‹ Chronique trifluvienneChapitre 4 sur 6 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

L'hiver 1649-50 il y eut de nombreux messagers des Trois-Rivières et Québec et de Québec aux Trois-Rivières.

A une consultation tenue à Québec au commencement d'avril, t650, €fntre les Pères Jérôme Lalemant, supérieur, Vimont, Bressani. De la Place, et Richard, il fut décidé qu'il " serait convenable de ne rien demander à la Compagnie de Jésus pour le bâtiment des Trois-Rivières que nous désirions bâlir sur nos terres, quoique l'an passé on eut arrêté au Conseil, de nous donner pour cela deux milles livres mais qui n'avaient point été touchées, et il fut dit qu'il serait mieux de faire ce bâtiment de nous-mêmes pour le sujet susdit et qu'il ne fallait point presser l'exécution du paye- Dient des susdites deux mille livres." [Journal des jésvdtes).

Le 9 mai 1650 au soir arriva à Québec, venant des Trois-Rivières, le Frère Jacques Ratel qui apportait la nouvelle de la prise d'un Lroquois. Le 11 au matin deux hommes furent massacrés aux Trois-Rivières, sur l'habitation de Jacques Maheu, par des lroquois. Le soir du même jour la nouvelle en était parvenue à Québec, d'où le Père Jérôme Lalemant partit aussitôt pour se rendre aux Trois-Rivières. Le mauvais temps le força à rebrousser chemin , mais il se remit en route le 14 et arriva à destination le 19, après avoir séjourné quatre jours au cap à l'Arbre. Avec le Père Lalemant étaient les PP. Bressani et Richard. Deux jours après, le

Père Richard étant monté à Montréal, le Père De Quen quitta ce dernier lieu et descendit aux Trois-Rivières, d'où il partit avec le Père Lalemant pour se rendre à Québec, puis à Tadousac. En même temps deux Sauvages furent tuées sur la rivière Champlain et deux autres blessés par les maraudeurs Iroquois, (Journal des jésuites).

On profita de la présence (20 mai) des Pères Lalemant, Buteux, Bressani, De Quen, Pierre Pyart et Bailloquet aux Tr ois-Rivières, pour régler une difficulté pendante depuis quelques temps. Il s'agissait de l'échange de la concession des jésuites pour agrandir la commune. D'autres terres, situées plus loin en remontant le fleuve, étaient offertes à la place. ^^ Si nous ne l'eussions fait, écrit le Père Lalemant, on nous y eut contraint, et il y en avait eu de grosses menaces de la part du gouverneur." Après plusieurs consultes, les Pères se décidèrent à en passer par cette volonté. Le 10 juin, le Père Lalemant repartit pour Québec.

Voici l'acte relatif à cet arrangement ; il est daté du 9 juin 1650 :

" Les RR. PP. Jésuites remettent aux mains des messieurs de la compagnie de la Nouvelle-France, M. le gouverneur-général présent et acceptant pour eux, toutes les terres dont ils ont été mis en possession depuis la rivière en deçà, tirant au Nord-Est et comprise dans la ligne qui court de l'embouchure de ladite petite rivière au Nord-Ouest de front sur la grande rivière de quatorze arpents environ sur vingt-cinq arpents de profondeur, à la réserve de celles qui sont dans lesdits alignements sur le coteau, et de trente-cinq arpents ou environ au pied dudit coteau, qu'ils ont retenues en toute propriété et seigneurie, ainsi qu'elles leur ont été données par les Sieurs de la Compagnie.

^^ Aussi^ se sont réservé la jouissance de seize arpents de terre environ, au bas dudit coteau et voisins desdits trente-cinq arpents, à charge de les nettoyer et mettre en pâture, lesquels ils ont promis remettre et incorporer à ladite Commune lorsqu'elle contiendra au moins cent cinquante arpents de terre nette, au moyen duquel accommodement tt remises ne seront tenus aucunement à contribuer à faire ladite Commune, pour en jouir par eux en commun des habitants, sans aucune redevances, dont ils seront quittes.

" Aussi, se sont obligés les Rév. P., en réservant la propriété des trente-cinq arpents de terres de subir les incommodités qui leur ont été représentées que leur pourraient causer les proximités des bestiaux, et y apporter remède par eux-mêmes.

'^ Aussi, dans ladite remise et en considération d'icelle, les RR. PP. prendront sur lesdites terres le bois nécessaire pour leurs bâtiments, pi'éférablement à tout autre, sinon du bâtiment de

Téglise paroissiale (1) dudit lieu. A été donné et concédé aux Rév. Pères par le dit Sieur Gouverneur, sous le bon plaisir de Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, le remplacement desdits quatorze arpents de front sur la profondeur qui se trouvera nécessaire, jusqu'à rentier accomplissement de ce qui se trouvera avoir été par eux cédés quand ils auront été arpentés — ledit l'emplacement à commencer joignant et au delà des cinq arpents de front qu'ils ont par delà ladite première rivière, et comprise dans les lignes qui couxent Sud-Est et Nord-Ouest, duquel remplacement ils jouiront en môme propriété et seigneurie qui leur avait été octroyé sur les terres ci-dessus par eux remises. Le tout ainsi accordé, à la charge que lesdits habitants ou leurs syndics, poursuivront à leurs frais auprès des messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France la ratification dudit remplacement, qu'ils fourniront dans deux ans, au plus tard à l'arrivée des vaisseaux."

Cette ratification ne fut faite que quatorze ans après.

Les signatures, au bas de l'acte sont : D'Ailleboust, Jacques LeNeuf, LeNeuf(2), Hertel, Godefroy, Boucher, Aubuchon, Sauvaget, Pépin, Jean Véron, Guillaume Isabelle et Bertrand Fafard, et plus bas : Jérôme Lalemant, Supérieur en là Nouvelle- France (Greflfe Ameau, Cahier C).

Rapportons également à Tannée 1650, la concession de la seigneurie du cap de la Madeleine dont le titre est daté de Paris le 20 mars 1651. Le débat entre les jésuites et Jacques de la Potherie au sujet de la propriété de cette terre donne à penser que les Révérends Pères, craignant de se voir arrêtés dans leur légitime projet de former un établissement de Sauvages au cap, demandèrent (après les difficultés des mois de mai et juin 1650 dont il vient d'ôtre parlé) qu'un acte officiel les mît définitivement à couvert de tout danger à cet égard. Les vaisseaux qui partaient en automne emportèrent sans doute leur requête et avant le départ des envois du printemps suivant, pour le Canada, on leur expédia l'instrument dont voici les principales stipulations :

Le 20 mars 1651, M. de la Ferté, abbé de la Madeleine, donne aux Pères la seigneurie du cap, par un contrat qui affecte le revenu de cette terre ou seigneurie à leur collège, pour en jouir au profit des Sauvages convertis à la foi, le tout conformément] aux

(1) En 1660, on songeait donc à bâtir nne église f C'est là pent-étre le bâtiment aaqnel le Journal des jésuites fait allusion ce printemps même.

(2) Michel LeNenf dn Hérisson, qni en sa qnalité d'alné ne signiait qne son nom de famille. Si son frère Jaeonee LeNenf parait devant Ini clans cet acte, c'est qn'il était gouyemeur de la place.

coutumes et aux institutions de la compagnie des jésuites^ et sans obligation ni redevance aucune.

La délimitation de la seigneurie est précisée comme suit : ^^ deux lieues le long du fleuve, depuis le cap nommé des Tr ois-Rivières^ en descendant sur le grand fleuve jusqu'aux endroits où lesdites deux lieues se pourront étendre, sur vingt lieues de profondeur (1) du côté du nord, y compris les bois, rivières et prairies qui sont sur ledit grand fleuve et sur lesdites Trois-Rivières. "

Par un diplôme du 12 mars 1678, le roi confirma cette donnation (2).

Le nom de ^^ cap de la Madeleine '' (3) vient du donateur de la seigneurie. Avant 1651 (voir Journal des jésuites)^ on désignait comme " cap des Trois-Rivières " le promontoire où est Téglise du Cap. La Relation de 1663 (page 8) dit positivement que ces lieux doivent leur nom à M. de la Ferlé, abbé de la Madeleine.

M. Jacques de la Ferté, de Tordre des augustins, abbé de Sainte- Marie-Madeleine de Châteaudun, dans la Beauce, chanoine de la chapelle du roi, à Paris, relevait du siège de Rouen, dont Tarchevôque regardait le Canada comme faisant partie de son diocèse. M. de la Ferté vivait à Paris, à ce qu'il semble, et s'y employait comme l'un des principaux membres de la compagnie des Cent- Associés. Depuis les Trois-Rivières jusqu'à Sainte-Anne de la Pérade, c'est lui qui a concédé tous les terrains qui bordent le fleuve, à part la seigneurie de Champlain.

Le cap de la Madeleine devint une mission de Sauvages de diverses nations ayant embrassé la foi et que les jésuites voulaient y fixer permanemment; elle ne dura que quelques années.

M. d'Ailleboust concéda aussi, dans l'été de 1650, un terrain à Sébastien Dodier, dans le bourg, ainsi que l'augmentation du fief Pachirini au chef de la famille algonquine de ce nom.

Le 28 janvier 1650, on voit au registre les actes de baptême de J«an^ âgé de douze ans, et Mathurin, âgé de dix-huit ans, fils de feu Pachirini et de Seham8, de la nation des Piskitank. (4) Parrains Jean et Mathurin Poisson. La femme Seham8 fut baptisée le lendemain.

(1) Cette seigneurie traverse le Saint-Manrice an rapide des Hêtres.

(2) Archives provinciales vol. A., p. 13, art. 21. Ferland, Introduction à la lettre de Sarrasin, 10 octobre 1732. Boaohette, appendice du Dist. topog. Edits et ordonnances^ vol. 1, p. 104.

(3) Selon l'ancienne orthographe on écrit MtMdeleine ; aujourd'hui on écrit ce nom comme il s'est prononce de tout temps : Madeleine, F. G^nin, Variations du langage français, p. 49.

<4) Ceux qui diffèrent des autres Algonquins ? On rencontre cette année plusieurs baptêmes d'individus de cette nation. Bel. 1653, p. 32, Journal des jésuites, p. 261.

Les baptêmes d'Algonquines sont comme de coutume les plus nombreux au registre, mais il y a des Attikamègues et des Iroquels [Onontcharonnons] chaque mois, et deux Hurons seulement. Le total est de cinquante-cinq, dont quinze, en janvier, neuf, en août, huit, en septembre, et le reste, en petit nombre, par mois.

Parlant de Tétat du pays cette année et surtout de Tadoussac, Gharlevoix écrit : ^^ Les choses étaient à tous égards sur un bien meilleur pied aux Trois-Rivières, où il y avait un gouverneur vigilant et zélé, où les jésuites avaient une maison et où plusieurs nations du nord se rendaient pour le commerce des pelleteries. Ces nations y étaient surtout attirées par les Attikamègues, et les grands exemples de vertu de ce bon peuple préparaient dans leurs cœurs les voies aux impressions de la grâce." (Hist. vol. I, p 308).

Les Attikamègues réitéraient leurs instances auprès des jésuites des Trois-Rivières pour obtenir un missionnaire. Antoine, Tun de ces sauvages, " un vrai Israélite " âgé de cinquante-cinq ans, vint exprès demander au Père Buteux de les aller voir dans leur pays, mais on ne pouvait leur accorder cette faveur parce qu'il n'y avait alors que deux prêtres aux Trois-Rivières.

^^ Quelques Sauvages instruits dans ces vastes forêts, sans jamais avoir vu aucuns Européens, sont venus aux Trois-Rivières demander le baptême, récitant bravement les prières qu'ils avaient apprises de la bouche des chrétiens qui habitent ces grands bois," {Relation, 1650, p. 39).

Le 7 juin, le Père Bressani, le frère Feuville, Robert le Coq, avec deux domestiques, Jean Boyer et Charles Amyot, ainsi que vingt-cinq ou trente Français et autant de Sauvages, partirent des Trois-Rivières dans vingt-deux ou vingt-trois canots, escortés de deux chaloupes, pour monter au pays des Hurons. (Journal des jésuites, p. 139). Ils rebroussèrent cnemin bientôt.

Le 19 juin, à la procession du Saint-Sacrement, à Québec, M. Jean Godefroy fut l'un des porteurs du dais, avec M. de Tilly son beau-frère et deux autres personnes. On peut supposer que Godefroy s'était rendu à Québec pour y placer sa fille Jeanne, âgée d'un peu plus de six ans, chez les Ursulines, puisque, le 30 décembre suivant, le couvent ayant été détruit par le feu, il descendit chercher son enfant.

Vers le 20 juin, quatre domestiques de M. du Hérisson s'échappèrent, passant par Québec, et se dirigeant plus bas dans le fleuve, selon ce que Ton peut savoir. Les nouvelles des approches des Iroquois n'étaient pas de nature à inspirer à ceux qui pouvaient décamper, le goût d'une résidence aussi exposée que celle des Trois- Rivières.

Les Hurons, fuyant la hache des Iroquois, arrivaient sans relâche implorer la protection des Français et des Algonquins, quoique la confiance ne régnât point absolument parmi les habitants des rives du fleuve. ^^ Si cette poignée de monde que nous sommes en Canada d'Européens, dit une relation, ne sommes plus fermes que trente mille Hurons que voilà défaits par les Iroquois, il nous faut résoudre à être brûlés ici à petit feu avec la plus grande cruauté du monde, comme tous ces gens l'ont quasi été."

Au milieu de la stupeur qui frappait tous les peuples sauvages, les Algonquins, se rappelant qu'autrefois ils avaient fait trembler les Iroquois, résolurent d'aller porter le fer et le feu dans les cantons de cette race, pendant que ses guerriers étaient dispersés sur tous les points du Canada. Ils partirent des Trois-Rivières, accompagnés de Hurons et autres, mais l'indiscipline gâia tout, comme de coutume, et cette nouvelle tentative de résistance n'eut pour effet que d'attirer sur le poste français d'où ils étaient partis quelques bandes iroquoises, dont l'une tua Robert le Coq, employé des jésuites, souvent cité dans le présent travail.

'' Le 10 août arriva à Québec la nouvelle de la prise ou massacre de neuf Français, aux Trois-Rivières, par les Iroquois. Le 12 on partit de Québec pour le secours."... ''Le 22 arriva la nouvelle de la mort de Robert le Coq et de la blessure de plusieurs autres par les Iroquois, proche des Trois-Rivières. L'on intima au réfectoire les suffrages de Robert en ces termes : '' Tous les Pères diront six mess»^s et les Frères six chapelets pour feu Robert le Coq, décédé en ce pays au service perpétuel de la Compagnie, et le lendemain fut dite la messe pour lui. Ce fut le 20 qu'il fut tué." (Journal des jésuites^ p. 142-3.)

C'est sans doute de ces malheurs que parle la Relation dans les termes suivants : " Vingt-cinq ou trente Iroquois attaquèrent en plein jour, proche des Trois-Rivières, plus de soixante de nos gens qui les allaient chercher. Ces malheureux (les Iroquois) sont à demi corps dans la boue, dans des marais et cachés dans des joncs d'où ils font leur décharge et où on ne peut pas les aborder. Se

voyant trop pressés, ils prennent la fuite et s'embarquent dans leurs canots. Nos gens ne peuvent pas toujours marcher de compagnie ; plusieurs demeurent en arrière. Les Iroguis les voyant désunis, tournent visage et combattent contre ceux qui sont avancés des premiers. Quand ils voient qu'on se réunit, ils reprennent la fuite avec ordre, et après quelque temps ils reprennent aussi le combat : en un mot ce sont des Protées qui changent de face à tout moment ; et on ne doit pas croire qu'ils soient et sans conduite et sans courage. Nous perdîmes en cette rencontre quelques-uns de nos meilleurs soldats ; d'autres furent grièvement blessés. Les Iroquois, se voyant trop vivement pressés, firent une retraite avec un ordre qui n'eut rien de barbare. Aussi leur conducteur, et le chef de ces ennemis de la Foi était un Hollandais, un monstre né d'un père Hollandais et d'une Sauvagesse." (Relation^ 1650, p. 29.)

" Pendant toute cette année, on ne voyait que des descentes de Hurons qui fuyaient les cruautés des Iroquois et venaient chercher parmi nous quelque refuge ; toujours on apprenait par eux quelques nouvelles esclandes, quelques nouveaux forts perdus, quelques villages pillés de nouveau, quelques nouvelles boucheries arrivées. Enfin le reste des Hurons défilait peu à peu, et chacun s'échappait le mieux qu'il pouvait des mains de son ennemi. " {Hist. du Montréal^ p. 73.)

Dans leur migration vers Québec les Hurons laissèrent aux Trois- Rivières quelques familles qui allèrent les rejoindre l'année suivante.

Nicolas Perrot dit que les Nipissiriniens se réfugièrent avec les Hurons jusqu'aux Trois-Rivières.

En 1650 la population Iroquoise s'élevait à peine à vingt-cinq raille âmes, et comptait environ deux mille deux cents guerriers.

Les affaires du Canada étaient si décourageantes que le Père Lalemant, supérieur des Jésuites, ainsi que M. de Tilly, J-P. Godefroy et Jean Bourdon passèrent cet automne en France pour aviser avec les autorités civiles et religieuses aux moyens à prendre dans une position aussi critique. Les Pères Pierre Pijart, Grêlon, François Dupéron et Bressani quittèrent en môme temps le Canada.

La mère-patrie avait bien d'autres embarras que les Iroquois. Les troubles de la Fronde suspendaient toutes les affaires, et comme si ce n'eut pas été assez de ces divisions intestines. Turenne, à la tète des Espagnols, faisait la guerre à son propre pays. Que pouvaient gagner quelques pauvres colons du Canada cherchant à faire valoir leurs droits au milieu d'un désordre semblable î

Pour toute protection, les habitants avaient des armes dans leurs chaumières, une dizaine de soldats à Québec, aux Trois-Ri-

vières et à Montréal, à part le camp volant, organisé au printemps de 1649, qui comptait quarante hommes sous le commandement de M. Charles J. d'Ailleboust des Musseaux, neveu du gouverneurgénéral, et dont la mission consistait à battre les rives du fleuve pour empêcher les maraudes des Iroquois, ^^ ce qui était plus aisé que de les battre, car aussitôt qu'ils entendaient le bruit des rames de ses chaloupes, ils s'enfuyaient avec une telle vitesse qu'il n'était pas facile de les atraper." (Hist. du Montréal^ 70).

Pour se mettre à l'abri des coups des Iroquois, écrit M. Ferland, l'on élevait de petits forts où les habitants pouvaient se retirer en cas d'attaque. Plusieurs avaient été construits autour de Québec. Il y eu avait à Sillery, sur les fiefs Saint-Michel, Saint-François, Saint-Sauveur, à Beauport, à l'Ile d'Orléans. Les Iroquois, dit la Mère de l'Incarnation, craignent extrêmement les canons, ce qui fait qu'ils n'osent approcher des forts. Les habitants, afin de leur donner la chasse et de la terreur, ont des redoutes en leurs maisons pour se défendre avec de petites pièces.

*' Aller au fort," ou '' habiter le fort," pour désigner la partie la plus peuplée d'une paroisse, sont des termes empruntés aux jours de la fondation du pays.

Le 25 septembre 1650, une frégate partit de Québec pour les Trois-Rivières, dans laquelle monta M. de la Potherie. Ce vaisseau fut de retour à Québec le 18 octobre, ramenant le Père Bailloquet. Le 2 novembre une barque ou grand bateau, montant à Montréal, pour y porter de l'anguille, débarqua le Père Joseph Dupéron aux Trois-Rivières et ne put aller plus loin à cause des glaces qui se formaient sur le lac Saint-Pierre. Le 22 avril suivant, ce bateau avec ceux qui le montaient étaient de retour à Québec, après avoir passé l'hiver aux Trois-Rivières. (Journal des jésuites^ 144-5 150).

Le 6 décembre 1650, deux Hurons nommés Armand et Tichion- 8anne partent de Québec pour les Trois-Rivières chargés des ordres du gouverneur-général en ce qui regarde les fortifications projetées de la place, etc., pour la défendre contre les Iroquois. {Journal des jésuites^ p. 146).

L'hiver de 1650-51, les Iroquois, qui ne s'étaient pas encore aventurés au loin dans les forêts du Sainl-Maurice, portèrent la désolation chez les Attikamègues, qu'ils surprirent sans défense et où ils firent trente prisonniers ; c'était le prélude d'événements bien plus déplorables.

Rien ne résistait aux coups de ces furieux Partout où ils se

montraient le terrain leur restait. En coupant, par les bois, les chemins qui conduisaient aux Trois-Rivières, comme ils avaient presque réussi à le faire pour la voie du fleuve, ils enfermaient la place dans le cercle de leurs patrouilles. Leur ancien fort de la Pointe-du-Lac et les rivières Machiche leur donnaient en toutes saisons les moyens de se répandre à Tintérieur des terres et de se retirer en cas d'alarme vers leurs champs de manœuvre habituel, le lac Saint-Pierre.

Il est toujours intéressant de citer les précieuses chroniques des jésuites. Voyons ce qu'elles disent cette année :

*' La Résidence de la Conception aux Trois-Rivières, est plus frontière à l'ennemi, et plus exposée aux incursions des Iroquois : mais je puis dire avec vérité que jamais on n'y remarqua plus de paix, plus de repos et de piété parmi le bruit des armes et dans les frayeurs de la guerre. La plupart des néophytes, qui y sont en bon nombre, y ont fait leur demeure, par un motif qu'on attendait pas des barbares convertis à la foi depuis peu de temps. C'est, disaient-ils, pour combattre les ennemis de la prière que volontiers nous exposons nos vies ; si nous mourons en combattant, nous croirons mourir pour la défense de la foi. Ils avaient un sentiment tout pareil lorsqu'ils allaient à la chasse après s'être confessés... Le Dieu d'amour pour lequel ils s'exposaient si gaiement aux dangers de la mort et du feu, semble avoir pris un soin d'eux tout particulier: pas un n'a été pris ni poursuivi de l'ennemi ; et pour les vivres quoique la neige n'ait pas été favorable en ces quartiers-là durant l'hiver, ils n'ont pas néanmoins manqué de chasse, ni d'orignal, ni de castor. Ils n'ont pas été méconnaissants envers celui qui les a secourus, car retournant de la chasse ils entraient dans la chapelle, et pour l'ordinaire avec l'une des meilleures pièces de la bete, qu'ils offraient à Dieu et qu'ils laissaient proche de l'autel."

La position des Trifluviens était peu rassurante ; cependant les chasseurs algonquins partis de ce lieu après Noël revinrent sans avoir été inquiétés par l'ennemi, dont les bandes étaient plus enfoncées vers la région des Attikamègues. Il n'y avait jamais eu tant de paix, de repos et de piété aux Trois-Rivières que depuis deux ans, mais les plus exemplaires de tous les néophytes, nous voulons dire les Attikamègues, étaient déterminés à se tenir à distance des Iroquois, et faisaient des instances réitérées pour obtenir qu'on leur permît d'amener le Père Buteux à leur suite. Le Père, dont l'état de santé avait toujours été un obstacle à ce qu'il fît de longs voyages, reçut la permission qu'il avait deman dée, et partit vers l'époque de la fonte des neiges avec les Attikamègues. On calculait que le voyage durerait trois mois.

" Le quatrième jour, je dis la sainte messe dans une petite île qui eut le bonheur de recevoir cet adorable sacrement, qui fut le premier offert à Dieu en ces contrées. Pour ce sujet, nos bons chrétiens firent une salve d'escopeterie (escopette^ sorte de carabine) après Télévation du saint Sacrement, et, ensuite de leurs dévotions, un festin de blé dinde ^t d'anguilles. Pour toutes provisions de plus de quarantes personnes que nous étions, nous n'avions qu'environ deux boisseaux de farine de blé d'Inde, un de pois et un petit sac de biscuits de mer. La difficulté de traîner des vivres nous avait obligé de n'en prendre pas davantage, outre que nous espérions de faire quelque chasse en ckemin, — mais elle fut pas telle qu'il nous eût été nécessaire ; à peine eûmes-nous ce qu'il fallait plutôt pour éviter la mort que pour soutenir notre vie. Pour moi, j'avais assez de mon petit meuble. Le chemin, la lassitude et le jeûne, que je ne désirais point rompre au temps de la Passion, ne me permettaient pas de me charger de vivres. Dieu, néanmoins, me donna plus de courage qu'à un jeune homme que j'avais ainené avec moi, lequel succomba sous le faix et fut contraint de nous abandonner, pour s'en retourner avec deux femmes nigonquines, qui nous quittèrent deux jours après."

Le cinquième et le sixième jours iurent très-rudes à cause de la température. La pluie et le soleil alternaient pour démolir la neige.

Le septième jour nous marchâmes depuis les trois heures du matin jusqu'à une heure après-midi, afin de gagner une île (1) pour dire la sainte messe le jour des Rameaux : je la dis, mais vraiment portant sur moi une partie des douleurs de la passion de notre bon Maître, et dans une soif qui attachait ma langue au palais de ma bouche. La surcharge qu'il m'avait fallu prendre après que mon compagnon m'eut quitté, avait aussi accru mes peines. Ces bons chrétiens, qui avaient reconnu ma faiblesse durant la messe, me réconfortèrent d'une poignée de galette bouillie dans l'eau et de la moitié d'une anguille boucanée.

" Le huitième jour, parce que les glaces commençaient à se rompre, nous entrâmes dans le bois, par un vallon (2) qui est entre deux montagnes, ce n'était qu'un amas de vieux arbres abattus par les vents, qui embarrassaient un chemin très-fâcheux. Nous gagnâmes enfin au dessus des terres une montagne si haute que nous fûmes plus de trois heures avant que d'être au coupeau. Outre ma traîne, j'avais entre mes bras un petit enfant de trois

(1) L'Ue aux (Goélands.

(2) £n haut de la rivière aux Ratsy à trente lieues de la viUe : l'un des plu» beaux endroits du Saint-Maurice.

ans, fils de mon hôte ; je le portai pour soulager sa mère qui était chargé d'un autre enfant, avec son bagage dessus sa traîne. Au dessus de cette montagne nous rencontrâmes un grand lac qu'il fallait traverser. Nous enfoncions jusqu'à mi-jambe et môme davantage dans la glace attendrie par les rayons du soleil."

Le neuvième jour, on passa plusieurs lacs et rivière, marchant avec hâte, du matin jusqu'au soir, pour gagner du temps, vu la fonte rapide des neiges.

" Le dixième jour nous arrivâmes à un grand lac (1) qui a pour rives des roches toutes droites plus hautes qu'aucune falaise de ^France."

Le onzième jour, marche ordinaire, sans événement remar quable.

" Le douzième jour, après l'office du Vendredi saint, et après avoir confessé quelques Sauvages qui devaient se séparer de nous pour suivre une autre route et pour faire quelques canots, nous gagnâmes le haut des montagnes, et une petite rivière où nous trouvâmes des cabanes de castors; nous en tuâmes six et continuâmes noire route par trois grands lacs, dans le dernier desquels il y avait un îlet, où nous couchâmes sur la neige sans cabaner.

" Le treizième jour me fut le plus laborieux de tous. Nous partîmes sur les trois heures du matin, par des chemins horribles et à travers des broussailles épaisses. Je m'égarai diverses fois, à cause que la nuit m'empêchait de suivre les pistes de ceux qui marchaient devant moi.

'^Le quatorzième jour de notre départ, qui était le jour de Pâques et le neuvième du mois d'avril, notre petite chapelle, bâtie de branches de cèdres et de sapins, était parée extraordinairement, c'est-à-dire qu'un chacun y avait apporté ses images et ses couvertes neuves. Pendant le service divin le capitaine harangua ses gens pour les exciter à la dévotion.

*' Le dixième d'avril, après avoir traversé quatre lacs, dans les neiges fondantes et dans l'eau jusqu'à mi-jambes, nous arrivâmes au lac où mon hôte fait sa demeure ordinaire. Nous allâmes nous cabaner sur un tertre de sable et sous les pins où la neige était fondue. Nous y dressâmes une chapelle où je dis la sainte messe en action de grâce ; on planta auprès une belle croix."

Le Père resta en cet endroit une quinzaine de jours, pendant lesquels on construisit des canots d'écorce, tout en souffrant de la faim, tant la chasse et la pêche donnaient peu. Le Père s'égara une fois, étant à la pêche, et ne fut retrouvé que le jour suivant par Thomas Godefroy de Normanville.

(1) Le lao Thom oa Sicou89ine, 18

On peut juger d'après sa relation, que le Père Buteux évangélîsa les tribus du haut de la rivière aux Rats et celles de la Matawin^ qui est une contrée riche en chasse, encore de nos jours.

Entre les rivières aux Rats et Matawin, le tenitoire est semé de montagnes, de lacs et de cours d'eau. Le Père paraît s*èti*e approché de la hauteur des terres non loin des lieux où la rivière du Lièvre iqui se jette dans l'Ottawa) et la Matawin (qui se rend au Saint-Maurice) ont leurs sources communes.

Suivons son récit :

'^ Le jour de Saint Marc, après la procession et la messe, on bénit le lac ; on lui donna le nom de Saint-Thomas (t) ; on bénit aussi les canots et on donna à chacun le nom de quelque Saint, qu'on écrivit dessus avec de la jKîinture rouge (2). Tons les chrétiens, avant de partir pour aller aux lieux où se font les assemblées, se disposèrent par une communion générale, qui se fit le premier jour de mai.

" Le lendemain nous nous mîmes en canots» et nous fûmes jusqu'au dix-huitième de mai à voguer par diverses rivières, par quantité de lacs, qu'il fallait chercher par des chemins dont la seule mémoire me fait horreur.

^^ Enfin, le jour de l'Ascension, (3) après avoir dit la messe sur une belle roche toute plate, sur une petite île, nous arrivâmes au lieu de l'assemblée. Je fus ravi d'y voir en un lieu éminent, une haute et belle croix ; nous l'adorâmes et invoquâmes l'assistance des Anges-Gardiens, et de Saint Pierre (4), patron de ces contrées. Ensuite nous fîmes une salve d'arquebuse, à laquelle nous n'eûmes point d'autre réponse que les voix de quelques enfants, ce qui nous étonna. Mais le capitaine, qui parut seul peu de temps après^ et nous vint au-devant sur le rivage, nous en emporta la raison. Mon Père, dit-il, si l'on n'a point répondu à votre salve, ce n'est pas manque de pouvoir le faire, ni d'amour que nous ayons pour toi ; il y a ici quantité d'armes à feu, de la poudre et du plomb, et il n'y en a pas un entre nous qui ne t'aime autant qu'il a d'amour pour son salut, mais on est maintenant aux prières dans la chapelle, on t'y attend pour remercier Dieu de nous avoir donné ta personne. Allons-y, à la bonne heure, lui dis-je, mais qui a planté cette croix ? Il y a longtemps, dit-il, que les premiers chrétiens l'ont érigée.

(1) Sans doute le nom de Thomas Godefroy, compagnon du missionnaire.

(2) On devait être assez près de la rivière Verminou dont le lit donne abondamment une terre rouge superbe propre à la peinture.

(3) En 1651 cette fête tombait le 18 mai.

(4) Rappelons-nous ce que nous avons dit de ce patron si souvent invoqué aux Trois-Bivières.

** La chapelle (3) était une cabane d'écorce faite en berceau, au fond de laquelle il y avait une façon d*autel, le tout paré de couvertes bleues, sur lesquelles étaient attachés des images de papier, et quelques petits crucifix. Nous dîmes tous le chapelet de compagnie, et chantâmes quelques motets de dévotion.

'* Les principaux me vinrent faire leurs compliments et m'invitèrent de baptiser leurs petits enfants. Les adultes me pressaient tellement pour Tinstructiou qu'à peine pouvais-je dire mon office. Je commençai par les vieilles gens; j'en rencontrai de quatrevingts et de cent ans qui jamais n'avaient vu d'Européens, mais au reste très-bien disposés pour la Foi.

" Non loin de la chapelle il y a un cimetière, au milieu duquel on voit une belle croix ; on y voit des sépulcres larges de quatre à cinq pieds et longs de six à sept, relevés hors de terre d'environ quatre pieds; une belle grande écorce couvre le tombeau. Aux pieds et à la tête du défunt sont deux croix et à côté une épée, si le défunt était un homme, ou quelque instrument de ménage si c'était une femme.

'' Après avoir séjourné quelques jours au milieu de celte première assemblée, je m'embarquai en compagnie de trente et cinq canots, pour .aller en une autre assemblée environ à vingt et cinq lieues de là. Nous n'avions point d'autres provisions que le provenu de notre pêche ; neuf à dix onces d'un morceau de poisson était notre ordinaire par jour ; souvent aussi il fallait nous contenter de cinq à six onces, et quelquefois de moins.

"Le lendemain de notre embarquement, nous rencontrâmes des chutes d'eau horribles, entre autre en un endroit où la rivière, ayant roulé à travers quantité de lits de roches, tombe tout-à-coup dans un précipice, qui est comme un auge ou berceau de pierre, long de quelque centaine de pas. Dans ce berceau, la rivière bouillonne en telle façon que si vous jetez un bâton au dedans il y demeure quelque temps sans paraître, puis tout-à-coup il s'élève en haut la hauteur de deux piques, à quarante ou cinquante pas du lieu où vous lavez jeté.

" Le troisième jour nous arrivâmes où nous voulions aller ; on nous y salua d'une décharge générale de toutes les armes à feu. Après que le capitaine m'eut adressé sa harangue, on nous mena droit dans une chapelle, faite d'écoice de certains pins très-odoriférants et bâtie de la main de ces bons chrétiens ; jamais aucun Européen n'y avait mis le pied."

Ici, comme en quelques autres endroits du journal du Père

(8) Aux Trois-Rivières nous avons cité les chapeUes érigées en 1615, 1618 et 1681« CeUe du pays des Attikamègues est la quatrième connue.

Buteux, nous sommes forcé, faute d'espace, d'omettre le récit de ses travaux pour la prédication de l'Evangile.

"De cette seconde assemblée, nous allâmes à une troisième, à trois journées de là, en compagnie de soixante canots." Les Sauvages qu'on y rencontra venaient d'un pays où la Foi n'avait ^as encore pénétré, mais, aidé des Attikamôgues chrétiens, le Père Buteux en baptisa plusieurs, fit bâtir une chapelle et préparer un cimetière.

" La famine contraignit cette assemblée à se disperser. Ils me conjurèrent de retourner dans un an, avec des affections si tendres que mon cœur en était tout consolé. Je laissai ma chapelle entre les mains du capitaine pour gage que je les viendrais revoir. Les néophytes me demandèrent des chapelets pour donner à ceux qu'ils pourraient rencontrer dans les bois, afin de leur enseigner à le dire et les disposer au baptême, comme ils ont accoutumé de faire (1) ; je leur en donnai ce que j'en avais.

" Nous retournâmes par un chemin tout autre que celui que nous avions tenu en allant. Nous passâmes par des torrents quasi continuels, par des précipices et par des lieux pleins d'horreurs en toutes façons. En moins de cinq jours, nous fimes plus de trentecinq portages, et quelques-uns d'une lieue et demie, et cela avec si peu de vivres que nous étions dans une faim conlinuellc, quasi sans force et sans vigueur. Au reste, les fatigues et les peines qui m'eussent fait peur au seul récit, ne m'ont pas endommagé la santé. Nous fûmes de retour le 18 du mois de juin."

La rivièi'e par laquelle le Père i-evint, est ici clairement indiquée. C'est la Matawin, qui n'est qu'un torrent épouvantable d'un bout à l'autre, si bien qu'en un certain endroit où nos voyageurs sautent en canots, cinq lieues se font en trois quarts d'heure, chose incroyable mais vraie pourtant. Les voyageurs l'appellent la rivière de l'Enfer, tant elle est affreuse.

A la suite du voyage du Père Buteux, on lit dans la Relation :

*' La plus laborieuse, mais aussi comme je le crois, une des plus aimables de nos missions a été celle qu'on a faite aux Attikamègues, que nous avons nommée la mission de Saint-Pierre. Ces Sauvages avaient demandé un missionnaire ce printemps avec des poursuites si simples et des impatiences si aimables qu'ils obtinrent le Père Buteux.

" Le zèle de convertir les âmes est comme naturel à ces bons Attikamègues. Il y a dans tous ces quartiers là quantité d'autres

il) Nons avons déjà dit avec quelle ferveur les Attikaraèiprnes pratiquaient la foi et le zèle qu'ils mettaient à renseigner aux nations avec lesquelles ils trafiquaient vers le nord.

nations, plus que nous n'en poumons baptiser, eussions-nous encore quarante ans à vivre, et ces gens n'ont aucun commerce avec nous."

Le Père Buteux se proposait de poursuivre ses découvertes et la prédication de l'Evangile. Il écrit des Trois-Rivières : '' J'espère le printemps prochain faire le môme voyage et pousser encore plus loin jusqu'à la mer du nord, (l) pour y trouver de nouveaux peuples et les nations entières où la lumière de la foi n'a jamais encore pénétrée."

Il était supérieur de la maison des Trois-Rivières. Le 4 juin, pendant sou absence, on le remplaça à ce poste par le Père Ménard.

Arrivé aux Trois-Rivières le 18 juin, le Père Buteux se rendit à Québec dès le 26, d'où il partit pour Tadousac le 3 juillet; il alla ensuite à Gaspé et à l'île Percée, puis, le 12 août, on le rencontre de nouveau à Québec. En cinq mois, il avait remonté le Saint Maurice jusqu'à la hauteur des terres et descendu le fleuve jusqu'à la mer, sans presque se reposer nulle part.

Le 15 mai, le supérieur des jésuites et le gouverneur général arrivèrent de Québec, Le 18 ils reprirent leur route vers Montréal. Le fleuve et les bois étaient infestés d'Iroquois ; on n'entendait parler que de ces maraudeurs dangereux.

Le 25, ces deux personnages étaient de retour aux Trois-Rivières, où ils apprirent que dix Iroquois venaient de faire un coup. '' Six d'entre eux ayant tiré sur un canot de deux Français qui étaient allés lever une ligne à la vue du fort et à la portée d'un mousquet. Ces Iroquois s'étaient mis à l'affût près du bois et firent deux décharges dont les deux Français furent abattus dans leur canot. Noël Godin ayant reçu quantité de plaies mortelles dont il mourut le neuvième jour de sa blessure ; l'autre, nommé LaJeunesse (2), ayant eu un bras rompu et une épaule transpercée de part et d'autre d'une balle. Dès le soir mùme on les envoya dans une chaloupe à Québec pour être pansés à l'hôpital."

M. D*Ailleboust, gouverneur général, étant aux Trois-Rivières, comme on le voit, octroya, le 5 juin 1651, aux jésuites, la possession du fief Pachirini, dans les termes suivants :

'' Eu vertu du pouvoir à nous donné par MM. de la Compagnie de la Nouvelle-France, nous avons distribué et départi aux Rêvé-

U) H était aUé à la hanteur des terres, ou à peu pr^s, et comptait se rendi*e à la baie d'Hadson encore inexplorée par la voie de terre.

(2) ËBt-ce Pierre Guillet dit Lajeunesse ?

rends Pères de la Compagnie de Jésus résidents en ce pays à Thabitation des Trois-Rivières, une place pour bâtir, située au dessous du fort dudit lieu, au nord-est, contenant un arpent environ, savoir : du côté de la rivière, vers le sud, vingt-neuf-toises ou environ ; d'autre côté vers le nord-ouest à (illisible) sur le passage trente toises ou environ ; d'un bout au nord-est à Bertrand Fafard vingt-deux toises ou environ ; d'autre vers le sud-ouest au chemin qui va entre le fort et la clôture vingt-quatre toises ou environ, pour en jouir à perpétuité en pure roture aux charges que MM. de la Compagnie de la Nouvelle-France leur ordonneront, à condition d'y faire bâtir la renclore fermée du village de ce lieu, suivant qu'il leur sera ordonné par le gouverneur de ce pays, de bons pieux, dans l'an de la date de la présente concession, laquelle à défaut de ce, demeurera nulle ; icelle feront ratifier par les MM. de la Compagnie ; et vu que la présente place est un reste par eux ci-devant donné au sieur de la Potherie et môme que le contrat leur en avait été délivré, avons icelui cassé et déclaré de nulle valeur, attendu l'échange qui lui en a été faite d'une autre place pour la présente. Fait et expédié au fort des Trois-Rivières, ce Sème juin 1651. Signé d'Ailleboust.

Par M. le gouverneur, signé : C. Bouronser."

Vingt-neuf toises environ, c'est la distance de la rue Sai^t-Louis à la rue des Casernes.

Le ''chemin qui va entre le fort et la clôture," est la rue des Casernes, aujourd'hui. Pourquoi ne pas lui donner le nom de d'Ailleboust? Les casernes n'ont pas une valeur historique comparable à l'acte ci-dessus.

Le passage situé vers le nord-ouest était sans doute un sentier {la rue Notre-Dame?) entre les maisons et les abattis qui avaient été faits pour faciliter la défense de la bourgade, très-exposée de ce côté. Les grands arbres ainsi rasés, il ne restait que les souches et le menu bois, les broussailles, au delà de la place d'Armes actuelle, tirant au nord-ouest.

Du côté nord de la rue Saint-Louis, (où se trouvent les propriétés des Dames Ogden et Turcotte,) était le terrain de Bertrand Fafard dit Laframboise. Le calcul de vingt-deux toises on environ montre que les bornes de la place d'Armes n'ont pas été changées de ce côté, puisque c'est encore la distance qui sépare ce site du boulevard.

Les maisons de la bourgade étaient groupées sur le fief Pachirini. Toute la \'Hlle est sortie de là. Les Trifluviens n'ont pas d'endroit plus rempli de souvenirs que ce petit fief qui portait la résidence des jésuites, la chapelle publique, les maisons des fondateurs

le chef, visait à rétablissement du pays. L'antagonisme portait probablement sur plus d'un point qui nous échappe.

Le 6 juin, le gouverneur général et le supérieur des jésuites se mirent en route pour Québec, arrêtant chemin faisant à Thabitation de la rivière Faverel, au cap de la Madeleine. Le 10, Guillaume Boivin et Charles Panie, employés des jésuites, partirent de Québec pour aller aux Trois-Rivières '' bâtir une maison pour nos Pères, la leur devant être démolie. "

Cela avait lieu cinq jours après la signature de l'acte qui confirmait les jésuites dans la possession du ftef Pachirini. Cette maison qui devait être démolie, renfermait, croyons-nous, la chapelle publique. En ce cas, on dût reconstruire celle-ci sur un plan plus spacieux, pour répondre à l'accroissement de la population, sensible depuis cinq ou six années ; cela expliquerait pourquoi les Trifluviens n'eurent une église élevée à leurs frais que treize ans plus tard. Les travaux de la bâtisse de 1651 paraissent avoir été dirigés par le Frère Liégeois.

Le 15 juillet six Hurons étant allés le matin au sud du fleuve en trois canots chercher du foin (1), furent attaqués; l'un d'eux fut pris, un autre fut tué et les quatre qui restaient s'échappèrent tant bien que mal. Les Iroquois " voyant que les Français au nombre d'environ cinquante allaient par terre (du côté du fort) pour requérir le bétail qui était éloigné (dans la banlieue) plus d'une lieue des Trois-Rivières se jettèrent dans leurs canots, et ayant coupé la rivière, ils vinrent aborder au lieu où étaient des bœufs et des vaches plus éloignés; nos Français n'y étant pas encore arrivés, ils y tuèrent cinq bètes sur la place, dont ils emportèrent le meilleur, mais outre cela, il se trouva à redire (à manquer) douze ou treize autres, tant bœufs que vaches, soit tués par les Iroquois, soit dispersés et perdus."

Le 26 juillet, '• cinq canots iroquois parurent aux Trois-Rivières, sans autre effet que d'avoir tué une génisse, qu'ils laissèrent sur la place, ayant été contraints de repasser la rivière avec précipitation se voyant découverts, et voyant que les Français allaient à eux, partie par eau, partie par terre."

*' Le 7 août fut tué aux Trois-Rivières, par les Iroquois, Maturin, homme d'Antoine des Rosiers. Etant parti dès les quatre heures du matin pour aller tirer sur les corneilles de son champ il fut

(1) Preuve que Ton cultivait les terres au sud du fleuve.

trouvé mort sur le chemin, de deux arquebusades en la poitrine, et la hache dans la tète. " Le Journal ajoute : " on était parti le matin en chaloupe pour aller quérir quelques pièces de pin en un Heu nommé la Pinière ; on a trouvé tout brûlé, par les ennemis comme l'on croit.''

La Pinière fait supposer qu'il s'agit de la talle de pins connue depuis cinquante ans sous le nom de Bois des Amoureux, et qui disparaît rapidement de nos jours. Elle n'est pas loin du cap aux Corneilles, et devait être, en 1651, plus accessible par la rivière que par terre, surtout pour la sortie des grosses pièces de bois qu'on en pouvait tirer.

Que de réflexions font naître ces simples notes sur les dangers continuels qu'affrontaient nos pères en ces lieux aujourd'hui si paisibles ! Que de respect et d'attachement nous devons éprouver pour ces fondateurs de notre peuple ! Est-il étonnant après cela que les fils de tant de courageux pionniers aient défendu si longtemps et si bien le drapeau de la France, le sol où ils étaient nés et les idées qui leur sont propres ? Plus nous lirons notre histoire, plus nous aimerons la patrie.

N'avoir jamais de protection en haut lieu et savoir nous tirer d'affaire par nos propres ressources semble être notre destinée.

En 1651, la France était divisée entre trois partis : celui de la Reine, du prince de Condé et des Frondeurs. Troubles dans Paris et dans le royaume. Turenne abandonne les Frondeurs et se réconcilie avec la cour. Beaucoup de bruit en Europe pour contenter quelques vaniteux. Peu ou point d'attention pour ce coin du monde appelé la Nouvelle-France, où le nom français aurait pu devenir si grand.

" Le secours qui nous est venu cette année de France, dit la Relation^ est absolument nécessaire aux Trois-Rivières, car à vrai dire ce poste n'a pu subsister que par miracle Les habitants attribuent leur conservation au recours extraordinaire qu'ils ont eu en la Sainte-Vierge, dont il y avait un petit oratoire en chaque maison. C'était une dévotion ordinaire d'aller les visiter en divers jours de la semaine, principalement les samedis que le concours y était plus grand, et en chaque maison, matin et soir, tout le monde se rassemble pour y faire les prières en commun et l'examen de conscience, etc. "

C'était le moment de répéter ce que le Père Le Jeune avait écrit

en 1636:

" Les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, les cissassinats,

les perfidies, les inimitiés, les malices noires ne se voyent ici

qu'une fois Tan, sur les papiers et sur les gazettes que quelquesuns apportent de l'ancienne France."

Le 25 octobre on apprit que les Iroquois avaient tué vingt personnes dans le pays des Altikamègues, à Tendroit où le Père Buteux avait tenu sa seconde assemblée.

Le Père Buteux était, paraît-il, à Sillery vers ce temps. Revenu aux Trois-Rivières, il écrit de ce lieu, le 4 novembre, qu'il a eu une croix à endurer en y arrivant : ça été d'apprendre le massacre des Attikamègues, sur les bords du lac Kisakani, à vingt jours de voyage d'hiver des Trois-Rivières. On avait cru jusque-là que les Iroquois ne s'avanceraient pas si loin dans une région qui leur était en apparence inconnue. Dans le campement il y avait vingtdeux hommes, qui moururent en braves. Les femmes et les enfants furent liés pour être emmenés "au pays des feux et des flammes." Les femmes d'une cabane voisine eurent le temps 4e se sauver, et de se diriger vers les Trois-Rivières, en l'absence de leurs maris qui étaient à la chasse. L'alarme était grande partout, et la peur, arrêtant la chasse, amenait la disette. Le Père Buteux dit, en finissant, qu'il leur conseille de descendre à Sillery, mais que, bien qu'en plus grand danger, ils préfèrent rester aux Trois- Rivières.

Les Attikamègues ne savaient de quel côté se diriger pour la chasse prochaine: leurs compatriotes de Sillery les invitaient à se réunir à eux pour cette fin, mais ils montraient un grand désir de rester dans les environs des Trois-Rivières. Le Père Buteux écrit que s'ils se décident à s'approcher de Sillery il les suivra, ne voulant point les quitter, vu qu'il compte repartir avec eux, le printemps suivant, pour la hauteur des terres, car, ajoute-t-il, ils ont fait des présents de toutes leurs porcelaines aux nations plus éloignées, afin de les rencontrer au rendez-vous convenu pour entendre les instructions religieuses. I^s Sauvages, Poissons-Blancs, Algonquins, Hurons, etc., prirent finalement la résolution de rester aux Trois-Rivières, ce qui n'obligea point le missionnaire à se déplacer cet hiver.

Néanmoins, l'année suivante, après la mort du Père, épouvantés de ce qui pouvait survenir, ils se décidèrent à se retirer vers le bas du fleuve, à Tadoussac. Le Saguenay leur ouvrait une porte sur leurs anciens territoires de chasse.

Nous avons vu, en 1634, Guillaume Duplessis-Bochart, sieur de Kerbodot(1) prendre une part active à la fondation des Trois- Rivières. Il parait avoir été alors employé au Canada sous la protection du cardinal de Richelieu, qui était un Duplessis. De 1635 à 1650 son nom ne figure dans aucun document ayant rapport aux Trois-Rivières.

Le 13 octobre 1651 arriva à Québec M. Jean de Lauzon venant remplacer M. d'Ailleboust comme gouverneur-général. M. Duplessis-Bochard (son parent dix jours après) l'accompagnait et on le destinait à remplacer M. de la Potherie comme gouverneur des Trois-Rivières. En même temps on élevait à cinq mille deux cent cinquante livres les appointements du gouverneur de ce lieu.

M. Duplessis-Bochart, appuyé de ses relations de famille avec le nouveau gouverneur-général, allait retrouver aux Trois-Rivières nombre de personnes de sa connaissance et tenter de mettre la main à une œuvre qui ne lui était pas étrangère : l'extension des établissements français dans cette partie du pays.

M. de Lauzon, l'un des principaux associés de la compagnie de la Nouvelle-France, s'était fait concéder l'île de Montréal et plusieurs terrains, notamment la fameuse seigneurie de La Gitière qui s'étendait de la rivière Saint-François du lac Saint-Pierre jusqu'audessus du lac Saint-Louis. Son fils aîné, Jean, était dans le pays depuis 1644. Celui-ci épousa, le 23 octobre 1651, dix jours après l'arrivée de son père, Anne Després, première fille de Nicolas Després, dont une autre fille Etiennette était la femme de Duplessis- Bochart depuis plusieurs années (à moins qu'il ne fût marié en secondes noces), car dans l'automne de 1651, aux Trois-Rivières, François, fils de ce dernier, figure comme parrain.

L'année (1650) qui précéda son retour dans la colonie, Duplessis- Bochart avait eu une fille, Anne, qui épousa, en 1668, à Québec, un Italien du nom d'Octave Zapaglia de Ressan.

Vers le 19 novembre, le vaisseau la Sainte-Anne sur lequel M. Duplessis se rendait de Québec aux Trois-Rivières pour prendre le gouvernement de cette place, toucha sur des roches et coula nne lieue plus Las que le cap à l'Arbre, c'est-à-dire devant la seigneuri-e de Lotbinière. C'était commencer assez mal un règne qui devait finir si malheureusement neuf mois plus tard.

(1) En bas-l^reton, Ker signifie " viUage/' " hameaa'" Le vieux mot français piessis " a le Même sens.

La note suivante du Jovmal des Jésuites montre clairement que, si depuis cinq ou six années on s'était occupé des terres du cap de la Madeleine, personne ne s'y était encore établi, mais que Ton mil alors la main à ce projet : " On commença de s'habituer au Gap, du jour de la Présentation " (le 22 novembre).

Il faut croire que le titre de la seigneurie du Cap, signé le printemps de cette année, avait définitivement réglé les difficultés résultant de prétentions de M. de la Potherie et des Pères jésuites sur ces terres.

Charlevoix, qui a été le premier pour ainsi dire à recueillir nos traditions et à compulser des pièces authentiques dont plusieurs sont perdues, nous donne à entendre que bien que les Français entretinssent une bonne garnison aux Trois-Rivières et que ce poste fût regardé comme Tun des plus importants de la Nouvelle- France, les Sauvages qui le fréque^itaient se lassèrent (vers 1650) d'y être " continuellement harcelés par les Iroquois dont les Français avaient assez de peine à se défendre, n'ayant plus la liberté des passages où ces fiers ennemis leur dressaient sans cesse des embûches, et n'étant pas môme toujours en sûreté à la vue et sous les canons de notre fort." Les Sauvages cessèrent, ajoute-t-il, d'y porter leurs pelleteries : " Les Jésuites, avec ce qu'ils avaient assemblé de néophytes, se retirèrent trois lieues au-dessous, sur un terrain que leur avait donné l'abbé de la Madeleine, d'où ce terrain a pris le nom de Cap de la Madeleine qu'il porte encore aujourd'hui."

Puisqu'il s'agit ici du Cap, on doit lire : ^'' près de trois lieues" et non pas : " trois lieues," car cette mesure nous mènerait dans la seigneurie de Champlain ; nous en concluons que le village des Indiens était sur le fief Marsolet, soit sur celui de Hertel, ce qui est plus probable, vu l'établissement commencé en ce lieu depuis 1644 par le propriétaire du fief.

Les sépultures, cette année, sont au nombre de huit, toutes de Sauvages. Les baptêmes de Sauvages.de tous âges : trente-cinq ; ce sont des Algonquins, parmi lesquels quelques-uns et l'Isle, une femme Iroquet et douze Attikamègues la plupart adultes sur lesquels cinq ont été baptisés dans le haut du Saint-Maurice par le Père Buteux.

grand-sénéchal de la Nouvelle-France, accompagné de M. Robineau et de quinze soldats, y fit une visite. Déjà les ennemis avaient commencé leurs ravages.

Le 2 mars, douze Hurons, six Algonquin^ et dix femmes algonquines partirent des Trois-Rivières pour se rendre à Montréal. Le lendemain, ayant couché au lac Saint-Pierre, à " la rivière Sainte- Madeleine six lieues environ au-dessus des Trois-Rivières", ils furent attaqués par cinquante Iroquois.

Cette rivière Madeleine était sans doute l'une des deux rivières Marchiche par où les Iroquois passaient pour se rendre au Saint Maurice à Taffût des chasseurs des Trois-Rivières.

Accablés de malheur, les Hurons et les Algonquins conservaient pourtant un reste d'énergie. Selon les calculs de leur chef Toratati, ils avaient d'abord espéré surprendre quelque bande de l'ennemi chemin faisant, mais ils tombèrent dans l'embuscade juste à réndroit où ils se proposaient eux-mômes d'eii dresser une. Trois femmes algonquines s'échappèrent. Toratati, fait prisonnier, mourut sur le bûcher ; quant à sa troupe elle se sauva à droite et à gauche; ceux qui furent pris devinrent Iroquois, selon la coutume qu'avaient ces Sauvages d'adopter parfois les prisonniers de guerre.

Les Poissons-Blancs se préparaient à retounier dans leur pays ; le départ avait été fixé au 4 avril, et les préparatifs faits en conséquence ; la veille de ce jour, le Père Buteux écrivait au supérieur des jésuites, à Québec, la lettre suivante où se révèle dans toute sa candeur l'âme généreuse du missionnaire et l'abnégation du chrétien :

"C'est à ce coup qu'il faut espérer que nous partirons; Dieu veuille que les résolutions soient fermes et que nous partions une bonne fois et que le ciel soit le terme de notre voyage. Hœc spes reposita est in smu meo. Notre équipage est faible, la plupart d'hommes languissants, ou de femmes et d'enfants ; le tout environ soixante âmes. Les vivandiei-s et les provisions de cette petite troupe sont entre les mains de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel. Je pars accompagné de misères et j'ai grand besoin de prières, je demande en toute humilité celles de Votre Révérence et de nos Pères. Le cœur me dit que le temps de mon bonheur s'approche, Dominus est, qvod bonum est in oculis suis faciat. "

Les événements de cette année sont pour ainsi dire assez nom breux pour être notés jour par jour. Nous allons d'abord suivre

le Père Buteux dans son voyage en reproduisant le texte de la lettre que le Père Ragueneau écrivit sur ce sujet dans le mois de novembre suivant î

" Après un mois, et plus, de beaucoup de fatigues et surtout de la faim qui les suivait en voyage, étant souvent plusieurs jours sans que leur chasse leur donnât de quoi vivre, ils se résolurent de se séparer et prendre diverses routes. " La séparation eut lieu le jour de TAsceiision.

" Les autres bandes ayant pris le devant, le Père resta en compagnie d'un jeune soldat français nommé Fontarabie, accoutumé à la vie des Sauvages, et d'un jeune chrétien Huron, Thomas TsondStannen. Ils s'embarquèrent dans un petit canot d'écorce qu'ils avaient fait eux-mêmes et ils cabanèrent où la nuit les obligea de s'arrêter.

"Le lendemain, qui était le dixième jour du mois de mai, ils continuèrent leur route, et ayant été obligés de se débarquer par trois fois, en des endroits où la rivière va tombant dans des précipices, lorsqu'ils faisaient leur troisième portage, chacun chargé de son fttrdeau, ils se virent investis par quatorze Iroquois qui les attendaient au passage. Le Huron qui marchait le premier fut saisi si subitement qu'il n'eut pas le loisir de faire aucun pas en arrière. Les deux autres, un peu plus éloignés, furent jetés par terre, les ennemis ayant fait 3lir eux la décharge de leur fusil. Le Père tomba, blessé de deux balles à la poitrine et d'une autre au bras droit qui lui fut rompu. Ces barbares se ruèrent incontinent sur lui, pour le percer de leurs épées, et pour l'assommer à coups de hache, avec son compagnon. Ils n'eurent point tous deux d'autres paroles en bouche que celle de Jésus. Ils furent dépouillés tout nu et leurs corps jetés dans la rivière. "

Où cette scène eut-elle lieu ? '^ Lorsqu'ils faisaient leur troisième portage," dit la Relation^ ce qui signifie que ces portages se faisaient dans une même journée. C'étaient, croyons-nous, la Grande-Mère, les Hêtres et ShaBinigan ; par conséquent, le Père Buteux fut tué près de ce dernier portage.

C'était le septième jésuite :iui tombait sous les coups des Iroquois.

Ceux-ci, s'étant retirés avec leurs prises à la suite de ces deux affaires, deux troupes partirent des Trois-Rivières, l'une pour retrouver le corps du Père Buteux, mais ne réussit à recueillir que le cadavre de Fontarabie à moitié mangé par les corbeaux et les bêtes fauves ; l'autre pour aller combattre les ennemis à leur passage dans les terres qui bordent le lac Saint-Pierre au nord, malheureusement elle fut taillée en pièces par une bande

d'Iroqnois sur laquelle elle ne comptait pas et qui l'assaillit à rimproviste,

Ainsi, d'un désastre à l'autre, cette année mémorable est remplie des méfaits d'une centaine de pillards contre lesquels la France n'offrait aux Canadiens presque aucune protection.

Trois jours après la mort du Père Buteux, une troupe d'Algonquins chrétiens allant au pays des Attikamègues fut prise dans la même embuscade de ShaSinigan et ne put se défendre. Un jeune Sauvage, qui avait abattu un Iroquois dans l'xittaque, fut brûlé séance tenante avec des raffinements de cruautés horribles. Ce malheureux expira en priant à haute voix et en prononçant le nom de Dieu, sa seule consolation dans les tourments qu'il subissait- Un Huron, que les vainqueurs avaient réservé pour le brûler dans leur pays, s'échappa et parvint, le 8 juin, aux Trois-Rivières, où il apporta ces tristes nouvelles.

Durant l'été qui suivit la mort du Père Buteux, on eut à (Jéplorer d'autres événements du même genre.

Le 16 mai, onze Algonquins à la chasse dans le lac Saint-Pierre furent surpns et défaits par une vingtaine d'Iroquois. Quelquesuns se sauvèrent. ^

Le 21 du même mois, Pierre Couc dit '' Lafleur de Cognac", soldat, accompagné d'un jeune Algonquin, était allé lever des lignes vis-à-vis du fort, au sud du fleuve : ils furent attaqués par les ennemis qui leur tirèrent sept à huit coups de fusil dont l'Algonquin mourut deux jours après. Pierre Couc, blessé légèrement, s'échappa à la faveur de nombreux canots et de chaloupes qui arrivèrent à point pour le mettre à l'abri.

Dès les premiers temps des Trois-Rlvières, on voit que les Sauvages d'abord, puis les Français, allaient faire la pèche au sud du fleuve. Cet endroit est encore le plus fréquenté des pécheurs de profession. Vis-à-vis la ville, sur le côté nord, le Saint-Laurent offre \ui chenal profond, mais au milieu de sa travei*se ce fleuve est coupé par une batture de pierre qui en change le lit entre ce point et la rive sud où les gros bâtiments touchent. C'est un endroit propice à la pèche.

Le Père Ragueneau, supérieur des Jésuites, descendant de Montréal, trouva en chemin l'un des Hurons échappés au dernier massacre sur le lac Saint-Pierre et deux Algonquines captives chez les Iroquois depuis deux ans, qu'il recueillit. Le 5 juin, il arriva aux Trois-Rivières où M. de Lauzon, gouverneur-général, était

présent, car on voit (Greffe Ameau) qu'à cette date Quentin Moral, accompagné de la veuve de Jacques Hertel, qu'il avait épousée, et de Jacques Hertel cousin-germain, lui fait authentiquer des actes touchant la succession Hertel. A la même date, le Père Ménard est cité comme supérieur aux Trois-Rivières.

Le 8 juin, deux Hurons étant allés dès le matin à leurs lignes qui étaient dans le Saint-Maurice, tombèrent dans une embuscade.

L'un d'eux fut tué sur place, mais comme les Trifluviens se tenaient aux aguets, les Iroquois se voyant poursuivis noyèrent le second.

Le 19 juin, trois canots descendant par le Saint-Maurice, apportèrent la nouvelle que les Iroquois avaient fait une troisième course dans le pays des Attikamègues et les avaient défaits de nouveau.

Le 2 juillet, il y eut une alerte considérable, suite des affaires des dernières semaines et prélude de désastres mémorables. Une bande de quatre-vingts Iroquois avait envoyé huit hommes guetter les premiers habitants qui sortiiaient de la place. A cinq heures du matin, deux canots de Hurons escortés d'une chaloupe de Français allant visiter les lignes de poche, vis-à-vis le fort se trouvèrent assaillis par les gens de l'embuscade. Aussitôt ceux qui montaient les canots se réfugièrent dans la chaloupe. Mais alors parut un plus grand nombre d'Iroquois qui déchargèrent une cinquantaine de coups de feu sur la chaloupe sans aucun résultat défavorable. De part et d'autre on tira force décharges sans trop s'intimider, puis mettant la voile au vent à la faveur du nordest venu à propos, la chaloupe esquiva les désagréments de cette société, et toucha terre, du côté du nord, à la briqueterie, dans la basse ville. Les forces de l'ennemi étaient désormais avouées. On les voyait au milieu du fleuve dans treize canots. Les Français qui brûlent du désir d'en venir aux mains et d'exterminer ces maraudeui*s se jettent dans les embarcations qu'ils peuvent trouver et sont suivis des Sauvages du poste. Les Iroquois se sauvent à force d'aviron, mais rendus à une lieue du fort, et voyant qu'ils n'échapperont pas aisément, ils touchent terre et envoient un canot monté par deux hommes qui demandent à parlementer. Dans toutes ces guerres sauvages, la môme sottise se répète. Lorsque Tenuemi ne peut vous massacrer, il demande une conférence, l'obtient et se moque de vous. Les Français étaient furieux de voir deux Hurons et un Algonquin partir, députés par leurs gens, pour porter des paroles de paix aux Iroquois. Les deux canots, se tenant iuae portée de pistolet l'un de l'autre, échangèrent des compliments de circonstances dans lesquels la fourberie iroquoise ne

manqua pas de jouer son rôle. Les Français et la plupart des Algonquins s'en retournèrent au fort des Trois-Rivières dégoûtés de cette farce. .

" Depuis que plusieurs familles huronnes s'étaient arrêtées aux Trois-Rivières, écrit M. Ferland, les Iroquois observaient ce poste de plus près. Au milieu d'eux se trouvait un assez grand nombre de Hurons adoptés. Souvent les Français étaient surpris de voir deux bandes qui s'étaient approchées pour se combattre, s'arrêter soudain, puis s'aborder amicalement et se séparer de môme, après avoir parlementé pendant quelque temps. Dans ces circonstances, des amis et des proches parents, se reconnaissant dans lés rangs opposés, ne pouvaient résister à la tentation de se parler. Ces scènes se renouvelaient assez souvent, à la grande inquiétude des Français, qui redoutaient des trahisons. "

Dans ces rencontres il aurait sufTi aux Français de défendre aux Sauvages alliés de les suivre, et bientôt on aurait vu les Iroquois abandonner le système de déception qu'ils pratiquaient partout avec un succès constant.

Le seul résultat des pourparlers qui venaient d'avoir lieu fut d'apprendre que les Iroquois étaient commandés par Aontarisati, capitaine renommé, preuve nouvelle qu'ils ne respiraient que meurtre et pillage. Les Hurons, les plus coupables dans cette fausse démarche, dirent aux ennemis qu'ils ne pourraient traiter avec eux qu'à la vue du fort. Aussitôt les Iroquois se mirent en devoir d'y aller. C'était forcer de nouveau les Français à assister à ce manège et à y prendre part. Un Huron et un Algonquin allèrent au devant du canot parlementaire des Iroquois, qui paradait au milieu du fleuve monté par trois hommes. En même temps trois canots Iroquois abordèrent à la briqueterie, vers le pied de la rue Saint-Antoine, y débarquant un jeune Huron captif chez eux depuis quelque temps, et dont la famille vivait aux Trois- Rivières. Toutes les ruses étaient familières à ces Sauvages. Ce jeune Huron fut recueilli par M. Robineau qui le mena au fort où on le questionna. Les trois canots qui l'avaient amené se tenaient au bord du fleuve et, discouraient avec les gens accourus de ce côté. La démonstration des Iroquois en face du Platon était regardée jjar les Français comme uue tromperie ; ils attachaient avec raison beaucoup plus d'importance aux trois canots qui se tenaient entre le pied de la rue Saint-Antoine et la Fosse. Celui des Iroquois qui paraissait ùtre le chef dans ce dernier endroit.

demanda aux gens qui étaient à terre de lui envoyer trois capitaines, un Français, un Huron et un Algonquin, parce que, disaitil, Aontarisati voulait avant tout conclure la paix. L'opinion des Français était formée sur ce point, et aussi jugèrent-ils que le seul moyen d'en finir était de tromper ces insolents. Bientôt plusieurs Iroquois furent sur le rivage, témoignant une entière confiance dans la bonne foi de ceux qu'ils voulaient surprendre. Tout allait à merveille. Sur le midi, la pain sortant du four, au fort, on y courut pèle-mAle et l'on revint avec des enfants qui portaient des brassées de pain. Un canot iroquois, tenu à distance jusque là, s'était rapproché et quelques Sauvages l'amusaient dans l'espoir de s'en emparer. Enfin Annahotaha, chef huron d'une habileté connue, l'aborda avec les pains qu'il faisait porter aux enfants et se trouva si près du principal capitaine iroquois qu'il le saisit et le fit prisonnier, avec deux antres qui étaient dans le môme canot. Quelle ne fut pas la surprise desTrifluviens lorsqu'ils reconnurent Aontarisati lui-même dans ce captif, et dans le second un capitaine signalé par ses meurtres dans les habitations françaises.

Les Iroquois qui rôdaient sur le fleuve et dans les environs de la place furent longtemps à s'apercevoir de ce qui venait de se passer. Le lAidemain, mercredi, 3(1) juillet, les deux capitaines iroquois reçurent le baptême des mains du Père Ménard. Le registre de le la paroisse porte : '' Anno Domini 165-2, 3 Juniï, ego Renatus Méilard, sacerdos societatis Jésus baptisavi sine ceremoniïs in sacello nostro, captions duos hostes Agontarisati et ta Akenrat, Prior Franciscus vocatus est, posterior Petrus. Uterque sequenti die igné vitam fenierunt." Ils furent brûlés le 4 juillet.

Leur supplice, joint à l'attitude des Sauvages des Trois-Rivières, irrita les Iroquois déjà préparés à frapper coup. Leur bande, qui était de quatre-vingts guerri(*rs le 2 juillet, s'élant grossie d'une quarantaine d'antres, ils pillaient et ravageaient les maisons et massacraient ceux qui s'éloignaient du fort.

Entre Montréal et les Trois-Rivières, les chemins étaient coupés.

Dans les derniers jours de juillet (le 25), une troupe de plus de cent Sauvages quitta les Trois-Rivières pour aller vers Montréal surprendre les L-oquois. En deux occasions ces guerriers firent le coup de feu avec succès, ils rentrèrent aux Trois-Rivières le- 7 août.

(1) Le registre des Troia-Ri vières porte " 3 Juniï," mais nous avons la certitude qne le fait eut lieu le 3 jiiiUet. D'aiUeiirs le registre de cette année a dû être écrit après couj»; on y voit le mois de mai après le mois d'août, une partie des mois d'octobre et de mars dans celui do novembre, puis les mois de juin, juillet, et septembre entremêlés.

Sur ces entrefaites, M. Duplessis-Bochart, qui était allé à Québec , revint aux Trois-Rivières.

On s'attendait à quelque entreprise considérable de la part des ennemis.

Le 18 août, quatre habitants des Trois-Rivières, Mathurin Guillet, La Boujonnier, Rochereau (Pierre?) et le chirurgien Plassey, descendant par le fleuve au cap de la Madeleine, furent attaqués, à rentrée du Saint-Maurice, par huit canots iroquois. Guillet et La Boujonnier périrent sur place, tandis que Plassey et Rocherea^u étaient emmenés captifs.

Ce dernier outrage détermina le gouverneur à sévir contre ceux qui s'en étaient rendus coupables, car devenant chaque jour plus fatiguants et plus fiers, enflés qu'ils étaient par leurs récentes victoires, les Iroquois commençaient à ne plus regarder les forts et les retranchements français comme des barrières infranchissables. Leur infliger un châtiment signalé éUiit bien le désir des habitants du Canada, mais faute de moyens suffisants pour aller les écraser dans leurs cantons, il fallait se résigner à rester chez soi le fusil à la main, sur le qui-vive, à voir la campagne ravagée par ces féroces maraudeurs. M. Duplessis résolut, malgré tout, de donner la chasse à la bande la plus voisine, et pour exécuter sa résolution avec plus de vigueur, il voulut marcher en personne à la tête des Français. C'est en vain qu'on lui représenta qu'il s'exposait inutilement et que tout son courage ne pourrait rien contre un ennemi dont les forces principales consistaient dans les embuscades, son agilité naturelle et la proximité des forêts où il trouvait toujours une retraite sûre, et que finalement il ne gagnerait rien à combattre ces Sauvages, puisque la perte de quelques guerriers n'affaiblirait point leur nation. Il ne voulut rien écouter, et partit du fort, le lendemain matin, 19 août (1), avec une cinquantaine (2) de Français et dix ou douze Sauvages, montés sur deux chaloupes. Il espérait pouvoir atteindre les pillards et leur enlever non-seulement les bestiaux (3) qu'ils avaient capturés, mais aussi les prisonniers qu'ils étaient venus saisir jusqu'à sa vue.

(1) La Relation de 1652, et le Journal des jésuites fixent ce jour au 19 août ; un acte d'Amean, en date du 21 avril 1663, porte que la bataîUe eut lien le 18 août. Les deux premières autorités méritent plus de créance.

(2) La Relation dit : '* quarante ou cinquante Français et dix on douze San-*

vages, "

{3) Le nombre de béte»-àrCome6 enlevées par les Iroquois aux Trois-Rivièi^» était de cinquante.

Sur les onze heures du matin, arrivé à une (1) lieue en haut du bourg, sur la rive nord du fleuve, à peu près où est situé aujourd'hui le calvaire, Tennemi se montre dans les broussailles, à l'orée du bois. L'endroit est une plage de vase peu propre à un débarquement.

M. Duplessis ne lient pas compte de cette difiRculté ni des représentations qu'on lui fait, parce que les Iroquois pouvaient en quelque pas de retraite se dérober aux mains des Français sans cesser de tirer de derrière les arbres ; il met son monde à t^re, se jette tôte baissée sur les Iroquois, et bientôt tombe frappé mortellement sans être vengé par sa troupe qui est elle-même défaite et <iispersée, car les Français ayant tous les désavantages de la position, reçoivent le feu sans pouvoir le rendre avec efficacité.

La Mère de l'Incarnation dit que les Iroquois étaient au nombre de deux cents, divisés en deux bandes près les Trois-Rivières. Le Journal des jésuites dit qu'à l'affaire que nous venons de raconter il se trouvait cent vingt Iroquois Onuyouls. Thomas Godefroy de Norraanville ajoute qu'il y avait aussi des Agniers.

Pendant ce combat, une patronille iroquoise cassa la tête à Sa8enhaté,Huron, et sa femme, qui travaillaient dans leur champ, non loin des habitations françaises.

Le nombre des Français tués à la quatrième rivière est de huit : M. DuPlessis, Jean Veron de Çrrandmesnil, Guillaume Isabel, Dupuis, (2) Marie Belhomme (3) (bru lé), Langoumois, Jean Potvin dit LaGrave, et Deslauriers, mort de ses blessures. Les trois derniers étaient soldats ; les cinq autres, habitants des Trois-Rivières.

Sept prisonniers furent faits par les Iroquois : Marin Terrier de Repentighy, sieur de Francheville, Jean Poisson, Jean Turcot, dont les femmes se remarièrent un an on deux après, preuve qu'ils

(1) La Belaiion porte : "environ deux lienes au-dessus du fort." Nous avons établi aUlenre que la quat^i^me rivière de la banlieue est située à une lieue de la vUle, et Pacte précité d'An>eau constate que le soldat Jean Potvin, dit La-

f'ave ** fat tué parles Iroquois au combat du 18 août 1652 à la quatrième rivière une lieue des Trois-Rivières, où sou corps a été trouvé sur place."' Etienne de Lafond, présent à ce combat, et le notaire Anieau qui déclara avoir vu partir Lagrave pour cette expédition, ne doivent pas s'être trompés, non plus que Antoine DesroBlers, Guillaume Pepin et Pierre Lepellé. dit la Haye, tous gens de haute respectabilité et qui agissent dans l'acte en (luestion comiiie témoins de la vérité de ces faits. Ils disent que le commandant était ** GuiMame Guillemot sieur Duplessis Kerbodot, capitaine du camp volant en ce pays et commandant aax Trois-Bivières," Lagrave était venu de France sous la conduite de M. de Lauzon le 18 octobre 165(). C'est :i la demande de Pierre Potvin, dit Saint-Arnaud que cette déclaration fut faite en l(Kv>.

(2) Déjà cité en 1651.

<8) Le 7 août IfiSO, et au mois d'août 16.51, il était aux Trois-Rivières.

avaient péris dans leur triste aventure ; Thomas Godefroy de Norraanville dont la mort est constatée par l'inventaire de ses biens quelques jours après et par un passage des lettres de noblesse accordées à son frère ; et Lapalme, Saint-Germain, et Chaillou, soldats dont le sort ultérieur ne nous est pas connu.

C'est donc une perte de quinze hommes que faisait la colonie trifluvienne. La liste ci-dessus est composé au moyen des noms fournis par le Jowmal des jésuites. La Mère de l'Incarnation dit que Mjj Duplessis a été tué avec vingt-deux Français. Ces sépultures ne sont pas enregistrées aux Trois-Rivières.

Des douze colons établis aux Trois-Rivières à la fondation du poste, (1635-7), Thomas Godefroy et Guillaume Isabel étaient morts de la main des Iroquois, François Marguerie et Jean Nicolet s'étaient noyés, Jacques Hertel avait été tué par accident ; Pierre Blondel échappe à nos recherches. Les six survivants étaient : Jean Godefroy, Guillaume Pépin, Jean Sauvaget, Sébastien Dodier, Michel LeNeuf et Bertrand Fafard.

Tant de malheurs survenus en quelques semaines étaient bien propres à jeter la consternation dans le pays. Les mémoires du temps en parlent d'une manière navrante.

Quant aux Trois Rivières, qui perdaient si tristement plusieurs colons d'importance, la terreur y était générale, au point que les Iroquois eussent pu entrer dans la place aussitôt» après le 19 août et la raser, mais, heureusement, ils ne surent pas résister à la tentation de retourner chez eux en grand nombre, avec les prisonniers, pour célébrer leur succès. Cette circonstance sauva probablement tous les Français de la mort et le bourg d'une destruction complète. On respira un peu, sans toutefois être bien rassurés, car les ennemis rodaient par petits détachements sur les con&ns des terres défrichées.

Après le combat, dit la Relation^ si les Iroquois "s'étaient servi de leur avantage, comme la terreur était jetée parmi nos gens qui avaient perdu leur chef, ils auraient bien ébranlé les habitants des Trois-Rivières, mais ils se retirèrent comme des gens qui ne savent point jouir de leur victoire, et laissèrent les Français achever leurs moissons et faire leurs récoltes en paix, non sans douleur."

Qu'auraient pu faire contre une rigoureuse attaque des Sauvages une centaine de personnes dont la plupart étaient des femmes et des enfants? D'ailleurs, du côté de l'ouest et du nord, la place était trop accessible à l'ennemi pour être facile à défendre.

Le 21 août, partirent de Québec pour les Trois-Rivières le Père Mercier et M. de Lauzon, parent de M. Duplessis, marié neuf jours auparavant comme on Ta vu et qui, neuf ans plus tard, devait périr de la môme manière que l'infortuné gouverneur des Trois- Rivières.

Comme sénéchal de la Nouvelle-France, M. de Lauzon n'était pas l'olBRcier qui devait s'occuper en premier lieu de pourvoir à l'administration de la place privée de son commandant, mais sa parenté avec M. Duplessis, et sans doute des instructions du gouverneur-général dont il était porteur, nous expliquent son voyage. Du reste, ce ne fut pas sans à propos qu'il arriva. La consternalion régnait dans la bourgade. Il fallait la présence de quelqu'un de haut rang pour relever les courages.

Une quinzaine de familles plongées dans le deuil ajoutaient leur chagrin à toutes les inquiétudes du moment. La moitié de la population se trouvait accablée par des pertes sensibles. Des chefs de familles venaient de tomber sous les balles des Iroquois ; les granges étaient brûlées, les bestiaux enlevés, les communications coupées partout — et, pour unique défense, une barricade de souches renversées et quelques pieux fichés sur la croupe de la Table et aux abords du Platon.

Depuis une quinzaine d'aimées que les Trifluviens étaient sans cesse en butte aux surprises des Iroquoi.-, ils s'étaient en quelque sorte habitués à l'état de siège et aux embuscades, été comme hiver, mais pour la première fois les forces et l'audace de l'ennemi se manifestaient si puissamment, que leur tenir tête devenait de jour en jour moins possible.

Le 23, " on alla visiter le lieu du combat, et l'on trouva ces paroles écrites sur un bouclier iroquois : Normanville^ Francheville^ Poisson^ La Palme, Turcot^ Chaillou^ S. Germain^ Onnejochronnom et Agnechronnons ; je n'ai encore perdu qu'un ongle.''

Thomas Godefroy de Normanville, homme adroit et vaillant, qui parlait les langues algonquine et iroquoise, avait écrit ces paroles avec un charbon, voulant donner à comprendre que les sept personnes dont on voyait les noms étaient prises des Iroquois, tribus des Oneyouts et des Agniers. Une dizaine d'aniiées auparavant, Normanville capturé avec Marguerie, avait, on se le rappelle, laissé un écrit semblable pour indiquer ses traces aux Français. Hélas! cette fois, il ne devait pas revenir. On apprit bientôt qu'il avait trouvé la mort sur le bûcher, ainsi que ses compagnons, à ce que l'on peut voir.

Lui mort, les Trois-Rivières se trouvaient privées d'un homme aussi utile que dévoué. Il était de tous les partis qui *' sortaient

des Trois-Rivières pour marcher contre les ennemis ; il étail réputé Tun des plus braves soldats de ce lieu, qui passait pour renfermer alors les meilleurs guerriers de la tîolonie. Depuis quelque temps, il semblait avoir un pressentiment de sa captivité, mais il n'en était pas moins ardent à poursuivre les Iroquois.''

De pareils hommes ne demandaient qu'à être secondés pour assurer au roi de France la possession incontestée de ces vastes territoires et fortifier l'établissement d'une grande colonie dans l'Amérique du Nord. Dévouement et patriotisme méconnus !

Le 29 au soir, M. de Lauzon et le Père LeMercier étaient de retour à Québec.

" La mort de M. Duplessis, dit Charlevoix, priva la colonie d'un bon officier et d'un honnête homme ; elle donna un nouveau relief aux armes des Iroquois."

La Mère de l'Incarnation écrit de son côté : '^ Plusieurs ont été effrayés de l'accident dont je vous ai parlé qui est que M. le gouverneur des Trois-Rivières, très-brave et très-honoré gentilhomme, a été tué par les Iroquois. Cette défaite est de conséquence, nonseulement en elle — même, mais encore dans ses suites, car outre qu'il y a encore plusieurs Français de marque pris et emmenés captifs et que plusieurs femmes sont demeurées veuves, c'est que jusqu'ici les Iroquois ne croyaient pas avoir rien fait, parce qu'ils n'avaient eu aucun avantage sur les personnes d'épée ; mais aujourd'hui qu'ils ont tué le gouverneur des Trois-Rivières, ils s'imaginent être les maîtres de toute la Nouvelle-France, car ces gens-là ne sont pas de distinction et ils deviennent insolents au dernier point. On ne les craint point dans les habitations, mais dans les lieux écartés et dans les maisons qui sont proches des bois. L'expérience qu'on a, qu'il n'y a rien à gagner à les poursuivre, fait qu'on se tient seulement sur la défensive et c'est le meilleur. Si M. Duplessis en eut usé de la sorte, ce malheur ne lui fut pas arrivé, ni à ses gens, — mais son courage l'a perdu. Les Iroquois craignent extrêmement les canons, ce qui fait qu'ils n'osent approcher des forts. Les habitants, afin de leur donner la chasse et de la teneur, ont des redoutes en leurs maisons pour se défendre avec de petites pièces."

Le Père Buteux et M. Duplessis arrivés au Canada l'année 1634 sur le même vaisseau, furent tous deux chargés en différents temps, de la direction des affaires aux Trois-Rivières et y trouvèrent la mort, à trois mois de distance Tun de l'autre, de la main des Iroquois.

Il existe chez les Ursulines de Québec un tableau dans lequel M. D'Ailleboust et M. Duplessis Bochart, en compagnie d'un chef sauvage, sont représentés sur la route nommée la Grande-Allée, maintenant rue St. Louis.

M. Ferland dit que '^ M. Duplessis était un gentilhomme plein d'honneur et de courage ; depuis plus de vingt ans il remplissait au Canada des fonctions importantes, dans l'exercice desquelles il s'était acquis le respect et la confiance de toute la colonie.

A t-il vraiment été employé au Canada entre 1635 et 1651 ? Nous n'en avons trouvé aucun indice.

Le 30 août, un Huron, Tiburce Aotoasi, fut enlevé près de la place. M. d'Ailleboust, descendant de Montréal, passa aux Trois- Rivières presqu'au môme moment. Rendu à Québec, il envoya M. de la Potherie comme gouverneur de ce poste, avec la barque YEspérance qui partit pour cet objet le 8 septembre. " Le 12 novembre arrive la barque VEspérance des Trois-Rivières, qui nous apporte la nouvelle que le 25 d'Octobre une Huronne, nommée Annendiératons, avait été tuée aux Trois-Rivières, et que le jour suivant, Saint-Denis et Gaillarbois (l) avaient été tués au Cap, et un nommé Le Valon blessé." Le 16 novembre repartit VEspérance (2) pour les Trois Rivières (3).

Les rapports les plus dignes de foi, donnaient à supposer que, dans le cours de l'hiver, les cantons iroquois rassembleraient leurs forces pour frapper un coup décisif, avant que la France (4) eût pu expédier assez de troupes pour changer la situation. Les lignes suivantes, écrites au milieu des perplexités du moment, peignent l'existence des premiers Canadiens sous plus d'une face : '' On ne voit goutte; on marche à tâtons; et quoiqu'on consulte des personnes très-éclairées et d'un très-bon conseil, pour l'ordinaire les choses n'arrivent point comme on les avait prévues et consultées. Cependant on roule; et lorsqu'on pense être au fond d'un précipice, on se trouve debout. Cette conduite est universelle,' tant dans le gros des affaires publiques que dans chaque famille en particulier. Lorsqu'on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois, comme il en est survenu un bien grand (l'affaire

(1) Cité dans quelques actes aux Trois-Rivières durant les deux dernières années.

(2) Cette barque faisait le service du gouvernement entre Montréal et Québec.

(3) Journal dea jésuites.

(4) Non seulement le temps manquait, mais les troubles de la Fronde et la guerre d'Espagne absorbaient toute l'attention de la France.

du 19 août aux Trois-Rivières) depuis un mois, chacun s'en veut aller en France ; et en môme temps, on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, les terres se défrichent, et tout le monde pense à s'établir. Les trois quarts des habitants ont, par leur travail à la terre, de quoi vivre. "

Tant qu'il y aura des Canadiens, ils se reconnaîtront dans ces lignes.

A part les notes que l'on a vues plus haut, voici les informations que nous avons pu recueillir touchant le séjour de M. Duplessis et sa famille aux Trois-Rivières.

Noble homme Nicolas Després, marié en 1625, à Madeleine Leblanc, avait eu trois filles qui épousèrent successivement : jo Etiennette, Dnplessis-Bochard, 2« Anne, Jean de Lauzon, 3» Geneviève, Louis Couillard de Lespiné (lG53)dont l'un des fils prit le surnom de Després.

On voit tous les membres de cette famille aux Trois-Rivières durant l'hiver 1651-52, y compris Guillaume, frère de madame Duplessis, et Nicolas Després lui-môme qui s'y noya le 22 avril.

Guillaume Duplessis, gouverneur, est mentionné au registre de la paroisse le 10 mars ; Anne, sa fille, le 24 juin.

Le 28 mai 1652, M. Duplessis '' donne à toujours, à Pierre Dandonneau, dit Lajeunesse, douze perches de terrain situé dans l'enclos du bourg, borné d'un côté à Sébastien Dodier e'. de l'autre à la rue appelée rue Notre-Dame ; d'un côté à Antoine Desrosiers et de l'autre côté à la clôture du bourg." Ce devait ôtre l'encoignure nord de la place d'armes aujourd'hui.

Mademoiselle Jeanne Mance, de Montréal, ayant appris que M. Duplessis devait descendre à Québec, se fit accompagner par le major Closse et arriva aux Trois Rivières dans les premiers jours de juillet.

Vers la fin du môme mois, Closse reçut des dépêches qui le rappelaient en hâte ; il fut de retour à Montréal après le 29, ayant laissé aux Trois-Rivières M^^^'f' Mance et M. Duplessis qui attendaient l'occasion de partir pour Québec, où ils durent se rendre bientôt, c'est-à-dire vers le \*'^ août.

Le 5 août, par devant La Boujonnière, notaire, Mathurin Baillargeon, Claude Houssard et Denis Métayer, associés, vendent un emplacement dans le bourg des Trois-Rivières, à eux donné par la compagnie de la Nouvelle-France. L'acheteur est '' Guillaume Guillemot, Ecuier, sieur Dnplessis, fl) capitaine du camp volant.

écrit

1) Le mot qui suit ressemble à Kerhodot. Le 10 décembre suivant, Ameao rit : ** GuiHaume GuiUemot, écuier, sieur Duplessis Guerbaudeau."

gouverneur du fort et habitation des Trois-Rivières, nommé par M. de Lauzon." Ce terrain mesurait vingt toises carrées ou environ, avec maison dessus construite.

La signature de '' Guillemot " est apposée à Pacte, mais cela ne prouve pas que M. Duplessis-Bochart se soit trouvé aux Trois- Rivières le 5 août ; il a bien pu^signer ce document à son retour de Québec, où il était encore le 12 août puisque ce jour-là il assistait au mariage de son parent Charles de Lauzon avec Louise Giffard. . Il ne tarda pas à retourner à son poste, comme on Ta vu. Le 16 décembre, Ameau constate que le sieur Boujonnière, notaire, est mon inopinément et en conséquence que le contrat du 5 août, qu'il n'a pas signé, est sans valeur. Jean Parent et François Boivin deviennent acquéreur de la propriété, à la place de M. Duplessis décédé.

Le greffe des notaires aux Trois-Rivièi*es commence le 19 juin 1650 par un acte de la Boujonnière. Le deuxième acte est de Nicolas Gatineau, en date du 7 aoîit suivant.

La Boujonnière était en 1650, secrétaire du gouverneur général. Gomme notaire, son nom ne se trouve pas dans les listes officielles qui ont été dressées depuis quelques années. Son greffe a dû être peu considérable. Le 5 juin 1651, il signe l'acte du fief Pachirini. Le 26 novembre, môme année, autre pièce par lui aux Trois Rivières. L'inventaire de la succession Hertel,août 1651, est de Nigolas Gatineau, dit Duplessis.

Le premier acte signé '^ Ameau " est du 19 mars 1652.

Vers le môme temps, on voit La Boujonnière accomplir le voyage des Trois-Rivières à Québec en compagnie de Charles LeMoine et de Jacques de la Potherie. Le 7 juillet La Boujonnière dresse un contrat de mariage auquel signe M^iie Mance. Quant à son nom, il est écrit Boujonnin, La Boujonnier, C. Bouronser, Boronnier, Bouronier, puis Boujonnière (par Ameau lui-même.)

Le premier acte (1) où Ameau prend le titre de notaire est du 28 août, dix jours après la mort de La Boujonnière. Les 17 septembre et 21 octobre suivants, il se qualifie de '' commis au greffe et tabellionnage des Trois-Rivières," puis le 16 décembre il redevient " notaire ", ce qui donne à son greffe propre une durée de cinquante ans juste.

(1) Inventaire des biens de Tlioma« Godefroy de NormanviUe'

Quelques notes sur le cap de la Madeleine :

Le 17 septembre, Jean Sauvaget vend à Philippe Foubert " une terre et habitation situées au lieu appelé le cap des Trois-Rivières/' ayant deux arpents au fleuve sur quarante de profondeur. Sauvaget avait acheté la propriété de "' Etiennette Després veuve de Guillaume Guillemot, vivant Ecuyer, sieur Duplessis de Kerbodo, agissant tant en son nom que comme mère et tutrice de ses enfants mineurs/*

Le 4 novembre, Nicolas Rivard, dit Lavigne, capitaine de milice du cap de la Madeleine (1), et Pierre Guillet, dit Lajeunesse aussi du Cap, vendent à Gilles Trottier, du môme lieu, une terre située en cet endroit, appartenant à la succession de feu Mathurin Guillet (2) et à Catherine Saint-Per, sa veuve, laquelle avait épousé (3) Nicolas Rivard. Témoin : Pierre Boucher ^' commis du magasin." Les enfants de Nicolas Rivard ont épousé les Trotier, Dutaut, Thunes, LePelé, Chêne, Lafond. Guillet et Marchand. Peu de familles ont autant de parentés dans le Canada.

Le 7 novembre, Urbain Bandry, dit la Marche, '' maître-taillandier,'' vend à son beau-frère Pierre Boucher, ••' commis du magasin des Trois-Rivières," une terre située au cap des Trois-Rivières, probablement la môme qu'il avait obtenue en 1649 du Père Buteux. Après cette vente jusqu'à 1657, Bandry paraît avoir vécu à Québec, mais on le retrouve ensuite aux Trois-Rivières oii il de. meura jusqu'à sa mort.

Le 18 novembre, Jean Chesnai, maître-charpentier, vend à Etienne Seigneuret une terre sise au cap des Trois-Rivières. Chesnai avait épousé, en 1651, une parente, sinon la sœur de madame Bertrand Fafart, dit Laframboise. Après 1652, nous voyons qu'il était établi à Québec où sa famille se retrouve. La terre en question passa à Bertrand Fafard-Laframboise.

Nous avons cité ce que la Mère de l'Incarnation écrivait : " On ne voit goutte, on marche à tâtons... et cependant on roule... s'il arrive quelque malheur... chacun s'en vent retourner en France, et en môme temps, on se marie, on bâtit..."

(1) Les actes du temps portent indifft^remnieiit cap des Trois-Kiv itères ot cajr de la Madeleiue.

[2] Tué le 18 août par les Iroquois.

[3] On se remariait vite en ce temps-là.

Deux traits qui nous frappent cette année dans la chronique trifluvienne sont rechange de plusieurs terrains et la naissance de nombreux enfants. Disons un mot de ces derniers qui, à cause des circonstances critiques dont a été entouré leur berceau, attirent notre attention.

Le 29 février, baptême de Geneviève, fille d'Etienne Lafond et de Marie Boucher. Parrain et marraine : Pierre Boucher et Geneviève Després. Cette enfant épousa, en 1666, à Tâge de quatorze ans, Jean Trotier, de la côte de Batiscan, qui a fondé Tune des nombreuses familles de ce nom dans le district des Trois-Rivières.

Le 1er mai, baptême de Pierre, fils d'Elie Grimart et Anne Perrin. Parrain et marraine : Pierre Lefebvre et madame de Francheville. Cet enfant mourut deux ans après.

Le 16 mai, baptême d'Etiennette, fille de Bertrand Fafard et de Marie Sécjilot. Parrain et marraine : " M. Robineau et Mademoiselle Duplessis. '' Cette enfant épousa en 1664, à Tâge de douze ans et d#mi, Pierre Boivin, ancêtre des Boivin de Sainte-Anne de la Pérade.

Le 4 juillet, baptême de Joseph, fils de Claude David et de Suzanne de Noyon, Parrain et marraine : M. de Bercour et Marguerite Haiet. Cet enfant épousa Marie Morneau, d'une famille de Batiscan, ou Champlaiu.

Le 22 juillet, baptême de Marie- Madeleine, Aille de Jean-Baptiste Bourgery et de Marie Gendre (1). Parrain et marraine: Etienne Seigneuret et Marie Gaillarbois (2). Cette enfant épousa, à l'âge de quinze ans, Jean Beaune, à Québec ; devenue veuve en 1689 elle se remaria avec Charles Jacques, de Lachine, lieu où elle avait vécu avec son premier mari.

Le 3 septembre, baptême de Michel, fils d'Antoine DesRosiers et d'Anne du Hérisson. Parrain et marraine : Michel du Hérisson (grand-père) et mademoiselle de Bécancourt. Cet enfant épousa Marie Artaut, fille de Pierre Artaut, juge de la Prévôté de Champlaiu (voir greffe de J. Babie, 1670) et s'établit dans cette seigneurie*

Le 4 septembre, baptême de Jacques, fils de Jean Turcot et de Françoise Copel ou Capelle. C'est le seul enfant du malheureux Turcot, tué à la bataille de la Quatrième rivière. Il épousa Anne, fille de Antoine Dérosiers et devint juge de la seigneurie de Champlain. L'honorable J.-E. Turcotte était son descendant en ligne directe, crovons-nous.

(1) Blanchisseuse [Greffe iTAmeau, 6 iiov. 1^54, testament du soldat Laroche]. Elle s'est mariée quatre foid.

(2) Probablement femme de Gaillarbois qui fut tué au Cap dans l'automne, même année. 22

Le 15 octobre, baptême de Jacques, fils de Marin Terrier de Repentigny, sieur de Francheville et de Jeanne Jaleau. Parrain et marraine : M. de la Potherie et Demoiselle Godefroy. Gomme Turcot et plusieurs autres, Francheville avait péri dans le combat de la Quatrième rivière. Sa veuve épousa Maurice Poulain, qui a donné son nom au Saint-Maurice.

Le 14 novembre, est baptisé par Quentin Moral '* au village situé de Tautre côté de la rivière des Trois-Rivières, nommé d'après monsieur de la Madeleine '* une fille de Pierre Guillet et de Jeanne de Saint- Per. Le 17, le Père Ménard s'y transporte et supplée aux cérémonies omises. Parrain et marraine : M. de Saint-Quentin et madame Boucher. Gette enfaift, la première connue pour avoir été baptisée au Gap, se maria à Mathurin Rouillard, de Batiscan, ancêtre des familles de ce nom dans le district des Trois-Rivières.

Le 19 novembre, baptême de Marie-Renée, fille de Jean Godefroy et de Marie LeNeuf. Parrain et marraine : Jean-Baptiste LeGardeur de Repentigny et demoiselle Marie LeNeuf. Cette enfant épousa Pierre Le Boulanger, sieur de Saint-Pierre, du cap de la Madeleine.

Le 29 décembre, baptême de Pierre, fils de Guillaume Pépin et Jeanne Méchin. Parrain et marraine : Pierre Boucher ei Marguerite Haiet. Ce garçon épousa Louise Lemire, à Québec, en 1681. Jl porta le sin-nom de Laforce qui passa à un fief concédé par lui dans Nicolet.

Il y eut cette année le mariage de Pierre LePelé, dit Lahaieavec Catherine Dodier, veuve de Guillaume Isabel, tué le 19 août. LePelé fut un habitant considéré de Batiscan, où Claude, le seul de ses fils qui se soit marié, a fondé plusieurs familles.

Un mariage d'éclat eut lieu le 16 octobre. C'est celui de René Robineau avec Marie- Anne (1), sœur de M. de la Potherie.

René Robineau, sieur de Bécancour, natif de Paris (où Pierre son père était ou avait été conseiller du roi, trésorier-gérant d^lâ cavalerie légère et l'un des directeurs de la compagnie des Cent- Associés) était ou devint officier au régiment de Turenne.(2), chevalier de Saint-Michel, chevalier de l'ordre du roi, associé de la compagnie de la Nouvelle-France, grand-voyer du Canada, et baron de Portneuf.

Nous verrons bientôt aussi aux Trois-Rivières Pierre Robineau, sieur de Bécancour (selon les apparences frère aîné de René Robi-

[11 Sa dot fut de quatre miHe livres tournois, et autres avantages. [Greflfe d'Ameau, 21 oct. 1652.

[2] Ce régiment était renommé par le choix de bons officiers que Turenne y formait.

neau) qui avait épousé une autre sœur ou fille du sieur de La Potherie.

Ces deux familles restèrent au Canada.

Les Robineau étaient de Saint-Nicolas des Champs, Paris, paroisse de Jean-Paul Godefroy. Par ces deux mariages, ils se trouvaient alliés aux deux familles LeGardeur et aux parentés secondaires de chacune de ces familles, ce qui composait un groupe très-important dans un pays aussi peu peuplé que Tétait le Canada.

Au contrat du 21 octobre, Jean-Paul-Godefroy, présent, est cité comme cousin-germain de René Robineau avec sa femme Marie- Madeleine LeGardeur, qui tous deux sont les témoins du marié. De la part de la mariée, on voit Jacques leNeuf de la Potherie, gouverneur des Trois - Rivières et Marguerite LeGardeur son épouse, lesquels agissent du consentement de Michel LeNeuf, frère aîné de la Potherie ; de demoiselle Catherine de Cordé (mère des LeNeuf), veuve de René LeGardeur; de Marie Fauvry (Favery), veuve de Pierre LeGardeur de Repentigny,Trère aîné de madame de la Potherie ; de Charles LeGardeur de Tilly, frère aussi de la môme ; de Geneviève Juchereau, épouse dudit sieur de Tilly ; de Jean Godefroy, sieur de Lintot; de dame Marie LeNeuf, son épouse, sœur de la Potherie ; de Jean-Baptiste LeGardeur de Repentigny (1), fils de feu de Repentigny ; de Charles d'Ailleboust, sieur de Musseaux, de Montréal ; de demoiselle Catherine LeGardeur, son épouse, aussi fille de Repentigny ; de Louis d'Ailleboust(2) et sa femme Barbe de Boulogne. (Greffe d'Ameau.)

On ne pouvait, à cette époque, réunir au Canada un groupe de signatures plus relevées.

Une pièce en date du 24 février 1663, portant décision de la compagnie de la Nouvelle-France de remettre le pays de ce nom au roi, est signée de quinze noms parmi lesquels sont ceux de •' Robineau " et de '' De Beccancour.'* L'acte, portant la même date, qui transfert définitivanient ce pays à l'autorité souveraine, montre que '' François Robineau, écuier, sieur de Fortelle, demeurant à Paris," était Tun des principaux intéressés dans la célèbre compagnie. En 1680, aux Trois-Rivières, nous voyons François Robineau, parrain d'une fille de Nicolas Perrot, habitant de la rivière Saint-François.

C'est en empruntant aux sources que nos lecteurs connaissent

U] Agé de vingt ans. Qnatre ans plus tard il épousa la fiUe de Jean Nicolet, (2] Ci-devant gouverneur général de la Nouvelle-France.

déjà et en tâchant de disposer avec clarté les informations qu'elles nous fournissent que cette chronique est écrite.

Chaque fait a été soumis aux vérifications les plus rigides, ce qui donne à notre récit un intérêt local en quelque sorte tout nouveau, car il est difficile de parcourir plus de deux pages des historiens sans rencontrer ou une erreur, ou une omission, ou un manque de renseignement, en ce qui touche aux Trois-Rivières.

Dans les temps fameux qui vont de 1640 à 1665, nous suivons d'aussi près que possible Tordre strictement chronologique, et, par cela môme, le lecteur se trouve en garde contre tout malentendu ou fausse interprétation.

Les Iroquois ne croyaient pas que la mort d'Aontarisati fut suffisamment vengée par les massacres de Tannée 1652. Pour laver le sang d'un si grand chef de guerre il leur fallait détruire la bourgade des Trois-Rivières, raser son fort et exterminer tous ses habitants, tant Français que Sauvages. Les Hurons qui tombaient en leur pouvoir ne recevaient plus de grâce et passaient par les plus cruels supplices.

Au milieu de décembre 1652, deux Hurons furent enlevés près de la place.

Un détachement d'Agniers prit ses quartiers d'hiver à trois lieues dans les bois et y éleva un fort. Pareille démarche ne s'était pas encore vue dans ces endroits.

Les Agniers étaient les ennemis les plus redoutables des cinq nations. Outre qu'ils étaient nombreux, ils habitaient le territoire voisin d'Albany et commerçaient avec les Hollandais de cet établissement, mais jamais avec les Français, ce qui les portait à ravager les postes de ceux-ci sur le Saint-Laurent sans craindre de se voir privés de marchandises et d'armes européennes. Les autres nations iroquoises, les Goyogouins, par exemple, situées plus près de nous, ne se montraient pas si hostiles et désiraient plutôt conserver des relations avec les comptoirs français.

Lêh présence de la bande d'Agniers dans le voisinage ne tarda pas à être connue, el, dit la Relation dn Père Le Mercier, on fortifia nos bastions et nos courtines, on redoubla les gardes et les sentinelles, bref on se tint si bien à couvert que les ennemis, ne voyant plus occasion de nous surprendre dans les hautes neiges et ne trouvant plus de chasse auprès de leur repaire, furent contraints de s'écarter et d'aller chercher des vivres dans leur pays — mais leur absence dura peu.

Sitôt que le fleuve fut libre, au printemps (1653), ils reparurent par petits détachements qui guettaient les chasseurs et les hommes travaillant à la campagne. Au mois d'avril, ils s'emparèrent de

quatre Hurons, entre Québec et les Trois-Ri vie res-— chasseurs ou messagers au service de ces deux postes.

Une situation si peu rassurante décourageait plusieurs personnes. Seize Français des Trois-Rivières se déterminèrent à laisser le pays à l'ouverture de la navigation. C'étaient '^ Barré, enspesade, et LaMontagne, soldat ; LaRose, serviteur de M. de la Potherie et un nommé Lépine, Baudet, domestique de madame veuve Jean Véron de Grandmesnil ; Lafond, La Verdure, Coquelin, Paul Langlois, — ces cinq derniers qualifiés de matelots ; DesNoyers, DuPlessis, Lamontagne, Savary, Lafranchise, Des- Lauriers, et Tôte-Pelée, serviteur de la veuve de Francheville.'* Cette bande parait avoir pris le chemin de l'Acadie ; elle périt de misère en route ; Paul Lafranchise, Savary, Deslauriers, Lafond moururent ; " il y avait des marques qu'ils s'étaient mangés les uns les autres."

Le premier jour de mai arriva à Québec " la chaloupe des Trois- Rivières, avec M. Robineau, M. du Hérisson et maître Charles Boivin, qui apportaient nouvelle d'un incendie de quelques granges le 23 avril."

" Le 9 mai, un petit canot algonquin ayant aperçu une embuscade cachée à l'abri des îles des Trois-Rivières, s'enfuit à force de rames, non pour éviter le combat mais pour mettre à terre, en un cap où il y avait des Français retranchés, (1) une femme qui était dans leur petit bateau. Si tôt qu'elle fut en assurance, ils tournèrent visage contre les ennemis qui les poursuivaient. Ils n'étaient que trois hommes dans cette petite gondole et les Iroquois remplissaient trois de leurs grands canots. Quand ces Iroquois virent la résolution de ces trois guerriers qui tâchaient de les aborder, ils furent si surpris et si étonnés qu'ils se mirent en fuite, croyant que d'autres les pourraient poursuivre puisqu'ils étaient découverts. "

Le 10 mai, le Père Le Mercier et le gouverneur général montèrent aux Trois-Rivières dans la barque Lespérance. Comme ils mettaient pied à terre on accourut au rivage et on tira le canon du fort pour les saluer (2).

Les Iroquois, toujours à l'affût, profitèrent de ce moment où ils

(1) Le cap de la Madeleine. On voit par ce texte qu'il y avait cette année un hameau ou fort en état de défenne.

(2) La BelaUon (p. 6) dit que c'était le 3 mai. Le Jommal des jéauiies parait plus exact eo mettant le 10.

n'étaient pas observés et tuèrent deux laboureurs, sur quatre ou cinq qui tenaient les mancherons de la charrue dans la campagne voisine. Les Sauvages de la place les poursuivirent mais trop tard pour les rattraper ; ils réussirent, néanmoins, à s'emparer du bagage que les meurtriers avaient abandonné dans leur fuite.

Les Français et les Sauvages alliés étaient plus que jamais disposés à donner aux Iroquois une vigoureuse leçon dès qu'une circonstance favorable le leur permettrait.

M. de Lauzon venait fortifier la place. Il avait appris, du canton des Goyogouins, que les Agniers voulaient lancer cinq cents hommes contre les Trois-Rivières, en cachant cette manœuvre par de petites bandes qui courraient entre Montréal et Québec, et sur lesquelles devaient se diriger Tattention des Français, si ces derniers n'étaient pas avertis des mouvements du corps principal.

Pourtant, soit découragement, soit parce que depuis plusieurs années des menaces semblables parvenaient souvent à leurs oreilles sans résultat bien graves, la plupart des colons ne croyaient pas à l'imminence du danger.

" Le commun s'était ainsi laissé aveugler aux apparences et en se défiait de rien, mais le révérend Père Supérieur des missions, (le P. LeMercier) homme très zélé pour le bien public, estimant qu'il se fallait toujours tenir sur la défiance, travailla puissamment à fortifier cette habitation des Trois-Rivières, contre le sentiment même des habitants du lieu, qui, attachés à leurs aff.iires particulières, n'avaient point d'envie de les quitter poqr travailler à la forteresse. Cependant, quelque contradiction que le Père trouvât à son entreprise, les fortifications furent achevées et tous les habitants mis à couvert des surprises de l'ennemi."

Le 23 mai, le Père LeMercier et M. de Lanzon étaient de retour à Québec.

Dans sa lettre du 21 septembre 1649, le Père Buteux dit ''qu'il n'y a pas d'antres forts que des forts en bois, et pas d'autres remparts que des marais desséchés."

On se rappelle que dans l'acte du 5 juin 1651, concernant le fief Pachirini, M. d'Ailleboust oblige les Pères jésuites à "bâtir la renclore fermée du village de ce lieu, suivant qu'il leur sera ordonné par le gouverneur de ce pays." Le lendemain, M. d'Ailleboust signait les instructions suivantes :

" Ordre de M. d'Ailleboust gouverneur, pour M. Bouclier, capitaine des habitants des Trois-Rivières :

" Il fera faire exercice le plus souvent qu'il pourra, soit pour tirer au blanc ou autrement.

" Il aura soin de faire qu'un chacun tienne ses armes en bon état et bien chargées de postes ou de balles.

" E fera pour cet effet quelques fois visite par les maisons, afin d'empêcher que personne ne se défasse de ses armes sans congé exprès du gouverneur.

" Il excitera souvent ceux qui vont au travail de se tenir sur leurs gardes, surtout aura l'œil que les armes soient bien chargées et non pour tirer sur des couvertures (?) qu'il leur défendra de ma part.

" La palissade et les deux redoutes achevées, il divisera le bourg en trois escouades ou quatre, s'il y a assez d'hommes, dont une entrera tous les soirs en garde dans la redoute qui regarde les champs. Dans un corps-de-garde il y aura toujours une personne qui veillera, et celui qui devrait être en sentinelle fera ronde tout autour du dedans de la palissade et aura l'oreille souvent (?) au guet pour ne se point laisser surprendre du dehors par l'ennemi, ni du feu qui se peut mettre par accident en quelque maison.

"Il fera son possible pour presser la (construction de la) palissade, et fera mémoire des journées qui seront données, par qui, à quoi et combien.

" S'il arrivait quelques réfractaires au commandement ou qui manquassent aux gardes, il le condamnera à l'amende telle qu'il jugera à propos; ou s'il arrivait quelque refus d'obéir, il en fera son rapport au gouverneur pour en faire le châtiment. Fait et expédié au fort des Trois- Rivières, ce 6 de juin, mil six cent cinquante et un." (Signé) Dailleboust (l).

Il est visible que, en 1653, c'est-à-dire deux ans après avoir reçu ces instructions, ni les jésuites ni les habitants n'avaient exécuté les travaux requis. Reste à savoir jusqu'à quel point la Relation de 1653 est exacte en faisant peser uniquement sur les Triflu viens le blâme qui résultait de cette négligence.

Le 28 mai, une vingtaine d'Iroquois se montrèrent à une portée de fusil des habitations, dans la Commune, qui, à cette époque, comme il a été expliqué, occupait le sud-ouest de la basse ville actuelle, et tuèrent François Grevier, fils de Christophe Crevier, enfant de treize ans, le premier né aux Trois-Rivièros qui ait été ainsi

(1) Hngaet-Latoar. Annuaire de Ville-Marie, 1878, troisième livraisoD, page 873.

massacré. Guillaumet, canonnier du fort, voyant qu'il a'y avait personne pour les poursuivre, mit le feu à un canon pour donner le signal, mais Tarme creva et lui rompit les jambes, blessure dont il mourut quelques jours après. Le surlendemain, dix hommes de la môme bande surprirent un jeune Huron nommé OnatiaSé placé en vedette sur la lisière du bois pendant que des laboureurs travaillaient à la terre de M. de la Potherie (1) et le conduisirent dans un bas-fond à une demie lieue du fort, où ils Tinterrogèrent sur la position des Français. Ce garçon leur donna à entendre que personne ne les poursuivrait pour le tirer de leurs mains, si bien qu'ils ne se pressèrent pas et que les Hurons survenant le délivrèrent, tout en chassant les Iroquois dont ils prirent quelques uns, qu'ils conduisirent au fort.

En môme temps on apprenait que des Sauvages alliés avaient été tués ou fait prisonniers sur l'Ottawa et dans les terres non loin des Trois-Rivières.

Le 2 juin, Emery Cailleteau fut tué près du fort du cap de la Madeleine. Ce colon était aux Trois-Rivières depuis cinq ou six ans.

Les Hurons remportèrent un avantage le 9 du môme mois, mettant l'ennemi en fuite et pillant son campement.

De Québec, on ne pouvait envoyer de grand secours. Le camp volant n'existait plus pour ainsi dire. M. de Lauzon s'occupait de le réorganiser.

Charles Boivin, maître-charpentier, et Charles Panie, domestique des jésuites, furent envoyés de Québec aux Tjf'ois-Rivières, le 15 juin, pour aider à la défense de la place.

Le 21, deux Hurons furent capturés dans ce dernier lieu. La persistance des Iroquois à rester dans le voisinage indiquait qu'ils attendaient des renforts considérables et que l'été ne se passerait pas sans une crise.

Cinquante Français, enrôlés pour former un camp volant, partirent de Sillery, de 2 juillet, sous la conduite d'Euslache Lambert, dans l'intention de remonter le fleuve. Le 29, neuf chaloupes de Sauvages de Québec, avec sept canots et le Père Bailloquet, se mirent en route pour aller eu guerre du côté des Trois-Rivières.

M: de la Potherie étant descendu à Québec, le commandement de la place revenait à Pierre Boucher, capitaine de milice et juge

(1) Probablement près du grand coteau, dans la Commune aujourd'liui. .

de la juridiction des Trois-Rivières. Il prend cette dernière qualité dans un acte du 16 juillet

Dans la deuxième quinzaine de juillet, Boucher avait pour le seconder le Père LeMercier, qui était retourné aux Trois-Rivières dans Tunique but de travailler aux fortifications.

Après s'être éclipsés presque tous, au mois de juin, les Iroquois étaient revenus en force pour ravager les moissons et surprendre les hommes occupés aux travaux des champs. M. Boucher et le Père LeMercier avaient prévu cette manœuvre et s'étaient préparés à faire une chaude réception aux Iroquois sans trop exposer les Français.

Une lutte importante et prochaine était facile à prévoir. Les Iroquois augmentaient en nombre et ne cachaient pas leurs intentions. Il est fort heureux que les Trois-Rivières aient eu en ce moment deux hommes de la valeur de M. Boucher et du Père Le Mercier, car, sans eux, la bourgade tombait aux mains des barbares.

M. Boucher avait sous ses ordres quarante-six hommes : c'était peu pour repousser cinq ou six cents ennemis, la plupart armés à l'européenne.

Vers la fin de juillet, on mit la dernière main aux préparatifs de défense.

Le Père LeTtfercier était encore aux Trois-Rivières le G août, lorsque l'on reçut à Québec les lettres qui le nommaient supérieur de la Nouvelle- France; il ne se rendit à Québec que le 21.

La Mère de l'Incarnation écrit que le Père LeMercier avait tellement fortifié les Trois-Rivières qvve les Français y étaient en sûreté, ce qui nous semble s'appliquer au fort et aux ouvrages qui en dépendaient sur le Platon, plutôt qu'à la bourgade môme, car la Relation de cette année, rédigée;, par li Père LeMercier dit : " On fortifia nos bastions et nos courtines," et plus loin, '' la bourgade n'était environnée en plusieurs endroits que de gros arbres."

Nous ne trouvons aucune preuve de l'existence d'une palissade ou autre retranchement autour des maisons de la bourgade en 1653; la phrase du Père LeMt^rcier fait supposer que si, en quelques endroits, il y avait autre chose que de gros arbres pour toute barricade ou moyen de défense, c'étaient, d'un côté, le fort, ensuite la ligne du fleuve dont les rives sont très escarpées le long de la Tablây et aussi, peut-être, la renclore du petit terrain des Pères jésuites dont la construction est ordonnée par Tacte de IG51 précité.

Au nord-nord-ouest et au nord nord-est devaient se trouver les

arbres de la foret primitive, aussi près que les défrichements le

permettaient. Le bourg était donc ouvert sur ces deux côtés.

Il y a apparence que le fort même était environné d'un fossé sec,

parce que la Relation de 1647 (p. 57), dit que les Attikamègues " passèrent la nuit dans le fort et que le pont était levé.*'

Le Platon, avec son fort et quelques redoutes, devait présenter aux Sauvages une position imprenable, pour peu qu'il y eût d'hommes en état de faire le service de la place, et âfa canon sur les croupes sud et ouest de cette éminence.

Lxxxn

Le 16 août, huit Iroquois prirent deux jeunes Hurons dans une île de Tembouchure des Trois-Rivières. C'était le premier coup de l'expédition partie depuis trente jours des cantons iroquois pour assiéger les Trois-Rivières. Il s'agissait de venger la mort d'Aontarisati.

Le 19 août, anniversaire du combat de la Quatrième rivière, cinq cents (1) Iroquois se cachèrent dans l'anse du moulin à vent, aujourd'hui abritée du côté du fort par la pointe dite des Iroquois, formée par l'embouchure de la Première rivière ou ruisseau Sainte- Madeleine. Les bois qui existaient encore de cet endroit aux maisons de la basse ville, mettaient l'ennemi à couvert.

La nuit venue, les Iroquois se divisèrent en trois.bandes pour exécuter un plan d'attaque assez habilement arrangé : 1» un canot de dix hommes alla se placer entre les petites îles du Saint-Maurice ; 2o ils firent passer onze canots du côté droit du fleuve, vis-àvis du fort, où ils se dérobaient à la vue par les joncs et les broussailles qui relient pour ainsi dire à la terre ferme un îlot près duquel s'avance aujourd'hui le quai du Grand-Tronc ; 3^ le gros de l'armée se cacha dans les bois, en arrière de la bourgade, sur le terrain de la haute ville et le^ premiers gradins des coteaux. Ils espéraient que les dix hommes cachés dans les îles réussiraient à s'emparer de ceux qui se présenteraient pour visiter les champs de blé d'Inde (2) que les Sauvages cultivaientet, qu'avec leur prise, ils passeraient en faisant beaucoup de bruit devant le fort, puis se sauveraient vers les canots cachés à la rive sud du fleuve en voyant, ce qui ne pourrait manquer d'arriver, que les Français leur donnaient la chasse. Un combat sérieux commencerait alors, et tandis que les habitants se rendraient sur le rivage, soit par curiosité, soit pour prendre part à la lutte, le for^, dépourvu de ses

(1) C'est le chiffre de la Relation. UIIisL du Montréal, les Lettres JiMtoriques et le Journal des jésuites disent six cents. Il faut compter cinq cents Agniers et une centaine d'autres Iroquois.

(2) Le mais était la nourriture la plus ordinaire des Hurons.

défenseurs, devait tomber aux mains de la principale troupe embusquée sur le coteau.

Le plan n'aboutit à rien parce que le lendemain, 20 août, jour fixé pour l'exécuter, les Hurons ne crurent pas devoir se rendre à leurs champs sur les îles.

Le 21, comme on cherchait dans les bois des bestiaux qui avaient disparu, on releva les pistes d'un grand nombre d'Iroquois ; et sur . l'heure, des hommes étant allés aux champs revinrent annoncer la présence de Sauvages étrangers qui se glissaient derrière les arbres dans toutes les directions. La mine était éventée. On fit une battue dans les environs sans rencontrer personne, et l'on commença à croire le danger passé, mais le lendemain, 22, les moissonneurs étant retournés à leurs travaux, les Iroquois enlevèrent l'une de leurs sentinelles, placées en avant pour les avertir ; en même temps un Huron fut blessé sur le coteau Saint-Louis par une escouade de ces maraudeurs.

La place était bloquée et l'ennemi se préparait à un coup décisif.

Le 22, fut une journée mémorable. Les Iroquois se montrèrent sur le fleuve et sur la terre. Vers les huit heures du matin, les dix hommes cachés dans les îles, ennuyés d'attendre si longtemps, traversèrent le fleuve pour aller rejoindre les onze canots du Sud. Il y a apparence que ceux-ci avaient quitté le lien, carie canot des îles fut aperçu du fort au moment où il retraversait du sud au nord, vis-à-vis de la banlieue. Le capitaine Boucher lui fit donner la chasse, dans l'espoir de prendre quelques Iroquois et d'obtenir d'eux des renseignements sur leurs forces réunies. Presque aussitôt, le sieur de Bel lepoire partit du pied du Platon avec une chaloupe bien équipée, pour surveiller le fleuve en amont. A peine avait-il passé la briqueterie, non loin de la rue Saint-Antoine, qu'il aperçut, à un petit quart de lieue du fort, dans Tanse de la Commune, trente canots iroquois tirés sur le sable du rivage et neuf autres qui venaient du côté du sud. Le danger était là. La moindre fausse manœuvre pouvait produire un désastre semblable à celui dont M. Du Plessis avait été la victime Tannée précédente. Il était surtout important de ne pas quitter la chaloupe et de se replier en bon ordre sur le fort.

Les Français ne perdirent pas de temps et firent une décharge sur les sentinelles, mais les Iroquois arrivèrent et soutinrent le feu en ripostant, tandis que les canots, survonanl du sud à force d'avirons, mettaient la chaloupe entre eux et la troupe de terre.

Le sieur de Bellepoire fît virer de bord promptement, sous le feu des Iroquois, ayant le soin de couvrir sa retraite par une fusillade soutenue, qui causa beaucoup de mal aux ennemis.

Au fort, les tambours battaient, les cloches sonnaient, les canons retentissaient et les trompettes appelaient aux armes. Au môme moment, on aperçut des troupes dlroquois sortant des bois, qui couraient dans la direction de la bourgade pour donner Tassant. M. Boucher ût fermer les portes de la palissade, et rouler deux pièces de canon préparées dans ce but. On tira plus de vingt coups en un quart d'heure, mais les boulets n'étant pas de calibre, n'eurent d'autre effet que d'ouvrir un passage à la chaloupe, qui revint sans im seul blessé, après une lutte des plus vives et des mieux conduites, où avaient péri quelques Iroquois.

Ceux-ci, voyant leur coup manqué, ne cherchèrent pas à attaquer la place mais déchargèrent leur rage sur la campagne qu'ils dévastèrent, brûlant les moissons, les instruments de labour, tuant ou emmenant les bestiaux qui étaient dans la Commune, y compris ceux des jésuites, et incendiant quelques demeures écartées. M. Boucher réussit à les faire déguerpir en plaçant un canon sur la croupe du Platon, qui commande la basse ville, d'où il tira sur eux, et en lançant à leurs trousses des tirailleurs choisis parmi les Sauvages alliés, qui leur tuèrent et blessèrent quelques hommes.

Gomme ils avaient annoncé qu'ils reviendraient la nuit suivante, cette bravade tint tout le monde en éveil. De la redoute placée sur la pointe sud-ouest du Platon, les soldats tirèrent dans la direction de la basse ville des coups de feu à diverses reprises. Cela, joint au bruit des troippettes et au roulement des tambours qui durèrent jusqu'au matin, fit voir aux Iroquois que la garnison ne se laisserait pas surprendre, aussi se gardèrent-ils de se aaontrer du côté du Platon, mais ils firent une tentative à l'ouest de la bourgade, qui n'était protégée, sur ce flanc, que par des troncs d'arbres et des abattis. Là, encore, on les repoussa, et ils parurent abandonner l'espoir d'emporter la place.

Une autre bande d'Iroquois venait de s'emparer du Père Poncet, à Sillery, dans la journée du 20. A cette nouvelle, trente-deux Français des plus considérables de Québec, tous bien armés, s'étaient embarqués pour remonter le fleuve et tenter sa délivrance. Distribués sur six canots, ils comptaient dresser une embuscade dans le lac Saint-Pierre et y surprendre l'ennemi, mais celui-ci, agile autant que rusé, ne se laissa pas barrer le chemin.

Rendus au cap Rouge, les Français trouvèrent un mot d'écrit laissé à dessin par le Père Poncet, qui leur donnait connaissance qu^OQ l'emmenait au pays des Iroquois et que les Trois-Rivières étaient investies. Ils n*en persistèrent pas moins dans leur poursuite.

A deux lieues des Trois-Rivières était un fort (l) habité par les Français, où les trente-deux hommes se préparèrent, le soir du 22, à passer la nuit.

On leur apprit en cet endroit qu'il y avait eu un combat aux Trois-Rivières et que, durant toute la journée, on avait entendu gronder le canon et les autres armes à feu. Nonobstant le danger, Caron, déjà mentionné, et deux hommes partirent en canot pour s'avancer jusqu'à la place, où ils arrivèrent à minuit, au moment où les Iroquois étaient finalement mis en éroute à la pointe sudouest du Platon, comme il a été dit.

Les habitants se montraient en ce moment remplis de courage. Tout paraissait en bon état. Caron annonça la prise du Père Poncet, lequel avait passé devant les Trois-Rivières, peu d'heures auparavant, conduit par ses ravisseurs.

Sur les vingt-neuf hommes restés à l'Arbre à la Croix (2) quelques-uns s'en retournèrent à Québec; le reste renforça à propos la garnison des Trois-Rivières, le lendemain, 23 août.

La nouvelle du blocus de cette place répandit la consternation dans le pays ; on fit des prières publiques et l'on se prépara à voir tous les établissements français assaillis par les barbares. ^^ Ces misérables," dit la Mère de l'Incarnation, '' ont fait tant de ravages en ces quartiers qu'on a cru quelque temps qu'il fallait repasser en France."

Du 16 au 24 août, les Trois Rivières avaient été rigoureusement assiégées, les moissons détruites et les attaques souvent répétées. Une redoute placée sur le coteau devint la proie des flammes allumées par les Iroquois. Le bétail laissé dehors périt.

Le 24, mômes dévastations. Une circonstance fortuite changea cependant tout-à-coup la face des choses. Des Hurons dont les parents avaient été autrefois capturés, puis adoptés par les Iro-

(1) Lettres historiqties. Co devait être PArbre à la Croix, établissement fondé par Hertel. Comme il y on avait un autre à peu prè« où est l'église du cap, on peut dire qu'il y avait dès lors deux fortn dans la seigneurie du cap de la >iadeleine: un à chaque extrémité. Les bords escarpés de la rivière des Cormiers étaient propres a placer un fort capable do balayer Pause du cap.

(2) Charlevoix dit quMls étaient partis de Québec au nombre de quarante avec quantité de Sauvages, mais le Journal des jésuites marque trente-deux Français, sur lesquels il faut décompter Carou et ses deux nommes rendus comme on le sait aux Trois-Rivières. Restaient doue viugt-ueuf Français ^ l'Arbre à la Croix.

qiiois (I), s'étant approchés de ces derniers pour avoir des nouvelles entrèrent en conférence. Ils s'en suivit des pourpalers gui allèrent de mieux en mieux les jours suivants. Les Iroquois n'avaient évidemment plus l'espoir de détruire la place. Bientôt la situation se trouva améliorée tout à fait. On n'aurait pas cru être en guerre, tant la concorde paraissait régner entre les deux nations.

Les Iroquois, munis d'arquebuses, ne craignaient pas les Français, sur le rivage ou dans la plaine, mais les canons du fort leur inspiraient une terreur invincible. Quelques-unsdes Hurons, adoptés par eux, se décidèrent à franchir les portes et se rendirent prisonniers volontaires aux Français.

Comme on flairait toujours la trahison, " il fut proposé en la Maison de ville (2) si on les tromperait eux-mêmes, mais il ne fut pas jugé à propos pour plusieurs raisons. Enfin on en vint jusque là que les ennemis s'approchèrent de nous sans armes. Ils nous firent même des présents à diverses fois, protestant qu'ils n'avaient plus d'amertume ni de venin dedans le cœur. "

Par 'ces présents, ils s'engageaient, entre autres conditions, à partir bientôt, mais ayant appris par une jeune Huronne des Trois-Rivières que des Français étaient arrivés de Québec dans la nuit du 22 au 23 et que, d'un autre côté, une trentaine de Hurons avaient défait un parti d'Ifoquois près de Montréal et qu'ils seraient tous prochainement aux Trois-Rivières avec cinq prisonniers d'importance, ils différèrent leur départ et finirent par proposer une échange de prisonniers parmi lesquels devait être compris le Père Poucet.

Le 30, les Hurons, descendant de Montréal avec leurs prisonniers, sans savoir que les Trois-Rivières étaient investies furent entourés parles Iroquois qui donnèrent en cette circonstance une preuve de leur résolution d'établir la paix, car ils se joignirent à eux sans les molester. Arrivés aux Trois-Rivières il dépêchèrent des gens vers leur pays pour sauver la vie au Père Poncet. Quatre ou cinq des principaux Iroquois conduits par Teharihogan, leur principal chef, couchèrent dans le bourg avec autant d'assurance que s'ils eussent été les meilleurs amis des Français; on les reçut en qualité d'otages et une trêve, à laquelle tous les partis restèrent fidèles, fut conclue pour quarante jours. Six ou sept Iroquois restèrent en otages dans la bourgade. Le siège était levé.

(1) Hurons et Iroquois parlaient la même langue étant de la même race.

(2) Sans cloute le licMi où les habitants avaient coutnme de se réunir pour traiter, sous la présidence de leur syndic on du gouverneur, des intérêts de la localité.

Il y a apparence que M. de Lauzon, apprenant ce qui venait de se passer, confia à M. Boucher les fonctions de gouverneur et regarda M. de la Potherie comme remplacé par ce fait Ce dernier ne reprit son commandement que cinq années plus tard.

Par les notes qui suivent, il est aisé de voir que nous ne nous trompons pas : Le 3 août, M. Boucher est qualifié de ^^ capitaine da bourg " desTrois-Rivières (Journal des jésuites). Le 18 octobre, à Sillery, au baptême d'Angélique Poisson, est parrain M. Boucher, "gouverneur des Trois-Rivières ", représenté par M. de Villeray. Au cap de la Madeleine, le 2 novembre, est dressé le contrat de mariage de Claude Houssard auquel assiste " honorable homme Pierre Boucher, capitaine commandant aux Trois-Rivières, juge Prévost du Cap, lieutenant-général etc.''

Parti du pays des Iroquois le 3 octobre, le Père Poucet arriva aux Trois-Rivières le 28 et y demeura jusqu'au 3 novembre, date à laquelle il se mit en route pour Québec, où eurent lieu les conférences de la paix. M. Boucher accompagnait le Père Poucet. Le gouverneur général félicita M. Boucher, déclarant que la colonie Tenait de recevoir de sa main un service émiuent et le maintint dans le commandement des Trois-Rivières.

Boucher et la Potherie étaient les premiers gouverneurs des Trois-Rivières qui, antérieurement à leur nomination, avaient vécu en ce lieu et s'étaient, par conséquent, identifiés avec ses besoins et ses affaires en particulier.

La paix fut scellée le 6.

Dès le 9, était présent aux Trois-Rivières " honorable homme Pierre Boucher, commandant aux Trois-Rivières, juge Prévost du Cap, lieutenant-général, etc.," (Greffe d'Ameau). Le IG, il est parrain de Marguerite Seigneuret.

Le registre des Trois-Rivières ne dit rien de la naissance de Pierre Boucher qui, d'après les recensements de IGOG et 1G81, eut lieu en 1653. Ce fils aine du gouverneur desTrois-Rivières fut seigneur de Boucherville.

Le commerce de pelleteries se ressentait de Tinfluence fâcheuse de toutes ces guerres. En IG53, le peu de traite (jui se fit aux Trois- Rivières procura quelques ressources qui furent appliquées aux fortifications. Le castor, la branche la plus considérable de ce

commerce, y fut presque nul. Pas un seul castor ne fut apporté à Montréal cette année, quoique la chasse eut été plus abondante que d'ordinaire. Du côté du nord s'ouvraient des relations avec des peuples nouveaux, mais la traite y était empêchée par la guerre.

On a fait l'observation que les années où les Iroquois paralysaient la traite étaient celles où les colons se livraient à l'agriculture et avançaient l'établissement de leurs terres avec le plus de succès — étant mis dans Timpossibilité de commercer avec les Sauvages et de se livrer à des opérations de comptoir, qui les retenaient nécessairement éloignés de la colonisation.

Les Hurons, dispersés, ne descendaient plus traiter sur le Saint- Laurent. Les Algonquins ne régnaient plus en maîtres sur l'Ottawa. Les chemins étaient coupés par l'ennemi. Les nations du nord elles-mêmes n'osaient aborder au fleuve.

Le groupe établi dans les environs immédiats des Trois-Rivières était composé d'Algonquins, mêlés à quelques Attikamègues, d'après les noms que renferme le registre de la paroisse.

A partir de 1652^ les enregistrements de Sauvages dans les cahiers de la paroisse deviennent tout-àcoup très-rares. La petite colonie dont on avait espéré tant de bien s'était dispersée. Les Hurons réfugiés avaient rejoint leurs frères sur l'île d'Orléans, près de Québec. Les Attikamègues étaient retournés, partie vers le nord, partie à Tadousac. Restaient quelques Algonquins, plus entreprenants contre les Iroquois, et qui d'ailleurs n'avaient aucun pays particulier, cette nation n'étant déjà plus composée que d'un ramas de familles de diverses tribus qui parlaient la même langue ; leur attachement au poste des Trois-Rivières ajoutait aux calamités dont les habitants de ce lieu étaient si fréquemment victimes, en ce qu'ils attiraient par leurs courses irréfléchies la vengeance des Iroquois sur tout ce qui les touchait de près ou de loin. Ceux que l'on regardait comme les Algonquins de la souche primitive (les Algonquins de l'île des Allumettes), et leurs plus grands guerriers, se rassemblaient de préférence aux Trois- Rivières et sur les terres du cap de la Madeleine d'où ils lançaient des partis contre les Iroquois, sans beaucoup de succès, à cause de la désunion qui survenait sans cesse entre les chefs. Néanmoins, lorsqu'ils se rencontraient en nombre égal, ils battaient ordinairement les Iroquois.

De nombreux Iroquois passèrent l'hiver IG53 4 aux Trois*-Rivières, vivant avec les Algonquins et les accompagnant à la chasse. Tous paraissaient très-portés à la paix. On se promettait mutuellement que raccord extraordinaire qui régnait entre les nations ne serait pas rompu. Six ou sept mois plus tard, à l'automne, les

.maraudeurs Iroquois étaient devenus assez incommodes pour nécessiter des mesures de rigueur ; la garnison dut livrer un combat pour les chasser ; un nommé LaPerle (Pierre Pineau, dit LaPerle ?) fut pris, mais Tannée suivante les iroquois le ramenèrent

Jamais colonie ne s'est vue, après de longues épreuves, dans une situation plus désespérée. Cependant, le secours tarda encore longtemps. Dix années s'écoulèrent avant que Ton ne vit planer au-devant des soldats du roi :

" Ce drapeau blaDO, la gloire de nos pères/'

attendu pendant un demi-siècle et que les Canadiens récompensèrent de sa venue en prodiguant leur sang pour lui sur tous les points de l'Amérique du Nord.

Les Trois-Rivières partageaient avec Tadousac le monopole de la traite des pelleteries. Quant à Montréal qui devait, plus tard, enlever aux Trois-Rivières la plus grande partie de ce commerce, ce n'était pas encore un lieu de rendez-vous pour les Sauvages.

Au point où nous sommes arrivés, il faut commencer à distinguer entre Montréal et Québec. Deux influences principales^e font sentir dans la colonie, l'une dirigée vers Québec et les Trois- Rivières, l'autre vers Montréal. La première était la compagnie de la Nouvelle-France, dite des Cent-Associés, à laquelle les jésuites ne pouvaient qu'être fidèles, npnobstajit certains écarts de la compagnie dont à bon droit ils se plaignaient. La deuxième était la compagnie de Ville Marie, ou Montréal, qui ne recrutait pas ses prêtres chez les jésuites. Il s'en suivait une sorte d'émulation toute légitime, dont le résultat se manifestait dès lors en fave.ur de Montréal.

Trop attachée à la cour de France, qui avait tant de soucis en tête, et composée en partie de spéculateurs, la compagnie des Cent-Associés négligeait l'entreprise de la colonisation, tandis que la société de Montréal, fondée et maintenue par des motifs tout-àfait chrétiens et nationaux, progressait de jour en jour. Le tableau lamentable que la Mère de l'Incarnation nous trace du pays en 1653 peut s'appliquer avec plus d'exactitude aux Trois-Rivières et à Québec qu'à Montréal.

Les colons envoyés cette année à Montréal étaient de meilleures

conditions que d'ordinaire, parce qu'ils comprenaient nombre

d'hommes de métier. " La grande Compagnie, peu jalouse de

former à Québec une vraie colonie, n'avait pas pris les mêmes

précautions. Aussi voyons-nous que Jean Bourdon y était tout à la fois ingénieur eu chef, arpenteur, boulanger, et canonnier du fort ; et ce qui est bien étonnant, il exerçait encore ces professions après qu'il eût été établi procureur général au Conseil de Québec, ainsi que Tassure Péronne, du Mesnil." (Faillon, Hist. de la col.^ vol. II, p. 195).

LXXXVUI

La flotte de traite qui descendit aux Trois-Rivières, en 1654, venant de quatre cents lieues à Touest, ne paraît pas avoir cherché à s'arrêter à Montréal ni à se diriger vers Québec. Il suffît de lire attentivement les relations du premier demi-siècle de la colonie pour se convaincre que les peuples sauvages éloignés, ceux chez qui les Européens (sauf Nicolel) n'avaient pas encore pénétré, ne connaissaient des bords du Saint-Laurent que le rendez-vous ancien des Trois-Rivières, où se rendaient, chaque année, leurs canots, qui rapportaient, en échange des fourrures, des articles nouveaux pour eux et bien propres à les émerveiller, partant leur inspirant toujours davantage le désir de se rendre à la traite de cet endroit.

Les Sauvag3s mentionnés ci-dessus étaient au nombre de cent vingt, de la nation des Outaouaks (les '' grandes oreilles ") appartenant à la race algonquine.

En chemin, ils avaient capturé treize Iroquois, dont ils se débarrassèrent à Montréal, voyant que la paix régnait sur le Saint- Laurent.

Leur arrivée aux Trois-Rivières prend l'importance d'un événement dans l'histoire du Canada. Ils étaient, en quelque sorte, des ambassadeurs envoyés vers les Français pour les inviter à porter leurs opérations de commerce dans les lointaines régions du lac Michigan, d'où, selon leurs rapports, il était possible d'atteindre la mer Pacifique.

Au printemps de 1653, ces gens avaient été annoncés aux Trois- Rivières par trois canots qui apportaient des nouvelles des Hurons réfugiés chez eux, et qui disaient que, Tété suivant, des Sauvages de quatre nations du lac Michigan descendraient à la traite. Cette promesse s'accomplissait.

Les Français répondirent à ce procédé. Le G août (1654) date du départ des Outaouaks, deux '' voyageurs," dont malheureusement les noms ne nous sont pas fournis, se joignirent à eux et firent ainsi un voyage de cinq cents lieues avant d'arriver aux villages de leurs nouveaux amis. La série des grands voyages au

nord ouest commence de cette manière. Les Trifluviens n'ont jamais cessé de tenir la tôte dans ces expéditions sur lesquelles notpe travail nous ramènera souvent, car ce sujet est Tun des plus intéressants de Thistoire du Canada-Français.

La jeune colonie, exposée aux hasards de la guerre la plus cruelle et établie dans un climat rigoureux au-delà de toute expérience, était peuplée de beaucoup plus d'hommes que de femmes, cela va sans dire. On a vu, par exemple, Tile de Montréal occupée, dans ses commencements, pendant deux ou trois années, par des hommes seuls. La même chose avait lieu pour les postes de Tadousac et de Richelieu (Sorel). Québec ne parait avoir reçu qu'un très-petit nombre de femmes avant 1632, date où commence réellement la colonisation de la Nouvelle-France. A partir de 1636, il est facile de constater que les Trois-Rivières renferment à peu près trois hommes pour une femme. Voulant remédier à cet inconvénient général, la reine Anne d'Autriche prit sous sa protection le projet de choisir et d'envoyer au Canada '' quelque nombre de filles honnêtes tirées des maisons d'honneur." Cela eut lieu en 1654. On eut le soin de s'en tenir à des personnes de conduite irréprochable. Une population vigoureuse et digne fut ainsi créée — c'est ce que constatent tous les documents.

En 1653, le Canada comptait un peu plus de deux mille blancs, dit la Mère de l'Incarnation. C'était bien peu, remarque M. Ferland, pour une colonie commencée depuis quarante-cinq ans, tandis que les colonies de la Nouvelle-Angleterre renfermaient cent mille hommes quelques années plus tard.

n n'y avait que cinq ou six maisons dans la haute ville de Québec et quelques magasins à la basse ville, à part, il est vrai, un bon nombre de maisons dans les limites actuelles de la ville.

Aux Trois-Rivières, principal poste de traite de tout le pays et lieu favorable à l'agriculture, les Français avaient évidemment plus de familles, mais on ne s'y ressentait pas moins de l'incurie et de l'indifférence du gouvernement.

La population connue des Trois-Rivières, à la fin de l'année 1654, était de trente-huit ménages (ou soixante-seize personnes mariées), treize hommes non encore mariés mais établis, trentehuit jeunes garçons et vingt six filles, demeurant chez leurs parents. Total : cent ciiujuante-trois âmes. Ce calcul n'embrasse que des familles fixes et les individus qui, bientôt après, se marièrent et continuèrent à demeurer en ce lieu. Nous avons

dressé la liste de cette population accompagnée de tous les détails désirables pour la statistique. Ce que nous ne connaissons pas n'entre nullement en ligne de compte, non plus que les Pères jésuites, leurs employés, les domestiques ou engagés des colons, les gens de la traite, la garnison et la population flottante, quelle qu'elle fût — ce qui représente, au moins, trente autres personnes.

Après vingt aùs d'existence, voilà où en était la ville. Récapitulons les résultats de nos recherches: En 1637, on constate quarante-ciuq âmes; en 1641, soixante ; en 1645, cinquante; en 1650, cent; en 1654, cent cinquante-trois.

Sur ces cent cinquante-trois âmes,vingt-sept étaient de la parenté de Pierre Boucher.

XG

Le " Registre des mariages faits aux Trois-Rivières depuis le 6 mai 1654 jusqu'au 30 mai 1677 " est le premier de ce genre que nous connaissions pour cette localité, mais rien n'empêche qu'il en ait existé un autre auparavant, puisque des prêtres résidaient dans ce lieu et que nous avons constaté les mariages de quelques-uns de ses habitants qui ne sont pas mentionnés au registre de Québec. Le premier acte inscrit, le 6 mai 1654, est le mariage de François Lemaître-Lamorille, dit le Picard, avec Judith Rigault. Le 9 septembre, mariage de Maurice Poulain, sieur de la Fontaine, avec Jeanne Jallaut, veuve de Marin Terrier de Francheville, enlevé à la bataille de la Quatrième rivière en 1652. Au contrat de ce mariage, passé devant Ameau le 2 décembre suivant, il n'y a pas moins de vingt-cinq signatures considérables, entre autres : Jeanne Crevier, femme de M. Boucher, '' gouverneur " ; Jean Madry, '^ chirurgien et caporal de la garnison"; François Lemaître, dit le Picard, '' soldat," et sa femme Judith Rigault (superbe écriture) ; Charles Gauthier, sieur de Boischardin, " soldat " (1); René Robineau, sieur de Bécancour, et sa femme Marie, fille ainée du sieur de la Potherie ; Gharles d'Ailleboust ; les LeGardeur et les Juchereau.

Le 5 juillet 1654, le Père Léonard Garreau baptise Jean-Baptiste, fils de Médard Chouart et de Marguerite Hayet. Parrain et marraine : Jean-Baptiste LeGardeur et Catherine LeNeuf. Médard Chouart des Groseillers est ce même aventurier qui, plus tard, joua un rôle si important dans les affaires de la baie d'Hudson. Il s'était marié, à Québec, le 24 août 1653, en secondes noces avec

(1) Voir la Bevtie canadienne, 1878, p. 786 852.

Marguerite Hayet-Radisson, veuve de Jean Véron de Grandraesnil, tué par les Iroquois à la bataille de la Quatrième rivière (banlieue des Trois-Rivières), Tannée 1652.

Ce mariage alliait Ghouart à la famille des Kertk, parents des Hayet et des Radisson, ce qui explique peut-être les services qu'il rendit aux Anglais dans une circonstance mémorable de sa vie.

Il s'établit aux Trois-Rivières aussitôt après son mariage, puisque, le 24 février 1654, nous voyons (Greffe d'Ameau) qu'il y portait le grade de sergent-major de la garnison. Dès l'année suivante, il recommença ses grands voyages ; sa famille demeura toujours aux Trois-Rivières.

Le 3 novembre 1654, le Père Garreau. baptise Pierre et Claude, fils jumeaux de Claude Volant, dit sieur de Saint-Claude et de Françoise Radisson. Parrains : " M. Boucher et Saint-Pierre (1) soldat." Ces deux enfants ouvrent la liste des élèves du petit séminaire de Québec en 1668 ; ils furent ordonnés prêtres ensemble, le 17 septembre 1678. Ils ont desservi les paroisses du gouvernement des Trois-Rivières.

Volant et sa femme formaient un nouveau ménage aux Trois- Rivières, comme aussi Chouart des Grosseillers marié à une sœur de madame Volant.

Le 23 novembre, il y eut un combat que les récits du temps ne mentionnent pas. Le registre de l'église constate la sépulture de Jean Langueteau, ofiQcier, âgé de trente-quatre ans, tué ce jour-là par les Iroquois; le 30 novembre, Louis Lebôcheur, vingt-six ans, mort des blessures reçues le même jour que Langueteau; le 9 décembre, Mathieu Labat{2), cinquante ans, frappé dans la même circonstance. Le 26 novembre (Greffe d'Aipeau), le soldat LaRoche, blessé, fait son testament étant à son lit de mort en la garnison des Trois-Rivières.

Les veuves de Langueteau et de Labat convolèrent en secondes noces, six semaines après. Ces veuvages si courts, comme aussi les mariages de filles de treize et de quatorze ans qui sont nombreux, n'offrent rien d'étrange si l'on se rapporte à l'époque dont nous traçons la chronique.

(1) Probablement Pierre Le Boulanger, dit le sieur de Saint-Pierre.

(2) Le 1er avril 1655, à l'inventaire des biens de Mathieu Labat, le mot " ville" des Troi»-Rivières, se rencontre pour la première fois.

Le 20 octobre 1654, M. de Lauzon, gouverneur général, donne aux jésuites Tîle Saint-Christophe, en franc aleu à toujours, comme fief, avec pouvoir de la concéder, tout ou partie, sujette aux cens e rentes, mais les jésuites eux-mêmes n'ayant pas à payer pour sa possession — laquelle leur est accordée en reconnaissance de leurs travaux pour la conversion des Sauvages " qu'on ne saurait trop reconnaître," dit Tacte.

L'île est la plus grande des six qui sont dans l'embouchure du Saint-Maurice. Elle mesure quatre-viTigts arpents en superficie. Son nom lui vient de Christophe Crevier, comme l'île Bellerive (aujourd'hui La Potherie), sa voisine, doit le sien à Crevier de Bellerive. Cette famille, à l'instar de Pierre Boucher son parent, sut laisser des traces durables de son passage aux Trois-Rivières. Le 9 mars 1655, le Père Léonard Garreau, supérieur des jésuites, aux Trois-Rivières, donne, au nom de sa Compagnie, '' à titre de cens et rentes seigneuriales payable à la Saint-Martin," l'île en question, " située dans les Trois-Rivières, ayant du côté nord l'île de M. Boucher et du côté sud celles de M. de la Potherie et de Saint Quentin " — à Christophe Crevier, sieur de la Mêlée, Jacques Bertaud, Jacques Brisset, Jean Pacault, Pierre Dandonneau, dit Lajeunesse, et Michel Lemay, tous habitants des Trois-Rivières. Les concessionnaires s'engagent à faire moudre au moulin des jésuites les grains provenant de ladite île " lorsque ledit moulin sera bâti." Dans l'intervalle des cinq années qui suivirent, Christophe Crevier racheta les parts de ses copropriétaires.

'' L'île de M. Boucher " portait déjà ce nom, à ce qu'il paraîtrait, mais elle ne fut concédée à ce gouverneur que le 20 octobre suivant (1655) par un acte qui la décrit comme suit: " située à troisquarts de lieue, ou environ, du grand fleuve de Saint-Laurent, contenant quarante ou cinquante arpents ; le côté du nord-est regarde les terres de la Madeleine ; le côté du sud-ouest les terres du sieur Gaspard Boucher et Etienne (Philippe Etienne, probablement) ; le côté du sud regarde l'île du sieur de la Potherie ; l'autre côté regarde, en montant, le fleuve desdites Trois-Rivières... et sera adite île nommée île Saint-Joseph."

A cette date (1655) les lies situées dans l'embouchure du Saint- Maurice étaient concédées, moins une, la plus petite et la plus reculée dans la rivière. Il était assez naturel qu'il en fût ainsi, puisque le poste du cap de la Madeleine formait comme une annexe de celui des Trois-Rivières, plaçant le Saint-Maurice entre

eux. Les avantages de la pêche et de la chasse dans ces endroits devaient aussi contribuer à les faire apprécier des habitants de leur voisinage. 11 est possible que, dès cette époque, on y prît la petite morue qui y arrive aux mois de décembre et janvier en si grand nombre, qu'on la recueille à pleine " puise " — sorte de coffre de rets qui se plonge sous la glace avec très-peu d'artifice. Ce petit poisson — véritable manne — est identique à la grosse morue. Il vient du golfe. On le '' pêche " à Québec et ailleurs, mais une fois engagé par masses serrées dans les îles du Saint-Maurice, on le " puise " tout simplement. C'est le seul endroit où il se comporte de cette façon. Quand les coffres (montures de bois enveloppées de rets) sont tirés du trou pratiqué dans la glace, et que deux ou trois minots de ces petits êtres tombent d'un coup aux pieds des pêcheurs, se tordant, se débattant et décrivant dans leurs soubresauts toute espèce de lignes avant de mourir, c'est un curieux spectacle.

Le 10 août 1655, M. de Lauzon étant aux Trois-Rivières, Elienne de LaFond concède un quart de lieue de terre au-dessus de la rivière de la Madeleine et un quart de lieue au-dessous, de front sur le Saint- Laurent, du côté du nord, au-dessus des Trois-Rivières, et trois lieues de profondeur dans les terres. '• L<»s appellations du juge qu'y sera établi ressortiront des Trois-Rivières. "

La rivière de la Madeleine que nous avons vu désignée (Relations 1644, p. 41 ; 1652, p. 33) comme étant à six lieues au-dessus des Trois-Rivières, doit être l'une des rivières Machiche. LaFond ne paraît pas avoir fait valoir ses droits sur cette terre, isolée alors du * groupe des habitations françaises.

La concession dont il s'agit ici parait être la seconde au Canada qui fasse mention de la Coutume du Vexin-Français enclavée dans celle de Paris. La première se rattache à la seigneurie de Beauport, en 1653, et la troisième à celle de l'île Saint- Joseph, dans les Trois-Rivières, le 20 octobre 1655.

La Coutume de Paris est invoquée dès 1647 dans le titre de la seigneurie du sud du fleuve (Sainte-Angèle de Laval aujourd'hui.) Après 1655 jusqu'en 1669, dans les actes du gouvernement des Trois-Rivières, on trouve alternativement mentionnées la Coutume de Paris et celle du Vexin ; ensuite, celle de Paris se rencontre légulièrement, sauf dans les titres des fiefs Saint-Jean de la Rivièredu-Loup (1700) et Saint-Etienne des Grès (1737).

Le premier cahier des registres des audiences de la justice aux Trois-Rivières est égaré ou totalement perdu. Il devait s'étendre de 1650, au moins, jusqu'à 1655. Le deuxième commence à la date du samedi, 19 juin 1655, par TafFaire Crevier-Laframboise : Jeanne Enard, femme de Christophe Crevier sieur de la Mêlée, demanderesse, comparaît contre Marie Sédillot, femme de Bertrand Fafard, dit Laframboise, et exige que cette dernière lui paye la moitié d'un veau qu'elle allègue avoir gardé et nourri pendant quelques semaines sur la demande de madame Laframboise, propriétaire de l'animal. Jugement : sera livrée, à la mort du dit veau, la proportion de viande qui forme la moitié de l'amélioration qu'il a subie étant sous les soins de madame Crevier.

Pour cette année 1655, le cahier consigne dix-sept procès, tous sans importance. M. Boucher siège comme juge, et Séverin Ameau comme greffier de la juridiction des Trois-Rivières, titre qu'il se donne dans ces pièces et qu'il conserva jusqu'en 1680.

L'année suivante, eut lieu un débat assez amusant, dont voici l'abrégé : Le 8 janvier 1656, le sieur Michel du Hérisson signiûe au révérend Père Garreau que Jean Desmarets, âgé de cinquante ans, est marié 'en France el, conséquemment, qu'il ne saurait convoler aux Trois-Rivières, comme il en a l'intention, avec Anne la Tour, âgé de soixante ans, servante du sieur du Hérisson. Le 16 janvier a lieu le mariage, célébré par le Père Garreau : entre Jean Desmarets (1), fils de Robert Desmarets et de Marie Bouët, de la paroisse de Brouville, pays de Rouen, d'une part, et Anne Le Sont (2), veuve de Jean Lafortune, de la paroisse de Saint-Sébastien de Nancy, en Lorraine, d'autre part. Témoins : M. de La Meslée, M. Saint-Quentin, et Saint-Séverin (Séverin Ameau).

Le 5 février, Desmarets porte plainte devant le gouverneur Boucher contre du Hérisson (qui comparaît) pour lui faire rendre les hardes d'Anne la Tour "sa femme", ci- levant servante dudit Hérisson, se déclarant prêt à payer ce que Anne pourrait devoir à ce dernier, lequel prétend ne rien savoir du mariage en question, et s'en tient à l'avertissement qu'il a donné au révérend. Père Garreau. Ordonné par la cour que Desmarets produise son acte de mariage en bonne forme.

(1) L'abbé Tanguay Pappeille Jeau-François Desmarets, dit Lamothe. U habitait le Cap.

(2) C'est l'orthographe du registre de l'église, tandis que le registre de la justice porte : La Tour.

A la séance du 9 février, le sieur du Hérisson déclare ne rien savoir touchant les hardes d'Anne la Tour ; il exige, de plus, que Desmarets lui paye la pension de cette dernière pour le temps qu'elle a demeuré chez lui et qu'il le dédommage de la perte qu'il subit par le départ de cette femme, qui lui avait fait don de ses biens moyennant entretien sa vie durant. Desmarets riposte en demandant que l'on paye les gages de sa femme pour la durée de son service. Du Hérisson ne veut pas reconnaître qu'elle a été sa servante; il dit qu'elle n'a été assujettie à aucun travail dans sa maison. La cour exige qu'on produise le contrat de donation.

Enfin, le 15 mai, Desmarets prouve qu'il n'a jamais étéluariô en France. Du Hérisson produit le contrat de donation. Jugement : Anne la Tour payera le notaire et les frais dérivant de l'engagement qu'elle a fait et rompu de son propre mouvement au préjudice du sieur du Hérisson, lequel lui versera vingt mois de gages, mais elle fera des excuses à la cour et audit sieur du Hérisson et le remboursera des frais qu'il a faits pour elle.

Le lecteur a remarqué la singulière conduite de M. du Hérisson qui fait sans preuve une dénonciation malicieuse et fausse au curé, et une fois rendu là, attend la troisième séance pour soumettre son grief, qui devient alors le fond réel du débat. Cet esprit de chicane existe bien encore de nos jours, mais la justice a modifié les formes qu'elle suivait en 1656.

Dans cette dernière séance, M. Boucher s'intitule : " Pierre Boucher, Ecuyer, sieur de Grosbois (1), lieutenant général civil et criminel de M. le grand sénéchal de la Nouvelle-France en la juridiction des Trois-Rivières." En d'autres termes, il était ce que nous appellerions juge en chef du disirict des Trois-Rivières. Jean Sauvaget siège avec lui en qualité de procureur fiscal.

Le 12 septembre 1657, Maurice Poulain, dit Lafontaine, est nommé procureur fiscal des Trois-Rivières, en remplacement de Jean Sauvaget, lequel siégeait encore au commencement do cette année 1657, mais comme son nom ne se retrouve point après cette date, nous supposons qu'il mourut durant Tété de 1657.

Voici le titre de la plus ancienne partie de la seigneurie de la Pointe-du-Lac.

" Nous, Pierre Bouclier, escuyer, sieur de Grosbois, gouverneur des Trois Rivières, lieutenant général civil 3t criminel de monsieur

(1) Le nom 4e Grosbois apparaît ici pour la première fois.

le grand sénéchal de la Nouvelle-France, en vertu du pouvoir à nous donné par monsieur de Lauzon, chevalier, conseiller du roi, etc., et sous son plaisir, avons donné et octroyé, donnons et octroyons à Maître Jean Sauvaget, procureur fiscal desdits lieux, une terre et concession à la Pointe du lac (l) Saint-Pierre, du côté du nord, de la consistance dé trois quarts de lieue de front sur deux lieues de profondeur dans les terres ; pour en jouir par ledit Sauvaget et Etienne Seigneuret, son gendre, (2) leurs successeurs ou ayants cause, pleinement et paisiblement, à perpétuité en fief, par un seul hommage mouvant de Québec, à la charge du revenu desdites terres pour chaque mutation de possession avec tous droits. Feront, lesdits Sauvaget et Seigneuret habiter lesdites terres en leur étendue et y travailler dans quatre ans de ce jour. Souffriront, lesdits Sauvaget et Seigneuret, ou autres jouissant desdites terres, que les chemins qui se pourront établir par les ofBciers de la compagnie de la Nouvelle-France passent pas leurs dites terres, si ainsi lesdits officiers le trouvent expédienL Et feront ratifier la présente concession par Monseigneur Lauzon dans un an de ce jour, à faute de quoi icolle demeurera nulle. Fait en notre hôtel, aux Trois-Rivières, ce jourd'hui dernier juillet mil six cent cinquante-six. (Signé) Boucher.''

Cet acte fut r .tifié le 5 aoflt par M. de Lauzon. Le môme jour fut passé à Québec un acte qui accorde à Pierre Boucher (âgé de trois ans) fils du gouverneur des Trois-Rivières, la consistance de dix arpents de terre de front et vingt de profondeur, du côté du nord sur le fleuve Saint-Laurent, environ trois cents pas audessus de la Cinquième rivière. Cs petit fief porte le nom de Boucherville. Il est entre la seigneurie de la Pointe-du-Lac et le fief Labadie, sur lequel est placé le Calvaire.

Dans Tacte du 31 juillet, M. Boucher signe '^ en son hôtel aux Trois-Rivières." Nous ne savons où était cette demeure, non plus la '' maison de ville " dont il est fait mention en 1653.

La résidence des premiers gouverneurs des Trois Rivières ne nous est pas coimue d'une manière certaine, sauf le deuxiènae d'entre eux, M. de Ghâteaufort, qui logeait dans le fort. On peut supposer avec raison que ses successeurs immédiats, Desrochers,

(1) C'est la plus ancienne mention connue de ce terme appliqué au lieu en question.

(2) Anne Dapuys, femme de Sauvaget, était l'aïeule de Madeleine Benassis^ femme de Seigneuret.

Malapart et Champflour, demeuraient là également. C'était cependant une habitation peu commode, puisqu'elle renfermait dans un espace très-petit le principal dépôt de la traite et un corps-de-garde. Aussi dès M. de la Potherie, le premier gouverneur qui eut sa femme avec lui, peut-on croire que la coutume s'établit de loger ailleurs. Il y avait dans le bourg plus d'une maison occupée par la Potherie, Tilly, Le Gardeur, Godefroy et du Hérisson. On ne voit donc pas pourquoi ces deux gouverneurs se seraient condamnés à vivre à l'étroit dans le bâtiment du Platon. En tous cas, vers 1653, la bourgade renfermait déjà une quarantaine de ménages dont la plupart étaient évidemment mieux logés que le personnel du fort. M. Boucher, qui était marié et qui comptait aussi dans la bourgade plusieurs maisons habitées par ses parents, ne dut pas s'astreindre à demeurer, comme on dit, entre quatre murs.

Il est vrai qu'une tradition populaire veut qu'il ait vécu dans l'édifice de pierre du Platon qui, de notre temps, a servi de caserne, puis de collège. Il suffit de noter que M. Boucher avait quitté les Trois-Rivières depuis cinquante-six ans (et qu'il était mort) lorsque, en 1723, cet édifice fut construit.

Une autre tradition, conservée dans la famille d*' Niverville, porte que M. Boucher demeura sur l'emplacement du fief Ghampflour ou Niverville, entre les rues Bonaventure, Des Champs, Saint-Pierre et Saint-Joseph, où se voit une grande maison de pierre entre cour et jardin. C'était un endroit fort exposé, en dehors de la palissade, et, d'ailleurs, avant 16G0, il n'appartenait pas à M. Boucher. De 1661 à 1667, période relativement calme, il est possible qu'il ait bâti une maison sur ce fief; toutefois, nous voyons par le plan de la ville en 1685, que son gendre et successeur habitait une maison située où est aujourd'hui l'extrémité noi*d du boulevard Turcotte au coin de la rue Saint-François Xavier.

L'année 1655 s'était écoulée dans la crainte de quelque coup des Iroquois, bien que ceux ci protestassent de leur amitié pour les Français et de leur résolution de ne point attaquer les Sauvages alliés au-dessous des Trois-Rivières, où ils promettaient de ne plus s'avancer en arme.

De bonne heure au printemps de 1656 ils tuèrent des Hurons, quelque part plus bas que cette place, et, fidèles à leur tactique de tromperie, envoyèrent immédiatement trois chefs protester du respect qu'ils entretenaient à l'égard des Français. Il y avait trois ■cents Agniers aux environs des Trois-Rivières dans le dessein évi-

dent d'aller attaquer les Hiirons près de Plie d'Orléans. On était dans la dernière quinzaine d'avril ; un canot fut expédié à Québec.

Le 20 mai, arrivèrent aux Trois-Rivières, venant de Québec, plusieurs Français, y compris les Pères Ménard, d'Albon, Fremin, les frères Ambroise Broat et Joseph Boursier, avec le Père LeMercier, supérieur des jésuites. Ils accompagnaient des Sauvages de quatre nations qui allaient attaquer les Iroquois dans leur pays. Le 29 cette expédition partit des Trois-Rivières; le 31 elle était à Montréal.

Dans la nuit du 16 au 17 août, un gros parti iroquois se tint caché devant les Trois-Rivières. C'était la bande qui allait à l'île d'Orléans, enlever les malheureux Hurons.

Un canot envoyé à Québec ne prit qu'une journée pour faire le voyage, et passa sans être vu des Iroquois. Le Père Simon Le Moyne partit aussitôt pour remonter le fleuve, et eut une conférence avec les ennemis dès qu'il les rencontra, et leur fit promettre de ne point attaquer les Hurons. Ces Iroquois avaient, comme nous l'avons dit, passé une nuit cachés tout près des Trois-Rivières en descendant: personne ne les avaient aperçus sur le fleuve, mais on connaissait assez bien leurs mouvements en ce lieu pour se garder des attaques qu'ils pouvaient y tenter.

Ce que l'on redoutait arriva. Les Hurons, surpris et massacrés sur l'île d'Orléans, laissèrent une partie de leurs gens aux mains des Iroquois, qui défilèrent en plein jour en vue de Québec et des Trois-Rivières. Devant cette dernière place, ils obligèrent leurs malheureux prisonniers à chanter et à danser, selon la coutume des Sauvages en pareille circonstance, et se rendirent ensuite à une demi-lieue plus haut où ils campèrent, cherchant à vendre aux Trifluviens le produit de leurs rapines.

L'un des missionnaires qui étaient aux Trois-Rivières se rendit parmi eux trois fois, pour consoler les Hurons captifs et essayer d'attendrir le cœur de leurs bourreaux.

Nicolas Perrot accuse les Français de n'avoir pas secouru leurs alliés. M. Ferland dit que M. de Lauzon, plus prudent qu'énergique, s'y opposa dans la crainte de faire rejaillir la vengeance de ces bal'bares sur les familles françaises. La Mère de l'Incarnation dit qu'il n'y avait point de forces à Québec.

M. Faillon pense que l'esprit belliqueux qui animait les colons de Ville-Marie et des Trois-Rivières faisait défaut à Québec, où les Iroquois ne portaient point ordinairement leurs attaques. Quoi qu'il en soit de ces assertions, il est certain que la colonie était dans un état précaire, ayant si peu de ressources contre un ennemi déterminé dont il fallait feindre d'ignorer les intentions et qui exigeait qu'on le traitât amicalement.

Sur la fin d'août 1656. on vit arriver aux Trois-Rivières une flottille de deux cent cinquante Outaouais, qui ramenaient les deux Français partis en 1654; cinquante canots chargés de pelleteries qui la composaient descendirent à Québec. Les deux Français avaient prêché TEvangile parmi les nations de TOuest, tout en donnant naissance à un mouvement de trafic considérable. Le Père Le Mercier écrit en 1653 : '' On nous a dit que dans des lies du lac des Gens-de-Mer que quelques-uns appellent mal à propos les Puants, il y a quantité de peuples dont la langue a grand rapport avec Talgonquine ; qu'il n*y a que neuf jours de chemin depuis ce grand lac jusqu'à la mer qui sépare l'Amérique de la Chine, et que s'il se trouvait une personne qui voulût envoyer trente Français en ce pays là, non-seulement on gagnerait beaucoup d'âmes à Dieu, mais on retirerait encore un profit qui surpasserait les dépenses qu'on ferait pour l'entretien des Français qu'on y enverrait, pour ce que les meilleures pelleteries viennent plus abondamment de ces quartiers-là. Le temps nous découvrira ce que nous ne savons encore que par le rapport de quelques Sauvages qui nous assurent avoir vu de leurs yeux ce qu'ils expriment de leur bouche."

La Mère de l'Incarnation écrit en 1654: "Des Sauvages fort éloignés disent qu'il y a au-dessus de leur pays une rivière fort précieuse (1) qui aboutit à une grande mer que l'on tient être celle la Chine."

Les Français, entendant raconter par les Sauvages de l'Ouest qu'il existait dans cette direction un grand lac dont les eaux étaient puantes (en raison du sel qu'elles renferment) crurent facilement que c'était la mer Pacifique ; aussi donnèrent-ils aux peuples qu'on leur signalait dans ces contrées mais qu'ils n'avaient jamais vus, le nom de Gens-de Mer qu'on trouve souvent répété dans les récits du temps

, En 16V1, le Père Dablou, parlant de la baie des Puants du lac Michigan, connue sous le nom de baie Verte, dit qu'elle '' porte ce nom de Pua^it qui est le môme que les Sauvages donnent à ceux qui habitent proche de la mer."

En 1656, le Père Dequen écrit: "On nous a mentionné quantité de nations aux environs de la mer du Nord, que quelques-uns ont appelé les Puants, à cause qu'ils ont autrefois ^habité sur les rives

U) C'est évidemment le MlBsiasipL

de la mer, qu'ils nomment Ouinipeg, c'est-à-dire eau puante. Un Français (1) m'a dit autrefois qu'il avait vu trois mille hommes dans une assemblée qui se fit pour traiter de la paix au pays des Gens-de-Mer."

Les citations qui précèdent montrent que dès 1653 les Français connaissaient que le continent se prolongeait à l'ouest neuf jour^ nées de chemin au delà du lac des Gens-de-Mer. Peut-être Nicolet avait-il approché des nations de langue algonquine qui, au dire de la Relation de 1653, habitaient les bords de ce lac; on est mieux renseigné sur ses voyages dans les terres qui sont au delà du lac Michigan et qu'il crut être voisines de la mer.

Sur les rapports de leurs deux compatriotes, trente Français s'embarquèrent à Québec, à la fin de Tété 1656, avec les Outaouaks pour aller commercer dans l'Ouest, mais ils reçurent avis que les Iroquois gardaient le fleuve, et en effet av^nt de toucher aux Trois-Rivières, ils eurent connaissance d'une embuscade, qu'ils évitèrent. Aux Trois-Rivières les Français changèrent de résolution, sauf trois qui continuèrent leur route avec les PP. Garreauet Druillètes et le frère Louis Le Boëme. Les Iroquois qui guettaient la flottille réussirent à la dépasser et lui dressèrent une embuscade dans laquelle elle tomba ; le P. Garreau mourut d'un coup de feu, les Outaouais se dispersèrent et tous les Français durent renoncer au voyage de l'Ouest. Voyant les Outaouais se rapprocher de là colonie française, les Iroquois n'hésitaient pas à les envelopper dans le plan de destruction qu'ils avaient conçu et qu'ils exécutaient si aisément, grâce à l'inaction du gouvernement français.

Quelques lignes empruntées au Jowmal des jésuites^ pour terminer l'année 1656 :

"Le 25 octobre, arrive des Trois-Rivières un canot à Québec dépêché par M. Boucher qui nous apprend que quarante Agniers, en sept canots, sont arrivés aux Trois-Rivières le 20 octobre, avec des colliers (des présents) à dessein d'amener avec eux les Hurons de Québec... Le 2 novembre, arriva à Québec, des Trois-Rivières, le Père Ragueneau avec quatre Agniers."

Le supérieur des jésuites écrit le 21 novembre : Je reçus (à Québec) des lettres des Trois-Rivières par lesquelles j'appris que le Père Ragueneau avait fait et reçu des promesses de paix générale de la part des Algonquins et des Iroquois."

Le 20 avril 1657, huit Français des Trois-Rivières, avec vingt

{!) C'était sans doute Jean Nicolet.

canots de Sauvages Algonquins partent pour la traite des Attikamègues. " Ils entrèrent dans les terres par la rivière Batiscan, qui est six lieues au dessous des Trois-Rivières. Ils passèrent dans cette rivière vingt huit saults en quatorze jours. Ils arrivèrent au terme de leur voyage le 28 mai, après avoir passé soixanteet-quatorie saults ou portages. Ils retournèrent aux Trois-Rivières le 15 juillet chargés de cas»ors. Le voyage ^st rude, long et hazardeux ; néanmoins, il fut heureux. Il n'y eut qu'un seul Français qui y périt en tombant dans un rapide en glissant, où il se noya. Ils y virent des Poissons-Blan ;s qui demandent à prier Dieu, des AgouingSiSek, et des Kiristinons, qui sont proche de la mer du nord." (Journal des jésuites \3 juillet 1657.)

Vers le 25 avril, on apprit que les Agniers rôdaient sur le fleuve en plusieurs bandes et qu'ils avaient blessé une Huronne dans le lac Saint-Pierre. Tout le printemps se passa en alarmes. Au milieu de mai, des Iroquois entrèrent aux Trois-Rivières sous prétexte de parlementer, mais en réalité pour détourner lesHuronsde prendre part à une ambassade qui se préparait pour les cantons Iroquois. Ces importuns causèrent beaucoup d'embarras, d'autant plus qu'il y avait toujours à redouter quelque mauvais coup de leur part. Guillaume Couture, qui se trouva en ces circonstances aux Trois- Rivières, fut de retour à Qftébec le 22 mai. Trois ou quatre jours après, arrivèrent aux Trois-Rivières vingt-quatre Agniers, appartenant à une troupe d'une centaine de maraudeurs qu'il fallut souffrir parce qu'ils ne parlaient que de paix, tout en cherchant l'occasion de piller et d'assommer les Algonquins, surtout les Hurons.

Le 13 juin, au greffe d'Ameau, se trouve le contrat du mariage proposé entre Louis Pinard, chirurgien, natif de La Rochelle, fils de feu Jean Pinard et de feue Marguerite Gaigneur, et Marie- Madeleine Hertel, native du bourg des Trois-Rivières, fille du défunt Jacques Hertel, sieur de la Fresnière, et de Marie Marguerie. Le gouverneur Boucher, François Hertel, frère de la mariée, Jacques Hertel, neveu de feu Jacques Hertel, et Quentin Moral, marié à la veuve de Jacques Hertel, assistent à la passation du contrat.

Pinard était dans le pays depuis au moins 1650 (voir le Journal des jésuites.)

Marie-Madeleine Hertel n'avait que onze ans neuf mois et douze

jours. Le mariage n'eut lieu que lorsqu'elle eut atteint treize ans, un mois et vingt-sept jours, le 29 octobre 1658. C'est la première fille née aux Trois-Rivières, qui se soit mariée.

Dans la pièce ci-dessus (1657), Quentin Moral est qualifié de " lieutenant du roi aux Trois-Rivières " ce qui signifie qu'il était le juge local. Nous savons que M. Boucher était lieutenant général, ce qui revient à dire juge en» chef dans l'étendue du district des Trois-Rivières.

Les Iroquois avaient établi des cabanages dans le lac Saint-Pierre et dans les îles de l'embouchure du Saint-Maurice pour surprendre les Algonquins. Ils avaient pillé les maisons de deux Français à l'Arbre-à-la-Croix (fief Hertel).

Les Hurons, partis de Québec avec le Père Ragueneau, avaient été massacrés le 3 août par les Iroquois, et leurs femmes amenées en captivité, sans compter celles qui furent brûlées à petit feu avec leurs jeunes enfants. Le 25 octobre trois Français furent tués à Montréal. M. d'Ailleboust, qui avait alors en main le pouvoir d^ gouverneur général, ordonna de capturer le plus que l'on pourrait de maraudeurs iroquois et de les conduire à Québec. Il en fut pris douze par les gens des Trois-Rivières, vers la fin d'août.

Comme on craignait que les cantons iroquois ne songeassent à tirer vengeance de ces emprisonnements, on libéra deux des captifs au commencement de novembre, pour porter des lettres au Père LeMoine qui était au pays de ces barbares, l'avertissant delà nécessité de faire savoir aux chefs de la nation que les autres répondaient de sa vie, de celle du Père Ragueneau et des Français qui étaient avec eux.

Au commencement de novembre des Agniers se montrèrent aux alentours des Trois-Rivières. On en fit entrer cinq '' par finesse " dans la bourgade où on les prit, non sans quelque résistance. M. Le Barbier qui se trouvait présent et qui voulait se saisir de l'un d'eux, dut tirer l'épée pour s'en rendre maître. Tous les cinq furent conduits à Québec par Christophe Crevier.

Le 13 novembre, trois Agniers partirent des Trois-Rivières pour porter des paroles de consolation dans leur pays. Quelques Français les accompagnèrent jusqu'aux rapides de la rivière Richelieu.

Le môme jour arrivèrent aux Trois-Rivières soixante canots, des terres du nord, et trente des Algonquins ordinaires. Une trentaine d'autres étaient attendus avant la saison des glaces.

cni

Le 17 novembre, une chaloupe remplie de Sauvages arriva à Québec portant la nouvelle que plus de soixante canots chargés de pelleteries avaient abordé aux Trois-Rivières ; qu'ils étaient en partie de la nation des Poissons-Blancs et d'autres peuples plus au nord, dont quelques-uns n'avaient jamais vu d'Européens; tous gens bien faits et de belle taille, mais d'une nature timide et peu entreprenante ; ils avaient été attaqués par les Iroquois deux ou trois années auparavant dans leurs bourgades, à la hauteur des terres et avaient cru prudent de se réfugier chez les autres nations plus éloignées. Pour aller à la mer du Nord par les Trois-Rivières, dit la Relation de 1658, on remonte cette rivière environ cent cinquante lieues, jusqu'au lac Ouapichiouanon; de là, on va trouver la baie des peuples nommés les Kilistinons, qui sont sur la mer du Nord. Du lac Ouapichiouanon on descend aux Trois-Rivières en sept journées. Il est parlé aussi de communications par eau enlre le Saint- Maurice et TOttawa (1).

" Le 9 décembre, dit le Journal des jésuites^ on dressa un cabaret aux Trois-Rivières où l'on vendait du vin aux Sauvages. Deux pots pour castor d'hiver ; un pot pour castor d'été. Ce cabaret fut établi par M. de la Potherip, du consentement de quelques habitants. Et comme les désordres ne cessaient pas par ce moyen, on se plaignit de ce cabaret — si bien que M. de la Potherie fut obligé d'envoyer à Québec pour savoir la volonté de M. le gouverneur touchant ledit cabareL La conclusion fut qu'il ne fallait point continuer. On ne laissa pas, toutefois, de continuer."

En consultant les cahiers de la justice des Trois-Rivières pour la deuxième moitié du XVIIe siècle, on voit avec quelle adresse et avec quelle persistance les traiteurs agissaient pour vendre delà boisson aux Sauvages, principalement à ceux du cap de la Madeleine,

De 1641 à 1665, nous pourrions commencer le récit des événements de chaque année en disant: " A l'apparition des hautes neiges, on signala les Iroquois, " ce qui, tout en devenant monotone comme littérature, ne laisserait pas d'être l'expression de la simple

(D BelaHanê, 1658, p. 12.20-21 ; 1660, p. 22. Journal des jésuites, p. 225-6.

vérité. Telle était la situation de nos pères, ne Toublions pas ; ne devenons pas assez indifférents envers Thistoire de notre pays pour passer à la légère sur cette époque à jamais mémorable. EfTorçonsnous d'en comprendre Tesprit. Ce fut un temps de lutte. Le combat, c'est notre élément. Alors, comme aujourd'hui, nous étions en face de difficultés que Ton croyait insurmontables. Néanmoins, nous luttions. L'avenir, sur le sol canadien, parlait au cœur des colons ; de nos jours il parle à l'esprit et au cœur de leurs enfants. A ceux d'entre nous qui seraient tentés de faiblir, montrons que, en plus d'une occasion, nos pères se sont vus exposés à des périls plus grands que les nôtres et qu'ils n'ont pas cessé d'être Canadiens.

En février 1658, plusieurs bandes iroquoises se mirent en campagne, mais sans résultat, parce qu'elles avaient été devancées par des lettres du Père Le Moyne. Comme on était averti, le reste de l'hiver se passa sans surprise.

Le 16 avril, les glaces du fleuve se mirent en mouvement. Dès le lendemain arriva aux Trois-Rivières le Père Ragueneau, qui avait hiverné chez les Iroquois, et dont le sort paraissait très-aventuré jusqu'à ce moment. Les Iroquois avaient placé des embuscades dans tous les lieux favorables à leurs desseins. Le Père Ragueneau passa aux Trois-Rivières la fête de Pâques (21 avril) et, le 23, il arrtva à Québec.

Le Père Simon Le Moyne, revenant du pays des Agniers avec trois guerriers de cette nation, se présenta aux Trois-Rivières vers le milieu de mai; le 21, il était rendu à Québec avec ses compagnons pour assister à une conférence, en vue de la paix.

Le 13 juin, trois Français: Adrien Joliette, Fouquet et Christophle, étant sortis de la bourgade pour se rendre au travail, sur les cinq heures du matin, furent surpris presque sous les yeux des gens du fort, près de la Première rivière, par six Iroquois qui s'emparèrent d'eux. Rendus à l'île de Montréal, comme un Iroquois avait été tué, on s'en vengea sur Fouquet qui fut brûlé vif. Joliette et Christophle, amenés dans les cantons, durent subir bien des avanies et des mauvais traitements, mais ils ne passèrent pas (du moins jusqu'à la mort) par le supplice du feu, comme le dit la Relation: ce récit fut envoyé de Québec en France avant le retour des deux prisonniers, (l)

Deux Iroquois étant arrivés aux Trois-Rivières pour proposer la paix, M. de la Potherie — qui parait avoir eu de bonne heure cet été le commandement de la place — en envoya prévenir M. d'Argenson, le nouveau gouverneur général, débarqué à Québec depuis le 11

(1) Comparez la Relation de 1668 p. 4, 8, 17 avec le Journal det jésuites p. 286, 241.

juillet Celui-ci équipa immédiatement trois chaloupes et des canots montés par cent soixante Français et cent Sauvages, et monta (13 août) aux Trois-Rivières, où il s'aperçut que, suivant leur coutume, leslroquois s'étaient moqués des Français en proposant la paix. Il confirma M. de la Potherie dans son commandement, poursuivit sa course jusqu'aux îles du lac Saint-Pierre, fit quelque séjour sur l'emplacement de l'ancien fort Richelieu (Sorel), puis retourna à Québec, avec sa troupe, vers la fin d'août.

Le 14 août, pendant que M. d'Argenson était aux Trois-Rivières, vingt Iroquois, conduits par la Grande-Cuillère^ se tenaient cachés au sud du fleuve, vis-à-vis du fort. La nuit venue, ils se dirigèrent du côté de Québec, où ils commirent quelques dégâts, et retournèrent aux Trois-Rivières, marchant toujours à la sourdine. Arrivés près du fort, voyant que M. d'Argenson était reparti pour Québec, ils tentèrent de s'emparer d'un Français, mais sans y parvenir. Enfin, ils eurent recours à leur ruse ordinaire : dix d'entre eux se cachèrent dans les bois; les dix autres demandèrent à entrer dans la place, sous prétexte de parlementer. M. de la Potherie, par un coup de vigueur qui montrait qu'il n'était pas dupe de leurs paroles, les retint prisonniers, puis, les divisant, il en garda trois et envoya les sept autres à Québec. '' Le 4 septembre, une chaloupe amena à Québec sept Agniers pris par finesse aux Trois-Rivières," dit le Journal des jésuites.

Voici comment M. d'Argenson raconte ces événements dans une lettre adressée au ministre, le 5 septembre 1658, après avoir parlé d'une escarmouche qui avait eu lieu à Montréal: "Le second avantage est aux Trois-Rivières d'une autre nation appelée Onoyotcheronon. On avait permis à quelques Français d'aller en chasse, avec ordre de découvrir, ce qu'ils firent, et aperçurent la piste de plusieurs Sauvages, et ensuite les Sauvages mômes. On leur cria ce qu'ils venaient faire. Ils dirent qu'ils venaient en guerre. On les invita à quitter cet esprit et de s'en venir aux Trois-Rivieres. Ils ne voulaient jamais, à moins que d'otages, ce qui s'exécuta. Mais comme c'était ceux qui avaient tué, au printemps, trois des nôtres à Montréal et trois autres (l) aux Trois-Rivières, M. de la Potherie, que j'y établis pour commander en ce poste, donna ordre qu'en ramenant les otages on s'en saisit. Eux, de leur côté, avaient, selon les apparences, le même dessein. Ainsi, comme ils étaient préparés, on en voulut saisir — ce qui réussit — mais on essuya beaucoup de feu. Un seul des nôtres fut blessé et trois des leurs tués et cinq prisonniers dont deux blessés. On en a envoyé un pour

(1) Joliette, Fouquet et Christophle.

rassurer leur nation de la vie des cinq^ s'ils pensent à la paix, dont nous attendons les réponses, aussi bien que des premiers envoyés." Un peu plus loin, il dit : " Hier, il nous arriva à Québec une chaloupe des Trois-Rivières, qui amenait sept Iroquois qui étaient venus savoir des nouvelles et insensiblement se trouvèrent engagés Il y en a un fort considérable, mais eûmes grande peine à les débarquer, à cause de nos Sauvages qui les voulaient tuer. Il fallut mettre tout le monde sous les armes et Notre-Seigneur nous démêla de ce pas aussi fâcheux qu'il s'en puisse voir, car j'avais à faire à des bêtes animées ; je ne débiterai cette nouvelle qu'à vous seul, vous en ferez part s'il vous plaît. Nous n'avons pas encore résolu ce que nous en ferons, sinon que je prétends en envoyer deux dans leur pays pour tâcher de retirer deux Français (1) qu'ils ont pris." Outre le style, celte lettre offre des curiosités d'orthographe que nous ne reproduisons pas.

La Grande-Cuillère^ (car le " captif considérable," c'était lui) adressa au gouverneur-général un pompeux discours pour lui témoigner du désir qu'avaient ses compatriotes de vivre en paix avec tout le monde. M. d'Argenson, lui reprochant les trahisons continuelles des Iroquois, promit néanmoins de conclure un traité solennel, si les cantons envoyaient une délégation dans ce but. *• Le lieu du conseil sera les Trois-Rivières, dit-il, où les ambassadeurs viendront tête levée, en faisant les harangues ordinaires, et personne ne viendra en cachette et dans les broussailles — autrement, si on l'attrappe, il sera condamné au feu."

Peu après, Joliette et Christophle furent ramenés jusqu'à Montréal par Garakontié, fameux chef iroquois, qui protesta en même temps de ses bons sentiments à l'égard des Français, mais qui demanda la permission " de passer quand il viendrait tuer l'Algonquin. " Il fut décidé de nouveau qu'un grand conseil réglerait les points divers de cette importante question, et que ce conseil aurait lieu aux Trois-Rivières.

" Le 10 novembre" nous apprîmes des Trois-Rivières, par un canot arrivé à Québec, que, le 5 de ce mois, douze Agniers avaient pris quatre Français prisonniers faisant du foin de l'autre côté de la rivière, vis-à-vis des Trois-Rivières ; puis quatre autre Français sur le lac Saint-Pierre qui retournaient de la chasse. Lesdits Iroquois ramenèrent un des huit prisonniers aux Trois-Rivières pour avertir le capitaine (2) de leur prise et lui faire savoir qu'ils menaient les autres au canton des Agniers pour les ramener au printemps avec les anciens du pays pour traiter de la paix."

(1) Joliette et ChriBtophle ; Foaquet était mort.

(2) M. de la Potherie, gouyemeor.

Les malheureux, tombés ainsi au pouvoir des barbares eurent les ongles brûlés, et, ajoute la Relation^ ^^ ils leur ont coupé les doigts et les mains, les préparant par ce commencement qui ne passe chez eux que pour de petits jeux, aux feux et aux flammes auxquels ils les destinent, en récompense du bon traitement fait à leurs gens que nous avons toujours caressés dans nos prisons et que nous avons enfin élargis sans leur faire tort d'un seul cheveu de la tête. Nous avons appris ces circonstances par un Huron chrétien fugitif, qui, s'étanl trouvé dans un parti qui venait ici en guerre, les rencontra dans les îles de Richelieu, conduits par les Agniers qui les avaient pris aux Trois-Rivières. Je fus, disait-il, touché de compassion, voyant le malheureux état de ces pauvres prisonniers, et en même temps je fus ravi de leur dévotion parmi les souffrances. Le soir, je les entendais chanter les litanies de la Vierge et le malin le Veni Creator avec les autres prières. Je leur voyais lever au ciel leurs mains tronçonnées et toutes dégoûtantes de sang — spectacle qui a fait si grande impression sur Tesprit de ce bon homme qu'il a pris ensuite la dernière résolution de quitter les Iroquois et de se jeter entre nos mains pour y conserver la Foi et pour nous découvrir une partie des desseins de l'ennemi."

Celui qui étudie cette époque douloureuse, éprouve une indignation bien légitime en présence de Tapathie des autorités, coupables, on peut le dire, de toutes ces horreurs. Mais qu'est-ce que cela faisait à la cour de France, si élégante, si polie, si civilisée I Que lui importaient une centaine de familles placées à la merci des féroces Iroquois? Elle n'en perdait ni un bal, ni une mascarade, ni une intrigue de ruelle. Il était plus souvent question chez elle de la forme des rosettes à coudre ou à agrafer sur les souliers de parade, que des pauvres diables de Canadiens enlevés, suppliciés, brûlés à petit feu par les Sauvages.

" Le 20 novembre, arrivèrent six Agniers, ambassadeurs à Québec, avec le Père Le Moine (l) et avec un Hollandais de la Nouvelle Hollande, pour les assurer que les Français ne leur feraient pas de mal. Leur dessein est de retirer leurs gens prisonniers et de faire la paix avec tous (à ce qu'ils disent) Algonquins et Hurons. Ils ont ramené nos sept Français prisonniers depuis quinze jours, et les ont laissés en passant par les Trois-Rivières." (2)

(1) Ub avaient dû s'associer lo Père Le Moine anx Trois-Rivières, oh. il était Ten oe tempe.

(2) Ponrles événements de l'année 1658, voir: Manuêcrits de Parie, série 2, vol* L p. 811-6. Belationa, 1658 p. 3-5, 8, 11-12, 16-18; 1&59. p. 2. Journal de» jésuites, Lettrm hUiariqutê. Charlevoix, Histoire I. 838. FaiUon, Histoire II. 875-9.

Le 30 arril 1659, quatre Onneyouts, prisonniers à Québec, furent renroyés, sous la conduite des délégués des cantons, pour aller aux Trois-Ririères s'entendre avec le Père Le Moyne. Le supérieur des jésuites et le Père Druillètes les accompagnaient, ainsi que plusieurs Algonquins.

Le Père Le Moyne avait passé l'hiver aux Trois-Rivières avec Teharihogan, chef de la tribu des Agniers. Le 7 mai, ils partirent ensemble, ayant avec eux deux Algonquins, les quatre prisonniers Lroquois arrivés de Québec, trois ambassadeurs onneyouts et Jean de Noyon, pour le pays des Iroquois, dans Tespérance d'établir la bonne entente entre cette race belliqueuse et celles alliées des Français.

Jean de Noyoo était employé par les jésuites. Revenu de chez les Iroquois, iî partit pour la France, pendant l'automne de cette même année 1659; mais il revint au Canada et se maria aux Trois-Rivières en 1665.

Malgré les négociations pour la paix, les Iroquois continuaient de harceler les colons et de massacrer les Sauvages amis de ceux-ci.

M. d'Argenson, voulant porter remède à cet élat de choses, partit de Québec, le 13 mai, av^ le Père Chaumonot et quarante hommes, sur un brigantin, fit une battue jusqu'à Montréal et fut de retour à Qaébe-: le *29, sans avoir rien accompli de notable. Selon leur habitude, les ennemis se gardaient bien de se montrer devant les Français, lorsqu'ils les voyaient en force. Pendant que le gouverneur était sur le fleuve, peut-être même non loin des Trois-Rivières, le Bâtard-Flamand, fameux chef iroquois, descendait de Montréal avec viugloinq guerrière. On signalait aussi cinq canots suspects, entre les Trois-Rivières et le lac Saint-Pierre. Les Algonquins étant allés en traite vers la chute des Grais, dans le Saint-Maurice, découvraient un cabanage dTroquois^ Des Français avaient aperçu trois canots de ces maraudeurs autour des îles, à ientr^ du Saint-Maurice. En un mot^ les alarmes étaient journalières^

Le S juin, le Bâtard-Flamand, le Ciel-Bleu et trois frères de la Grande-Cuillère alors prisonnier à Québec depassèrei.t les Trois- Rivières et se hasardèrent jusqu'aux environs de Québec, répandant la terreur parmi les habitations.

FAu:e d'un peu de secou::^ de France, la pauvre colonie était au ro/.ro.r d'une poi:înëe de IvirlKires, et cet êUit de choses dura Ting;-c;aq ans î

Vers la fin de juin, trois Français des Trois-Rivières, à la chasse sur les îles du lac Saint-Pierre, furent enlevés par une bande d'Oanontagués. L'un de ces captifs était Antoine Desrosiers ; rendu au lac Ontario, il parvint à s'échapper et fut de retour au milieu de juillet.

La traite des Attikamègues, comprenant d'abord un convoi de douze canots, puis un autre d'une vingtaine, parut aux Trois- Rivières dans la dernière quinzaine de juillet En môme temps arrivèrent six canots de Mississagués, gens du Saut-Sainte-Marie, qui avaient mis cinq mois à leur voyage, étant passés par la baie Géorgienne, la rivière des Français, le lac Nipissing, les rivières Mataouane et Ottawa, puis ayant traversé les contrées des'Téminskamings et des Attikamègues avec lesquels ils étaient descendus par le Saint-Maurice.

Il était question, parmi les Français, d'envoyer quelqu'un au pays dit des Outaouaks, situé audelà du Saut-Sainte-Marie. De pareils projets pourraient être regardés comme des rêves vu la situation de la colonie canadienne, pourtant ils s'exécutèrent aussitôt que conçus. Ces entreprises montrent, sous un jour pittoresque et grandiose, le caractère de notre population.

La première connaissance exacte que les Français eurent des peuplades de la baie d'Hudson leur parvint par les Sauvages du nord du lac Supérieur. Médard Chouart des'Groseillers avait, de bonne heure, exploré cette dernière région. La possibilité de se rendre par là jusqu'à " la baie du Nord " devait lui être connue, mais un semblable trajet offrait plus d'attrait à la curiosité du voyageur que de bénéfices au commerçant.

Vers l'époque où nous sommes parvenus, le côté sud-ouest du lac Supérieur attirait davantage les Français. On voulait connaître ce pays des Sioux, si renommé : on voulait savoir ce que c'était que cette mer ou cette grande rivière située au delà, car, il ne faut pas l'oublier, la découverte de l'Amérique avait été le résultat de la recherche d'un chemin direct entre l'Europe et la Chine. Après Colomb, Jacques Cartier eut un instant l'espoir de trouver à travers le continent nouveau la voie du Pacifique. Champlain y crut à son tour. Le frère Sagard s'en occupa. Nicolet pensa en avoir indiqué la route. Les missionnaires, après lui, en parlaient fréquemment. Les Anglais aussi avaient le dessein d'y parvenir, mais le centre du continent était dès lors aux mains des Français, pour ainsi dire. Le pays des Sioux se présentait aux imaginations

comme la porte de ces contrées fabuleuses où les richesses de rOrient devaient s'offrir aux yeux émerveillés des Européens. Rien d'étonnant donc que la perspective de résoudre toute ou partie du problème ait enfin attiré un homme aussi ardent aux découvertes que l'était le sieur des Groseillers. Comme sa famille demeurait aux Trois-Rivières (il était sergent-major de la garnison) le poste le plus fréquenté des Sauvages et des voyageurs, toutes les informations préalables lui parvenaient d'année en année. L'automne de 1659, il suivit les canots de traite, dont nous avons parlé, qui retournaient au lac Supérieur. Radisson, son beau-frère, l'accompagnait.

Entre 'le 4 août, date du départ d'un vaisseau de Québec pour la France, et le 19, jour où M. d'Argenson écrivit la lettre suivante, il y eut un combat aux Trois-Rivières :

'' Partie des Iroquois sont venus aux Trois Rivières, pour surprendre, et ont d'abord tué un Algonquin, et pris trois autres. Ils ont aussi blessé un de nos Français et dépouillé un autre, travaillant à leurs déserts. Le retour des Français maltraités fit prendre les armes et aller aux ennemis, lesquels s'étaient enfuis dans les bois. Les Algonquins dirent aux Français de se jeter dans les canots et qu'eux attaqueraient par les bois. Cela fut exécuté de la sorte, et les ennemis, voyant nos gens sur la rivière, avaient fait trois embuscades pdur les attendre au débarquement, mais les Algonquins s'étant fort avancés, découvrirent l'embuscade, et sans considérer davantage, la chargèrent. Il y eut dix ennemis blessés, mais aussitôt ils firent leur décharge et tuèrent deux Algonquins dont un vint mourir aux Trois-Rivières, après avoir reçu le baptême. (1) Les ennemis s'étant jetés dans leurs canots promptement, voulaient faire mine de charger les Français, mais les Français s'avancèrent à eux et les ennemis firent leur retraite. Deux jours après, un Algonquin Epicherinien (Nipissirinien) se sauva des ennemis. C'était un des trois qui avaient été pris d'abord, et rapporta que, des dix blessés, il y en avait quatre à mort et que si les Algonquins eussent encore fait une décharge qu'ils se laissaient tous prendre."

La suite de la lettre du gouverneur peint la position des Français au Canada sous de sombres couleurs, ce qui n'était pas exagéré, malheureusement.

(1) Le 14 août, le registre de la paroisse indique ^e baptême du **frère de Qobe- Plume/' nation des Témiskamings. Cette année, les seules sépultures inscrites sont au nombre de quatre, toutes dans le mois de décembre et toutes de Sauvages.

Le 21 août, des Algonquins des Trois-Rivières, qui étaient en guerre au-dessus de Montréal, retournèrent avec neuf chevelures iroquoises. Le 25, une centaine d'Agniers enlevèrent huit Français près des Trois-Rivières. Le surlendemain, la nouvelle de ce malheur étant parvenue à Québec, on envoya en toute hâte vingt-cinq hommes pour secourir la place qui pouvait tomber au pouvoir de l'ennemi d'un moment à l'autre. Le 29, dix-sept canots, tant algonquins que hurons, partirent de Québec pour aller en guerre dans la même direction ; ils ne retournèrent à Québec que le premier novembre.

Ces renforts paraissent avoir intimidé les Iroquois qui rôdaient entre Montréal et Québec, car on n'en entend plus parler cette année. Quant au gros de la nation iroquoise, il était plus que jamais porté à une guerre générale et sans merci.

Le 24 avril 166U, dit le Journal des jésuites^ arriva à Québec, des Trois-Rivières, le sieur Boucher '' dans notre chaloupe chargée de cent quatre-vingt-dix minots de blé pour nous, ce qui donna le moyen à bien du monde de semer et de vivre, la disette de blé étant presque extrême. Nous ne voulûmes point profiter de la misère du pays, et nous nous contentâmes du prix ordinaire du passé, savoir : cinq livres, quoique pour lors il se vendit six, sept et huit livres."

ex

Vers la môme date, on apprit que les Iroquois, au nombre de huit cents, s'avançaient pour détruire la colonie. La terreur se répandit partout

Le 27 avril partit de Québec le Père Druillètes avec des guerriers sauvages de Tadoussac. Le Père, qui se rendait aux Trois- Rivières pour y instruire les Poissons-Blancs, se sépara de sescompagnons de voyage en ce lieu ; on y trouve sa trace les 3 et 28 mai, et le. 19 juin; après cela, il descendit à Tadoussac, puis fut de retour à Cjuébec vers le 6 août.

" La guerre des Iroquois, dit une lettre de cette époque, traverse

toutes nos joies. C'est l'unique mal de la Nouvelle-France, qui est

en danger de se voir toute* désolée si de France on n'y apporte un

puissant et prompt secours, car pour vrai dire il n'y a rien de si

aisé à ces barbares que de mettre, quand ils voudront, toutes nos

habitations à feu et à sang, à la réserve de Québec, qui est en état

de défense, mais qui, toutefois, ne serait plus qu'une prison dont Ton ne pourrait pas sortir en assurance et où Ton mourrait de faim, si toute la campagne était ruinée...

'' C'est une espèce de miracle que les Iroquois, pouvant si aisément nous détruire, ne l'aient pas encore fait, ou plutôt c'est une providence de Dieu qui, jusqu'à maintenant les a aveuglés et a rompu les desseins qu'ils ont formés de nous faire cette sorte de guerre... Ils ont fait des coups de cœur et se sont signalés, en certaines rencontres, autant qu'on pourrait l'espérer des plus braves guerriers d'Europe. Pour être Sauvages, ils ne laissent pas de savoir fort bien la guerre, mais d'ordinaire celle des Parthes qui donnèrent autrefois tant de peines aux Romains...

" Ce qui est plus étonnant, c'est qu'ils dominent à cinq cents lieues à la ronde, étant néanmoins eu fort petit nombre, car des cinq nations dont riroquois est composé l'Agnieronnon ne compte pas plus de cinq cents hommes portant armes, dans trois ou quatre méchants villages... Il est hors de doute que si les Agnieronnons étaient défaits par les Français, les autres nations iroquoises seraient heureuses d'entrer en composition avec nous."

Dans les églises et partout, il se prêcha une croisade contre ces barbares. Quarante Hurons partis de Québec, au mois d'avril, pour marcher contre eux, furent rejoints par six Algonquins en passant aux Trois-Rivières. Les Hurons étaient commandés par Onontaga ou Kanontaga, le môme peut-être que nous avons vu aux Trois- Rivières en 1653. Les six Algonquins étaient sous les ordres de MitiSmeg, nom qui se voit à plusieurs reprises au registre des Trois-Rivières, vers 1660. Il y a apparence que ces deux capitaines étaient alors les meilleurs chefs de guerre des Hurons et des Algonquins.

Ils songèrent d'abord à faire la petite guerre, mais, parvenus à Montréal, ils tirent corps avec les seize Français enrôlés par le fameux Daulac qui avait conçu le projet incroyable d'arrêter avec si peu de forces l'armée iroquoise. Cette petite troupe, pleine de courage et de dévouement, prit la route de l'Ottawa, et le premier jour de mai, elle était aux rapides de Carillon et Grenville, où elle mit pied à terre, Rencontrant en ce lieu les bandes iroquoises, elle engagea une lutte héroïque et prolongée, qui a eu un immense retentissement dans notre histoire. Lorsque enfin, vers le 2u mai, les Hurons commirent la lâcheté de se rendre et de faire connaître à l'ennemi qu'il ne restait plus que huit Français et quelques Algonquins dans le retranchement de Daulac, la cause fut perdue ; mais Onontaga, MitiSmeg, trois Algonquins et quatre Hurons, qui n'avaient pas quitté le chef français, préférèrent s'ensevelir dan» sa défaite plutôt que d'avoir la vie sauve chez les Iroquois.

Bien que victorieux, ces derniers avaient perdu tant de monde et se trouvaient tellement décontenancés par une résistance si extraordinaire, qu'ils abandonnèrent le projet d'opérer une descente sur le Saint-Laurent. Daulac sauva donc le pays en ébranlant la confiance que les Iroquois avaient toujours eue en eux-mêmes. Trois ou quatre compagnies de soldats auraient pu en ce moment remonter la rivière Chambly et aller, au delà du lacChampIain^ les anéantir dans leurs foyers. Malheureusement, la Nouvelle-France n'avait pas de troupes.

CXT

Le 8 juillet, îl d'Argenson, gouverneur général, partit de Québec, avec le Père Allouez, pour les Trois-Rivières. Quelques jours après il était sur le point de retourner à Québec, lorsquMl apprit que les Iroquois venaient d'attaquer deux Algonquins, tuant Tun et amenant l'autre prisonnier. Il fît de suite préparer des chaloupes avec une centaine d'hommes pour leur donner la chasse, et il y mit une telle ardeur qu'il pensa subir le triste sort arrivé à M. Duplessis quelques années auparavant.

Gomme il poursuivait les ennemis sur le fleuve et lo lac Saint- Pierre, ceux-ci se gardaient bien de se laisser aUeindre, et, selon leur coutume, fuyaient dans leurs légers canots d'écorce, puis, tout à coup mettaient à terre dans un endroit 0(1 leurs poursuivants ne pouvaient débarquer qu'à découvert, exposés au feu de leurs tirailleurs embusqués derrière les arbres et les replis du terrain. Voyant ce manège, M. d'Argenson, plus chevaleresque que prudent et expérimenté, donna ordre à ses gens de porter au rivage,^ à la grande surprise des Canadiens, qui se connaissaient en périls de cette nature. Les soldats eux-mêmes montraient peu d'empressement à obéir, si bien que M. d'Argenson, se voyant désapprouvé de toutes parts, sauta de sa chaloupe dans l'eau jusqu'à la ceinture. Alors, personne ne raisonna plus. Chacun se précipita à la suite de ce commandant intrépide mais téméraire. En moins d'une minute, les Iroquois eurent prouvé qu'ils étaient inaltaqual)l(»s dans la position qu'ils avaient choisie. Un seul Français fut blessé, légèrement, ce qui n'est pas beaucoup, si l'on considènî le danger ordinaire de ces embuscades. La troupe se rembanjua, taut bien que mal, et se mit en retraite. Le 19, le gouverneur et le Père Allouez étaient de retour à Québec.

Vers le 15 août, une vingtaine d'Iro(iuois en maraude autour des habitations des Trois-Rivières, y enlevèrent deux Français.

Le 17, Monseigneur de Laval partit de Québec pour visiter les Trois-Rivières et Montréal, eu même temps que M. de Lauzon- Charny et quatre envoyés iroquois venus pour renouer des relatrons avec les jésuites par l'entremise de leur ancien apôtre le Père Menard qui demeurait aux Trois-Rivières.

Le 21, Mgr de Laval arrivait à Montréal, où la flottille de traite des Outaouais était rendue depuis deux jours. Le 22, ces Sauvages se remirent en route pour les Trois-Rivières, et y arrivèrent le 24.

Sur cent canots partis du lac Supérieur, il n'en restait plus que soixante, les autres ayant rebroussé chemin, par crainte des Iroquois que Ton croyait maîtres de l'Ottawa ; on ignorait encore, dans les pays de l'ouest, que Daulac les avaient forcés de se retirer.

Ce convoi apportait des pelleteries pour une valeur de deux cent mille francs. Le voyage avait duré vingt-six jours ; le trajet était de quatre cents lieues.

Avec les Outaouais revenaient Ghouard des Groseillers et Pierre- Esprit de Radisson, son beau-frère. Ils avaient hiverné à l'ouest du lac Supérieur, chez la nation du Bœuf (les Sioux appelés sédentaires) forte de quatre mille hommes. Ces Sauvages, ainsi que les Assiniboines leurs voisins, trafiquaient avec les peuples de la baie d'Hudson ; ils avaient aussi avec d'autres tribus, situées dans les environs du Mississipi et du Missouri, des rapports qui attiraient l'attention des Français. On parlait plus que jamais d'atteindre la mer de l'Ouest (le Pacifique) par quelques cours d'eau qu'il fallait d'abord découvrir.

Au commencement de septembre, le supérieur des jésuites, qui s'était absenté quelque temps de Québec, y retourna. Il parle ainsi de Chouard et de Radisson : '' Je trouvai deux Français qui ne faisaient que d'arriver de ces pays supérieurs, avec trois cents Algonquins (les Outaouais sont de race algonquine) dans soixante canots chargés de pelleteries... Ils ont hiverné sur les rivages du lac Supérieur et ont été assez heureux pour y baptiser deux cents petits enfants... Nos deux Français firent pendant leur hivernement diverses courses vers les peuples circonvoisins. Ils virent, entre autres choses, à six journées au delà du lac Supérieur, vers le sud-ouest, une peuplade composée des restes des Hurons de la nation du Petun, contraints par l'Iroquois d'abandonner leur

patrie. Ces bonnes gens ont rencontré une belle rivière (c'est le Mississipi qui ne fut découvert oiïïciellement que quatorze ans plus tard) grande, large, profonde, et comparable disent-ils, à notre grand fleuve de Saint-Laurent. Ils trouvèrent sur ses rives la grande nation des AliniSek, composée de soixante bourgades, ce qui nous confirme dans la connaissance que nous avions déjà de plusieurs milliers de peuples qui remplissent toutes ces terres du Couchant Nos deux Français, continuant leur ronde, furent bien surpris en visitant les Nad8echi8ec... Ils ont visité les quarante bourgades dont cette nation est composée, dans cinq desquelles on compte jusqu'à cinq mille hommes... Ce peuple nous attend, depuis l'alliance qu'il a faite tout fraîchement avec les deux Français qui en sont revenus cet été. De ce qu'ils ont retenu de cette langue, nous jugeons assez qu'elle a la même économie que l'algonquine, quoiqu'elle soit différente en plusieurs mots."

Par ce qui précède, et de ce que l'on connait du caractère de Chouard et de Radisson, ne peut-on pas conclure que ces deux hommes virent le Mississipi avant Joliette et Marquette ?

Le continent était découvert jusqu'au centre par les Français, tandis que les Anglais n'avaient pas encore pénétré assez loin dans les terres pour perdre de vue les rivages de l'Atlantique.

Outre ce que Chouard avait appris sur l'ouest et le sud-ouest au delà des grands lacs, il savait, depuis une douzaine d'années, que les tribus qui fréquentaient le nord du lac Supérieur se répandaient dans leurs courses annuelles, jusqu'à la baie d'Hudson, Noël Jéréraie dit positivement que Chouard, " étant dans le pays des Outaouais, poussa si loin qu'il eût connaissance de la baie d'Hudson." On voit par les écrits du temps (1660) que la croyance au passage du nord-ouest, pour aller à la Chine préoccupait fort les esprits. Les Pères Druillètes et Dablon, sans compter Chouard et Radisson, se flattaient de le découvrir.

Le commerce des pelleteries était devenu presque nul par suite de la guerre des Iroquois. La Mère de l'Incarnation écrivait, cette année, 1660, que la compagnie de la Nouvelle-France était sur le point d'abandonner le pays, ne croyant pas qu'il fût possible d'y continuer la traite. Cet état de choses déplorable menaçait ea effet de se terminer par le retour en France de tous les colons. La ruine de cinquante années et plus de travaux devenait imminente. Les lettres de cette époque sont remplies de cette pensée décourageante.

M. d'Argenson, le gouverneur-général, faisait des miracles pour

parer aux embarras de la situation, mais on sentait bien que, sans

l'aide de la Couronne, l'entreprise du Canada serait bientôt ahéantie.

Par bonheur, Tarrivée inattendue des Outaouais vint ranimer la confiance et inviter tout le monde à patienter encore une année. Par le moyen des pelleteries, on obtenait de France certains approvisionnements, des habits, des ustensiles, des outils, de la poudre, des armes, et cela maintenait le courage des habitants formés à toutes les privations. Sur deux cents mille francs de valeur que les Outaouais apportaient, les trois quarts lurent échangés aux Trois-Rivières, le reste à Montréal. Il y avait lieu d'espérer, d'autre part, que cette traite nouvelle avec des nations éloignées, inspirerait à la cour de France le désir de conserver le Canada — mais le simple bon sens n'est pas toujours écouté.

Les jésuites voulurent profiter d'une si belle occasion pour envoyer des apôtres à la nation outaouaise. Les Pères Albanel et Ménard furent choisis à cette fin. Dans une lettre que ce dernier écrivait des Trois-Rivières, "le 27 août, à deux heures après minuit " on voit avec quelle résignation, humble et forte à la fois, il faisait le sacrifice de sa vie.

La même journée partirent les Pères avec la flottille de traite, accompagnés de Jean Guérin et de six autres Français.

Avant d'arriver à Montréal, ils rencontrèrent Mgr de Laval qui retournait à Québec et qui encouragea le Père Ménard dans son projet de pénétrer le plus loin possible vers les pays inconnus. Les Relations nous ont conservé le récit de la mort du Père et du fidèle Guérin.

l\ parait que la visite de l'évoque aux Trois-Rivières ne fut pas complétée à cette date mais reprise dans les derniers dix jours d'octobre.

Le 19 septembre, le Père Allouez partit de Québec pour être supérieur à la maison des Jésuites aux Trois-Rivières. Le Père LeMoyne, qui avait résidé aux Trois-Rivières depuis le 8 juillet 1»59, rpçut ordre d'aller en mission à Montréal. Comme il venait de partir des Trois-Rivières le jeune François Hertel fut enlevé par quatre Iroquois, pour avoir commis l'imprudence de s'avancer hors de la place, malgré les conseils de sa mère. Dans une lettre qu'il écrivit bientôt après à celle-ci, le brave enfant disait : " Je vous demande pardon de vous avoir désobéi." C'était un beau garçon de dix-neuf ans, très-courageux, mais d'une constitution physique assez faible. A lire le récit des tortures que les Sauvages lui firent endurer, on ne croirait pas qu'il s'agit de celui qui devint un si fameux chef de guerre, qui supporta tant de fatigues, et qui, dans sa verte vieillesse, ayant dépassé quatre-vingts ans, faisait l'admiration des plus intrépides voyageurs.

Le mois de février et mars 1661 furent remarquables par trois événements, dont deux, au moins, étaient d'un genre nouveau en ce pays.

Plusieurs personnes des Trois-Rivières rapportèrent, en premier lieu, avoir entendu dans Tair des bruits qui ressemblaient à des voix. Bientôt après, apparut une comète qui sema la terreur par toute la contrée. On en prenait occasion pour prédire des calamités terribles. Les esprits n'étaient que trop préparés à des désastres et à dès malheurs de toute nature, surtout aux Trois-Rivières, où la quiétude était loin de régner, et où le découragement se tenait prêt à éclater.

Aussi, quel ne fut pas Teffroi de chacun lorsqu'on sentit trembler le sol lui-même et que ces secousses se répétèrent pendant plusieurs semaines ! Ce n'était pourtant que le prélude des commotions de l'année 1663.

Ces alarmes avaient à peine cessé que les Iroquois parurent en bandes nombreuses, malgré la saison des neiges, et interceptèrent les rapports entre les établissements français échelonnés le long du fleuve.

Vers le 8 avril, quatorze Français furent pris dans le voisinage des Trois-Rivières.

Huit cents guerriers, paralt-il, étaient en marche pour détruire la colonie.

Comme les Trois-Rivières étaient le poste le plus exposé, quarante hommes partirent de Québec pour lui porter secours.

M, Jean de Lauzon, sénéchal de la Nouvelle-France, (il fut tué par les Iroquois, à l'Ile d'Orléans, le 22 juin de cette année) accompagnait probablement ce renfort, car le 16 avril il fut parrain, (Marie Leneuf, marraine) de Marie-Angélique, fille de Pierre Denys et de Catherine Leneuf. Cette enfant épousa Charles Aubert de la Chesnaye, commis-général de la compagnie des Indes, établi à Québec, et qui avait une propriété aux Trois-Rivières, rue Alexandre aujourd'hui. Deux de leurs filles se marièrent à des gou verneurs des Trois-Rivières : messieurs de Galifet et Duboisfierthelot de Baucour.

Vers le 8 juin, ti'ois hommee furent tués au cap de la Magdeleiue.

Le 24 août, sépulture d'Elie Hanctin, âgé de trente ans, tué dans son champ par les Iroquois, (voir Tinventaire de ses biens, greffe d'Ameau, 11 novembre 1661.)

Durant Tété, les Iroquois capturèrent à diverses reprises, des hommes et des enfants, à la vue des habitants des Trois-Riviëres, sans qu'il fût possible de les en empêcher. Ils exercèrent des ravages par toute la colonie. Plus de cents Français, furent enlevés ou tués, entre Québec et Montréal.

Les Iroquois, écrit un Père Jésuite, " ont fait gémir les Trois- Rivières et y ont mêlé les larmes des pauvres mères avec le sang de leurs enfants."

Ces coups étaient presque journaliers, ce qui ^ rendait le séjour des Trois-Rivières plus dangereux que les coupe-gorges." Cette bourgade, continue le récit du temps, a été bien éprouvée. Le cœur lui saigne encore de la perte qu'elle a faite de quatorze Français enlevés tous à la fois, et d'une trentaine de Poissons- Blancs tués par nos ennemis."

M.Pierre Boucher dit de son côté: " Une femme est toujours dans l'inquiétude que son mari qui est parti le matin pour son travail, ne soit pris ou tué et que jamais elle ne le revoie. C'est ce qui est cause que la plupart des habitants sont pauvres, les Iroquois tuant le bétail et empêchant quelquefois de faire les récoltes, et brûlant les maisons ou les pillant lorsqu'ils en trouvent l'occasion."

De ces temps ^mémorables, il ne reste presque aucun souvenir dans l'esprit de notrp population. Pour faire peur aux enfants, on les menace encore " d'appeler les Sauvages," mais c'est à peine si l'on s'explique l'origine de cette coutume. Les descendants des premiers Canadiens doivent en honneur se piquer d'émulation pour remettre en lumière ces pages trop peu connues de notre histoire.

De tous les captifs mentionnés ci-dessus, le plus digne d'attention était François Hertel, âgé de dix neuf ans, celui-là même qui reçut plus tard le surnom de Héro, Les lettres qu'il adressait du pays des Iroquois à sa mère ont été souvent citées et publiées. H passa par le prélude ordinaire du martyr, qui consistait dans l'arrachement des ongles et le broiement des doigts. Malgré cela, il trouva moyen d'écrire, et c'est à lui, ainsi qu'à l'un de ses compagnons de malheur, que nous devons de connaître les noms de Hébert, Pierre Rencontre, Louis Guimont et le petit Antoine Crevier, tous pris aux Trois-Rivières (1), et assommés dans les cantons iroquois, après avoir souffert une foule de mauvais traitements.

(1) La BelaiUm nomme aussi La Liberté eulevé des Trois-Rivières et massaci^

Par rentremîse de Garakonthié, chef influent, et du Père Le- Moyne, les pauvres prisonniers furent reconduits dans leurs familles, partie l'automne de 1661 et partie Tété suivant, par leslroquois, qui avaient commencé, tout-à-coup, à parler de la paix.

Le tableau désolant que nous esquissons présente plusieurs aspects. Voici un autre drame.

Au printemps de 1661, l'un des fils de Jean Godefroy (ce devait être Jacques, né en 1641), avec un autre Français, était parti des Trois-Rivières en compagnie de trente Attikamègues, pour aller au lac Necouba, environ cent lieues dans le nord. Ils furent rencontrés par quatre-vingts Iroquois qui les attaquèrenU La lutte dura deux jours. Les Attikamègues se défendirent avec une valeur inaccoutumée qui eut pu sinon leur procurer la victoire, du moins les sauver, mais, par malheur, une mésintelligence, qui éclata entre deux chefs, gâta une aussi belle défense et fut la cause du massacre des braves qu'ils commandaient. Pas un seul ne voulut se rendre, préférant recevoir la mort dans la bataille que de périr sur le bûcher. Les femmes ne le cédèrent point aux hommes eu <fourage et en intrépidité ; elles cherchèrent partout l'occasion de se faire tuer plutôt que de tomber vivantes aux mains d'un ennemi féroce. Godefroy fut admirable de sang-froid et de bravoure; sa vue soutenait le cœur de ses compagnons ; il se prodiguait avec une telle ardeur qu'on aurait pu le croire invulnérable au milieu du feu continuel que les Iroquois dirigeaient sur lui. Enfin, accablés par le nombre, les valeureux Attikamègues plièrent ; Godefroy, couvert de blessures, dont plusieurs étaient mortelles, écrasa dans son sang et se traîna vers un groupe de mourants pour rendre le dernier soupir. Un survivant, le seul qui restait, fut pris, mais il s'évada quelques jours après, et parvint aux Trois-Rivières vers le 25 juin.

Vingt-quatre Iroquois périrent dans ce combat. La troupe dont ils faisaient partie se composait de trois cents guerriers qui allaient attaquer les Sauvages de Tadoussac, en passant par les terres du nord.

Au mois d'août eut lieu à Québec, chez les Ursulines, la cérémonie des vœux de Jeanne Godefroy, sœur du malheureux jeune homme dont nous venons de parler.

La note qui suit est la première mention connue d'une école aux Trois-Rivières :

" Monseigneur de Laval envoya aux Trois-Rivières, en 166t, de jeunes personnes comme maîtresses pour prendre soin des petites filles, afin qu'elles leur enseignassent tout ce qu'il est nécessaire aux chrétiens de savoir, en attendant que le temps et Toccasioa favorable se présentât, comme il l'écrivait à la Propagande, d'établir dans ce lieu des religieuses de sainte Ursule." — (Notice sur Monseigneur de Lavalj par M. le grand-vicaire Langevin, p. 66).

C'était en partie le résultat des visites que monseigneur avait faites aux Trois-Rivières l'année précédente.

Au recensement de 1666, nous retrouvons les traces de cette école. Quant aux Ursulines, elles ne s'établirent aux Troiâ- Rivières qu'en 1697.

M. Faillon croit que les maîtresses envoyées dans ce poste en 1661 appartenaient à la Congrégation, de la Sœur Bourgeois, ce qui est plausible, car cette dernière avait récemment amené de France quelques recrues, parmi lesquelles la sœur Raisin qui fut chargée, selon les apparences, de la conduite de l'école des Trois- Rivières, dès ce moment. En tous cas, elle y était en 1666.

Disons un mot de la vocation de cette pieuse personne qui ne saurait être oubliée dans notre travail.

En 1658, la sœur Bourgeois étant à Troyes, en Champagne, son pays natal, y enrôla quatre Qlles, dont une, mademoiselle Raisin, avait été sa compagne d'enfance. M. Raisin demeurait à Paris. Sa fille alla le voir pour obtenir la permission de passer au Canada. Il s'y refusa d'abord avec force, puis céda, et finalement, voulut qu'elle emportât mille francs, ce qu'elle n'accepta point, ne voulant prendre q^ue trois cents francs avec elle. Le père aida généreusement la sœur Bourgeois de son argent. Comme il restait sept cents francs sur les mille destinés à sa fille, il paya, jusqu'à sa mort, une rente viagère de trente-cinq francs à la congrégation de la sœur Bourgeois à titre d'intérêt des sept cents livres restantes- Plus tard, son fils, avocat au parlement de Paris, porta cette rente à trois cents francs, pour lesquels il ût une fondation de trois messes qui se disent encore à Montréal.

Au registre des Audiences, en 1657, on voit le nom de Pierre Boucher, mais en 1658 (l), celui de Maurice Poulain le remplace. Il restait avec le titre de lieutenant du roi pour le civil et le crimi-

(1) Le dernier document qui fasse mention de Gaspard Boucher, père -de Pierre est de 1658.

nel, sans cesser â*ètre le capitaine des milices de la ville. D'autre part, il avait administré le gouvernement des Trois-Rivières pendant une période assez longue pour qu'on lui donnât un successeur, comme c'était la coutume tous les trois ou quatre ans; aussi avons-nous vu que, dans Tété de 1658, M. de la Potherie avait reçu de nouveau le commandement

Pierre Boucher, à cette époque, se préparait avec activité à établir ses enfants aux Trois-Rivières. Jusqu'à 1665, il ne perdit aucune occasion d'acquérir et de se faire concéder des terrains dans les environs de la place. C'est ainsi que, le 7 avril 1660, il acheta de Jacques Le Neuf de la Potherie ^' trente-cinq à quarante arpents de superficie : prenant devant à la rue Notre-Dame ; borné au sud-ouest aux Révérends Pères Jésuites ; au nord-est aux terres concédées par M. Godefroy ; au bout duquel fief il y a un autre terrain (1) de trois arpents environ de front sur dix-huit arpents de profondeur."

C'était le fief concédé en 1646 à M. de Champflour, et vendu par celui-ci, en 1649, à M. de la Potherie. Depuis 1660, il appartient à la famille Boucher et a pris le nom de Niverville.

La rue Bonaventure passe sur la partie sud-ouest de ce fief, au lieu de le séparer des terres des Jésuites, comme on serait tenté de le croire au premier coup-d'œil. La rue la coupant un peu de biais, la langue de terre qui se trouve ainsi formée, entre la propriété des Jésuites et la rue en question, donne la profondeur des emplacements. La rue elle-môme ne date que du siècle dernier; elle parait avoir été ouverte par M. Niverville qui désirait concéder des lots à bâtir de chaque côté de cette voie. Telle qii'elle est de nos jours, elle va du grand coteau, en ligne droite, jusqu'au point de jonction des rues Hart et St. Joseph, où est située la chapelle méthodiste, et de là appuie à droite (vers le sud) pour opérer son raccordement avec la rue Notre-Dame. Cette déviation a rétréci les emplacements du côté sud-ouest, à partir de la rue Hart jusqu'à la rue Notre-Dame. La ligne des deux fiefs (Niverville et Jésuites) coupe à peu près en deux, de l'est à l'ouest, le carré Champlain.

Le 31 août arriva de France à Québec le baron d'Avaugour, qui venait remplacer M. d'Argenson, gouverneur-général. Dès le 1er septembre, il se mettait en route pour visiter les Trois-Rivières» De retour à Québec le 19

(1) PluB tard prolongement du fief qui nous occupe.

Il ne tarda pas à se convaincre que la France n'avait que trop longtemps négligé sa colonie du Canada, et qu'il fallait y apporter un prompt secours ou se résigner à la voir détruire misérablement par les Iroquois.

Fort de la justice de cette cause, et voyant que par la paix des Pyrénées signée en 1659, la France avait repris dans la politique européenne une position qui lui laissait le loisir d'étendre ses vues ailleurs, il fit une tentative énergique pour attirer du côté du St. Laurent la sollicitude des ministres et du roi.

Déjà, en 1660, le Père LeJeune était allé à Paris dans l'intention de demander des troupes pour régler définitivement la question de savoir lequel l'emporterait de l'Iroquois ou du Français dans la possession du Canada.

M. D'Avaugour sut choisir dans le même but un laïque recommandable, auquel il confia les intérêts du pays et qu'il fit appuyer auprès du roi de toutes les influences canadiennes. Cet homme était M. Pierre Boucher, alors le plus en état de représenter une population aussi digne de sympathie, car depuis vingt ans, il s'était identifié avec tous ses secrets, et nul mieux que lui ne savait parler et manier la plume pour se rendre utile à ses compatriotes. Il partit des Trois-Rivières, et le 22 octobre 1661, s'embarqua à Québec, pour sa généreuse mission.

Le roi connaissait les mérites de M. Boucher. Au moment où celui-ci partait pour la France il venait de recevoir des lettres de noblesse. Voici en quels termes l'ancien gouverneur des Trois- Rivières raconte ce passage de sa vie :

" M. de Lauzon étant repassé en France, en 1657, et fesant ses visites à Paris, alla voir M le marquis de Feuquières qui était pour lors vice-roi de toute l'Amérique, et en parlant de l'état du pays et de la guerre que les Iroquois nous y faisaient, il lui raconta le siège des Trois-Rivières (1653), lui fil voir la lettre que je lui avais écrite après le départ des ennemis et le compte que je lui rendais de tout ce qui s'était passé. M. de Feuquières, surpris de cet événement, demanda à M. de Lauzon quelle récompense on m'avait donnée. II lui répondit : aucune, si ce n'est le commandement de la place. M. de Feuquières résolut de m'envoyer des lettres de noblesse pour bien m'encourager à faire mon devoir contre ces infidèles et il me les envoya en 1661, avec une lettre très-gracieuse par laquelle il m'exhortait à continuer de bien servir le roi et le pays. Il me promit de parler de moi au roi et de me faire connaître de manière qu'il ferait ratifier tout ce qu'il venait de faire en ma faveur. Mais il fut disgracié trois ou quatre mois après. C'est pourquoi, lorsque je fus arrivé en France (1661)

• lu ut

Payant été voir, il me témoigna qu'il était bien fâché de n'être plus en état de me servir auprès du roi."

Nul Canadien n'avait encore obtenu cette marque dé distinction Le document qui en faisait la preuve ayant été détruit par le feu, quelques années après, Louis XIV le renouvela, en 1707, sous la forme suivante :

" Les témoignages qui nous ont été rendus, en l'année 1661, des services distingués que le sieur Pierre Boucher, alors gouverneur (1) des Trois-Rivières, nous avait rendus dès l'année 1639 dans les emplois importants que nous lui avions confiés en la Nouvelle-France, et particulièrement dans celui de gouverneur des Trois Rivières, nous auraient engagé à lui donner des marques glorieuses de notre estime en lui accordant des lettres d'ennoblis sèment pour lui et pour ses enfants nés et à naître en loyal mariage ; mais ces lettres ayant été brûlées dans l'incendie arrivé au séminaire de Québec, nous avons eu égard aux remontrances qu'il nous a faites pour nous supplier de lui en faire expédier de nouvelles, en vertu desquelles il put continuer de jouir, ainsi que sa postérité, des honneurs et des avantages qui sont réservés à la noblesse. A ces causes, et de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons, par ces présentes, signées de notre main, le dit sieur Boucher et ses enfants nés et à naître en loyal mariage, annobli et annoblissons, et du titre de gentilhomme décoré et »décorons, voulant et nous plait qu'en tous lieux et endroits de notre royaume et en tous pays soumis à notre domination, ils soient tenus et réputés nobles et gentilshommes, et comme tels qu'ils puissent prendre le titre d'Ecuyers, et parvenir à tous les degrés de chevalerie et autres dignités, titres et qualités réservés à la noblesse ; jouir et user de tous les honneurs, prééminences, franchises et exemptions dont jouissent les anciens nobles de notre royaume, tant qu'ils vivront noblement; tenir et posséder fiefs et seigneuries qu'il a ou qu'il pourra acquérir. Et d'après de tels litres, noms et qualités et nature qu'ils soient, porter armes telles qu'elles sont ci-après empreintes, icelles faire, graver, peindre et inculquer en ses maisons et seigneuries qu'il verra bon être et tout ainsi que si le dit sieur Boucher et ses enfants nés et à naître en loyal mariage étaient issus de noble et ancienne race, sans que pour ce ils soient tenus de nous payer ni à nos successeurs rois aucune finance ni indemnité de laquelle à quelque somme qu'elle

(1) En 1661, c'était M. de la Potherie qui était gouverneur des Trois-Rivières. Louis XIV, écrivant quarante-Rix ans après, faisait sans doute allusion aux ^services rendus par M. Boucher au temps (1653) où celui-ci avait agi comme gouiKemear 4e cette place.

puisse monter, nous avons fait et faisons don par ces présentes. Et donnons en mandement à nos amez féaux, conseillers, les gens tenant notre conseil supérieur de Québec, que ces présentes lettres d'ennoblissement ils fassent enregistrer; Et du contenu ce soit chose ferme et stable à toujours nous avons fait mettre notre sceau Donné à Versailles le 17 juin 1707, de notre règne le soixante-etcinquième.

(Signé) Louis."

M. Boucher ne s'était pas laissé abattre comme tant d'autres, depuis quelques années, par l'indifférence de la cour à l'égard du Canada. Il persistait à croire que le jour se ferait sur nos affaires et que le jeune roi et les ministes prêteraient^ main-forte aux courageux et patriotiques habitants des bords du grand fleuve. Voilà pourquoi nous l'avons vu concéder des terrains aujt Trois-Riviéres d'abord, ensuite au-dessus de ce poste, bien que les autres colons n'osassent pas se faire accorder des titres de propriétés dans cette direction.

Avant de partir pour la France en 1661, il avait dû prendre des arrangements avec M. de Lauzon, l'ancien gouverneur-général, qui le protégeait et qui était seigneur de l'immense fief appelé la Citière, sur la rive sud du St. Laurent, pour se faire découper une seigneuiie dans ce domaine. M. de Lauzon et lui se rencontrèrent sans doute en France, car le 20 avril 1662, Boucher reçut la patente de la seigneurie de St. François du Lac (une lieue de front au fleuve sur autant de profondeur) qu'il passa plus tard à son neveu Jean Crevier.

Nous verrons bientôt Boucher poursuivre ses idées de colonisations en fondant Boucherville et Varennes et en établissant ses fils jusqu'au haut de la rivière Chambly. Tout le sentiment national des premiers Canadiens se retrouve en action dans la vie de ce compatriote.

M. Boucher avait trouvé la France glorieuse, jouissant de la paix et célébrant la naissance du premier enfant de Louis XIV.

Mazarin venait de mourir, ce qui, tout grand ministre qu'il fut, n'était pas un malheur pour le Canada.

Colbert, esprit large et préparé de longde main à l'administration, montait au pouvoir, pour donner au règne du " grand roi " l'éclat le plus vif dont il ait brillé.

Un nouveau courant d'idées pouvait enfin s'introduire dans l'en-

tourage du souverain, M. Boucher le comprit et ne manqua pas Toccasion.

Les besoins du Canada, Thonneur de la couronne qui s'y trouvait eogagé, les vues d'avenir qu'ouvrait cette colonie, tel fut le thème sur lequel s'exerça la sagacité de l'ancien gouverneur des Trois-Rivières.

Le roi l'écouta avec intérêt II manifesta du chagrin de ce que l'on avait délaissé un pays si propre à devenir une belle et grande province. Notre envoyé l'édifia sur une foule de détails et de questions qu'il lui soumit, mettant dans ses réponses les avis de l'homme pratique et instruit à côté des renseignements dont une politique éclairée pouvait tirer partie. Les ressources naturelles de la contrée ne furent pas oubliées.

Louis XIV en conclut qu'il devait s'occuper de l'avancement du Canada. Il le promit. L'extension de son pouvoir sur le sol de FAmérique était un projet calculé pour flatter les instincts de ce mpaarque si remarquable par sa vaste ambition.

Il fallait, avant tout, une force armée suffisante pour tenir les Iroquois en échec. Des ordres furent donnés pour l'envoi de troupes, dont un certain nombre immédiatement, c'est-àdire cent hommes cette année et trois cents Tannée suivante. Deux vaisseaux, commandés par le sieur Dumont, reçurent ces cent soldats.

M. Dumont était chargé de préparer un rapport sur l'état de la colonie. M Boucher s'était engagé à écrire un exposé de la situation et des ressources de la Nouvelle-France.

Celui-ci, d'ailleurs, ne revenait pas seul. Plus de deux cents nouveaux colons l'accompagnaient, et si l'on songe que toute la population du Canada ne dépassait guère deux mille âmes, on se fera une idée de l'importance de ce secours.

Malheureusement, il n'y avait à bord de provisions que pour deux mois; la traversée dura du milieu de juin au milieu d'octobre, quatre mois pendant lesquels quarante personnes moururent de fatigues et de misères. En passant à Terreneuve, M. Dumont laissa un ecclésiastique et trente soldats pour la protection des pêcheries, ce qui réduisait d'autant les bras armés dont le Canada proprement dit avait besoin. Les vaisseaux s'étant enfin rendus à Tadoussac, il fallut s'y arrêter, et, avec de grands embarras, transporter les troupes, les colons et tout le bagage sur des barques et des chaloupes jusqu'à Québec, où Messieurs Boucher et Dumont arrivèrent le 27 octobre 1662 en compagnie des prêtres attachés à l'expédition.

Malgré ces contre-temps, les renforts ainsi amenés firent renaître l'espoir dans la colonie, surtout lorsque M. Boucher eut expliqué

que le roi entendait continuer Tenvoi des soldats et que la compagnie des Cent-Associés serait invitée, sous quelques semaines, à remettre ses privilèges, pour faire place à une administration appropriée aux besoins du pays. Toute une ère nouvelle s'ouvrait devant les Canadiens. Le respect qui s'attache encore aujourd'hui au nom de Pierre Boucher s'explique ici suffisamment.

cxxn

L'année 1663 fut signalée par des tremblements de terre dont la violence et la durée n'ont jamais depuis été égalées en ce pays. Comme nous avons traité ce sujet ailleurs, il est inutile d'y revenir.

La Relation de 1663 nous donne le récit d'un voyage au Canada accompli par une personne de distinction chargée de faire rapport sur le pays.

Le voyageur et sa suite étant arrivés au cap de la Magdeleiné, les habitants sortirent de leurs maisons, répandues sur plus d'une lieue de la côte, allèrent au devant d'eux et les invitèrent à mettre pied à terre pour prendre part à un repas champêtre préparé dans cette intention.

La réception aux Trois-Rivières ne fut pas moins cordiale. Les tables où nous fûmes invités, dit le narrateur, étaient quasi aussi bien couvertes et aussi bien fournies qu'elles peuvent être en plusieurs endroits de la France.

Parlant des tremblements de terre qui continuaient encore, il dit qu'ils s'étaient fait sentir " grands et épouvantables depuis le cinquième jour de février, et nous étions toutefois bien avant dans le mois de juillet. Les grands arbres, précipités dans la rivière, avec des collines et des montagnes toutes entières, roulaient encore effroyablement dans ses eaux qui les rejetaient sur le rivage dans une étrange confusion. Les chaleurs ayant été extraordinaires, et la terre ayant été toute desséchée par les feux souterrains et ensouffrés qui avaient épuisé toute l'humidité, un incendie qui s'était pris dans ces vastes forêts et qui avait déjà brûlé plus de dix-huit lieues, menaçait les habitations de nos Français et toutes leurs terres heureusement ensemencées ; mais les processions et les prières publiques y apportèrent un prompt remède par la grâce de Dieu. Les pluies ont suivi si abondantes que jamais on a espéré une plus riche récolte. (1)

'' Après quelques jours de repos, nous remontons dans notre

(1) Â Tautomoe, la Mère de rincarnation écrit que la récolte fut, eu effet, exoelleute.

barque, sans crainte des Iroquois qui battaient les forêts voisines, les rivières et les lacs/' Parvenu au lac Saint-Pierre (1) le narrateur en fait la description : *'*• Les six rivières qui se jettent dans ce lac font à leur embouchure des lies et des péninsules si agréables à la vue et si propres pour rhabitation des hommes qu'il semble que la nature ait ramassé une partie des beautés de la terre habitable pour les étaler en ce lieu. Les rivages, qui sont partie en prairie et partie en bocages, paraissent de loin comme autant de jardins de plaisance ; ils n'ont rien de sauvage que les botes fauves, comme les élans, les cerfs et les vaches sauvages, qui s'y voient par bandes et en grand nombre."

A la même époque, M. Boucher écrivait : *' Plusieurs rivières et lacs entrecoupent les terres du gouvernement des Trois-Rivières, qui sont toutes bordées de belles prairies, ce qui fait qu'il y a quantité d'animaux, et surtout des élans, cariboux et castors, et très-grand nombre de gibiers et poissons." Il ajoute qu'il ne se voit pas d'orignaux plus bas que les Trois-Rivières.

cxxm

Le 15 septembre 1663, arrivèrent de France à Québec Monseigneur de Laval, monsieur de Mézy, nommé gouverneur général, et monsieur Gaudais (2), chargé de prendre des informations sur toutes choses concernant la colonie.

Avec eux étaient cent familles et quelques officiers, tant militaires que civils. La population française du Canada ne dépassait pas alors deux mille cinq cents âmes, dont à peu près huit cents à Québec et quatre cents dans le gouvernement des Trois-Rivières.

Des changements de toute importance avaient été décrétés à la cour. Il est nécessaire d'en dire un mot :

La charte en vertu de laquelle la compagnie des Gent-Associés possédait le Canada depuis 1627 n'avait été entre ses mains qu'un instrument de commerce dont elle faisait usage uniquement dans ses intérêts, sans s'inquiéter de remplir les obligations relatives à l'établissement du pays, où elle devait transporter des colons stables qui auraient pu y fonder un ; nouvelle France. Sa charte lui enjoignait non-seulement de défricher, mais de faire défricher

<1) Depais Champlain, cette nappe d'eau n'a pas eu d'antre nom.

(2) Lft narration de l'été 1663 dont nous avons parlé' an paragraphe précédent ••t attribuée à M. Dumont par quelques historiens, mais c'est à tort, vu qfi'il était repassé en France l'automne précédent. £lle n'est pas non plus de M. CkMidais, puisque ce dernier n'arriva au Canada que le 15 septembre 1663, et que le narrateur dit avoir été aux Trois-Kivières au mois de juillet de cette môme •nnée.

pour ses concessionnaires, seigneurs ou autres, en un mot '• peupler et habiter '' la colonie par autant de monde que possible. Les plaintes qui ne cessaient d*être portées au pied du trône à ce sujet, appuyées par Mgr de Laval, par M. Boucher et des personnes de marque qui avaient à cœur d'établir le Canada, déterminèrent Louis XIV à rompre (14 février 1663) l'engagement que lui imposait la charte de 1627 et à assumer les pouvoirs nécessaires pour la gouverne et l'avancement de ce pays. Il retira donc aux Cent- Associés les privilèges dont ils avaient fait un si déplorable usage et par l'institution d'une chambre appelée conseil souverain de Québec, espèce de parlement nommé par la couronne, prit la direction des affaires (1)

Il envoya M. de Mézy en qualité de gouverneur et fit d'autres nominations très-à propos.

Ces nouvelles furent accueillies avec joie au Canada, et les pauvres colons, voyant à l'heure môme, la réalisation d'une partie des promesses du roi, se mirent à travailler à leurs établissements avec un redoublement d'ardeur.

Le 21 mars 1603, une ordonnance prescrivit que les terres qui ne seraient pas mises en voie de défrichement sous six mois retourneraient à la couronne (la banlieue des Trois-Rivières était dans ce cas). Cette pièce porte que l'une des principales causes qui ont empêché le pays de se" peupler jusqu'à ce moment et qui fournissait aux Iroquois l'occasion de ravager les fermes (le fief Hertel, par exemple) provenait de ce que certains particuliers n'établissaient pas leurs concessions, soit faute de ressources, soit par négligence.

Cela pouvait être vrai dans une certaine mesure, mais combien plus ne devait-on pas blâmer le pouvoir lui-môme, qui oubliait de protéger les colons en éloignant leurs ennemis !

L'arrôt en question met le seigneur de grand fief et le petit concesssionnaire sur un pied égal quant aux obligations.

Il y avait déjà plusieurs vastes terres concédées dans le gouvernement des Trois-Rivière, telles que les suivantes : six cents arpents aux jésuites dans le voisinage immédiat du fort; les seigneuries de Godefroy, du Sud (vis-à-vis le fort) de Bécancour, de Batiscan, du cap de la Madeleine, de la banlieue, de la Pointe du Lac et de Saint-François, sans compter les fiefs Hertel, Pachirini, Lafond, Boucher et les îles de Tembouchure du Saint-Maurice.

(1) Sur ces changements voir l'ouvrage de Doutre et Lareau, intitulé : Le Droit civil canadien.

Le pays était divisé en trois districts judiciaires ou gouvernements, portant le nom des villes qui leur servaient de chefs-lieux : Québec, les Trois-Rivières et Montréal.

Il y avait, dans chacune de ces villes, un gouverneur, un juge, enfin une organisation civile et judiciaire qui faisait de ces districts comme autant de provinces. Notre confédération ne s'éloigne pas beaucoup de ce système.

Depuis plusieurs années que le bourg des Trois-Rivières était constitué en centre judiciaire, rétendue territoriale de sa juridiction n^àvait pas été précisée, selon qu'il nous paraît, mais l'habitude était prise de la borner en haut du fleuve par les îles du lac Saint-Pierre, et en bas à la rivière de Sainte-Anne de la Pérade. Un mémoire, rédigé en 1788, au sujet de la justice des Trois-Rivières, allègue que, à partir de 1663, date où la ville avait été érigée en en gouvernement royal, les bornes de ce gouvernement se trouvaient comme suit : à l'est, Sainte Anne et Saint-Pierre les Becquets; à l'ouest, Maskinongé et Yamask, inclusivement ; au nord et au sud, les limites de la colonie.

A Québec était une cour de prévôté.

Les justices de Montréal et des Trois-Rivières, distinguées sous le nom de juridictions royales, étaient des cours civiles et criminelles organisées de la môme manière que celle de la prévôté, excepté qu'il n'y avait pas de lieutenant (juge) particulier aux Trois-Rivières, où il était facile d'amener les procès de la ville devant le lieutenant général de la juridiction ou juge royal, fonctions que M. Boucher exerça le premier.

Le remaniement qui eut lieu en 1663 dans l'administration du Canada eut pour effet de faire absorber les attributions du grandsenéchal par le conseil souverain de Québec et par l'intendant. Ce dernier eut un lieutenant aux Trois-Rivières. L'édit de création du conseil souverain donnait à ce cotps le pouvoir de '* commettre à Québec, Montréal et les Trois Rivières des persojines chargées déjuger en première instance, sans chicane et longueur de procédure, les différents procès entre particuliers," et de nommer les officiers de justice nécessaires.

Chaque gouvernement comptait un juge en chef, un greffier et un procureur du roi. Ces trois fonctionnaires relevaient de l'intendant de la Nouvelle-France, véritable ministre de la justice, tandis que le gouverneur de chaque place recevait ses ordres du gouverneur général établi à Québec.

Le 17 novembre 1663, le conseil supérieur donne à Maurice

Poulain une commission de procureur du roi pour le gouvernement des Trois-Rivières.

Le notaire Ameau fut, parait-il, le premier greffier.

Le procureur fiscal citait devant le juge du li€u ceux qui contrevenaient aux ordonnances publiques ou qui enfreignaient les lois de quelque manière.

Expliquons quelle était à cette époque la position de M. Boucher.

M. Du mont débarqué à Québec le 27 octobre 1662, était monté sans retard aux Trois-Rivières, faisant le trajet en une seule journée, et il avait établi M. Boucher gouverneur de cette place {la Mère de l'Incarnation) ce qui dût avoir lieu vers le premier jour de novembre. Le Journal des jésuites dit que M. Dumont repartit pour la France le 3 novembre. La Mère de Tlncarnation écrit, le 6 novembre, qu'il s'en retourne bien content du pays. (1)

Le 10 janvier 1663, M. Boucher siège en cour de justice aux Trois-Rivières, ainsi que son lieutenant Pezard de la Touche et Maurice Poulain. (Registre des audiences). En cette occasion, outre ses fonctions du juge en chef, il est qualifié du titre de gouverneur des Trois-Rivières. Le 26 juillet suivant, aux Trois-Rivières, le Père Le Mercier baptise Marguerite, (2) fille de Pierre Boucher, " gouverneur du lieu ".

Cette double position de juge et de gouverneur parait avoir été temporaire, en attendant que le nouvel ordre de choses fût établi.

Louis XIV avait manifesté le désir de voir un ouvrage de la plume de M. Boucher qui pût guider les amis du Canada daus la propagande qui allait être faite pour attirer en ce pays des cultivateurs et des gens de métier dont on y avait tant de besoin. M. Boucher n'avait pas tardé à se mettre à l'œuvre; c'est des Trois- Rivières que, le 8 octobre 1663, il data la préface de son livre, dédié à Colbert, ministre des colonies, et ^ui porte pour titre ; Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France.

L'ouvrage fut imprimé à Paris. Par malheur, il ne fut pas répandu dans le royaume comme il devait l'être et resta entre les mains de ceux qui n'en avaient aucun besoin pour s'éclairer. Si l'auteur eût pu en surveiller lui-môme la distribution un bien immense aurait été produit, car on trouve dans ces pages exposées,

(1) Puisqu'il n'a été que huit jours au Canada, il ne peut être l'auteur de la narration qu'on lui prête et U n'a pas dû visiter tout le pays comme les historiens noua le donnent à entendre.

(2) Cette enfant épousa Nicolas Daneaux, seigneur de Mny, qui devint gowerneur de la Louisiane.

d'une manière claire et avec ordre, une foule d'informations sur le Canada.

A part les Relations des Père jésuites, rien d'aussi considérable n'était encore sorti des presses de France touchant notre pays. Les Voyages de Ghamplain ne pouvaient plus avoir la portée d'autrefois, les circonstances ayant changé.

Nous ne voyons pas sans plaisir l'un des colonisateurs les plus entreprenants, le commandant qui avait le plus brillé dans la défense de son poste, le premier Canadien ennobli, l'un des premiers historiens de la Nouvelle- France, M. Boucher (1), en un mot, être si intimement lié avec les Trois-Rivières.

Le 17 octobre 1663, le conseil souverain autorise le remboursement par certains habitants du pays, des sommes avancées par M. Boucher pour la conduite de cent hommes de France au Canada, en 1662. Sur ce nombre, trente-trois étaient morts, soit pendant la traversée, soit depuis. Boucher demandait à être remboursé par les colons à qui il avait fourni des hommes, des dépenses occasionnées pour chacun de ceux-ci. Quant aux trente-trois décédés, le conseil l'avisait de s'adresser au roi pour le remboursement de ce qu'ils lui avaient coûté.

M. Gaudais avait rapidement visité le pays. Au moment de repartir pour la France, on remarque parmi les pièces officielles qui paraissent dictées ou conseillées par lui, la commission suivante adressée à M. Boucher, confirmant la position de gouverneur des Trois-Rivières, que ce dernier occupait depuis un an, comme on l'a vu :

*^ Le pays de la Nouvelle-France étant maintenant en la main et sous la protection du roi, nous avons cru qu'il était du bien du service de Sa Majesté de pourvoir de personnes capables pour commander sous son autorité dans les lieux éloignés, et notamment aux Trois-Rivières, et que pour cet effet nous ne pouvions faire un meilleur choix que celui de votre personne ; et étant bien informé des services que vous avez rendus audit lieu, pour ces causes, à

pleine confiance en votre fidélité au service du roi, valeur, expérience et sage conduite au fait des armes, nous vous commettons

et députons pour exercer la charge de gouverneur et commander

(1) Les RtlatioM ne mentionnout pas nommément M. Boucher. A propos de

chaloupe biscayenne, dans laqneUe étaient M. Boncher et nn gentilhomme de la part da roi envoyé pour commander 100 soldats que le roi envoyait par avance du secours de Tan qui vient, et en outre 200 passasers. et cela dans deux vaisseaux du roi demeurés à Tadonssac avec le Père Charles Simon et notre Frère Garnier, écolier novice." La Mère de Tlncamation dit nettement en qnoi consistait la mission de M. Boucher et ce qui se passa à son retour an Canada. Les historiens l'ont suivie.

sous rautorité du roi en tout le pays des Trois-Rivières, pour jouir de ladite charge aux gages, droits et honneurs y appartenant, tant et si longtemps que nous le jugerons utile pour le service du roi. Donné au château Saint-Louis de Québec, le 28 (t) octobre 1663/' (Signé) '' Mézy."

Par Tentremise de Garakonthié, la paix venait d'être conclue, mais dès la même année, (1663), les Iroquois, fidèles à leurs traditions, avaient lancé un parti de guerre jusqu'aux sources du Saint-Maurice, comme il a été dit. Cette bande ravagea les campements du lac Necouba et fit croire qu'elle allait descendre au Saint- Laurent par le Saguenay.

Les Français feignaient de ne pas attacher d'importance à ces hostilités. Ils ne pouvaient que patienter en attendant des secours.

Un Huron, naturalisé Iroquois, ayant visité les Trois-Rivières, l'automne de 1663, répandit l'alarme chez les Cinq-Nations, en leur annonçant que des troupes étaient débarquées à Québec et que selon toute apparence, des représailles seraient exercées contre les cantons. Ils n'y avait plus moyen de garder le masque ; les négociations pour la paix, qui traînaient en longueur, furent rompues.

Bientôt, deux soldats de la garnison des Trois-Rivières à la chasse aux îles du lac Saint-Pierre, furent enlevés et traités en prisonniers de guerre. De bonne heure en 1664, Garakonthié les fit mettre en liberté avec d'autres captifs français. En cette occasion ils eurent, chemin faisant, un nouvel exemple de la fureur des Iroquois, qui attaquèrent sous leurs yeux et battirent des Algonquins voyageant avec la qualité reconnue de parlementaires. Peu de temps après, une fille, âgée de dix ans, fut prise aux Trois-Rivières.

Dans son mémoire de 1663 sur les fortifications dont le pays a besoin, M. d'Avaugour dit qu'il est nécessaire de construire un fort vis-à-vis des Trois-Rivières, rive sud du fleuve, comme à la pointe Lévis de Québec. Il recommande d'élever deux forts plus considérables, munis d'artillerie, à la Pointe du Lac et à l'embouchure de

(1) Un ordre du conseil souverain, en date du 9 juillet 1664. décide que les apooioteraents du gouverneur des Trois-Rivières dateront du 15 septembre précédent, jour de l'arrivée en ce pays de M. de Mézy. En mènie t^mps le conseil ordouiie au fermier des droits de pelleteries de payer au sieur Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, la somme de 3,180 livres pour ses appointeuieuti* ; pkis 768 livres pour diverses choses par lui fournies ; plus 2,583 livres 17 sous 11 deniers pour avances par lui faites; plus 3,508 livres 4 sous qui lui sont dftes pour ses appointements.

A cette époque^ Boucher cumulait les charges de gouverneur et déjuge en chef. Il ne se démit de cette dernière que dans l'automne de 1664.

la rivière Nicolet, d'après ce plan : demis bastions faisant face au lac et à la rivière, et le reste en forme de redoute.

Parlant de la protection qu'il est urgent de procurer aux colons, il constate que les terres, qui s'étendent à trois lieues au-dessus des Trois-Rivières, sont très-bonnes et toutes distribuées aux habitants qui, par crainte des Iroquois, ne les cultivent pas.

L'année 1664 s'ouvre par un mariage. Le 22 jmvier, le Père Le Mercier marie Adrien JoUiet, sieur de Chausenaye, natif de la paroisse de Québec, fils mineur de défunt Jean JoUiet, en son vivant de Québec, et de Marie d'Abancourt (1), du Châleau-Richer, avec Jeanne, fille de Jean Dodier, sieur de la Fleuverière et de défunte Françoise Lemaire (2), de la ville de Neiner, dans le Maine.

Le contrat avait été passé par Ameau, le 31 décembre. Les personnes présentes sont : du côté de Joliette, Jean de Godefroy, écuier, sieur de Lintot, et sa femme Marie Le Neuf, Zacharie Joliet, (âgé de treize ans), frère du marié ; du côté de Jeanne Dodier, Pierre Boucher, *' son, cousin chez qui elle demeure," et lafemmede celui-ci, Jeanne Crevier, Etienne de la Font avec sa femme Marie Boucher, Urbain Baudry, dit Lamarche, avec sa femme Madeleine Boucher. Il y a aussi comme témoin Claude Fol, dit Desmarets, sergent dô la garnison. La mariée apporte des biens qui sont en France et une dot de six cents livres tournois que lui donne M. Boucher, " son cousin gouverneur et juge royal des Trois-Rivières." Joliette possède aussi du bien.

Témoins de ce mariage, à l'église : M. Desmarais, M. de Saint- Quentin, François Le Maistre, Nicolas Petit-Laprée.

Adrien Joliette était frère de Louis qui découvrit le Mississipi, neuf ans plus tard.

M. de la Touche, confiant dans les bonnes intentions exprimées par le roi et son ministre Golbert à l'égard du Canada, résolut de s'établir et de prendre une seigneurie. A cette époque on pouvait encore tailler en plein drap dans les meilleurs endroits. C'est ce qu'il fît, jetant les yeux sur un espace de terre non concédé, riche et bien localisée.

Ces seigneurs des premiers temps n'étaient pas tous des persou-

(1) Remariée à Godefroy Guillot, dit La valet.

[2) Elle devait être soeur de la mère de Pierre Boucher.

nages, comme on serait tenté de le croire. Ils avaient en eux, par exemple, ce qui vaut bien plus qu'un nom et des titres retentissants : du cœur et du patriotisme. La Nouvelle-France les attirait, non pour y chercher fortune ce qui est la marque de la rapacité, mais par la perspective d'y fonder un groupe français et d'étendre le domaine de leur souverain. A l'expatriation, déjà si pénible, ils ajoutaient les travaux du colon et la responsabilité de soins nombreux et importants. Ces fondateurs intelligents, généreux, actifs, posaient avec patience les bases d'un empire français dans Nouveau-Monde. Devançant les idées modernes, fils de leurs propres œuvres, ils ont réalisé presque au complet, sans l'assistance de la mère patrie, le projet grandiose dont une cour molle et irréfléchie ne voulut pas longtemps s'embarrasser (1).

Voici l'acte de concession de la seigneurie de Champlain :

^^ Nous, Messire Augustin de Saffray, maréchal de camp, lieutetenant général et gouverneur pour le roi de toute la Nouvelle- France, et François de Laval, évoque de Pétrée, vicaire apostolique en ladite Nouvelle-France, nommé, par sa Majesté, premier évéque dudit pays lorsqu'il aura plu à Notre Saint-Père le Pape d'y en établir un ; en vertu du pouvoir à nous donné pour la distribution des terres de la Nouvelle-France — donnons et concédons par ces présentes à Etienne Pezard, écuier, sieur de la Touche, capitaine de la garnison des Trois-Rivières, en considération des services qu'il a rendus à Sa Majesté en ce dit pays et qu'il continue à rendre journellement : la quantité d'une lieue et demie de front à prendre sur le grand fleuve Saint-Laurent, depuis la rivière Champlain en montant sur le dit fleuve vers lesdites Trois-Rivières, sur une lieue de profondeur dans les terres; ladite rivière Champlain mitoyenne avec ceux qui occuperont les terres qui sont de l'autre côté d'icelle. " Pour jouir de cette étendue de terre et "justice tant moyenne que basse," et ^' droits honorifiques ordinaires aux seigneurs de paroisses dans les églises lorsqu'elles seront bâties." Les appellations de la justice que le concessionnaire ou ses héritiers établiront, devant ressortir à la justice royale des Trois- Rivières. Fait à Québec, le 8 avril 1664.

En 1689, lorsque le roi ratifia cet acte, il y inséra le droit de " haute, moyenne et basse justice." Le mol " haute " parait avoir été omis dans la copie de l'acte de 1664 que nous connaissons ; la ratification montre qu'il s'y trouvait.

La délimitation gi-dessus demande à être expliquée. Les jésuites

(1) De tout le règne de Louis XIV, qai va de 1644 à 1715, il n'y a qu'une partie de la période de son ministre Colbert, qui nous montre le roi 8%>ccupant du Canada—c'est-à-dire de 1651 à 16/75 à peu près.

ayant, par leur titre de Batiscan (1639), un quart de lieue de terre au sudrouest de la rivière Champlain, la seigneurie accordée à M. de la Touche, en 1664, ne pouvait s'étendre jusqu'à ce cours d'eau. Cette difficulté ne fut réglée qu'en 1721.

Le nom de la rivière Champlain, imposé du vivant de Samuel de Ghamplain, à passé à la seigneurie, et à son tour le seigneur l'a emprunté, de sorte que, après M. Pezard de la Touche, il y a eu un M. de la Touche de Champlain, et aujourd'hui M. de Champlain, car la famille Pezard n'est pas éteinte, elle n'a fait que changer de nom, comme tant d'autres.

GXXX

Le 25 avril 1664, Mgr de Laval partit de Québec pour les Trois- Rivières et Montréal.

Le 29 avril, M. de Mézy partit à son tour de Québec ppur se rendre jusqu'à Montréal. Il éVait accampagné du Père Le Moyne, récemment descendu de Montréal et qui y retournait.

Le l«r mai, le Père Jérôme Lalemant, partit aussi de Québec pour les Trois-Rivières.

La réunion de l'évêque, du gouverneur et du supérieur des jésuites, donna lieu au règlement des questions concernant la commune et la construction d'une église paroissiale.

Les jésuites qui, jusqu'à 1650, avaient possédé le terrain de la commune actuelle, l'avaient abandonné cette année-là aux habitants des Trois-Rivières en échange de terres (toujous le long du fleuve) contiguës à la commune et s'étendant au voisinage de la troisième rivière, où commence le grand fief de la banlieue.

D'après un état des biens des jésuites, qui nous a été communiqué, M. de Mésy aurait signé une note, le 6 mars 1664, confirmant le marché intervenu le 9 juin 1650, par lequel il était accordé à ces Pères des terres au-dessus de la commune et en arrière d'icelle pour les dédommager des terres mômes de la commune affectées aux habitants. Il est dit que ces terres livrées aux Révérends Pères, s'étendent jusqu'à une lieue, ce qui est assez conforme aux aux distances réelles, puisqu'elles sont limitées non loin de la Troisième rivière, qui est à quatre-vingts arpents du Platon.

Le 2 mai 1664, étant aux Trois-Rivières, le gouverneur général

ratifie définitivement l'acte du 9 juin 1650, constatant, en outre,

que les habitants de la bourgade ne peuvent rester dans la place

si on ne leur laisse la commune pour laquelle ils ont fait de fortes

dépenses.

Le 8 août suivant, M. de Mézy donne aux jésuites les quatre ou

cinq arpents non défrichés, sur vingt-cinq de profondeur, qui restent entre la Seconde (1) rivière, icelie comprise, et les terres à eux concédées, tel que ci-dessus. (Tenure seigneuriale^ 72.)

Ces terres consistent aujourd'hui en vingt-trois arpents de front au fleuve sur vingt-cinq de profondeur contiguês, d'un côté à la commune, de laquelle elles sont séparées par une ligne courant sud-est et nord-ouest, et de l'autre côté, par la Troisième rivière. Le tout forme cinq cent vingt-cinq arpents carrés, que l'on appelle le fief des jésuites ou Saint-Paul.

Le morceau situé en arrière (nord-ouest) de la commune était de deux arpents et demi de largeur, ayant front sur le chemin de Sainte-Marguerite aujourd'hui et courant du grand coteau le long de toute la ligne de la commune : en tout trente-cinq arpents carrés- Ces arrangements, confirmés en 1664, avec augmentation, comme on vient de le voir, ont subsisté à peu près intacts jusqu'à présent.

Le 2 mai 1664, Louis Pinard, marguiller, Jacques LeNeuf, Michel LeNeuf, Pierre Lefebvre et François LeMaître, obtinrent, par décision du gouverneur général et de l'évêque, que la somme de quatorze cent soixante-treize livres dont ils étaient chargés depuis 1661, à l'intérêt du denier dix-huit, comme fonds destiné à la construction de l'église, fut affectée à cet usage. (Greffe d'Ameau.)

Dans ce même mois, madame de la Potherie eut un démêlé avec les marguillers pour argents dûs à l'église. (Registre des audiences,)

D'après les actes concernant la commune, on voit que l'érection d'une église était projettée de 1650. Selon les apparences, la chapelle des jésuites ayant été agrandie bientôt après, quatorze années s'écoulèrent avant qu'on en vint à l'exécution du projet. L'acte qui suit est le titre du terrain de l'église paroissiale actuelle :

" Sur la requête à nous présentée pour les habitants des Trois- Rivières, tendant aux fins de leur être par nous accordé contrat de concession d'une place pour bâtir une église, un presbytère et y faire un cimetière et un jardin, disant que la chapelle qui leur sert maintenant de paroisse appartient aux Révérends Pères jésuites et est trop petite pour y contenir la quantité de personnes qui sont résidentes en ce dit lieu et sont sur le point d'en bâtir une ; et voulant seconder leur bons desseins, Nous, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté et sous son bon plaisir, avons

(1) n faut lire Troiaième.

donné et concédé, donnons et concédons, par ces présentes, aux habitants des Trois-Rivières, pour et au nom de la paroisse dudit lieu, une place pour bâtir une église et un presbytère, y faire un cimetière et un jardin, à prendre, ladite place, du côté du sudouest, joignant la grande porte du bourg qui regarde la plateforme ; au nordnord-ouest, joignant la porte de la rue Saint- Pierre ; à Test-nordest, attenante à la palissade du bourg ; au sudouest, au chemin qui est entre ladite place et la plateforme. Ladite place attitrée à la paroisse de ce dit lieu en fief, en perpétuité, avec un seul hommage mouvant de la cour souveraine dudit pays, selon la coutume." Cet acte fut signé, aux Trois-Rivières, le 11 mai (1) 1663, par M. de Mézy et Mgr de Laval ; fait et contresigné par Ameau, notaire royal.

La palissade formait donc un carré long, suivant les rues des Casernes, Saint-Pierre, Saint- Paul, Saint-Louis et le boulevard. La rue Notre-Dame divisait ce carré en deux portions à peu près égales. Sur celle de Test était située la chapelle des jésuites et le groupe des maisons. Celle de Touest allait être occupée par la paroisse.

Telle était l'étendue de la ville fortifiée. Le Platon s'en détachait complètement, avec son fort, mais ils n'était pas entouré de palissades.

La place d'armes actuelle ne paraît pas avoir existé à cette époque.

La porte de la rue Saint-Pierre s'ouvrait sur un chemin qui est devenu la rue des Champs. De ce côté, la palissade devait être posée sur la croupe du terrain, car un peu au delà, vers le nordouest, celui-ci s'abaissait sensiblement, au point de former un basfond assez vaste, qui est presque comblé aujourd'hui.

La grande porte du bourg était placée à peu près à la rencontre des rues Saint-Pierre, Bonaventure et Notre-Dame. C'est vis-à-vis de cette porte, en dedans de lapalissade, que futélevée l'église de bois en 1664, faisant face à la basse-ville ou plutôt au Platon, comme dit l'acte ci dessus. Lorsque, cinquante ans plus tard, on édifia l'église de pierre qui existe de nos jours, le portail fut tourné au sud-est, mais " la grande porte du bourg " resta en place jusque vers la fin du dix-huitième siècle.

Cette année 1664, on importa de France, pour l'église de Québec en voie de construction, les trois premières cloches qui se soient vues au Canada, paraît-il, c'est dire que la ville des Trois Eivières n'en possédait pas.

0) Le Hnpériear des jésnites fut de retour à Qaébec le 19 mai, le gouvemeur* le 21 et révêque, le 25.

Le 5 juin 1664, le Père Le Mercier baptise Marguerite, fille de Pierre Couc, dit La Fleur de Cognac et de Marie Mite8anig8k8e ; parrain et marraine : Jean Peré et Jeanne Grevier, femme de M, Boucher, gouverneur. Cette enfant épousa, après 1681, Jean Fafart, des Trois Rivières, qui, vers 1720, alla s'établir au Détroit.

Le parrain ci-dessus était probablement le sieur Peré, employé à la découverte et à Texamen des mines du Canada. Ainsi que nous le verrons bientôt, les commencements de l'histoire des forges Sain^Maurice remontent à cette époque.

La mention fréquente d'ouvriers arquebusiers et taillandiers que le lecteur a pu observer dans ces notes, s'explique facilement. Les premiers métiers que les Canadiens connurent furent ceux de charpentier et de l'artisan qui confectionne ou répare les outils en fer. L'entretien des arme^ surtout, qui étaient alors d'un emploi journalier, exigeait des aptitudes et des coiuiaissances spéciales chez ceux qui étaient chargés d'y voir. Arquebusiers, serruriers, forgerons, taillandiers, exerçaient des métiers élevés, par les circonstances, à la hauteur d'une profession. En 1660-61, nous ne trouvons pas moins de sept de ces ouvriers (1) aux Trois-Rivières. La matière première, le fer, leur manquait, il est vrai ; on l'obtenait de France, et, selon toute probabilité, ils étaient plus souvent appelés à exécuter des réparations des instruments de labour et d'armes de guerre qu'à eu fabriquer à neuf, néanmoins, la connaissance des mines de fer (2) des Trois-Rivières suivit de près l'année où nous sommes parvenus, et nous pouvons croire que ces artisans, anxieux de tirer du pays même leurs matériaux, ne furent pas étrangers aux origines de cette industrie locale, Dès l'année 1661, la Mère de l'Incarnation écrit que des mines de fer sont signalées en plusieurs endroits du pays.

Un contrat d'Ameau, en date du 20 juin 1664, nous fait connaître le partage d'une terre de feu Jacques Hertel, çieur de la Fresnière ; l'acte fut passé au logis du sieur de Saint-Quentin, qui avait épousé la veuve Hertel. Pierre Dizy, dit Monplaisir et Lau-

(1) Urbain Baudry, Barthélémy Bertant, Barthélémy Crotean, Jérôme Langlois, Jean de Noyon, Jean Badeaux, Pierre Jovial.

(2) Le cap de Batiscan d'abord. Les " Vieilles-Forges '' actnellee, gai devaient s'appeler les ** Forges-Nouvelles '' ne f aient exploitées qu'une trentaine d'année» après ceUes de la côte Champlain.

Philippe dit Lâfontâine sont les arbitres. La propriété en qiiestioir était située en dehors de la bourgade, près du ruisseau de la hauteville ; elle porte encore le nom de fief Hertel. Sur cette terre, à peu de distance du fleuve, était la maison de Jacques Hertel,. laquelle passait à son fils François avec l'étendue de terrain qui va " jusqu'à une butte de sable où ont été mis des piquets pour servir de borne. " Ensuite, tirant au nord-ouest est une espace de vingtcinq arpents carrés qui se divise en trois nK)rceaux d'égale grandeur, les lignes courant de Test à Touest. Jean Crevier, marié à Marguerite Hertel, reçoit celui de ces tiers qui est le plus rapproché du bourg. Louis Pinard, marié à Marie-Madeleine Hertel,, prend le lot du milieu. Le troisième échoit à Quentin Moral époux de la veuve Hertel. Moral, Pinard et CreVier consentent à ce qu'un chemin coupe ces terres, allant à peu près du sud au nord,, ce qui prolongeait la rue Notre-Dame à partir de la palissade (vers la rencontre des rues Saint-Louis et Saint-Paul) jusqu'au cap Métaberoutin. Restait de la succession Hertel une autre pièce de terrede vingt-cinq arpents carrés au nord-ouest des autres ; elle fut accordée toute entière à Quentin Moral à cause de sa femme. Her-^ tel paraît avoir concédé ce fief eu 1636.

Au dos de l'acte du 16 mai (Greffe d'Ameau, cahier C.) au sujet du terrain de l'église, se lit la commission de Quentin Moral comme juge au cap de la Madeleine, datée du 20 juin 1664. Singulier endroit pour ce document !

La paroisse du Cap commençait à faire parler d'elle. En général, les officiers des seigneuries, notamment ceux du Cap, disait-on, .exigeaient un salaire des plaideurs, et ce contre l'intention du roi. Par suite des plaintes qui furent faites, un ordre enjoignit aux seigneurs de payer les appointements des juges et des procureursfiscaux par eux nommés. Quant aux grefiiers, notaires et sergentshuissiers, ils devaient être taxés par les juges royaux en cas de contestations (Edits et Ordonnances H. 22).

Une source fréquente de procès était la vente de boissons enivrantes aux Sauvages qui avait toujours été prohibée parce que, dit un récit du temps, la furie, les gagne lorsqu'ils sont sous l'influence des spiritueux, car il est notoire qu'ils ne boivent que pour s'enivrer et qu'une fois ivres ils sont portés aux plus grands excès. En 1657, un règlement avait été promulgué pour empêcher la traite des boissons avec les indigènes, mais les abus n'en continuaient pas moins et allaient même en s'aggravant. Le 28 septem-

l)re 1663, le Conseil Supérieur de Québec rendit un arrêt défendant à quelque personne que ce fût de vendre des liqueurs aux Sauva- ^es sous aucun prétexte, " pas mènie un coup, " sous peine d'une amende de trois cents livres pour la première contravention, et du fouet ou du bannissement en cas de récidive. Les Sauvages chrétiens, qui faisaient pour l'ordinaire leur demeure aux .Trois- Riviëres, se retirèrent au cap de la Madeleine aûn de se soustraire aux occasions de s'enivrer qui leur étaient offertes par suite de leurs rapports avec les blancs — surtout dans le commerce des fourrures. Les Révérends Pères Jésuites les guidaient dans cette démarche qui, pourtant, ne produisit pas tous les résultats qu'on en attendait, car les traiteurs allèrent bientôt relancer les malheureux ivrognes jusque dans la nouvelle mission, comme le font voir les registres des Audiences delà justice des Trois-Rivières. " Je ne veux pas décrire les malheurs que les désordres de la boisson ont <;ausé à cette église naissante, dit l'auteur de la relation de 1663, mon encre n'est pas assez noire pour les dépeindre de leurs couleurs ; il faudrait du fiel de dragon pour coucher ici les amertumes que nous en avons ressenties. " Plus loin il ajoute que dans le fort que les Pères Jésuites leur ont fait bâtir au cap de la Madeleine, les Sauvages des Trois-Rivières trouvent moyen d'éviter ces excès et que les pratiques de la vie religieuse y sont suivies avec la régularité de celles des monastères.

En fondant la mission du Cap, les Pères Jésuites espéraient renouveller au Canada ce que les Religieux de leur Ordre avaient -exécuté au Paraguay : des résidences ou réductions^ sortes de petites républiques disciplinées dont on connaît l'histoire. Ils ne tardèrent pas à se convaincre de l'impossibilité de ce plan, tant à cause du mauvais exemple que les blancs donnaient aux Sauvages qu'en raison de l'esprit d'extrême indépendance de ces peuples, chasseurs, nomades, vagabonds avant tout.

L'état moral du Canada était excellent, du reste. M. Boucher écrivait alors : ''Jusqu'à cette heure, on a vécu assez doucement parce que Dieu nous a fait la grâce d'avoir toujours des gouverneurs qui ont été des hommes de bien ; et d'ailleurs, nous avons ici les Pères Jésuites qui prennent un grand soin d'instruire le monde, de sorte que tout y va paisiblement ; on y vit toujours dans la crainte de Dieu et il ne se passe rien de scandaleux qu'on y apporte remède aussitôt. "

CXXXT

. M. de Maisonneuve, fondateur et gouverneur de Montréal, ayant reçu ordre de repasser en France, fut remplacé, au mois de juin

t664, par M. Pezard de la Touche, seigneur de Champlain, que 'nous avons vu exerçant des emplois aux Trois-Rivières.

Pezard était de ces officiers comme il y en a dans tous les temps, • qui, jeunes, énergiques et comptant sur eux-mêmes, s'étaient jetés <ians la Nouvelle-France pour y faire honneur à leur npm. L'esprit de Golbert les animait. Ils entraient tâte baissée dans le ^^ grand siècle ", avec Tespérance de fonder au milieu du Canada sauvage un groupe de familles seigneuriales, comme celles que les Francs avaient établies dans la Gaule, à demie barbare. Nous retrouvons la même pensée chez Godefroy, Hertcl, les deux LeNeuf, Boucher, Bécancour, Crevier, Gauthier de Varennes et autres, tous des Trois-Rivières, qui se préoccupaient bien moins de leur bien-être personnel que de l'avenir de leurs enfants, et qui aujourd'hui pourraient retrouver leurs noms et ceux de leurs descendants parmi nos meilleurs souvenirs.

Si le lecteur remonte par la pensée à deux siècles en arrière, il se plaira sans doute à voir se dérouler sous ses yeux les humbles notes dont est composée cette chronique et à suivre les événements en apparence très-ordinaires mais si importants qui marquaient la vie des personnages de ce temps reculé.

Le 20 juin 1664, à Montréal, Etienne Pezard (1) de la Touche, fils de Claude Pezard et de Marie Masson, natif de Saint-Honoré, ville de Blois, épouse Madeleine Mulois de Laborde, fille de Thomas Mulois et de Sébastienne Hébert, aussi de Saint Honoré de Blois* Mademoiselle Mulois sortait de l'Hôtel-Dieu de Montréal.

Le 2 septembre, à Montréal, François Hertel, fils de Jacques Hertel et de Marie Marguerie, épouse Marguerite- Joseph te de Thauvenet, native de Bourges en Berri, fille de Raymond deThau* venet, capitaine au régiment de Brimon et d'Elizabelh de Mancelin. Mademoiselle de Thauvenet était venue au Canada avec madame de la Peltrie pour se consacrer à l'éducation des jeunes Sauvagesses.

Le même jour, au même lieu, Michel Godefi^y sieur do Lintot, des Trois-Rivières, épouse Perrine Picoté de Hellcstre, fille de Pierre-François Picoté de Bellestre, marchand, et de Perrine I/nmbert. Elle était venue au Canada par l'entremise de Mad(Mnoi8olle Mance, et était novice à la Congrégation lorsqu'elle se décida à renoncer à la vie religieuse pour épouser M. Godefroy.

Pierre Boucher cumulait les charges do gouverneur et de juge royal, ce qui avait paru convenable et utile sous l'ancien régime,

celui sous lequel on gouvernait sans texte de loi, " en bon pèi'e de

— I 11,,.. Il — - — ^__^_____^-^.^ . .

(1) Le 90, Pezard de la Touche et»t aux Troin-KivièroH, parralu d'Antoine D«t« rosiers.

famille ", mais par suite des changements survenus dans radnn> nistration du pays, il fallait séparer ces deux fonctions. Le 29^ octobre 1664, M. Boucher se démit de sa charge de juge qui passa» à Michel Le Neuf de Hérisson, appelé à ce poste pour la deuxième fois. La famille LeNeuf vivait toujours aux Trois-Rivières. On voit par le greffe d'Ameau que, en 1664,- un fils de Jacques LeNeuf de la Potherie, Michel Le Neuf de la Vallière, possédait une maison située près du fort ; il la vendit en 1670.

Page 1