penste d'en affecter une partie à la construction d'un hôtel. Mais, avant de rien entreprendre , M. le chevalier de Fabry, commandant supérieur, crut devoir demander un certificat de propriété à la municipalité. « Je me flatte , Messieurs , écrivait-il , le 14 mars 1783 , aux consuls de Toulon, que vous ne me refuserez pas une déclaration constatant que la propriété de la place , appelée le Champ de Bataille , est à la marine ; qu'elle faisait partie de l'arsenal , qu'elle a été formée de son terrain, construite et entretenue de ses fonds, sans que la ville et la communauté y soient entrées pour rien *. »

Les consuls n'hésitèrent pas à délivrer cette attestation à M. de Fabry *. Mais les propriétaires des maisons situées sur le Champ de Batnille , comprenant le danger qui les menaçait , commencèrent une véritable campagne contre' les projets de l'autorité maritime , et quand ils virent qu'il fallait se résigner à la construction d'un hôtel, ils se firent la guerre entre eux, chacun

* Arch. comm , série E£, art. 55.

' Ils répondirent le même jour : • Nous vous adressons le certificat que vous nous avez fait 1 honneur de nous demander. Nous souhaitons bien sincèrement qu'il remplisse vos vues , auxquelles vous nous trouverez toujours disposés i concourir autant qu il dépendra de nous. » (Lettre du ik mars 1783 Reg BB, art ilt)

voulant octroyer à son voisin , ce monument importun. Les propriétaires des nouvelles maisons construites sur l'emplacement des capucins finirent par triompher : Thôtel fut placé à l'autre extrémité de la place *. Il n'y avait de ce côté du Champ de Bataille que le couvent des Carmes et la maison de M. Lantier de Villeblanche. Or ce dernier , ne pouvait, à lui seul, quelle que fut son influence personnelle ", lutter avec

^ Los bôsitations de Pautorité sont rappelées dans une lettre du iS novembre 1785, adressée par M. Malouet aux consuls de Toulon. « J'ai effecti- Yement reçu Tordre de faire construire, sur le Champ de Bataille, un bôtel pour le commandant de la Marine. L'emplacement n'est pas encore déterminé. L'ayant fait tracer il y a quelques Jours dans l'extrémité Ouest, un grand nombre de voix s'est élevé pour me désigner le côté Est M de Villeblaui be et plusieurs autres particuliers notables de notre ville, m*ont assuré q l'on verrait avec plus de peine arracbcr les arbres de l'allét des Carmes que ceux que l'on a planti^s parallèlement aux nouvelles maisons; j'ai désiré alors connaître le vœu général et j ai fait tracer dans cette partie un nouvel emplacement ; mais je n aurais eu garde de prendre aucun parti définitif avant de savoir positivement ce qui pouvait être plus ou moins désagréable à la ville et à tes représentants. Je suis fort aise. Messieurs , que vous me fassiez connaître votre opinion. En outre qu il me serait pénible de vous voir douter de ma déférence, je ne vous dissimule pas que j'aurais cédé à regret à la nécessité d'ordonner une construction dans l'extrémité Est du Champ de Bataille. Il me parait bien plus convenable qu'elle soit exécutée dans la partie Ouest. » (Lettre de M Malouet, intendant de la Marine, publiée par M. Henry dans son Histoire de Toulon , tome I, page 405 )

* M Lantier de Villeblanche , ancien commissaire de marine et ancien consul, était à la tête de l'administration municipale, quand la ville obtint la concession de remplacement des Capucins et fit démolir l'église qui s'élevait sur le Champ de Bataille. Je suppose qu'en voyant le résultat final de cette combinaison , il regrettait à part lui toute la peine qu il s'était donnée pour la faire aboutir.

avantage contre ses nombreux adversaires qui étaient vivement appuyés parles consuls*.

Cependant , avant de commencer les travaux, l'intendant essaya d'une nouvelle combinaison, qui aurait contenté l'Est et l'Ouest. Il proposa au ministre d'acquérir la belle maison de M. Manche, située rue Royale, faisant face au Champ de Bataille, et de l'affecter au logement du commandant de la marine. Mais le ministre ne voulut allouer que 50,000 livres pour cette acquisition , et le propriétaire ayant élevé ses prétentions à un chiffre exagéré , il fallut revenir au premier

* « Nous apprenons par un murmure public , écrifaient les consuls k Tintendant Malouet, que Ton trace le projet d'un hôtel en face des maisons nouvellement construites vis à-vis le Champ de Bataille et précisément sur le même emplacement d'une paroisse, dont S. M. a exigé la démolition, pour le sol en être réuni à cette place La profonde soumission de nos citoyens aux volontés de S. M. a pu seule déterminer l'administration de la communauté à exécuter sans réclamation Tarrét du 4 août 1780 qui les lui manifesta. L'exécution de cet arrêt a occasionné et occasionnera à la ville une dépense qui s'élèvera à pins de 600,000 livres. - Si le rétrécissement de cette place, qui est une des plus belles du royaume, n'est pas une considération qui puisse arrêter la construction de cet hôtel , nous ne pouvons pas négliger. Monsieur, de vous faire connaître tous les regrets que la généralité aurait de le voir construire au-devant de la nouvelle Ile de maisons. Cet hôtel , s*il pouvait exister là , les déprécierait de plus de la moitié de leur valeur; vous penserez sans doute, Monsieur, que la justice ne permet pas trop de causer un tel préjudice aux propriétaires de ces maisons que nous n'avons forcés à cet excès de dépenses que pour décorer la place. » (Lettre des consuls à M. Malouet, Intendant de la marine, du ii novembre 1785. Arch. comm. Série BB,art. 113, folio 311)

projet. L'hôtel fut construit sur le Champ de Bataille et coûta environ 100,000 livres.

M. Albert de Rioms , commandant de la marine , qui avait présidé à l'édification de Thôtel, n'eut pas la satisfaction de l'occuper le premier; il dut y. installer, au moment même où on le terminait, une quarantaine d'indiens envoyés en ambassade à la cour de France par le sultan Tippoo-Saïb.

Ces ambassadeurs arrivèrent à Toulon, le 9 juin 1788. Le commandant de la marine, comme représentant la personne du roi , n'alla pas à leur rencontre ; il les reçut à la porte de l'Iiôtel , la tête couverte , leur donna l'accolade et les fit asseoir sur des fauteuils plus bas que le sien *. Après les compliments d'usage , on les conduisit dans les appartements qui avaient été préparés pour les recevoir et où ils trouvèrent tout ce qui pouvait flatter leurs goûts *.

Pendantle séjour de ces indiens à Toulon ,1a ville fut toujours en fête : joute *, feu d'artifice , simulacre

* Brun. Guerres maritimes de la France. Tome II, page 13L

' « L'hôtel du commandant , dit M. Brun , était le plus beau logement qu'on put leur donner. On Gt de grandes dépenses pour son ameublement; on trouva de beaux tapis ; on se pourvut de porcelaines , de parfums , essences, café de Moka. » (Guerres maritimes. Tome II, paj;e 131.)

* « Se retiendra le Trésorier, 294 livres, du coût du lendelet en cottone, que la communauté a été dans le cas de faire pour le balcon du présent hôtel, à roccasion du spectacle de la joute que la Marine fit donner à ces ambassadeurs, devant l'hôtel-Ue-ville, et ce pour mettre à Tabri des ardeurs du soleil , Madame de Coincy et beaucoup d autres personnes de considération qui vinrent se placer dans le présent hôtel. » (Délibération du SI Juin 4788.)

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de combat \ rien ne fut oublié. Les consuls leur offrirent un prosent, appelé rm d'honneur , composé de parfums, de liqueurs et de dragées % et M. de Possel , commissaire général de la marine, donna, à leur occasion, un bal magnifique *.

Après le départ des ambassadeurs de Tippoo-Saïb , M. d'Albert de Rioms prit enfin possession du nouvel hôtel , mais ce ne fut pas pour longtemps ; Tannée suivante le peuple envahissait ses appartements et le traînait lui-même en prison.

Voici dans quelles circonstances se produisit cette arrestation , qui fut comme le prélude des terribles conflits dont notre ville fut agitée pendant toute la période révolutionnaire.

M. d'Albert avait renvoyé de l'arsenal deux maîtres d'équipage qui s'y étaient présentés avec une cocarde, appelée Pouf, considérée c\ cette époque comme un insigne révolutionnaire. En vain , le consul Roubaud et

* Ainsi que cela arrive presque toujours , celte r(^joulssance fut attristée par un accident malheureux. Deux canonniers furent blessés sous les yeux des ambassadeurs, qui s'informèrent avec «împresscment de leur état et leur remirent 60 louis. (Gu^r^«mrtri/iffkf«. Tome 11, page i3i.)

* f Se retiendra le Trésorier, 441 liv. i2 sols, payés à la dame veuve Amiot, parfumeuse, pour la fourniture qu'elle a faite de tous les articles qui ont composé le. vin d'honneur présenté aux ambassadeurs indiens, envoyés à la cour de France par Tippoo-Saïb, sultan, arrivés en ce port le 10 du présent mois. • (Délibération du 21 juin.)

* « 11 y eut un bal à Tlntendance et les honneurs en furent faits, en Tabsence de llniendant, par M. de Possel > ordonnateur général. » (Mercure, Juin 1788 )

plusieurs conseillers lui avaient demandé le pardon de ces deux marins , il avait été inexorable. C'était le 30 novembre 1789. Le lendemain , i^^ décembre , l'arsenal fut presque désert ; des attroupements se formèrent autour de la porte d'entrée. Le comte d'Albert fût serré de près à son passage, et des officiers crurent qu'il était prudent de l'escorter à son retour à l'hôtel. Le consul et son cortège de la veille , renouvelant leurs instances, allèrent le supplier plus vivement encore de ne pas refuser à la commune une grâce qui pouvait ramener le calme dans la ville et prévenir une insurrection générale; il n'écouta ni prières, ni considérations. Il comptait alors , pour la garde de son hôtel, sur l'appui d'un détachement de 100 canonniers matelots , auxquels les exhortations n'avaient pas été épargnées ; mais sa confiance en eux fut trompée. La foule grossissait sur le Champ de Bataille ; un officier major de la marine, qui la menaça et la poussa, fut désarmé et son épée mise en pièces. L'effervescence s'accrut ; un ordre fut donné de la galerie de l'hôtel et répété sur la place à la troupe par M. de Broves, major de là marine, commandant le détachement; on crut entendre, après le commandement de porter les armes, celui de les charger et même de faire feu.

Dans les écrits publiés par le comte d'Albert à la suite de cette affaire , il est dit cependant que l'ordre avait été donné seulement de porter les armes.

Quoiqu'il en soit, les canonniers sympathisant mieux avec les hommes du peuple, ou craignant peut-

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être pour eux-momes devant cette multitude , laissèrent tomber leurs armes , refusant d'obéir; ils furent couverts d'applaudissements. Leur défection inattendue fit revenir à lui le comte d'Albert, qui promit enfin défaire rentrer les deux marins dans l'arsenal. Mais cette promesse , doniiée de mauvaise grâce était trop tardive pour ramener le calme; ce n'était plus ce que l'on demandait.

Le commandement, vrai ou faux , de faire feu , avait exaspéré le peuple , qui envahit les portes de l'hôtel et demanda qu'on lui livrât le major de Broves,qui l'avait prononcé. La foule proférait de sinistres paroles, lorsqu'un détachement de la garde nationale, auquel le consul venait de faire prendre les armes, accourut pour la protection commune. Mais chaque heure amenait son événement ; des députatiOns émanées du peuple montèrent l'escalier de l'hôtel et obtinrent l'arrestation du major de Broves, qui se livra lui-même. Devenant plus exigeantes de moment en moment , elles demandèrent d'autres officiers ; ils furent refusés par le commandant de la marine; dès lors la clameur publique augmenta, et le comte d'Albert fut lui-même enlevé avec Messieurs du Castelet , de Bonneval et du Village, et conduit dans les prisons du palais de la ville par le même détachement de la garde nationale qui était venu pour le protéger *.

* Ce récit est cmprunlé presque textuellement k rexcellent ouvrage de M. Drun , commissaire général de la Marine : Les Guerre$ tnaritimei de la France. Tome II, page li9

Les deux successeurs de M. le comte d'Albert , MM. de Glandevès et de Flottes ^ ne profitèrent pas plus longtemps que lui du somptueux hôtel du Champ de Bataille. Le premier , insulté et maltraité par des ouvriers qui demandaient la liberté de trois matelots , ne dut son salut qu'à la protection de quelques officiers de la milice bourgeoise qui parvinrent à le dégager- (3 mai 1791). Le second fut assassiné devant la porte de Tarsenal , le 10 septembre 1792.

Pendant ces troubles, l'hôtel avait été pillé et dévasté de fond en comble. Mais ce n'était pas assez , la foule égarée, excitée, dit-on, par les amis des capucins et par les propriétaires des maisons du Champ de Bataille , qui s'étaient opposés à la construction de cet édifice , demandSit à grands cris sa démolition *. Une pétition fut même remise, dans ce but, aux commissaires de l'Assemblée nationale arrivés depuis peu de jours à Toulon. Ces commissaires n'osèrent pas prendre sur eux une pareille détermination ; mais ils promirent , dans une proclamation qui fut immédiatement affichée dans toutes les rues, d'appuyer la demande des Tou-

* • Les propriélaires des maisons de la pariie occidentale voyant leurs immeubles sacrifiés dans ce qui leur donnait le plus de vjileur, la vue sur la place, s'exhalèrent en plaintes très vives, et leur mécontcnti-ment lit irauiant plus de rumeur, qu'il vint faire écho avec celui des Capucins dépossédés de leur vaste domaine , et des Carmes , contraints eux-mêmes de délaisser leur établissement pour se réléguer dans dos maisons plus exiguës. L'hôtel de la Marine avait donc toujours été mal vu de la population. «(Henry, 1. 1, p. 27^>.)

PLACE d'aï^mes. 49

lonnais auprès de l'Assemblée *.

L'Assemblée nationale refusa son coiisentemcnt et l'hôtel demeura debout; mais il cessa d'être occupé par les commandants de la marine; il ne reprit son ancienne affectation que dix ans après, à l'époque ou furent créées les préfectures maritimes.

Les Préfets maritimes.

Le premier préfet qui reprit possession de l'hôtel du Champ de Bataille , f.:t le coîitre-amiral Vence , nommé par décret du 1®^ septembre 1800.

Le contre-amiral Ganteaumc (IIo:u">i*é-Joseph-Antoine), né à La Ciotat, le 13 mai 1755, remplaça , au mois de juillet 1802, l'amiral Vence, appelé a commander une escadre qui s'armait à Brest.

Ancien chef d'état-major de l'amiral Bi-ueys, chargé ensuite du commandement en chef des forces navales sur le Nil et sur les côtes d'Egypte , Gantoaume avait

' « Les commissaires de rAsscmblée nationale à l'ar.iïe du Midi, prenant en considération la pétition qui leur a été faite par des citoyens, pour la soustraction [siv] de Ihôtel de la Marine de la plarc du Champ de bataille, sont fâchés que leur puu\oir ne puisse pas séti-ndre jusques à ordoi ner la démolition d'un effet naiional, sans rexamen préalable des inconvénients el de Futilité dont peut être celte dcmolilion pour la chose publique; mais ils assurent les citoyens de Toulon qu'ils ne né-;lige ont rien îiuprès du corps lé^'islatif pour faire réussir leur ilemande. » [Histoire de Toulon depuis i789 jusquau Consulat, par Henry Tome I, page 27«3 )

pris part à presque toutes les opérations de rarmée de terre. Il était connu et apprécié du général Bonaparte, et il eut la bonne fortune de le ramener e:i France, ce qui lui valut un rapide avancement. Cependant de Bourienne , qui était embarqué sur le Mouiron, a prétendu que, pendant la traversée, Ta m irai , effrayé des conséquences possibles de Tacte auquel il s'était associé , avait tellement perdu la tote , que Bonaparte avait seul dirigé la marche des navires composant Tescadre qui l'accompagnait; mais les biographes de Ganteaume opposent les faveurs dont il ne cessa d'être comblé sous le Consulat et l'Empire comme preuve du peu de fondement de ces assertions et comme démenti du jugement que Napoléon aurait porté de lui à Sainte Hélène, en le qualifiant de « matelot nul et sans moyens *. »

Comme pour donner raison à la mauvaise plaisanterie éditée par de Bourienne , le brave amiral avait fait graver sur son papier à lettre une vignette, qui représentait sa division à la voile, avec cette épigraphe : nous gouvernons sous son étoile \ et, en effet, les vaisseaux se dirigeaient vers une étoile au centre de laquelle se voyait la lettre B (Bonaparte).

Evidemment le nouveau préfet maritime avait un culte pour le l®*" consul. C'était un esprit droit et honnête. Il mit beaucoup d'énergie à réprimer les abus

' Nouvelle Biographie générale publiée par MM Firmin-Didot Tome XIX, page 421 .

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qui s'étaient introduits dans l'administration du port pendant les troubles de la révolution : « Depuis que je commande en ce port, disait-il , j'ai eu de fréquentes occasions de reconnaître que le vol des matières était organisé dans l'arsenal. Je suis peut-être parvenu à diminuer le mal , mais non à le détruire; pour y arriver il faudrait exercer une surveillance impossible , c'est-à-dire déshabiller à la porte tout ce qui sort. »

Stimulé par l'amiral Décrès , ministre de la marine , qui voulait rétablir la discipline et attacher les officiers à leur bord, le Préfet essaya de faire fermer les maisons de jeux, où los officiers et les ouvriers, pèle-mèle, allaient se dissiper et se ruiner. Mais il rencontra une vive résistance chez le commissaire général de police avec lequel il se prit de querelle ; il l'accusait de soutenir et d'affermer ces maisons. Pour en finir, il se décida à faire lui-même une descente dans un de ces tripots , d'où l'on vit des officiers , honteux d'être surpris en pareille compagnie , s'évader par toutes les issues et même par les fenêtres.

Je trouve dans l'ouvrage de M. Brun , auquel j'ai emprunté ces détails, le récit d'un autre conflit, qui met parfaitement en lumière la susceptibilité exagérée des administrateurs de la marine et Tesprit de fiscalité des agents du domaine.

Le domaine était chargé , d'après la loi , de la vente des objets hors de service. Après l'adjudication de la vieille corvette la Bretonne y le vérificateur de cette administration avait écrit au contre-amiral Ganteau-

me, préfet maritime, le priant, et requérant au besoin, de prêter aux acquéreurs tous les objets nécessaires h la translation et h la démolition de ce bâtiment, parce que, disait-il, il avait fait insérer cette condition afin de faire rencliérirla vente.

a Le vérificateur des domaines Billon , dont vous m'envoyez la correspondance , me paraît un fou , répondit le ministre. Il y a du délire dans cette phrase qu'il vous adresse : Je vous fais en tant (ju' de besoin la réquisition. Il y en a encore d'avantage , s'il est possible, dans rinterprétation qu'il se permet do mes instructions , lorsqu'il dit! c( le ministre do !a mnrinea mis ou a entendu mettre à la disposition du ministre des finances les apparaux de l'arsenal. Je trouve sa lettre si extravagante, que je suis fâché que vous vous soyez donné la peine d'y répondre. »

Je n'ai pas besoin d'ajouter que rien ne fut prêté à M. Billon. Ce vérificateur n'avait pas eu l'intention, j'en suis convaincu , de soulever une pareille tempête dans les hautes régions administratives de la marine. Il avait essayé tout simplement de faire rentrer quelques écus de plus dans les caisses du Trésor , et il ne pouvait prévoir que le même préfet maritim(\ (pii veillait avec tant de soin à la conservation du niiitérielde l'arsenal , lui ferait un crime de son zèle pour les intérêts de l'Etat. Mais l'Etat et la Marine , ce n'est pas tout-à-fait la même chose. Toutes les administrations, du reste, établissent entre elles et l'Etat une distinction que je n'ai jamais bien comprise , mais qui existe réellement.

PLACE d'armes. 53

Le contre-amiral Ganteaume quitta la préfecture maritime, en 1804. Il accomplit plusieurs missions et fut nommé successivement vice-amiral, inspecteur des classes, comte deTEmpire et^enfîn,pair de France.

Le successeur immédiat deM. Ganteaume, le contreamiral Emeriau, fut également un administra tçur distingué *. Il réalisa des économies importantes et parvint ainsi à faire payer la solde des ouvriers, qui ne l'avait pas été depuis plus de six mois. Ennemi des alnis , il surveillait avec un soin extrême Texécution des marchés et fit cesser les nombreuses malversations qui se cemmettaient journellement dans les divers services. Aussi s'était-il créé des ennemis et ne fut-il pas épargné dans le fameux libelle de 18(;9, dont l'origine n'a jamais été bien connue \

Ce libelle, dans lequel t >us les hauts fonctioimaires, leurs filles et leurs femmes sont tour a tour mis en scène et cruellement maltraités, parut le lendemain d'un bal , donné ù l'hôtel de ville par les officier de la marine russe *, dont les vaisseaux étaient en réparation dans le port *.

' Emeriau (Maurice-Julien), né le 20 octobre l7Ci à Cor!)ois (Finistère) , fut nommé pnfet maritime à Toulon, le 6 novembre 1804

' On l'altrimc généralement ù un commis de marine nommé Chardon , qui rimaillait avec une certaine facilité Cependant il ne s'en est jamnis avoué l'auteur comme on le pense bien.

• Galerie des Dames de Toulon, à l'occasion (Tun bal donné par les officiers de la marine russe, le 9 mars 1809 , à Ihôlel de ville. Manuscrit assez rare , quoiqu il fut répandu à profusion à lépoque où il parut.

* Voyez dans les Guerres tnarilimes , par M. Brun, l'histoire de ces vaisseaux, T. ii. p. 4S6 et 511.

L'auteur est au bal , auprès d^un jeune russe naif et curieux , qui Taccable de questions :

« Ces nombreuses beautés , en déployant leurs grâces , « De toute la Russie auraient fondu les glaces » « Ainsi qu'un jeune faon , par le chasseur pressé , r Par mille traits brûlants mon ami fut blessé. « De gr&ee , me dit-il , quelle est cette personne « Que chacun suit partout, que la foule environne t Avec de si beaux yeux , avec tant d agréments, < Elle doit à «on char enchaîner mille amants i

Mais le méchant cicérone lui raconte sur la famille de la jeune fille une vilaine histoire , qu'il termine par ces deux vers :

t Car l'irréligion, la bassesse et Taudace ,

« Sont innées dans le sang de cette indigne race. •

Puis il lui fait le récit d'un conflit scandaleux entre deux dames qui se disputaient le cœur de l'amiral Emeriau.

t Zélie quittant ces lieux \ fut porter son ennui

a Dans les bras d'un époux qui s>ndormait chez lui. •

L'auteur de cet odieux libelle n'a qu'un mot d'éloge^ et encore n'est-il là que pour faire ressortir, parla comparaison , l'égoïsme des autres fonctionnaires :

* La scène s'était passée dans les appartements de la préfecture maritime

PLACE d'armes. 55

t On en voit cependant qui n^out pas ces travers ,

« Et dont Tesprit sensé méritant plus d^stime

1 Donne à leur nouveau rang un éclat légitime ,

% Qui, voyant sans fierté le plus petit parent ,

1 Pour être son égal redevient artisan. »

Il s'agit du vice-amiral Ganteaume , prédécesseur de M. Emeriau. La note suivante l'explique :

« Un des parents de l'amiral, artisan à laCiotat, « vint le voir à Toulon ; l'amiral le présenta à tous les « officiers qui se trouvaient chez lui et promit d'être « le protecteur de ses enfants. » « Ce trait peu com- « mun dans ce temps-ci , ajoute l'auteur de la note , « lui a fait beaucoup d'honneur. »

Le Contre-amiral l'Hermitte (Jean-Marthe-Adrien), qui succéda, en 1811, à M. le comte Emeriau * , ne fit pas beaucoup parler de lui. Loin d'avoir^ comme ses prédécesseurs, à réprimer des abus, il eut la singulière mission de calmer son ministre , qui en voyait partout.

L'amiral Décrôs, en effet, ne pouvant payer les fournisseurs de la marine, les prenait en grippe et leur cherchait de véritables querelles d'allemand. — Un nom^ surtout, avait le privilège de l'agacer, c'était celui d'un très honorable négociant , M. François Aguillon. « Le ministre qui rencontrait ce nom dans presque toutes les transactions, dit l'historien du port de Toulon, fut blessé d'une certaine prépondérance qu'il lui

^ il avait été nommé comte en 1810.

voyait prendre sur les affaires de Tadministration , et il choisit des prétexte à son mécontentement. » '

Le même auteur rappelle^ à ce sujet, une correspondance dans laquelle le ministre de la marine , habitué à ne voir autour de lui que des subordonnés, s'étonne d'un refus de M. Aguillon , qui n'avait pas voulu souscrire à une réduction de prix dans un marché, et l 'accuse naïvement de préférer ses intérêts « au bien du service. » a Le refus du sieur Aguillon, écrivait-il, au contre-amiral l'Hermitte , a d'autant plus lieu de me surprendre, que les prix auxquels il ne veut pas souscrire sont plus élevés que tous ceux qui existaient au port de Toulon , à l'époque où il a été traité. On ne peut plus s'abuser sur les intentions de ce fournisseur, c'est un homme qui n'a que son intérêt en vue , et /aniais le bien du service n'est entré dans ses spéculations. Veuillez , au reste , lui témoigner mon mécontentement sur la lettre peu réfléchie qu'il vous a écrite, et le rappeler au respect qu'il doit à mes décisions , sur lesquelles mes bureauœ n'ont pas l'influence qu'il se permet de leur attribuer *. »

Quelques jours après , le ministre , toujours sous l'influence de ce sentiment d'irritation , blâmait vertement le Préfet maritime d'avoir fait payer à M. Aguillon un à-compte de 100,000 fr. « Ce fournisseur, disait-il', ne méritait pas une pareille faveur. »

^ V. Drun Guerres maritimes de la France. Port de Toulon. T. ii. p. 576 * Ibidem, p 576.

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Or cette faveur consistait , pour M. Aguillon , à recevoir la dix-huitième partie de sa créance : il lui était dû à cette date, un million huit cent mille francs.! * En vérité, Thonorable négociant, s'il eut connaissance de la lettre du ministre , dût trouver la plaisanterie assez mauvaise.

Les exigences du ministre, les retards éprouvés dans la liquidation des comptes et, surtout, le mauvais état des affaires , éloignèrent peu h peu tous les fournisseurs. Mais l'amiral Décrès n'entrait pas dans ces considérations ; il s'irritait contre tout le monde, et, se persuadant que les fournisseurs s'étaient ligués entr'eux , pour imposera la marine des conditions inacceptables, en rendait responsable le malheureux Préfet maritime , qui aurait dû , selon lui , prévoir et empêcher cette coupable coalition. Le contre-amiral l'Hermitte s'afïlgeait des reproches du ministre et lui repondait avec une certaine amertume qu'il n'exiistait aucune ligue , que la répugnance excessive que montraient les fournisseurs tenait aux appréhensions du moment. Mais c'est cela que le ministre de l'Empereur ne voulait pas s'avouer , ni avouer dans sa correspondance; il trouva qu'il régnait en toutes choses un très mauvais esprit % et continua à tracasser son pauvre subordonné qui ne savait plus comment s'en tirer.

' imem. p. 577

' Guerrei maritimet. p. 605.

Sur ces entrefaites arrivèrent les grands désastres de la fin de l'Empire et la Restauration. Le Préfet maritime fut maintenu par les Bourbons ; mais, au retour de nie d'Elbe, l'Empereur ordonna ri Tamii'al Décrès de le remplacer immédiatement; il lui éci-ivit, le î) avril 1815 : « Otez sur-le-chnmp THermittedu port de Toulon; il est mauvais; remplacez-le par un liomme de mérite , sur lequel on puisse compter. * »

Le contre-amiral baron Duperré (Victor-Guy) , nommé Préfet maritime en remplacement de M.

rilermitte , arriva h Toulon , le 18 avril 1815. Son administration fut de courte durée; il n'eut, en quelque sorte, qu'à mettre et à enlever le drapeau tricolore , et à prendre des dispositions pour s'oi)poser à une surprise de la place par h^s escadres étrangères , qui rodaient autour de Toulon , n'attendant qu'un moment favorable pour s'emparer de nouveau de cette proie trop facile. L'amiral Duperré écrivait le 29 juin , au ministre de la marine: « mon plus ardent désir, comme mon devoir, est de conserver à la France l'important dépôt de l'arsenal de Toulon; je ne négligerai rien pour que l'étranger n'y mette pas les pieds.»

Cette honte, heureusement, fut épargnée à notre ville; les troupes alliées n'y entrèrent pas. On eut même quelque difficulté à y faire arljorerle drapeau blanc. « Ce changement de couleurs, dit M. Brun , ne pouvait s'effectuer qu'avec beaucoup de prudence et

* GuerreifMritimei, T. ii. p. 649

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nprès y avoir prépan^ les esprits pendant ({ueîques jours; la garnison à Toulon était devenue trùs nombreuse^ elle comptait 5 à 6,000 hommes, qui révoquaient en doute les grands événements arrivés, et faisaient difficilement !c sacrifice de leurs anciennes affections '. »

Le drapeau blanc fut eiifiii arboi'é à la préfecture maritime et sur tous les forts , le 21 juillet ; mais le roi qui était rentré à Paris depuis le 8 , ne comprenait pas toutes ces lenteurs , et les attribuait au peu de zèle du baron Duperré; le même jour, 21 juillet, il signait une ordo:maiî(*e nommant M. le vice-amiral Burgues de Missiessy, à !a [)réiectiu-e de Tou-on , et faisait donner Tordre, à M. le baron Duperré , d'avoir ù quitter cette ville sans i*etard ; il était autorisé à fixer son domicile où bon lui semblerait, h Texception de Toulon.

Le vice-amiral Burgues de Missiessy appartenait à une famille très a:îcienne et très estimée de Toulon ; il y reçut cependant un accueil assez froid. Son attachement |)onr les Bourbons auxf[ue!s il était resté fidèle |)endantles cent jours, prévenait naturellement contre lui tous les partisans de TEmpire. Mais il avait du tact et de la fermeté et il sut bientôt dominer la situatioîi ; du reste, ses adversaires politiques, eux-mêmes, rendaient justice A riiabile et brave marin , qui avait eu le rare bonheur de battre les anglais et de leur faire

* Guerre» maiiiimei T ii. p. 602.

éprouver un terrible échec dans le port d'Anvers *

Le 29 novembre 1815 , parut une ordonnance royale réorganisant les divers services de la marine. Les préfectures maritimes, créées en 1801 , furent supprimées et M. de Missiessy dut échanger son titre de Préfet contre celui de commandant de la marine. Après lui, en 1824, M. le vice-amiral Daugier* exerça le commandement sous le même titre; mais, par une nouvelle ordonnance du 27 décembre 1826 , les préfectures maritimes furent rétablies.

Le cadre de cet ouvrage ne me permet pas d'écrire ici la biographie des nombreux préfets maritimes qui se sont succédé à Toulon , depuis la réorganisation du service jusqu'à ce jour; je ne puis qu'en donner une chronologie très brève , faisant connaître cependant les noms et prénoms de ces fonctionnaires , la date de leur naissance , celle de leur nomination et le

^ G était en 1808; les Aii.Jais . dans le but de détruire Anvers, avaient armé 40 vaisseaux , 30 frégates et 400 transports Lamiral sir Ki* hard Stra cham dirigeait les forces de mer , 1 1 lord Cbatau ctmimandait IVxpédition. Ils débarquèrent au nord de llle de Waleberen qui n'était pas fortifiée et assiégèrent Flessin^ue qui se rendit après une vive résistance. Mais, pendant ce temps, Missiissy avait mis son escadre en sun té à Anvers, et, quand Trnnemi voulut remonter I Escaut , la >ille était (;atnie di^ troup s < t le fleuve bordé de batteries Les anglais durent se d(ci(!er â la retiaUe . mais elle fut désastreuse, ils y laissèrent près de 10,000 hommes (Gloirts maritimes df la France, p 34.)

■ ^ Daugier (François-Marîe-Eugène Comte), vire- amiral , né le 12 sei tembre 1764 à Courtezon (Vaueluse).

temps pendant lequel ils ont occupé Thôtel du Champ de Bataille.

Le vice-amiral Jacob (Louis-Léon), né le 11 novembre 1768 à Tonnay-Charente , préfet maritime, du 11 mars 1827 au 31 août 1829 , ministre de la marine en 1834, est ensuite élevé à la dignité de pair de France , reçoit le titre de comte et devient aide-de-camp du roi Louis-Philippe. Il meurt à Paris, le 6 mars 1854.

V. A. comte de Rigny (Henri-Gauthier) , né le 2 février 1782 , à Toul (Meurthe), préfet maritime , du l®*" septembre 1829 au 14 dccembre 1830 ; ministre de la marine, du 13 mnrs 1831 au 4 avril 1834; nommé ensuite ministre des affaires étrang^'^res ; mort à Paris , le 7 novembre 1835.

V. A. Du Campe de Rosamel (Claude-Charles- Marie) , né le 12 juin 1774 , à Rosamel (Pas de Calais) préfet maritime, du 15 décembre 1830 au 19 juillet 1834 ; député de Toulon , en 1833 ; ministre de la marine, du 6 septembre 1836 au 30 mars 1839. Mort h Paris , le 17 mars 1848.

V. A. Jurien de la Gravière (Pierre-Roch) , né le 5 novembre 1772 à Gannat (Allier), préfet maritime, du 19 juin 1834 au 19 octobre 1841. Mort h Paris le 14 janvier 1849 *.

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