‹ Chronique trifluvienneChapitre 5 sur 6 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

Des institutions municipales plus étendues devenaient nécessaires au Canada. La tutelle exercée par les* compagnies de traite et autres ne pouvait suffire raisonnablement aux besoins des gens établis. Mais on sait combien il a été difîicile, de tous temps, à une forme nouvelle d'autorité de se faire reconnaître. La colonie, quoique jeune, était en proie aux spéculateurs de tous grades. L'odieux système de traiter les habitants des colonies comme des êtres sans intelligence, inhabiles à se gouverner, même dans les plus petites choses, existait ici comme ailleurs. Pour administrer ime bourgade, une simple commune, il fallait aller prendre l'avis de quelque dignitaire né dans un coin de la France et qui n'en était jamais sorti. Advenant des circonstances favorables, on pouvait tout au plus rencontrer, ça et là, un fonctionnaire installé à Québec qui finissait par entrevoir une lueur de vérité dans notre situation. C'était un peu mieux que de recevoir des oracles de petits protégés de grands seigneurs ; cependant s'il s'en rencontrait -un qui mît quelque intelligence à comprendre nos affaires, la -cabale le réduisait bientôt à néant Les gens du pavé de Paris nous ont gouvernés et sucés durant tout le régime français ; puis est venu le régime anglais qui a fait la môme chose pendant quatrevingts ans. La patience n'est pas la moindre vertu des Canadiens, quoiqu'on en dise.

Un maire et deux échevins ou adjoints avaient été élus à Quehec. Il s'en suivit des débats déplorables. Ceux à qui le développement des institutions municipales portaient ombrage, firent en sorte que l'on revînt à l'ancien système de nommer un syndic pour chaque localité importante, et le 3 novembre, '' sur la remontrance de plusieurs habitants des Trois-Rivières qu*îl serait à propos d'y" faire élection d'un syndic pour conserver leurs droits " le Conseil Souverain ordonna qu'il en serait élu un " par devant le juge àu> lieu, où les dits habitants se pourvoiront pour le nommer, toutefoisavec la permission du gouverneur des Trois-Rivières " (Edits et ordonnances n. 19).

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La guerre des Iroquois se continuait par de petites embuscades, «quelques assassinats à droite et à gauche, mais non par expéditions ~€n règle. Aux Trois-Rivières, une fille de douze ans fut prise, cette année. Les soldats promis par Louis XIV, deux ans auparavant, n'étaient encore arrivés qu'en très-petit nombre. Les ^Canadiens vivaient toujours de courage et d'espérance. * •

Depuis trente ans que le poste des Trois-Rivières était fondé, il avait subi les plus rudes assauts et rien de* ce qui était venu fondre sur la colonie en .général, sous forme de guerre, de disette, de travaux inattendus, ne lui avait été épargné. Une grande partie • de l'histoire du Canada dans ces temps mémorables se rattache à cette ville.

Comme en 1646 après l'organisation de la compagnie des Habitants, nous remarquons en 1664 une reprise d'activité en tous genres, ce qui s'explique par les promesses faites eu haut lieu de s'occuper du pays et d'en finir avec les abus du passé, principalement les courses, désastreuses des Iroquois, la " petite guerre " habile et redoutable organisation, perfectionnée à l'extrême, et qui tenait constamment les colons sur le qui-vive.

Un habitant de Montréal, pris par les bandes qui battaient la contrée, s'étant échappé de leurs mains, arriva aux Trois-Rivières, vers le commencement du mois d'avril 1665, et vraisemblement sur ses rapports, on envoya une escouade, ou parti de guerre, pour repousser les maraudeurs.

Des pronostics fâcheux se manifestaient, entre autres une comète — ce qui portait à croire à dès calamités prochaines.

Cent cinquante guerriers Sauvages partirent des Trois-Rivières le 7 mai pour aller rencontrer l'ennemi.

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Les troupes de Frances, sur lesquelles on comptait plus que jamais, n'étaient attendues qu'à la fin de l'été, mais dès le 19 juin 1665 débarquèrent à Québec quatre compagnies du beau régiment de Carignan-Salières. Le 30, quatre autres compagnies suivirent, avec M. de Tracy, vice-roi, et le Père François Dupéron.

M. de Mézy, gouverneur-général, était mort le 5 mai, quelques

jours après avoir donné à Jacques LeNeuf de la Potherie une

commission pour le remplacer jusqu'à l'arrivée du vice-roi. Mézy

et LeNeuf étaient de Caen, à peu près du môme âge et devaient

-avoir été liés dans leur jeunesse.

Quatre compagnies des troupes laissèrent Québec, le 23 juillet^ sur des bateaux légers propres à la navigation de la rivière des^^ Iroquois, et commencèrent à remonter le fleuve. Avant d-'arriver aux Trois-Rivières, ce corps fut rejoint par une compagnie de volontaires canadiens sous les ordres de M. de Repentigny. Ce ne fut pas sans à propos, car la place était menacée par les ennemis ; un retardement dans la marche des troupes eut pu occasionner des nialheurs plus grands que les meurtres de quelques habitantsei la captivité de certains autres — toutes choses qui. venaient de se produire aux portes du fort.

Selon leur coutume, les ennemis se retirèrent pour aller couper le fleuve en amont des Trois-Rivières.

Cette retraite marquait le terme des cruelles invasions dont lespauvres Trifluviens avaient tant souffert depuis un quart de siècle.

Avec quels transports de joie ne durent pas être accueillis les défenseurs du nom français î " Les voilà donc ces soldats si longtemps promis, devaient s'écrier tous les colons. Les Iroquois qui nous massacrent, gênent le commerce et empêchent de cultiver nos terres, vont enfin disparaître 1 Les promesses que l'on nous fit Avant que de quitter la France se réalisent après bien des épreuves,, mais que tout soit oublié pour la gloire du roi, le repos de chacun de nous et l'agrandissement de la Nouvelle-France devenue notre patrie, celle qui sera chère à nos enfants."

Songeons un moment au spectacle qu'olTraient ces troupes défilant sur le grand fleuve et présentant aux regards étonnés et ravis des Français nés au Canada un déploiement de force qu'ils n'avaient jamais vu. Ces Canadiens avaient été élevés dans l'espérance de voir la Couronne prendre pitié du jeune et vaillant peuple qui, à plus de mille lieues de la France, se sacrifiait au bénéfice de l'idée française ; chaque enfant de ce groupe de héros, avait appris, hélas î graduellement, jour par jour, à perdre confiance dans la cœur et le bras de la mère-patrie. Mais le sort allait tourner ; la plus fidèle des colonies recevait des secours ; une fois les féroces ennemis abaissés ou anéantis, un jour nouveau — le soleil de Louis XIV — devait luire sur la Nouvelle- France ! Faut-il 0*étonner maintenant d'avoir vu tant de fils de colons canadiens se faire soldats de profession, gagner leurs épaulettes dans lesarmées françaises et revenir au pays commander nos incomparâbles milices qui surent lutter avec adresse, bravoure, patience et succès contre les meilleurs régiments anglais.

Et les soldats de Carignan ! Victorieux dans les plaines de Is^ Hongrie, vétérans basanés par le climat brûlant de l'Italie, songeaient-ils, en abordant ici au milieu de la saison chaudey qua^

bientôt leur courage ayant dispersé les Iroquois, aurait à s'ezer* cer contre les glaces et les intempéries des hivers canadiens — ^plus que cela 1 qu'ils resteraient eux-mêmes parmi nous et qu'ils contribueraient largement à fonder la nation la plus vigoureuse que jamais race européenne ait transplantée sur un sol étranger.

Les réjouissances furent encore augmentées par l'apparition de la flottille de traite des grands >acs. Les Outaouais, au nombre de plus de quatre cents, montés sur cent canots bien chargés de pelleteries^ étaient assez mal armés ; néanmoins, ils avaient repoussé deux attaques des Iroquois, et mirent pied à terre, aux Trois-Rivières,. le 3 août, où ils furent récomfortés par l'aspect des troupes qui y attendaient un vent favorable pour traverser le lac Saint-Pierre^. La situation rappelait les événements du mois d'août 1642^ mais beaucoup en mieux. Les Outaouais ramenaient un Français parti avec eux l'automne précédent. Ces Sauvages appartenaient à quatre tribus ou nations du lac Supérieur.

La traite, le commerce en général auguraient une ère de prospérité par suite des changements apportés dans les affaires de la^ colonie.

En octobre, la Mère de l'Incarnation, parlant de l'arrivée destroupes, disait : " L'argent, qui était rare en ce pays, y est à présent fort commun, ces messieurs y en ayant apporté beaucoup. Ils payent en argent tout ce qu'ils achètent, tant pour leur nourri.ture que pour les autres nécessités, ce qui accommode beaucoup nos habitants. "

Pourquoi n'a-t-on pas continué ce système, si profitable au colon et à la mère-patrie ? La monnaie de carte nous a mis plusd'une fois aux portes de la ruine, sans autre avantage que d'enrichir des gens dont le nom seul est une honte pour la nation. Pourquoi a-t-on recommencé, et si vite, l'infâme administratioa des monopoles qui a poussé le Canada dans la main des Anglais après lui avoir fait suer le sang.

Au mois de mai 1664, le roi avait concédé à la Compagnie dite des Indes Occidentales, toute la colonie pour l'espace de quarante années. M. de Tracy avait été nommé vice-roi. Dans le rapport que celui-ci envoya à Colbert, l'automne de 1665, il dit clairement que cette nouvelle compagnie agit à rencontre des intentions du roi, et qu'il faut lui retirer le pays si on ne veut le perdre. Les

habitants avaient été indignés de la première déclaration de la • coinpagnie qui supprimait la liberté du commerce, leur défendant de rien importer de France môme pour leur subsistance. (Edits et Ordonnances /, 40.)

Ces sages représentations furent écoutées. Dès le mois d'avril 1666, le conseil du roi accorda à la colonie la liberté du commerce avec les Sauvages et la France. Il ne laissa à la compagnie que le droit du quart sur les castors, du dixième sur les orignaux, et la traite de Tadoussac. (Garneau 1. 192.)

Après avoir terminé leurs ventes et leurs achats au magasin des

' Trois-Rivières, les Outaouais se hâtèrent de reprendre le chemin

<ie leur pays afin d'éviter les Iroquois, tant les nations outaouai-

ses, devenues plus tard fort aguerries, se défiaient encore de leurs

forces. (Ferland Cours d'Hist, IL 38.)

L'année précédente, comme ces peuples n'avaient fait qu'une apparition fortuite à Montréal, le Père Allouez n'avait pu exécuter son projet de les rejoindre en ce lieu et partir en leur compagnie, pour aller au-delà des grands lacs continuer les missions interrompues par la mort du Père Ménard. Il s'embarqua donc avec eux, cette année 1665, ainsi que six Français destinés à parcourir le pays et à y nouer autant de relations que possible. Le départ des Trois-Rivières eut lieu le 7 août.

Pendant que la partie orientale du Canada voyait la population française s'asseoir à peine sur les rivages du Saint-Laurent, les vastes contrées de l'ouest s'ouvraient aux hardis aventuriers qui, chaque année,allaient faire de nouvelles découvertes géographiques afin de se mettre en rapport avec des peuples encore inconnus. Généralement peu instruits, ces coureurs de bois, comme on les nommait, ne pouvaient dresser des rapports de leurs voyages et des pays par eux visités, mais à leur suite, et souvent avec eux, marchaient les missionnaires, qui décrivaient ces contrées nouvelles.

Disons aussi un mot des voyages au nord, pour indiquer à grands traits quelques-uns des événements les plus remarquables de la fin des '' temps héroïques. " La ville des Trois-Rivières a été, depuis plus de deux siècles, la pépinière des voyageurs et des découvreurs. C'est pourquoi nous consignons dans ce travail ce qui concerne les courses et les entreprises lointaines de ses enfants et Aq ses citoyens. Il y aurait un volume à faire sur les explora- ^ons des trifluviens au nord, à l'ouest et au sud de ce continent

ILia passion des voyages qui s'est manifestée de si bonne heure parmi ce groupe de colons, lui prête un caractère particulier dans rhistoire du Canada. De nos jours, en relevant les noms des familles de race française établies au-delà des lacs, sur le Mississipi, au Manitoba et aux Montagnes-Rocheuses, on est surpris de voir que le nombre de ceux des Trois-Rivières parait •dominer partout. Ces choses sont cependant toutes naturelles : l'esprit aventureux ne pouvait se manifester nulle part avec plus de chance de succès que dans le groupe triiluvien tiré du pays classique des coureurs de mers, des conquérants de territoires, de cette race normande enfin qui a si souvent étonné le monde par ses entreprises hardies et bien conduites.

Au printemps de 16CI, les Pères Druillèles et Dablon avaient tenté de se rendre à la baie d'Hudson. mais sans succès. Les jésuites étaient vivement sollicités par les Sauvages de la baie de les aller voir, et les Français du Canada, tant prêtres que laïques, ne demandaient qu'à prendre possession de ces contrées, dans Tespoir d'y porter l'Evangile ou de découvrir la route de la Chine et du Japon, outre l'avantage du grand trafic de fourrures qu'il était possible d'y faire par mer et par terre.

" Nous savons, écrit un missionnaire, que nous avons à dos la mer du nord, habitée par quantité de Sauvages qui n'ont jamais eu connaissance des Européens ; que c'est cette mer qui est contigûeà celle de la Chine, et qu'il n'y a plus que la porte à trouver ; que c'est là que se voit cette fameuse baie large de soixante et dix lieues et profonde de deux cent soixante, découverte pour la première fois par Hudson qui lui a donné son nom sans qu'il en ait reçu d'autre gloire que d'avoir le premier frayé un chemin qui se termine à de^ empires inconnus. C'est en cette baie que se trouve en certain temps de l'année quantité de nations circonvoisines comprises sous le nom général de Kilistinons. "

Le Père Jérôme Lalement écrit dans le Journal des Jésuites : '' Je partis de Québec le 3 mai 1662 pour les Trois-Rivières (le 12 il était de retour à Québec). Je rencontrai des Groseillers qui s'en allait à la mer du nord. 11 passa la nuit devant Québec avec dix hommes, et étant arrivé au cap Tourmente, il écrivit à M. le gou- Terneur. "

Un émule de Chouart des Groseillers, le sieur Noël Jérémie dit Lamontagne, habitant du district des Trois-Rivières et qui fut, vers 1710, gouverneur du port Nelson dans la baie d'Hudson s'exprime ainsi dans la relation si intéressante qu'il a laissée : '■'- De Groseilleiz, homme haut et entreprenant, qui avait par- <couru presque tous ces pays, poussa à la fin ses découvertes si

loin qu'il atteignit la côte de la baie d'Hudson, en venant des colonies françaises par terre. "

Jusqu'en 1659, nous n'avons pas perdu les traces de Chouart. En 1660, il est constaté que, par suite de son voyage au lac Supérieur, il tenait des Indiens certaines informations assez amples sur la baie d'Hudson, mais il ne l'avait pas visitée. Si c'est en 1662 qu'il s'y rendit par terre, il faut qu'il soit' descendu par le fleuve jusqu'à Tadoussac et qu'il ait remonté le Saguenay, à l'instar de» Pères Druillètes et Dablon qui, l'année précédente, avaient tenté* cette voie, assez praticable à tout prendre.

" A son retour, continue Jérémie, il encouragea quelques-un&^ de ses compatriotes à équiper un navire pour perfectionner cette découverte par mer. On le fit."

Le lecteur remarquera l'activité de Chouart, un type des anciens voyageurs. Tantôt sur les bords du St Laurent, tantôt en Acadie^ ensuite explorant les pays de l'ouest, son existence est aux frontières, partout où il y a des découvertes à faire, de nouvelles connaissances géographiques à acquérir. Non content de voir la traite des pelleteries s'étendre des rivages de la terre acadienne au bassin des grands lacs, il rêve de visiter la baie d'Hudson et d'annexer ces territoires à la Nouvelle-France. Pauvre et sans protection, il ne doute cependant pas de la réussite. Découragé d'un côté, il reprend de l'autre avec une égale vigueur. En 1662, le Canada ne renfermait qu'un commencement de population, et n'offrait presque aucun aide pécuniaire aux explorateurs, pourtant ce simple sergent-major de la garnison des Trois-Rivières avait déjà parcouru nos quatre plus grandes provinces actuelles. Quand il lui faudra de plus risquer des voyages en France, il les entreprendra sans balancer. Amour de l'argent ou esprit d'aventure, il eut l'étoffe d'un homme d'initiative, résolu, clairvoyant et infatigable. Pour paraître avec honneur aux yeux de l'histoire, il lui a manqué, dans un moment solennel, de se rappeler qu'il était Français et qu'il se devait à sa patrie.

Le 8 août (1) 1665, les quatre compagnies du régiment de Carignan et celle de volontaires canadiens, mirent à la voile et se dirigèrent vers le site de l'ancien fort Richelieu (bâti en 1642, détruit en 1647) où elles élevèrent de nouvelles fortifications — fondant

(1) Le 6 août est enre^nstrée anx Trois-Riviëres la sdpnltnre de... dit Laâenr^

S>ldat de la compagnie du capitaine Fromont, tué parla décharge accideutell» 'une arme à feu. Cet individu n'est pas Pierre Couc dit Lafleur habitant de»- TroÎB-Kiviôres.

ainsi une ville qui prit le nom de M. de Sorel, Tun de leurs capi> taines.

En même temps, d'autres troupes étaient parvenues de Québec aux Trois-Rivières sous les ordres du capitaine de Cbambly. C'est la date à laquelle dût être baptisé Zacharie-François, fils de François Hertel et de Marguerite-Josephte de Thauvenet. Il n'y a pa» d'acte au registre (1) de l'église, mais l'âge de l'enfant indiqué au recensement de 1666, et le don que M. de Chambly ût plus tard à la mère de sa seigneurie de Chambly semblent autoriser la conjecture qu'il avait été parrain de l'enfant. Ce dernier prit le surnom de Lafrenière qu'avait porté son grand-père, devint officier dans l'armée française, et se maria, aux Trois-Riviëres, avec Char* lotte Godefroy.

Les troupes se remirent en marche dès le 10 août, et ayant dépassé le fort Sorel, remonté la rivière des Iroquois, elles com-^ mencèrent, au pied des rapides, le fort qui a porté le nom.de M^ de Chambly, nom qui reste à cette localité. Au mois d'octobre, uQi autre fort fut placé trois lieues plus avant dans la direction du pays des Iroquois, de manière à n'avoir qu'un pas à faire pour atteindre ceux-ci.

Le Père François Du péron, qui, des Trois-Rivières, avait suivi M. de Chambly, mourut dans le fort Chambly au mois de novembre (2).

Le 12 août, dit le Jimrnal des Jésuites^ le Père Fremin arrive à Québec, avec M. Boucher (3) que Monseigneur de Tracy a très-bien reçu.

Le registre de la paroisse indique, le 13 août, les sépultures (4> de deux Algonquins tués par les Iroquois et de la fille du défunt grand Charles, Algonquin.

Ces meurtres étaient le résultat d'attaques isolées qui se continuèrent longtemps encore après le passage du régiment de Carignan.

(1) Pour avoir nue idée exacte da nombre des Daissance», il ne faudrait pass'en rapporter aux registres de l'église. Ainsi, dans la stule année 1665, il est né aux Trois-Bivières neuf garçons et huit filles q^ni nous sont connus par le recensement de 1666 mais dont le registre de la paroisse ne garde pas de trace— soit qu'on ait oublié de les inscrire, soit que les feuilles qui contenaient ces actes» aient été perdues.

(2) Relations 1668, p. 18 ; 1664. p. 6, 28 ; 1665, p. 7, 9, 10, 25 ; 1667, p, 4. Journal der Jésuites, p. 832-88. Nicolas Perrot, p. M.

(3) Le 20 juillet, aux Trois-Riviôres, M. Boucher " gouverneur " est présent au mariage de Jean de Noyon.

(4) Le 8 décembre, sépulture de Nicolas Gouard, &gé de cinquante-cinq ans» Après cet acte, il manque un ou deux feuillets au registre des sépultures ; cequi nous amène à 1672. Toutefois, il se rencontre plus loin des actes de ce genift> qui se rapportent aux années 1666, 1667, 1668.

Malgré la destruction de leurs villages en 1666, les Iroquois ne cessèrent de rôder aux abords du fleuve et des rivières, et, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, ils commirent des assassinats et des vols partout où ils en trouvèrent Toccasion. Ce n'était pourtant rien de comparable au régime de terreur auquel ils avaient assujetti le Canada de 1640 à 1665.

Le Père Fremin paraît avoir été à la tête de la missioti du Cap de la Madeleine de 1663 à 1665, parce que le Journal des Jésuites •dit, le 17 août de cette dernière année, qu'il '' remonte (de Québec) supérieur au Cap de la Madeleine, où le temporel est en bon état. Comme il est délivré de tout soin d'aucune traite, il doit s'appliquer â l'instruction tant des Montagnets que des Algonquins, en telle manière, néanmoins, que le Père Charles Albanel (1) saura «qu'il est toujours chargé du principal soin de cette mission. "

Le 19 août. Monsieur de Salières, colonel du régiment de Carignan, arrive de France à Québec avec quatre autres compagnies. Le 20, quatre nouvelles compagnies débarquent au môme endroit. En septembre, huit autres compagnies, avec M. de Courcelles, nommé gouverneur du pays, et M. Talon intendant.

Le Canada pouvait se regarder comme débarrassé des Iroquois.

Grâce à la présence des troupes et à l'accroissement de la population, on entreprit bientôt d'asseoir des paroisses de proche en proche, le long du fleuve, de manière à former, entre Québec et Montréal, une série d'habitation ininterrompues.

Le 15 septembre, sépulture d'Etienne Lafond. Il était établi aux Trois-Rivières depuis au-delà de vingt ans et avait traversé les plus mauvais jours des commencements de cette ville. Sa descendance, nombreuse et respectée, n'est pas indigne de lui et de la famille de Pierre Boucher son parent le plus considérable.

Le 1er octobre, quatre compagnies (2) partent de Québec pour aller attendre M. de Tracy aux Trois-Rivières. (Journal des Jésuites,{

Le Père Louis Nicolas, arrivé de France au mois de mai 1664, avait été envoyé aux Trois-Rivières. Le 13 octobre 1665, on le ramena à Québec, malade d'une fièvre lente. On prit quatre jours à le transporter. [Journal des Jésuites.)

Le 16 novembre, M. Boucher et le Père Druillètes montent de Québec aux Trois-Rivières — le Père pour aller au cap de la Made-

(1) Curé des Trois-Rivières.

(2) Aa sujet des troupes qui arrivèrent aux Trois-Rivières au mois de janvier 1666, voir 1&. Journal des Jésuites et Ferland, Cours d'histoire, II. p. 46.

leine prendre la place du Père Âlbanel destiné au fort Saint-Louis^ (Chambly) privé de chapelain depuis la mort du Père Dupéron, (Journal des Jésuites,)

Vers le 17 novembre, le Père Lemoyne, qui était au cap de la Madeleine (1), tomba malade de la fièvre avec accompagnement de rhume. Le Père Albanel aurait voulu partir des Trois-Rivièrespour se rendre auprès de lui, mais pendant plusieurs jours, l'étal de la rivière et du fleuve Ten empêchèrent. Enfin, le 24, à cinç heures du matin, le Père Lemoyne mourut. En même temps, les Pères Fremin, Bailloquet et Druillètes étaient tombés malades ; restait à la cure des Trois-Rivières le Père Albanel qui avait instruction de se rendre à Chambly dès qu'il le pourrait (Journal des Jésuites.)

Une ambassade d'Agniers était venue vers ce temps aux Trois- Rivières, puis s'était rendue à Québec conférer avec M. de Tracy au sujet de la situation. Ces barbares ne pouvaient voir sans alarmes la marche des troupes françaises qui échelonnaient des forts en s'avançant vers leur pays. Le 8 décembre, ils repartirent de Québec ne doutant plus du sort qui était réservé à leurs cantons- La route devait être fort difficile puisqu'ils mirent neuf jours à franchir les trente lieues qui les séparaient des Trois-Rivières. (Journal des Jésuites.)

Le 17 décembre, aux Trois-Rivières, le Père Charles Albanel baptise Charles, fils de Sévérin Araeau et de Madeleine Beaudouyn. Parrain et marraine : Laurent Philippe et Madeleine Benassis. Ni cet enfant ni son aîné Louis ne paraissent avoir fait souche dans le pays. Le vénérable notaire Ameau n'a survécu ici dans sa descendance que par sa fille Marguerite, mariée au juge Godefroy de Tonnancourt.

Le 20 décembre, le môme Père baptise Philippe, fils de Pierre Boucher et de Jeanne Crevier. Parrain et marraine : Philippe de la Fouille capitaine au régiment de Carignan et Jeanne Jalot. Cet enfant fut ordonné prêtre en 1689 ; il n'appartient aux Trois- Rivières que par sa naissance et le nom de son père.

C'est en 1665 que M. du Hérisson passa à son neveu Joseph Godefroy sieur de Vieux-Pont le titre des terres de la Banlieue : une lieue de front au fleuve en remontant à partir de la Troisième Rivière, sur cinq lieues de profondeur dans la contrée. Au fameux

(1) Le 19 novembre, Pierre Lefebvre fonde ime meaae perpétuelle au cap del» Madeleine. {Greffe tP Ameau,)

procès en revendication, qui eut lieu cinquante-sept ans plus tard, les enfants de Joseph de Vieux-Pont alléguèrent que celui-ci avait ^té empêché, après 1665, de prendre possession de la seigneurie et d'y établir des colons, " à cause de la guerre des Iroquois. " Or, à partir de 1665, précisément, la guerre des Iroquois fut terminée ; l'excuse ne vaut rien. Les juges et les procureurs de 1722 ne paraissent pas avoir connu cela, néanmoins le jugement porté par Bégon est juste, car il prive de son titre sur ces terres une famille <[ui n'avait rien fait pour remplir les obligations y attachées.

Un nouvel habitant, vraisemblablement arrivé de France cette année, a laissé de nombreux descendants dans le district des Trois- Rivières. Nous voulons parler de Michel Baboir dit Rochereau et de sa femme Marie Bigot. Ils étaient mariés depuis un an ou deux, puisque François, leur ûls aîné, naquit au commencement de 1665. Rien ne nous indique l'endroitde France d'où venait Michel Rochereau, non plus que Vivien Rochereau établi à Sainte-Anne de la Pérade et Bernard Rochereau habitant de Charlebourg, qui paraissent être arrivés au Canada vers la même époque. Quant à Marie Bigot, elle devait être fille ou nièce de François Bigot dit Lamothe et de sa femme Marguerite Drapeau que nous trouvons aussi au Cap en 1665. François Rochereau enfant de Michel, né cette année, épousa Marguerite Provencher et demeura au Cap.

Un autre colon, Etienne Gelinas, établi aux Trois-Rivières cette année, sinon avant, était veuf, si l'on s'en rapporte aux recensements de 1666 et 1667. A cette dernière date, il possédait une terre au Cap. Son fils Jean, habitant du Cap, épousa vers 1670, Françoise De Charmenil. La descendance de ceux-ci est répandue partout dans le district des Trois-Rivières et dans plusieurs endroits du Bas-Canada.

Au moment où cette Chronique va passer aux mains de l'imprimeur, nous lisons dans une Revue anglaise bien posée que les Français fondateurs de la colonie canadienne étaient pour la plupart des condamnés que la justice expédiait sur les bords du Saint Laurent, comme de nos jours on transporte les mauvais sujets à la Nouvelle-Calédonie.

Rien de plus faux que cette assertion. Le Canada français possède une histoire écrite, l'une des plus complètes qui existent ; ceux qui veulent se donner la peine de la consulter ne tombent pas dans des erreurs aussi graves que celle-là.

Ce n'est pas ici le lieu de soumettre la question au public, car

«lie est jugée depuis assez longtemps, mais il est toujours opportun de présenter aux lecteurs quelques notes sur ce sujet.

De 1632 à 1662, il s'établit à peu près deux milles âmes sur les bords du fleuve en remontant jusqu'à Montréal. Nous avons sur ces premiers habitants les détails les plus amples. C'était une population d'une rigoureuse moralité.

En 1662, arriva de France un groupe de trois cents colons à peu près, choisis par Pierre Boucher, ce qui dissipe tout doute relativement à leur caractère.

Au mois de mai 1663, le sieur Gaudais-Dupont fut envoyé au Canada en qualité de commissaire, comme il a été dit 'plus haut. Dans les instructions que lui donna Louis XIV, il lui est enjoint de " s'enquérir s'il manque dans le pays des femmes ou des filles" voulant, dit la pièce en question, y en envoyer le nombre nécessaire l'année suivante. Cet officier n'était pas encore de retour en France lorsque le 28 novembre, même année, le Conseil Supérieur de Québec porta défense à toutes personnes, de quelque condition qu'elle fût, " d'empêcher les filles de se marier quand bon leur semblerait. "

Jusqu'à 1661, le nombre des hommes avait été triple de celui des femmes dans la colonie.

L'immigration des filles à marier commença deux ou trois années après.

On prit des mesures, de sages et louables précautions, pour contrôler et diriger à bien ce mouvement.

Sans jeter la pierre aux autres colonies, le Canada peut réclamer riionneur d'avoir été seul à se prémunir contre l'absurde et déplorable système que l'Europe avait adopté de peupler les possessions d'outre-mer de criminels et de repris de justice.

Les écrivains qui, de nos jours, disent que la Nouvelle-France fut établie de cette manière sont tout simplement de braves" gens qui ont compris en lisant les chroniques des pays nouveaux que ceux-ci ont été d'abord traités comme des colonies pénales. Ils ne savent pas que le Canada fait exception à cette règle.

Le Journal des Jésuites du 2 octobre 1665 dit : '^ Le vaisseau de Normandie arrive à Québec avec quatre-vingt-deux, tant filles que femmes, entr'autre cinquante d'une maison de charité de Paris où elles ont été très-bien instruites. Aussi cent cinquante hommes de travail, tous en bonne santé. " Ceci ne s'applique qu'à un seul arrivage.

En 1663, le Canada renfermait 2,500 âmes dont 800 à Québec. Le nombre des personnes venues de France l'année 1665 était à peu près d'un tiers aussi considérable que toute la population déjà

résidant dans le pays, aussi le recensement de la Nouvelle-France en 1666 donne- t-il 3,215 âmes, ce qui ne comprend pas l'immigration de cette année. (1)

Sauf quelques exceptions, on peut affirmer que toutes les familles cultivaient la terre. Ce n'est pas là une occupation de gens dépravés. D'ailleurs on sait que ces premiers colons étaient une " marchandise choisie."

L'année 1665, il vint de France cent filles ; en 1666, deux cents; un nombre plus considérable encore en 1667 et 1668, et cent cinquante dans chacune des années 1669, 1670. La population de» deux sexes se trouva de part et d'autre à peu près au môme chiffre.^

Le roi donnait ordinairement aux jeunes ménages une maison* et huit mois de vivres. Les mariages se célébraient par trentaine à l'arrivée des navires.

Le régiment de Garignan fut licencié au Canada dans les années- 1670-2 et les soldats reçurent des terres dans les seigneuries nouvelles. On envoya de France un excellent choix de filles qui épousèrent ces militaires devenus cultivateurs et d'où est sortie la moitié de la race canadienne. Les dépêches de Frontenac et de Colbert font voir avec quel soin on présidait à tous ces arrange- .ments. Vers 1675, si nous avons bonne mémoire, le gouverneur écrivait au ministre de ne plus envoyer des filles parce qu'il en restait une vingtaine à marier. Attendez, dit-il, que nous en demandions. Il avait poussé la surveillance au point de faii'e dresser un relevé de toutes celles qui étaient arrivées et qui s'étaient mariées : savoir surtout combien d'enfants étaient nés de ces unions — le nombre en est prodigieux. Les Français n'ont pas tardé à devenir Canadiens !

Un écrivain spirituel mais méchant homme, observateur si l'oiï veut mais superficiel, ignorant et partial, plus occupé de produire de l'effet que de chercher et de dire la vérité, la Hontan, a propagé à la légère une accusation grave contre la moralité des filles amenées de France au Canada. De temps à autre, les étrangers se plaisent à citer ce qu'il dit de nos aïeules mais ces mêmes étran-

(1) Qaébec renfermait 70 maiBons. Aax Troie-Rivières on comptait C9 mena-

Ses sor nne population totale de 455 personnes, dont 299 da sexe mascalin et 15(^ a sexe féminin, (ini se décompose comme suit : 75 hommes mariés, 66 femmes mariées, 2 veufs, 5 veuves. 222 garçons, 87 fiUes. En 1667 la population totale dé . la Nonvene-îYance était de 8.918 âmes. Le recensement de 1667 qui fut pris dans le gouvernement des Trois-Rivières vers la fin de mai indioue dans la viUe même 37 ménages et sur la côte de Batiscan, Champlain et le Cap 57 ménages ; . la population de ces endroits réonis s'élevait à 575 âmes.

^ers se gardent bien d'avouer que la Hontan est seul de son avis et que nous avons des témoignages nombreux et irrécusables contre son dire. Voyons-en quelques-uns :

Pierre Boucher écrivait en 1G63 : " Il n'est pas vrai qu'il vienne ici de ces sortes de filles. Ceux qui en parlent de la façon se sont grandement mépris. Avant que de les embarquer, il faut qu'il y ait quelqu'un de leurs parents ou amis qui assurent qu'elles ont toujours été sages. Si, par hasard, il s'en trouve quelques-unes qui soient décriées ou qui pendant la traversée aient eu le bruit de se mal comporter, on les renvoie en France. Pour ce qui est des garnements, s'il y en passe c'est qu'on ne les connaît pas, et quand ils sont dans le pays ils sont obligés de vivre en honnêtes gens, autrement il n'y aurait pas de jeu pour eux : on sait aussi bien pendre en ce pays qu'ailleurs, et on l'a fait voir à quelquesuns qui n'ont pas été sages. "

D'après le Père C. Leclercq (1673-1690) : '' Les chefs de familles qui ont passé au Canada étaient en France de bons bourgeois de ville, médiocrement accommodés, ou des artisans de différents métiers, des laboureurs peu aisés ou des soldats, mais très-honnêtes gens de leurs personnes. On a examiné et choisi les habitants, et renvoyé en FrancQ les marchandises de contrebande et les personnes vicieuses et marquées, aussitôt qu'on les a connues. "

Boucher et le Père Leclercq parlent de ce qu'ils ont vu.

Le bon LaFontaine qui ne savait probablement pas qu'il y eût un pays appelé la Nouvelle-France ou le Canada, écrivait le 18 décembre 1687, à son ami Saint-Evremond :

Le mienx est de me taire

Et surtout n'être plus chroniqueur de Cythère,

Logeant dans mes vers les Chloris,

Quand on les chasse de Paris.

Ou va faire embarquer ces belles :

Elles s'en vont peupler l'Amérique d'Amours.

Que maint auteur puisse avec elles,

Passer la ligne pour toujours !

On enlevait alors de Paris une foule de courtisanes qu'on envoyait en Amérique, mais les écrivains de cette époque parlent de notre continent comme les Européens de nos jours, confondant Panama avec Québec, et Montevideo avec la Nouvelle-Orléans. Il s'agirait de savoir dans quelle partie de l'Amérique étaient transportés ces sortes de gens. Tout nous porte à croire qu'il n'est pas ici question du Canada et que LaFontaine ne se trompe pas beaucoup lorsqu'il leur fait passer la ligne.

Le Père de Charlevoix était au Canada en 1720. Voyons ce qu'il

dit : " Quant aux filles qu'on y envoyait pour les marier avec les nouveaux habitants, on eut toujours soin de s'assurer de leur conduite avant que de les envoyer, — et celle qu'on leur a vu tenir dans le pays est une preuve qu'on y avait réussi. La source de presque toutes les familles qui y subsistent encore aujourd'hui est pure."

Après avoir dit que les Canadiennes et les Françaises qui épousèrent des soldats étaient des filles de bonnes mœurs, Le Beau, qui avait visité le pays en 1730, écrit que La Hontan aurait dû plutôt porter sa critique sur les filles de joie que l'on avait envoyées en Louisiane.

La France ne nous a guères fourni de colons après l'année 1700. Il faut s'arrêter à cette date et regarder en arrière pour juger de la source de notre peuple. Cette source est pure. Répétons-le : elle fait exception au système suivi par les pouvoirs européens dans l'établissement des colonies. Il est facile de s'en rendre compte en étudiant nos annales. Dans tout le 17e siècle, on ne relève que deux ou trois cas d'enfants illégitimes. Cette moralité tient du mode de colonisation adopté. Les seigneurs canadiens venaient prendre des terres sur lesquelles ils s'établissaient et ils y amenaient des familles tontes prêtes à cultiver leurs domaines. Peu ou point d'aventuriers parmi ces fondateurs de notre pays. Tout le monde devait travailler et s'établir. Cela est bien différent de la manière d'opérer des seigneurs de la Nouvelle-Angleterre, par exemple, qui engageaient des travailleurs pour leurs terres d'Amérique mais qui restaient chez eux à jouir de leur fortune. Les travailleurs se lassaient, se révoltaient, conduisaient les affaires de détail à leur guise. Un jour vint où ils furent plus incommodes qu'utiles, et alors on se procura des nègres, des esclaves. Quelle différence avec le seigneur canadien qui transplantait ici sa paroisse, le curé en tête, un contingcînt déjeunes ménages adonnés à l'agriculture, le charron, le charpentier et le médecin ! Le seigneur canadien était, selon l'expression de M. Rameau, le premier parmi les défricheurs, le premier parmi les colons. C'est encore l'ui qui veillait aux intérêts de la communauté. Quand la guerre éclatait, il était le chef et tous marchaient sous ses ordres avec un entrain, une ardeur, un courage dont les habitants de la Nouvelle- Angleterre ont gardé de cuisants souvenirs. Encore une fois, le contraste est complet ; il est ridicule d'envisager notre passé d'après les idées généralement reçues à l'égard des colonies.

Nous sommes loin d'avoir épuisé la matière. Ceci est tout au plus le dessus du panier. Il est facile de consulter sur ce sujet une foule d'auteurs respectables, entre autres Boucher Histoire de la

Nouvelle-France^ Edits et Ordonnances III. 25, Langevin Notice sur Mgr de Laval o3y Ferland Cours d'histoire II. 11-45 36 7, Doutre et Lareau Droit Civil 139, Rameau, dans la Revue Canadienne 1873 ; la correspondance des gouverneurs et des intendants de la Nouvelle-France déposée à Ottawa.

Ici se termine Tépoque que nous avons essayé de décrire en tant que les faits se rapportent aux Trois-Rivières. Pour le lecteur qui réfléchit sur ces événements déjà si loin de nous, mais qui ont tant marqués dans Texislence de nos pères, il est impossible de refuser à ceux-ci l'admiration que méritent le courage et le patriotisme tout chrétien de ces hommes d'élite. L'esprit se reporte avec jouissance vers leurs entreprises, vers les combats qu'ils soutinrent, vers leur noble détermination de fonder ici un empire français. Comme ces soldats intrépides qui, à l'heure de l'action, se précipitent en avant, le drapeau et le glaive à la main, sans s'occuper s'ils seront suivis ou soutenus par le gros de l'armée, nous les voyons pénétrer dans les forêts du Nouveau-Monde, et en dépit du climat, des Indiens hostiles et de l'indifférence de la mèrepatrie, arracher à la barbarie le sol qui va devenir le berceau de leurs enfants. Avec des éléments en apparence si minces, ils créent sur les bords du St Laurent une nationalité vivace, généreuse et pénétrée de vues élevées qui traversera les âges et se conservera avec son caractère propre, au milieu des races étrangères civilisées comme celles qui viendront plus tard s'asseoir à ses côtés. Il en a été du Canada au 17ième siècle comme de l'Afrique aujourd'hui que l'Europe tente enfin de connaître et de s'approprier. Des peuples non moins féroces pt non moins courageux que les Ashantis, les Abyssiniens et les Zoulous, s'opposair-nt à la découverte et à la conquête de ce pays ; des conditions climatériques, des difficultés inhérentes à la nature môme des localités, les embarras d'une vie toute nouvelle étaient autant d'obstacles qui au Canada comme en Afrique à présent, paralysaient l'établissement de la race blanche. Pourtant cette marche victorieuse de la civilisation fut accomplie ici avec bien moins de ressources que n'en possèdent * les pionniers du "continent noir" et c'est ce qui fera toujours Tétonnement des historiens, car plus l'outillage de la civilisation se perfectionne, plus il devient facile de briser les entraves qui s'opposent aux développements de la puissance des fils de Japhet. On ne lira jamais sans émotion le récit des combats et des soufrances supportés par une poignée de colons perdus en quelque

sorte au milieu des soMtudes qu'ils ont fini par transformer en un beau et vaste pays, le Canada. Le type de cette société de défricheurs, de soldats et d'hommes libres se conserve intacte dans leurs descendants et impose à ceux-ci — car noblesse oblige et bon sang ne peut mentir — l'obligation de faire entrer dans le domaine de la réalité le rêve généreux que leurs pères formaient pour l'avenir de leur race. Si le ciel a voulu qu'un sort inattendu nous fut imposé et qu'au lieu de dominer dans toute l'Amérique du Nord il ne nous restât qu'une seule province en propre, n'en éprouvons pas de découragement, réparons cette sorte de décadence qu'on ne saurait nous imputer, en tâchant de faire honneur au nom français, de raviver les traditions de nos fondateurs, en un mot de faire aimer la patrie.

Liste des colons (1), avec la date de leur arrivée aux Trois- Rivières :

IG34, sinon avant. Jean Godefroy, Thomas Godefroy, Jacques Hertel, Guillaume Pépin, Jean Sauvaget, François Marguerie, Sébastien Dodi^r, Guillaume Isabel.

1635. Jean Nicolet, Pierre Bloudel.

1636. Michel le Neuf du Hérisson.

1637. Bertrand Fafard.

1639. Christophe Crevier (2).

y /i^\f,' 1640. Claude Poulin.

1641. Etienne Lafond.

1642. Pierre Garemand.

1643. Jean Pépin.

1645. Jacques Leneuf de la Potherie, Pierre Boucher, Antoine Desrosiers.

1646. Etienne Lessard, Marin Terrier de Repentigny, Jean Véron, Urbain Baudry, Pierre Lefebvre, Jacques Aubuchon, Jean, Gaspard et Guy Poutrel.

1647. Etienne Seigneuret, Gaspard Boucher, Elie Grimard.

1648. Etienne Vien, Emery Cailleteau.

1649. François Boivin, Jean Godin, Claude Houssard, Pierre Guillet, Mathurin Guillet, Mathurin Baillargeon, Jean Aubuchon, Nicolas Rivard, Maurice Poulin (3), Michel Pelletier (4), Claude

vid^iJean Poisson, Jacques Maheu.

(1) La population tlottante n'entre pas dans cette liste.

(2) Des treize plus anciens colons des Trois-Kivières il ne restait en 1665 que Jean Godefroy, Guillaume Pépin et Michel du Hérisson.

(3) C'est de lui que le Saint-Maurice a pris son nom.

(4) Sieur de la Pérade.

1650. Marin Chauvin, Robert Drouin, Pierre Deschamps, Pierre Pineau, Elie Bourbeau, Pierre Baboir, Quentin Moral, Jules Trotier, Gilles Trotier, Nicolas Gatineau (1), Denis Métayer, François Fafard, M. Meunier, Pierre-Esprit Radisson.

1651. Jacques Loiseau, Paul Langlois, Mathurin Labat, Nicolas Poutrel, François Gouin, Jean Languetteau, Pierre Proust, Jacques Brisset, Nicolas Desprès, Sévérin Aiueau, Claude Volant, Pierre Couc, Jacques Bertrand, Pierre Lepelé, Pierre Dandonneau, Jean Turcot, et Gaillarbois.

165:?. Philippe Foubert, Jean Parant, Jean-Baptiste Bourgery, Claude Herbin.

1653. Barthélémy Bertaut, Lucas Lépine, François Lemaître, Antoine Lemaître.

1654. Médard Chouard, Chalrles Gauthier, Pierre le Boulanger, Louis Ozannes, Philippe Etienne, Jacques Lefol, Jean Pacaud, Michel Lemay (2), Pierre Pellerin, Barthélémy Croteau.

1655. Pierre Denis, Jean Desmarùt.

1656. Nicolas LePetit, Jean Cusson, Jean Carpentier, Nicolas Gaillou, Jacques Fournier, Jean Lemoine (3).

1657. Louis Pinard, Elie Hanctin, Claude Jutras, Jacques Ménard dit Lafontaine (4), Florent Leclerc, Jérôme Langlois.

1658. Adrien Joliette, Guillaume David, Michel Moreau, Pierre Potevin.

1659. Jean de Noyon, Jacques Rouillard, Pierre Dizi, Jean Beaudoin, Jacques Lemarchand, Jean Bellet.

1660. Benjamin Anceau, René Benard, Jacques Vaudry, Jacques Gratiot.

1661. Pierre Cailleteau, Michel Gamelin, Pierre Jovial, Jean Badean, Etienne Pezard de la Touche, Mathieu Proteau, Massé Besnier. Jean Grimard.

1662. Louis Tétreau.

1663. Guillaume de la Rue, Guillaume Barret, Mathurin Gouin, François Pilet, François Chorel, Alexandre Raoul (5).

1664. Dominique Jutras, Rolin Langlois.

1665. Pierre Souillas, Pierre Couillard, Pierre Juin, Pierre Arlaut, Pierre Niquet, Jacques Aubert, Charles Bonin, Charles Vaudry, Jacques Bergeron, Michel Baboir dit Rochereau, Fran-

(1) Son nom a passé à la riviôre Gatinean.

(2) Ancêtre da poëte Léon-Pamphile Leraay.

(3) Ancêtre de Thistorien J. M. LeMoine.

(4) Ancêtre de sir L. Hypolite Lafontaine.

(5) Aujourd'hui Rho, Rean et Rbeault. t

çois Bigot, François Michelot, Sauveur Gouin, René Blanchet, René Houray, Louis Lefebvre, Laurent Lefebvre, Etienne et Jean Gélinas.

De ces 160 noms si Ton met de côté ceux des personnes qui n'ont pas fait un séjour de plusieurs années aux Trois Rivières, comme Claude Poulin, Pierre Garemand, ou qui y sont morts sans laisser d*enfanls, comme Thomas Godefroy, François Marguerie, il reste 150 colons bien constatés, que Ton peut considérer comme la source primitive de la population trifluviemieville, côtedu Gap, de Champlain et Batiscan, de 1635 à 1665.

Soixante-quatre portaient des sobriquets qui, presque tous, se sont transmis à quelques branches de leur descendance.

Trente-trois étaient de la Normandie, et sur ce nombre il s'en trouve vingt-et-un avant Tannée 1650 ; jusqu'à cette date, les Normands furent pour ainsi dire les seuls habitants des Trois-Rivières ; il arriva alors, en quelques mois, près de cinquante colons provenant de diverses provinces de France. Il nous semble, cependant, que le groupe venu de la Normandie garda sa prépondérance dans les affaires et que l'esprit normand s'imposa de suite à toute la colonie trifluvienne qui formait à cette époque le Canada central.

La plupart des cent cinquante chefs de famille ci-dessus n'étaient âgés que de vingt à trente ans à la date de leur arrivée au Canada. Ils appartenaient à la classe agricole. Très-peu exerçaient des métiers.

Cinquante-sept se sont mariés aux Trois-Rivières. Les années 1647, 1652-3, 1655-6 et 1662-4 sont celles où ont eu lieu le plus grand nombre de mariages. Les deux plus fortes années en ce genre, 1652 et 1663, en comptent chacune sept.

Sur ces cent cinquante personnes, il en mourut vingt-cinq avant l'année 1665 ; plus tard neuf autres se sont établies en dehors du district des Trois-Rivières — quelques-unes à Sainte-Anne de la Pérade et aux Grondines, mais le plus grand nombre à Bou cherville. Il faut noter aussi que, de 1668 à 1700 et môme plus tard, les enfants des Trois-Rivières se sont répandus dans les seigneuries de Chambly, Varennes et Boucherville, à la suite des fils des seigneurs Boucher, Niverville, la Vallière Hertel, de Varennes, Grevier, Cournoyer, nés comme eux aux Trois-Rivières. Nous parlerons dans un autre ouvrage de ceux qui ont pris part aux établissements du Détroit, du Mississipi et aux découvertes du nord-ouest.

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