‹ Chronique trifluvienne [microforme]Chapitre 34 sur 35 · CXXIX · texte numérisé non relu

CXXIX

M. de la Touche, confiant dans les bonnes intentions exprimées par le roi et soi: ministre Colbert à l'égard du Canada, résolut de s'établir et de pre"dre une seigneurie. A cette époque on pouvait encore tailler en plein arap dans les meilleurs endroits. C’est ce qu'il fit, jetant les yeux sur un espace de terre non concédé, riche et bien localisée.

Ces seigneurs des premiers temps n'étaient pas tous des person-

(1) Remariée à Godefroy Gui!lot, dit Lavalet, (2) Elle devait être sœur de la mère de Pierre Boucher.

nages, comme on serait tenté de le croire. Ils avaient en eux, par exemple, ce qui vaut bien plus qu'un nom et des titres retentissants : du cœur et du patriotisme. La Nouvelle-France les attirait, non pour y chercher fortune ce qui est la marque de la rapacité, mais par la perspective d’y fonder un groupe français et d'étendre le domaine de leur souverain. A l’expatriation, déjà si pénible, ils ajoutaient les travaux du colon et la responsabilité de soins nombreux et importants. Ces fondateurs intelligents, généreux, actifs, posaient avec patience les bases d’un empire français dans Nouveau-Monde. Dévançant les idées modernes, fils de ieurs propres œuvres, ils ont réalisé presque au complet, sans l’assistance de la mère patrie, le projet grandiose dont une cour molle et irréfléchie ne voulut pas longtemps s’embarrasser (1).

Voici l’acte de concession de la seigneurie de Champlain :

“ Nous, Messire Augustin de Saffray, maréchal de camp, lieutetenant général et gouverneur pour le roi de toute la Nouvelle- France, et François de Laval, évêque de Pétrée, vicaire apostolique en ladite Nouvelle-France, nommé, par sa Majesté, premier évêque dudit pays lorsqu'il aura plu à Notre Saint-Père le Pape d’y en établir un ; en vert: du pouvoir à nous donné pour la distribution des terres de la Novvelle-France-—donnons et concédons par ces présentes à Etienne Pezard, écuier, sieur de la Touche, capitaine de la garnison des Trois-Rivières, en considération des services qu'il a rendus à Sa Majesté en ce dit pays et qu’il continue à rendre journellement : la quantité d’une lieue et demie de front à prendre sur le grand fleuve Saint-Laurent, depuis la rivière Champlain en montant sur le dit fleuve vers lesdites Trois-Rivières, sur une lieue de profondeur dans les terres; ladite rivière Champlain mitoyenne avec ceux qui occuperont les terres qui sont de l’autre côté d’icelie.” Pou: jouir de cette étendue de terre et “ justice tant moyenne que basse,” et “ droits honorifiques ordinaires aux seigneurs de paroisses dans les églises lorsqu'elles seront bâties.” Les appellations de la justice que le concessionnaire ou ses héritiers établiront, devant ressortir à la justice royale des Trois- Rivières. Fait à Québec, le 8 avril 1664.

En 1689, lorsque le roi ratifia cet acte, il y inséra le droit de ‘haute, moyenne et hasse justice.” Le mot “haute ” paraît avoir | été omis dans la copie de l’acte de 1664 que nous connaissons ; la ratification montre qu’il s'y trouvait.

La délimitation çi-dessus demande à être expliquée. Les jésuites

(1) De tout le règne de Lonis XIV, qui va de 1644 à 1715, il n’y a qu ’une partie de la période de son ministre Colbert, qui nous montre le roi s'occupant du Canada—c’est-à-dire de 1661 à 1675 à peu près.

ayant, par leur titre de Batiscan (1639), un quart de lieue de terre au sud-ouest de la rivière Champlain, la seigneurie accordée à M. de la Touche, en 1664, ne pouvait s'étendre jusqu’à ce cours d’eau. Cette difficulté ne fut réglée qu’en 1721.

Le nom de la rivière Champlain, imposé du vivant de Samuel de Champlain, à passé à la seigneurie, et à son tour le seigneur l’a emprunté, de sorte que, après M. Pezard de la Touche, il y aeu un M. de la Touche de Champlain, et aujourd’hui M. de Champlain, car la famille Pezard n’est pas éteinte, elle n’a fait que changer de nom, comme tant d’autres.

Le 25 avril 1664, Mgr de Laval partit de Québec pour les Trois- Rivières et Montréal. |

Le 29 avril, M. de Mézy partit à son tour de Québec pour se rendre jusqu’à Montréal. Il était accampagné du Père Le Moyne, récemment descendu de Montréal et qui y retournait.

Le {er mai, le Père Jérôme Lalemant, partit aussi de Québec pour les Trois-Rivières.

La réunion de l’évêque, du gouverneur et du supérieur des jésuites, donna lieu au règlement des questions concernant la commune et la construction d’une église paroissiale.

Les jésuites qui, jusqu'à 1650, avaient possédé le terrain de la commune actuelle, l’avaient abandonné cette année-là aux habitants des Trois-Rivières en échange de terres (toujous le long du fleuve) contiguës à la commune et s'étendant au voisinage de la troisième rivière, où commence le grand fief de la banlieue.

D’après un état des biens des jésuites, qui nous a été communiqué, M. de Mésy aurait signé une note, le 6 mars 1664, confirmant le marché intervenu le 9 juin 1650, par lequel il était accordé à ces Pères des terres au-dessus de la commune et en arrière d’icelle pour les dédommager des terres mêmes de la commune affectées aux habitants. Il est dit que ces terres livrées aux Révérends Pères, s'étendent jusqu’à une lieue, ce qui est assez conforme aux aux distances réelles, puisqu'elles sont limitées non loin de la Troisième rivière, qui est à quatre-vingts arpents du Platon,

Le 2? mai 1664, étant aux Trois-Rivières, le gouverneur général ratifie définitivement l'acte du 9 juin 1650, constatant, en outre, que les habitants de la bourgade ne peuvent rester dans la place si on ne leur laisse la commune pour laquelle ils ont fait de fortes dépenses.

Le 8 août suivant, M. de Mézy donne aux jésuites les quatre ou

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cinq arpents non défrichés, sur vingt-cinq de profondeur, qui restent entre la Seconde (1) rivière, icelle comprise, et les terres à eux concédées, tel que vi-dessus. (Tenure seigneuriale, 72.)

Ces terres consistent aujourd'hui en vingt-trois arpents de front au fleuve sur vingt-cinq de profondeur contiguëäs, d’un côté à la commune, de laquelle ellès sont séparées par une ligne courant sud-est et nord-ouest, et de l’autre côté, par la Troisième rivière, Le tout forme cinq cent vingt-cinq arpents carrés, que l’on appelle le fief des jésuites ou Saint-Paul.

Le morceau situé en arrière (nord-ouest) de la commune était de deux arpents et demi de largeur, ayant front sur le chemin de Sainte-Marguerite aujourd'hui et courant du grand coteau le long de toute la ligne de la commune : en tout trente-cinq arpents carrés-

Ces arrangements, confirmés en 1664, avec augmentation, comme on vient de le voir, ont subsisté à peu près intacts jusqu’à présent.

Le 2 mai 1664, Louis Pinard, marguiller, Jacques LeNeuf, Michel LeNeuf, Pierre Lefebvre et François LeMaître, obtuirent, par décision du gouverneur général et de l’évêque, que la somme de quatorze cent soixante-treize livres dont ils étaient chargés depuis 1661, à l'intérêt du denier dix-huit, comme fonds destiné à la construction de l’église, fut affectée à cet usage. (Greffe d'Ameau.)

Dans ce même mois, madame de la Potherie eut un dérnêlé avec les marguillers pour argents dûs à l’église. (Registre des audiences.)

D'après les actes concernant la commune, 6n voit que l'érection d’une église était projettée de 1650. Selon les apparences, la chapelle des jésuites ayant été agrandie bientôt après, quatorze années s’écoulèrent avant qu’on en vint à l’éxécution du projet. L'acte qui suit est le titre du terrain de l’église paroissiale actuelle :

“ Sur la requête à nous présentée pour les habitants des Trois- Rivières, tendant aux fins de leur être par nous accordé contrat de concession d’une place pour bâtir une église, un presbytère et y faire un cimetière et un jardin, disant que la chapelle qui leur sert maintenant de paroisse appartient aux Révérends Pères jésuites et est trop petite pour y contenir la quantité de personnes qui sont résidentes en ce dit lieu et sont sur le point d’en bâtir une ; et voulant seconder leur bons desseins, Nous, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté et sous son bon plaisir, avons

(1) Il faut lire Troisième.

donné et concédé, donnons et concédons, par ces présentes, aux habitants des Trois-Rivières, pour et au nom de la aroisse dudit lieu, une place pour bâtir une église et un presbytère, y faire un cimetière et un isrdin, à prendre, ladite place, du côté du sudouest, joignant la grande porte du bourg qui regarde la plateforme ; au nord-nord-ouest, joignant la porte de la rue Saint- Pierre ; à l’est-nord-est, attenante à la palissade du bourg ; au sudouest, au chemin qui est entre ladite place et la plateforme. Ladite place attitrée à la paroisse de ce dit lieu en fief, en perpétuite, avec un seul hommage mouvant de la cour souveraine dudit pays, selon la coutume.” Cet acte fut signé, aux Trois-Rivières, le 11 mai (1) 1663, par M. de Mézy et Mgr de Laval; fait et contresigné par Ameau, notaire royal.

La palissade formait donc un carré long, suivant les rues des Casernes, Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Louis et le boulevard. La rue Notre-Dame divisait ce carré en deux portions à peu près égales. Sur celle de l'est était située la chapelle des jésuites et le groupe des maisons. Celle de l’ouest allait être occupée par la paroisse.

Telle était l'étendue de la ville fortifiée. Le Platon s’en détachait complétement, avec son fort, mais ils n’était pas entouré de palissades. |

La place d'armes actuelle ne paraît pas avoir existé à cette époque.

La porte de la rue Saint-Pierre s’ouvrait sur un chemin qui est devenu la rue des Champs. De ce côté, la palissade devait être posée sur la croupe du terrain, car un peu au delà, vers le nordouest, celui-ci s'abaistait sensiblement, au poiat de former un basfond assez vaste, qui est presque comblé aujourd’hui.

La grande porte du bourg était placée à peu près à la rencontre des rues Saint-Pierre, Bonaventure et Notre-Dame. C'est vis-à-vis de cette porte, en dedans de lapalissade, que futélevée l’église de bois en 166%, faisant face à la basse-ville ou plutôt au Platon, comme dit l’acte ci dessus. Lorsque, cinquante ans plus tard, on édifia l’église de pierre qui existe de nos jours, le portail fut tourné au sud-est, mais ‘ la grande porte du bourg ” resta en place jusque vers la fin du dix-huitième siècle.

Cette année 1664, on importa de France, pour l’église de Québec en voie de cunstruction, les trois premières cloches qui se soient vues au Canada, paraît-il, c'est dire que la ville des Trois Rivières ‘ven possédait pas.

(1) Le supérieur des jésuites fut de retour à Québec le 19 mai, le gouverneur’ le 21 et l’évêque, le 25.

Le 5 juin 1664, le Père Le Mercier baptise Marguerite, fille de Pierre Couc, dit La Fleur de Cognac et de Marie Mite8anig8k8e ; parrain et marraine : Jean Peré et Jeanne Crevier, femme de M. Boucher, gouverneur. Cette enfant épousa, après 1681, Jean Fafart, des Trois-Rivières, qui, vers 1720, alla s'établir au Détrcit.

Le parrain ci-dessus était probablement le sieur Peré, employé à la découverte et à l’examen des mines du Canada. Ainsi que nous le verrons bientôt, les commencements de l’histoire des forges Saint Maurice remontent à cette époque.

La mention fréquente d'ouvriers arquebusiers et taillandiers que le lecteur a pu observer dans ces notes, s'explique facilement. Les premiers métiers que les Canadiens connurent furent ceux de charpentier et de l'artisan qui confectionne ou répare les outils en fer. L'entretien des armes, surtout, qui étaient alors d’un emploi journalier, exigeait des aptitudes et des connaissances spéciales chez ceux qui étaient chargés d’y voir. Arquebusiers, serruriers, forgerons, taillandiers, exerçaient des métiers élevés, par les circonstances, à la hauteur d’une profession. En 1660-61, nous ne trouvons pas moins de sept de ces ouvriers (1) aux Trois-Rivières. La matière première, le fer, leur manquait, il est vrai : on l’obtenait de France, et, selon toute probabilité, ils étaient plus souvent appelés à exécuter des réparations des instruments de labour et d’armes de guerre qu’à eu fabriquer à neuf, néanmoins, la connaissance des mines de fer (2) des Trois-Rivières suivit de près l’année où nous sommes parvenus, et nous pouvons croire que ces artisans, anxieux de tirer du pays même leurs matériaux, ne furent pas étrangers aux origines de cette industrie locale, Dès l’aanée 1661, la Mère de l’Incarnation écrit que des mines de fer sont signalées en plusieurs endroits du pays.

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