‹ Chronique trifluvienne [microforme]Chapitre 28 sur 35 · LXX VII · texte numérisé non relu

LXX VII

Le premier jour de mai arriva à Québec “ la chaloupe des Trois- Rivières, avec M. Robineau, M. du Hérisson et maître Charles Boivin, qui apportaient nouvelle d’un incendie de quelques granges le 23 avril”

“ Le 9 mai, un petit canot algonquin âyant aperçu une embuscade cachée à l'abri des îles des Trois-Rivières, s'enfuit à force de rames, non pour éviter le combat mais pour mettre à terre, en un cap où il y avait des Français retranchés, (1) une femme qui était dans leur petit bateau. Si tôt qu’elle fut en assurance, ils tournèrent visage contre les ennemis qui les poursuivaient. Ils n’étaient que trois hommes dans cette petite gondole et les Iroquois remplissaient trois de leurs grands canots. Quand ces Iroquois virent la résolution de ces trois guerriers qui tâchaient de les aborder, ils furent si surpris et si étonnés qu'ils se mirent en fuite, croyant que d’autres les pourraient poursuivre puisqu'ils étaient découverts. ?”

Le 10 mai, le Père Le Mercier et le gouverneur général montèrent aux Trois-Rivières dans la barque Lespérance. Comme ils mettaient pied à terre on accourut au rivage et on tira le canon du fort pour les saluer (2).

Les Iroquois, toujours à l’affut, profitèrent de ce moment où ils

(1) Le cap de la Madeleine. On voit par ce texte qu’il y avait cette année un hameau ou fort en état de défense.

(2) La Relation (p. 6) dit que c'était le 3 mai. Le Journal des jésuites paraît plus exact en mettant le 10.

n'étaient pas observés et tuèrent deux laboureurs, sur quatre ou cinq qui tenaient les mancherons de la charrue dans la campagne voisine. Les Sauvages de la place les poursuivirent mais trop tard pour les rattraper ; ils réussirent, néanmoins, à s'emparer du bagage que les meurtriers avaient abandonné dans leur fuite.

Les Français et les Sauvages alliés étaient plus que jamais disposés à donner aux Iroquois une vigoureuse leçon dès qu'une circonstance favorable le leur permettrait.

M. de Lauzon venait fortifier la place. Il avait appris, du canton des Goyogouins, que les Agniers voulaient lancer cinq cents hommes contre les Trois-Rivières, en cachant cette manœuvre par de petites bandes qui courraient entre Montréal et Québec, et sur lesquelles devaient se diriger l'attention des Français, si ces derniers n'étaient pas avertis des mouvements du corps principal.

Pourtant, soit découragement, soit parce que depuis plusieurs années des menaces semblables parvenaient souvent à leurs oreilles sans résultat bien graves, la plupart des colons ne croyaient pas à l’imminence du danger.

“ Le commun s'était ainsi laissé aveugler aux apparences et en se défiait de rien, mais le révérend Père Supérieur des missions, (le P. LeMercier) homme très zélé pour le bien public, estimant qu'il se fallait toujours tenir sur la défiance, travailla puissamment à fortifier cette habitation des Trois-Rivières, contre le sentiment même des habitants du lieu, qui, attachés à leurs affaires particulières, n'avaient point d'envie de les quitter pour travailler à la forteresse. Cependant, quelque contradiction que le Père trouvât à son entreprise, les fortifications furent achevées et tous les habitants mis à couvert des surprises de l’ennemi.”

Le 23 mai, le Père LeMercier et M. de Lauzon étaient de retour à Québec.

Dans sa lettre du 21 septembre 1649, le Père Buteux dit “ qu'il n’y a pas d’autres forts que des forts en bois, et pas d’autres remparts que des marais desséchés.”

On se rappelle que dans l’acte du 5 juin 1651, concernant le fief Pachirini, M. d’Ailleboust oblige les Pères jésuites à “ bâtir la renclore fermée du village de ce lieu, suivant qu’il leur sera ordonné par le gouverneur de ce pays.” Le lendemain, M. d’Ailleboust signait les instructions st ‘antes :

‘Ordre de M. d’Aiïlleboust gouverneur, pour M. Boucher, capitaine des habitants des Trois-Rivières :

en )ns, ant ent ent icu- \ la LvÂt abi-

our

pu’il em-

fief r la nné Just

api-

“Il fera faire exercice le plus souvent qu'il pourra, soit pour tirer au blanc ou autrement.

“Il aura soin de faire qu'un chacun tienne ses armes en bon état et bien chargées de postes ou de balles.

“ |], fera pour cet effet quelques fois visite par les maisons, afin d'empêcher que personne ne se défasse de ses armes sans congé exprès du gouverneur.

“ IL excitera souvent ceux qui vont au travail de se tenir sur leurs gardes, surtout aura l'œil que les armes soient bien chargées et non pour tirer sur des couvertures (?) qu’il leur défendra de ma part.

‘ La palissade et les deux redoutes achevées, il divisera le bourg en trois escouades ou quatre, s’il y a assez d'hommes, dont une entrera tous les soirs en garde dans la redoute qui regarde les champs. Dans un corps-de-garde il y aura toujours une personne qui veillera, et celui qui devrait être en sentinelle fera ronde tout autour du dedans de la palissade et aura l'oreille souvent (?) au guet pour ne se point laisser surprendre du dehors par l’ennemi, ni du feu qui se peut mettre par accident en quelque maison.

‘Il fera son possible pour presser la (construction de la) palissade, et fera mémoire des journées qui seront données, par qui, à quoi et combien

“S'il arrivait quelques réfractaires au commandement ou qui manquassent aux gardes, il le condamnera à l’amende telle qu'il jugera à propos; ou s’il arrivait quelque refus d’obéir, il en fera son rapport au gouverneur pour en faire le châtiment. Fait et expédié au fort des Trois-Rivières, ce 6 de juin, mil six cent cinquante et un.” (Signé) Dailleboust (1). :

Il est visible que, en 1653, c’est-à-dire deux ans après avoir reçu ces instructions, ni les jésuites ni les habitants n'avaient exécuté les travaux requis. Reste à savoir jusqu’à quel point la Relation de 1653 est exacte en faisant peser uniquement sur les Trifluviens le blâme qui résultait de cette négligence.

Le 28 mai, une vingtaine d'Iroquois se montrèrent à une portée de fusil des habitations, dans la Commune, qui, à cette époque, comme il a été expliqué, occupait le sud-ouest de la basse ville actuelle, et tuèrent François Crevier, fils de Christophe Crevier, enfant de treize ans, le premier né aux Trois-Rivières qui ait été ainsi

(1} Huguet-Latour. Annuaire de Ville-Marie, 1878, troisième livraison, page 378.

massacré. Guillaumet, canonnier du fort, voyant qu'il n'y avait personne pour les poursuivre, mit le feu à un canon pour donner le signa!, mais l’arme creva et lui rompit les jambes, blessure dont il mourut quelques jours après. Le surlendemain, dix homrnaies de la même bande surprirent un jeune Huron nommé Onatia8é placé en vedette sur la lisière du bois pendant que des laboureurs travaillaient à la terre de M. de la Potherie (1) et le conduisirent dans un bas-fond à une demie lieue du fort, où ils l’interrogèrent sur la position des Français. Ce garçon leur donna à entendre que perji! sonne ne les poursuivrait pour le tirer de leurs mains, si bien qu'ils ne se pressèrent pas et que les Hurons survenant le délivrèrent, tout en chassant les Iroquois dont ils prirent quelques uns, qu'ils conduisirent au fort.

En même temps on apprenait que des Sauvages alliés avaient été tués ou fait prisonniers sur l'Ottawa et dans les terres non loin des ñ Trois-Rivières.

M sie M Le 2 juin, Emery Cailleteau fut tué près du fort du cap de la de Madeleine. Ce colon était aux Trois-Rivières depuis cinq ou six ans, DOTE Les Hurons remportèrent un avantage le 9 du même mois, met- 5H a tant l'ennemi en fuite et pillant son campement.

SEAT De Québec, on ne pouvait envoyer de grand secours. Le camp K volant n'existait plus pour ainsi dire. M. de Lauzon s'occupait de là le réorganiser.

Charles Boivin, maître-charpentier, et Charles Panie, domestique des jésuites, furent enyoyés de Québec aux Trois-Rivières, le 15 juin, pour aider à la défense de la place.

Le 21, deux Hurons furent capturés dans ve dernier lieu. La persistance des Iroquois à rester dans le voisinage indiquait qu’ils attendaient des renforts considérables et que l'été ne se passerait pas sans une crise.

Cinquante Français, enrôlés pour former un camp volant, partirent de Sillery, le ? juillet, sous la conduite d'Eustache Lambert, dans l'intention de remonter le fleuve. Le 29, neuf chaloupes de Sauvages de Québec, avec sept canots et le Père Bailloquet, se mirent en route pour aller en guerre du côté des Trois-Rivières.

à M. de la Potherie étant descendu à Québec, le commandement de la place revenait à Pierre Boucher, capitaine de milice et juge

(1) Probablement près du grand coteau, dans la Commune aujourd’hui,

de la juridiction des Trois-Rivières. Il prend cette dernière qualité dans un acte du 16 juillet.

Dans la deuxième quinzaine de juillet, Boucher avait pour le seconder le Père LeMercier, qui était retourné aux Trois-Rivières dans l’unique but de travailier aux fortifications.

Après s'être éclipsés presque tous, au mois de juin, les Iroquois étaient revenus en force pour ravager les moissons et surprendre les hommes occupés aux travaux des champs. M. Boucher et le Père LeMercier avaient prévu cette manœuvre et s'étaient préparés à faire une chaude réception aux Iroquois sans trop exposer les Français.

Une lutte importante et prochaine était facile à prévoir. Les Iroquois augmentaient en nombre et ne cachaient pas leurs intentions. Il est fort heureux que les Trois-Rivières aient eu en ce moment deux hommes de la valeur de M. Boucher et du Père Le Mercier, car, sans eux, la bourgade tombait aux mains des barbares.

M. Boucher avait sous ses ordres quarante-six hommes: c'était peu pour repousser cinq ou six cents ennemis, la plupart armés à l’européenne.

Vers la fin de juillet, on mit la dernière main aux préparatifs de défense. |

Le Père LeMercier était encore aux Trois-Rivières Le 6 août, lorsque l’on reçut à Québec les lettres qui le nommaient supérieur de la Nouvelle France ; il ne se rendit à Québec que le 21.

La Mère de l’Incarnation écrit que le Père LeMercier avait tellement fortifié les Trois-Rivières que les Français y étaient en sûreté, ce qui nous semble s'appliquer au fort et aux ouvrages qui en dépendaient sur le Platon, plutôt qu’à la bourgade même, car la Relation de cette année, rédigée par l2 Père LeMercier dit : ‘“ On fortifia nos bastions et nos courtines,” et plus loin, ‘“ la bourgade n'était environnée en plusieurs endroits que de gros arbres.”

Nous ne trouvons aucune preuve de l’existence d’une palissade ou autre retranchement autour des maisons de la bourgade en 1653; la phrase du Père LeMercier fait supposer que si, en quelques endroits, il y avait autre chose que de gros arbres pour toute barricade ou moyen de défense, c'étaient, d'un côté, le fort, ensuite la ligne du fleuve dont les rives sont très escarpées le long de la Table, et aussi, peut-être, la renclore du petit terrain des Pères jésuites dont la construction est ordonnée par l’acte de 1651 précité.

Au nord-nord-ouest et au nord-nord-est devaient se trouver les arbres de la forêt primitive, aussi près que les défrichements le permettaient. Le bourg était donc ouvert sur ces deux côtés.

Il y a apparence que le fort même était environné d'un [ass sec,

parce que la Relation de 1647 (p. 7), dit que les Attikamègues ‘ passèrent la nuit dans le fort et que le pont était levé.”

Le Platon, avec son fort et quelques redoutes, devait présenter aux Sauvages une position imprenable, pour peu qu'il y eût d'hommes eu état de faire le service de la place, ei du canon sur les croupes sud et ouest de cette éminence.

Le 16 août, huit Iroquois prirent deux jeunes Hurons dans une île de l'embouchure des Trois-Rivières. C'était le premier coup de l'expédition partie depuis trente jeurs des cantons iroquois pour assiéger les Trois-Rivières. Il s'agissait de venger la mort d’Aontarisati.

Le 19 août, anniversaire du combat de la Quatrième rivière, cinq cents (1) [roquois se cachèrent dans l’anse du moulin à vent, aujourd’hui abritée du côté du fort par la pointe dite des Iroquois, formée par l'embouchure de la Première rivière ou ruisseau Sainte- Madeleine. Les bois qui existaient encore de cet endroit aux maisons de la basse vilie, mettaient l’ennemi à couvert.

La nuit venue, les Froquais se divisèrent en trois bandes pour exécuter un plan d'attaque assez habilement arrangé : 19 un canot de dix hommes alla : : placer entre les petites îles du Saint-Manrice ; 2 ils firent passer onze canots du côté droit du fleuve, vis-àvis du fort, où ils se dérobaient à la vue par les joncs et les broussailles qui relient pour ainsi dire à la terre ferme un îlot près duquel s’avance aujourd’hui le quai du Grand-Tronc ; 3 le gros de l’armée se cacha dans les bois, en arrière de la bourgade, sur le terrain de la haute ville et les premiers gradins des coteaux. Ils cspéraient que les dix hommes cachés dans es îles réussiraient à s'emparer de ceux qui se présenteraient pour visiter les champs de blé d'Inde (?) que les Sauvages cultivaient et, qu'avec leur prise, ils passeraient en fa'sant beaucoup de oruit devant le fort, puis se sauveraïent vers les canots cachés à la rive sud du fleuve en voyant, ce qui ne pourrait manquer d'arriver, que les Français leur donnaient la chasse, Un combat sérieux commencerait alor, et tandis que les habitants se rendraient sur le rivage, soit ; ar curiosité, soit pour prendre part à la lutte, le fort, dépourvu de ses

(1) C’est le chiffre de la Rel‘wion. L'Hist, du Montréal, les Lettres historiques et le Journal des jésuites disent six cents. Il faut compter cinq cents Agniers et une centaine d’autres Iroquois.

(2) Le maïs était la nourriture la plus ordinaire des Hwi ons.

défenseurs, devait tomber aux mains de la principale troupe embusquée sur le coteau.

Le plan n’aboutit à rien parce que le lendemain, 20 août, jour fixé pour l’exécuter, les Hurons ne crurent pas devoir se rendre à leurs champs sur les îles.

Le 21, comme on cherchait dans les bois des bestiaux qui avaient disparu, on releva les pistes d’un grand nombre d’Iroquois ; et sur l'heure, des ho'ames étant allés aux champs revinrent annoncer la présence de Sauvages étrangers qui se glissaient derrière les arbres dans toutes les directions. La mine était éventée. On fit une battue dans les environs sans rencontrer personne, et l’on commença à croire le danger passé, mais le lendemain, 22, les moissonneurs étant re.ournés à leurs travaux, les Iroquois enlevèrent l’une de leurs sentineiles, placées en avant pour les avertir ; en même temp, un Huron fut blessé sur le côteau Saint-Louis par une escouade de ces maraudeurs.

La place était bloquée et l'ennemi se préparait à un coup décisif.

LXXXIT

Le 22, fut une journée mémorable. Les Iroquois se montrèrent sur le-fleuve et sur la terre. Vers les huit heures du matin, les dix hommes cachés dans les îles, ennuyés attendre si longtemns, traversèrent le fleuve pour aller rejoindre les onze canots du Sud. Il y à apparence que ceux-ci avaient quitté le lieu, car le canot des îles fut aperçu du fort au moment où il retraversait du sud au uord, vis-à-vis de la banlieue. Le capitaine Boucher lui fii donner la chasse, dans l’espoir de prendre quelques Iroquois et d'obtenir d'eux es renseignements sur leurs forces réunies. Presque aussitôt, le sieur de Bellepoire partit du pied du Platon avec une chaloupe bien équipée, pour surveiller le flenve en amont, A peine avait-il passé la briqueterie, non loin de la rue Saint-Antoine, qu'il aperçut, à un petit quart de lieue du fort, dans l’anse de la Commune, trente canots iroquois tirés sur le sable du rivage et neuf autres qui venaient du côté du sud. Le danger était là. La moindre fausse manœuvre pouvait produire un désastre semblable à celui dont M. Du Plessis avait été la victime l’année précédente. Il était surtout important de ne pas quitter la chaloupe et de se replier en bon ordre sur le fort.

Les Français ne perdirent pas de temps et firent une décharge sur les sentinelles, mais les froquois arrivèrent et soutinrent le feu en ripostant, tandis que les canots, survenant du sud à force d’avirons, mettaient la chaloupe entre eux ef la troupe de terre.

Le sieur de Bellepoire fit virer de bord promptement, sous le feu des Iroquois, ayant le soin de couvrir sa retraite par une fusillade soutenue, qui causa beaucoup de mal aux ennemis.

Au fort, les tambours battaient, les cloches sonnaient, les canons retentissaient et les trompettes appelaient aux armes. Au même moment, on aperçut des troupes d’Iroquois sortant des bois, qui couraient dans la direction de la bourgade pour donner l'assaut. M. Boucher fit fermer les portes de la palissade, et rouler deux pièces de canon préparées dans ce but. On tira plus de vingt coups en üun quart d'heure, mais les boulets n’étant pas de calibre, n’eurent d’autre effet que d’ouvrir un passage à la chaloupe, qui revint sans un seul blessé, après une lutte des plus vives et des mieux conduites, où avaient péri quelques Iroquois.

Ceux-ci, voyant leur coup inanqué, ne cherchèrent pas à attaquer la place mais déchargèrent leur rage sur la campagne qu'ils dévastèrent, brûlant les moissons, les instruments de labour, tuant ou emmenant les bestiaux qui étaient dans la Commune, y compris ceux des jésuites, et incendiant quelques demeures écartées. M. Boucher réussit à les faire déguerpir en plaçant un canon sur la croupe du Platon, qui commande la basse ville, d’où il tira sur eux, et en lançant à leurs trousses des tirailleurs choisis parmi les Sauvages alliés, qui leur tuèrent et blessèrent quelques hommes.

Comme ils avaient annoncé qu'ils revieadraient la nuit suivante, cette bravade tint tout le monde en éveil. De la redoute placée sur la pointe sud-ouest du Platon, les soldats tirèrent dans la direction de la basse ville des coups de feu à diverses reprises. Cela, joint au bruit des trompettes et au roulement des tambours qui durèrent jusqu’au matin, fit voir aux Iroquois que la garnison ne se laisserait pas surprendre, aussi se gardèrent-ils de se montrer du côté du Platon, mais ils firent une tentative à l’ouest de la bourgade, qui n’était protégée, sur ce flanc, que par des troncs d'arbres et des abattis. Là, encore, on les repoussa, et ils parurent abandonner l'espoir d’emporter la place.

Une autre bande d’Iroquois venait de s'emparer du Père Poncet, à Sillery, dans la journée du 20. A cette nouvelle, trente-deux lrançais des plus considérables de Québec, tous bien armés, s'étaient embarqués pour remonter le fleuve et tenter sa délivrance. Distribués sur six canots, ils comptaient dresser une embuscade dans le lac Saint-Pierre et y surprendre l'ennemi, mais celui-ci, agile autant que rusé, ne se laissa pas barrer le chemin.

Rendus au cap Rouge, les Français trouvèrent un mot décrit laissé à dessin par le Père Poncet, qui leur donnait connaissance qu’on l’emmenait au pays des Iroquois et que les Trois-Rivières étaient investies. Ils n’en persistèrent pas moins dans leur poursuite.

A deux lieues des Trois-Rivières était un fort (1) habité par les Français, où les trente-deux hommes se préparèrent, le soir du 22, à passer la nuit.

On leur apprit en cet endroit qu'il y avait eu un combat aux Trois-Rivières et que, durant toute la journée, on avait entendu gronder le canon et les autres armes à feu. Nonobstant le danger, Caron, déjà mentionné, et deux hommes partirent en canot pour s’avancer jusqu’à la place, où ils arrivèrent à minuit, au moment où les [roquois étaient finalement mis en éroute à la poiaite sudouest du Platon, comme il a été dit.

Les habitants se montraient en ce moment remplis de courage. Tout paraissait en bon état. Caron annonça la prise du Père Poncet, lequel avait passé devant les Trois-Rivières, peu d'heures auparavant, conduit par ses ravisscurs.

Sur les vingt-neuf hommes restés à l’Arbre à la Croix (2) quelques-uns s’en retournèrent à Québec; le reste renforça à propos la garnison des Trois-Rivières, Le lendemain, 23 août.

La nouvelle du blocus de cette place répandit la consternation dans le pays; on fit des prières publiques et l’on se prépara à voir tous les établissements français assaillis par les barbares. ‘“ Ces misérables,” dit la Mère de l’Incarnation. “ ont foit tant de ravages en Ces quartiers qu’on a cru quelque temps qu'il fallait repasser en France.” NS

Du 16 au 24 août, les Trois Rivières avaient été rigoureusement assiégées, les moissons détruites et les attaques souvent répétées. Une redoute placée sur le coteau devint la proie des flammes allumées par les Iroquois. Le bétail laissé dehors périt.

Le 24, mêmes dévastations. Une circonstance fortuite changea cependant tout-à-coup la face des choses. Des Hurons dont les parents avaient été autrefois capturés, puis adoptés par les [ro-

(1) Lettres historiques. Ce devait être l’Aïbre à la Croix, établissement fondé par Hertel. Comme il y en avait un autre à peu près où est l'église du cap, on

eut dire qu'il y avait dès lors deux forts dans la seigneurie du cap de la Madeeiue: un à chaque extrémité. Les bords escarpés de la rivière des Cormiers étaient propres à placer un fort capable de balayer l’anso du cap.

(2) Charlevoix dit qu'ils étaient partis de Québec au nombre de quarante avec quantité de Sauvages, mais le Journal des jésuiles marque trente-deux Français, sur lesquels il faut dévompter Caron et ses denx hommes rendus comme on le sait aux Trois-Rivières, Kestaiont done vingt-neuf Français à l’Arbre à la Croix.

quois (l), s'étant approchés de ces derniers pour avoir des nouvelles entrèrent en conférence. Ils s’en suivit des pourpalers qui allèrent de mieux en mieux les jours suivants. Les [roquois n'avaient évidemment plus l'espoir de détruire la place. Bientôt la situation se trouva améliorée tout à fait. On n'aurait pas cru être en guerre, tant la concorde paraissait régner entre les deux nations. |

Les Iroquois, munis d’arquebuses, ne craignaient pas les Français, sur le rivage ou dans la plaine, mâis les canons du fort leur inspiraient une terreur invincible. Quelques-unsdes Hurons, adoptés par eux, se décidèrent à franchir les portes et se rendirent prisonniers volontaires aux Français.

Comme on flairait toujours la trahison, “il fut proposé en la Maison de ville (2) si on les tromperait eux-mêmes, mais il ne fut pas jugé à propos pour plusieurs raisons. Enfin on en vint jusque là que les ennemis s'approchèrent de nous sans armes. Ïls nous firent même des présents à diverses fois, protestant qu’ils n’avaient plus d’amertume ni de venin dedans le cœur. ”

Par ces prés:nts, ils s’'engageaient, entre autres conditions, à partir bientôt, mais ayant appris par une jeune Huronne des Trois-Rivières que des Français étaient arrivés de Québec dans la nuit du ?? au 23 et que, d’un autre côté, une trentaine de Hurons avaient défait un parti d'Iroquois près de Montréal et qu’ils seraient tous prochainement aux Trois-Rivières avec cinq prisonniers d’importance, ils différèr nt leur départ et finirent par proposer une échange de prisonniers parmi lesquels devait être compris le Père Poncet.

Le 30, les Hurons, descendant de Montréal avec leurs prisonniers, sans savoir que les Trois-Rivières étaient investies furent entourés par les Iroquais qui donnèrent en cette circonstance une preuve de leur résolution d'établir la paix, cer ils se joignirent à eux sans les molester, Arrivés aux Trois-Rivières il dépéchèrent des gens vers leur pays pour sauver la vie au Père Poncet. Quatre ou cinq des principaux froquois conduits par Teharihogan, leur principal chef, couchèrent dans le bourg avec autant d'assurance que s'ils eussent été les m°'Ileurs amis des Français ; on les reçut en qua lité d'otages et une trève, à laquelle tous les partis restèrent fidèles, fut conclue pour quarante jours. Six ou sept Iroquois restèrent en otages dans la bourgade. Le siége était levé.

) Hurons et Iroquois parlaient la même langne étant de la même race,

(2) Sans donte le lieu où les habitants avaient coutume de se rénnir pour traiter, sous la présidence de leur syndie ou du gouverueur, des intérêts de la localité.

a is Ôt Il y a apparence que M. de Lauzon, apprenant ce qui venait de U se passer, confia à M. Boucher iles fonctions de gouverneur et IX regarda M. de la Potherie comme remplacé par ce fait. Ce der-

nier ne reprit son commandement que cinq années plus tard. n- Par les notes qui suivent, il est aisé de voir que nous ne nous ir trompons pas : Le 3 août, M. Boucher est qualifié de ‘ capitaine $ du bourg ” des Trois-Rivières (Journal des jésuites). Le 18 octobre, n- à Sillery, au baptème d'Angélique Poisson, est parrain M. Bou-

cher, ‘gouverneur des Trois-Rivières ”, représenté par M. de la Villeray. Au cap de la Madeleine, le 2 novembre, est dressé le ut contrat de mariage de Claude Houssard auquel assiste ‘“ honorable 1e homme Pierre Boucher, capitaine commandant aux Trois-Rivières, us juge Prévost du Cap, lieutenant-général etc.” nt Parti du pays des Iroquois le 3 octobre, le Père Poncet arriva

aux Trois-Rivières le 28 et y demeura jusqu'au 3 novembre, date à à laquelle il se mit en route pour Québec, où eurent lieu les confées rences de la paix. M. Boucher accompagnait le Père Poncet. Le la gouverneur général félicita M. Boucher, déclarant que la colonie ! ns venait de recevoir de sa main un service éminent et le maintint EH nt dans le commandement des Trois-Rivières. ( ; è n- Boucher et la Potherie étaient les premiers gouverneurs des qu 4 1e Trois-Rivières qui, antérieurement à leur nomination, avaient vécu A re en ce lieu et s'étaient, par conséquent, identifiés avec ses besoins Hi

et ses affaires en particulier. AE 's, | La paix fut scellée le 6. Qi 6s Dès le 9, était présent aux Trois-Rivières ‘honorable homme le Pierre Boucher, commandant aux Trois-Rivières, juge Prevost du si es Cap, lieutenant-général, etc.” (Greffe d’Ameau). Le 16, il est par- JEU rs rain de Marguerite Seigneuret.

be . Le registre des Trois-Rivières ne dit rien de la naissance de al Pierre Boucher qui, d’après les recensements de 1666 et 1681, eut “ ls lieu en 1653. Ce fils ainé du gouverneur des Trois-Rivières fut dE a seigneur de Boucherville.

8, hit LXXXVI

Le commerce de pelleteries se ressentait de l'influence fâcheuse

de toutes des guerres. En 1653, le peu de traite qui se fit aux Trois-

x Rivières procura quelques ressources qui furent appliquées aux la fortifications. Le castor, la branche la plus considérable de ce

commerce, y fut presque nul. Pas un seul castor ne fut apporté à Montréal cette année. quoique la chasse eut été plus abondante que d'ordinaire. Du côté du nord s’ouvraient des relations avec des peuples nouveaux, mais la traite y était empêchée par la guerre.

On a fait l’observation que les années où les [roquois paralysaient la traite étaient celles où les colons se livraient à l’agriculture et avançaient l’établissemer t de leurs terres avec le plus de succès—étant mis dans l'impossibiisé ue commercer avec les Sauvages et de se livrer à des opérations de comptoir, qui les retenaient nécessairement éloignés de la colonisation.

Les Hurons, dispersés, ne descendaient plus traiter sur le Saint- Laurent. Les Algonquins ne régnaient plus en maîtres sur l'Ottawa. Les chemins étaient coupés par l’ennemi. Les nations du nord elles-mêmes n’osaient aborder au fleuve.

Le groupe établi dans les envirous immédiats des. Trois-Rivières était composé d’Algonquins, mêlés à quelques Attikamègues, d’après les noms que renferme le registre de la paroisse.

A partir de 1652, les enregistrements de Sauvages dans les cahiers de la paroisse deviennent tout-à-coup très-rares. La petite colonie dont on avait espéré tant de bien s'était dispersée. Les Hurons réfugiés avaient rejoint leurs frères sur l’île d'Orléans, près de Québec. Les Attikamègues étaient retournés, partie vers le nord, partie à Tadousac. Restaient quelques Algonquins, plus entreprenants contre les Iroquois, et qui d’ailleurs n'avaient ancun pays particulier, cette nation n'étant déjà plus composée que d’un ramas de familles de diverses tribus qui parlaient la même langue ; leur attachement au poste des Trois-Rivières ajoutait aux calamités dont les habitants Ce ce lieu étaient si tréquemment victimes, en ce qu'ils attiraient par leurs courses irréfléchies la vengeance des [roquois sur tout ce qui les touchait de près ou de loin. Ceux que l’on regardait comme les Algonquins de la souche primitive (les Algonquins de l’île des Allumettes), et leurs plus grands guerriers, se rassemblaient de préférence aux Trois- Rivières et sur les terres du cap de la Madeleine d’où ils lançaient des partis contre les Iroquois, sans beaucoup de succès, à cause de la désunion qui survenait sans cesse entre les chefs. Néanmoins, lorsqu'ils se rencontraient en nombre égal, ils battaient ordinairement les [roquois.

De nombreux Iroquois passèrent l'hiver 16534 aux Trois-Rivicres, vivant avec les Algonquins et les accompagnant à la chasse. Tous paraissaient très-portés à la paix. On se promettäit mutuellement que l'accord extraordinaire qui régnait entre les nations ne serait pas rompu. Six ou sept mois plus tard, à l’automne, les

AU

maraudeurs Iroquois étaient devenus assez incommodes pour nécessiter des mesures de rigueur ; la garnison dut livrer un combat pour les chasser ; un nommé LaPerle (Pierre Pineau, dit LaPerle ?) fut pris, mais l’année suivante les iroquois le ramenèrent.

Jamais colonie ne s'est vue, après de longues épreuves, dans une situation plus désespérée. Cependant, le secours tarda encore longtemps. Dix années s'ecoulèrent avant que l’on ne vit planer au-devant des soldats du roi :

‘Ce drapeau blanc, Ja gloire de nos pères,”

attendu pendant un demi-siècle et que les Canadiens récompensèrent de sa venue en prodiguant leur sang pour lui sur tous les points de l'Amérique du Nord.

Les Trois-Rivières partageaient avec Tadousac le monopole de la traite des pelleteries. Quant à Montréal qui devait, plus tard, enlever aux Trois-Rivières la plus grande partie de ce commerce, ce n’était pas encore un lieu de rendez-vous pour les Sauvages.

Au point où nous sommes arrivés, il faut commencer à distinguer entre Montréal et Québec. Deux influences principales se font sentir dans la colonie, l’une dirigée vers Québec et les Trois- Rivières, l’autre vers Montréal. La première était la compagnie de la Nouvelle-France, dite des GCent-Associés, à laquelle les jésuites ne pouvaient qu'être fidèles, nonobstant certains écarts de la compagni: dont à bon droit ils se plaignaient. La deuxième était la compagnie de Ville-Marie, où Montréal, qui ne recrutait pas ses prêtres chez les jésuites. Ils’en suivait une sorte d’'émulation toute légitime, dont le résultat se manifestait dès lors en faveur de Montréal.

Trop attachée à la cour de France, qui avait tant de soucis en tête, et composée en partie de spéculateurs, la compagnie des Cent-Associés négligeait l’entreprise de la colonisation, tandis que la société de Montréal, fondée et maintenue par des motifs tout-àfait chrétiens et nationaux, progressait de jour en jour. Le tableau lamentable que la Mère de l’Incarnation nous trace du pays en 1653 peut s'appliquer avec plus d’exactitude aux Trois-Rivières et à Québec qu’à Montréal.

Les colons envoyés cette année à Montréal étaient de meilleures conditions que d'ordinaire, parce qu'ils comprenaient nombre d'hommes de métier. “La grande Compagnie, peu jalouse de former à Québec une vraie colonie, n'avait pas pris les FT die

précautions. Aussi voyons-nous que Jean Bourdon y était tout à la fois ingénieur eu chef, arpenteur, boulanger, et canonnier du fort ; et ce qui est bien étonnant, il exerçait encore ces professions après qu'il eût été établi procureur général au Conseil de Québec, ainsi que l’assure Péronne du Mesnil.” (Faillon, Hist. de la col., vol. IT, p. 195).

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