‹ ChroniquesChapitre 17 sur 33 · SE RE ER · texte numérisé non relu

SE RE ER

servent des ouragans de neige. Ces Snow-Sheds sont de longs abris en bois, semblables à des tunnels, bâtis avec une solidité formidable afin de pouvoir résister aux avalanches qui descendent des montagnes aussi bien qu'aux coups de vent qui, durant l'hiver, balaient la neige et l’amoncellent en bancs énormes le long de la route. Ces abris ont parfois plusieurs milles de longueur; dans les Sierras-Nevada, où ils sont surtout nécessaires, ils se suivent presque sans solution de continuité sur une distance de quarante à cinquante illc: mais dans les Montagnes-Rocheuses, ils sont si peu nombreux et si courts qu’on les remarque à peine.

Quant aux “'îtur:” elles ont surtout pour objet d'arrêter la neige que le vent chasse devant lui sur les plaines. Elles

forment une double rangée de palissades, bâties de chaque

côté de la voie, qui ont cinq à six pieds de hauteur. Elles suivent un tracé parallèle à la ligne à une distance d'environ trente pieds, avec un intervalle d'égale étendue entre la première et la seconde rangée. D'autrefois ces clôtures sont des murs d’une hauteur de quatre à cinq pieds, et qui s'étendent sur une longueur de vidgt-cinq à trente milles ; on voit ce qu’il a dû en coûter pour les construire; mais, grâce à elles, le voyageur n’est plus retardé aujourd’hui des journées entières pendant l'hiver, comme cela arrivait dans les premiers temps où le Central Pacific était en opération.

À Sherman, le thermomètre descend jusqu’à trente degrés au-dessous de zéro l'hiver et ne s'élève guère, l'été, audessus de quatre-vingt-quatre. Dans les environs, à travers les côteaux, les ravins et sur les flancs des monts, il ya de la chasse à faire au chevreuil, à l'élan, à l'ours gris, mais il est peu de voyageurs qui s'y laissent tenter et l'on

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quitte Sherman pour descendre lo versant opposé dos Rocheuses du même train qu’on a gravi l’autre, en suivant. des pentes et des courbes sans nombre sur une longueur devingt à trente lieues.

C'est l'ancienne route des émigrants, comme l’attestent les ossements blanchis des buffles, des chevaux et des antilopes. Puis on traverse le pays des Eaux-Amères, (Bitter- Creek Country) où il n’y a pas un arbre, pas même une touffe d'herbe, nulle trace de vie animale ou végétale, des rochers étranges qui se dressent inopinément cet isolément au milieu d’une vaste plaine de sable, ou bien qui, vus deloin, ont l'apparence de formidables sentinelles placées à la limite des mondes. On les nomme es Monuments des Dieux, et les légendes indiennes en attribuent l’origine aux géants qui peuplaient ces régions avant l'apparition de l’homme.

En général, les passagers du chemin de fer du Pacifique sont des gens qui ne s'arrêtent pas en route ; le touriste, propement dit, est presque un mythe parmi eux, et, du reste, il faut avouer que ce n’est guère invitant, pour le plaisir de se donner de la nature saisissante, que d’arrêter dans des endroits aussi inhospitaliers, aussi déserts, qui n’offrent. pas la moindre distraction ” i le moindre attrait, et où l’on n'aurait d'autre compagnie que quelques rares’ et rudes passants qu’amènent et ramènent les diligences. Malgré les séductions et les promesses des Guides, qu’on vend dans.

le chemin de fer, personne’ne se sent de force à tenter l’aventure; le voyageur n’a qu’un désir, mais un désir brûlant, impatient, sourd à toutes les sollicitations contraires, de sortir au plus vite de sa prison roulante, de l'ennui qui l'y dévore, de la fatigue qui l’y accable, etde la poussière, de la suie, de la fumée qui cuisent ses yeux, dessèchent sa bouche, irritent ses narinces, et finissent par enflammer le cerveau après avoir brûlé la figure.

Nous voici arrivés à Ogden après cinquante-quatre heures de marche depuis le départ d'Omaha; il nous reste encore trois ceuts lieues à faire pour atteindre San-Francisco, et aous sommes à 4300 pieds au dessus du niveau de la mer. —Nous avons donc dégringolé d'à peu près quatre mille pieds depuis le sommet des montagnes Rocheuses ; heureusement que cette chûte a pris deux jours, ce qui la rend aussi insensible que celle d’un gouvernement local de Québec,

À Ogden, nous restons une heure et quart pour transférer le bagage dans la nouvelle ligne qui s'appelle Central Pacific et qui doit nous conduire jusqu’au terme du voyage. Ceux qui ont besoin de se restaurer trouvent un excellent hôtel à la gare et plusieurs autres dans les environs; ce que j'appelle ici environs, c'est ce qui se trouve immédiatement

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à portée du voyageur. Ogden n'est pas une ville incom. mensurable; on en ferait le tour en quinze minutes; mais elle est mignonne, parsemée de bosquets, sillonnée par de petits ruisseaux qu'a amenés l'irrigation, et qui exhalent une fraîcheur d'autant plus suave et délicieuse qu'on y est moins préparé et que la tête est encore remplie de la brûlante atmosphère du désert.

La population d'Ogden est de trois mille cinq cents âmes en chiffres exacts : il faut être précis lorsqu'il s’agit d’une ville peuplée aux deux tiers par des femmes; en effet, Ogden est une petite ville mormone dont les écoles et les églises sont sous la direction des Saints du derniers jour. Les Saints du dernier jour ! quelle appellation ! je crains bien que

les mormons ne s’en lassent dans l’attente, La sanctification *

par la polygamie est un de ces paradoxes délicieux qui font venir l’eau à la bouche des gentils, et s’ils ne se convertissent pas davantage au mormonisme, c’est que l'excès du bonheur effraie encore plus les constitutions délicates que celui des mortifications.

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Nous sommes ici en plein dans le territoire de l’Utah qui a vingt-deux mille lieues carrées et qui abonde en mines d'or, d'argent et de fer; je ne veux pas appuyer sur ce dernier détail toujours navrant pour des voyageurs comme moi. L'Utah fut d’abord établi en 1847 par les mormons cherchant un refuge contre ia persécution dont ils étaient l'objet, et en 1849 eut lieu la première élection du gouverneur qui n’était autre que Brigham Young. L’Utah.

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s'appelait alors territoire de Deseret, à coup sûr bien nommé ; il était absolument inconnu aux blancs; aujourd’hui sa population est de cent trente mille âmes.

Ogden a été fondée, il y a vingt-et-un ans, par un des discipies de Brigham Young, et d’après le nom d’un aventurier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l’arrivée des mormons, était parvenu à s’y maintenir au milieu de tribus hostiles d'Indiens, Cette ville est adossée à une muraille naturelle d'environ deux mille pieds de haut, dont le sommet est presque toujours couvert de neige. Il serait peut-être curieux de citer encore une fois ici, au sujet du mormonisme, les impressions du voyageur à qui j'ai déjà emprunté de nombreux détails sur le chemin de fer du Pacifique, Qu'on se rappelle que M. Rodolphe Lindau faisait le voyugeen 1869, et qu'il était imbu des crreurs qui avaient alors cours à peu près généralement :

Le mormonisme, dit-il, est intolérant, despotique, jaloux; c’est au milieu de la république américaine nne monstruosité politique et religieuse tout à la fois, Nul doute que l'isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d'existence, nul doute que l'établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d'Utah avec les grands états de l’est et de l’ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas. Brigham le pressent bien; déjà même on lui prête le dessein d'abandonner le pays que l'invasion des gentils me-

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nace d'infester, et de chercher un dernier refuge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes ; mais le père des saints est vieux, il a soixante-dix ans, et l'énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut, Dos dissensions religieuses ont éclaté au scin même de la cité où naguèro il régnait en maître absolu: deux hommes éminens de leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé à l'attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus en plus fréquentes ; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne du Salt-Lake-City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter. Ces schismatiques seront d'autant plus à craindre qu'ils se sentent appuyés par la majorité des citoyens des Etats- Unie. Les mormons ne comptent en effet qu’une faible

proportion d'Américains davs leurs rangs. (C’est surtout

en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvége, en Suède, en Danemark, qu'ils recrutent les plus nombreux et les plus fervents prosélytes. L’antagonisme qui sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l’Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses ; ces différences doivent tôt ou tard disparaître devant la force d’assimilation et de n:vellement, résultat naturel des institutions démocratiques, et la principale, sinon l'unique cause de la grandeur politique des Etats-Unis,

“ En Amérique, le mormonisme n’a jamais été pris en sérieuse considération, Les hommes d'état qui se sont occupés de cette question, lorsqu'elle s’imposait à l’atteution

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publique, l'ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la république.

Ce petit mouvement religieux, grandemeut exagéré en

Europe, ne les a jamais inquiétés; ils le regardaient av chagrin et pitié plutôt qu'avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un état qui s’administre au nom de la liberté, un système religieux et politique invoquant les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d'état, si prévoyans, si calmes, ne, se sont point trompés ; le mormonisme s’achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu'ordinaire, et ses missionnaires se multiplient, Il ne faut pas voir dans ce redoublement d'efforts un signe de puissance, et cette secte née d’hier n’en est pas moins fat lement vouée à une ruine proche et certaine. Peut-€. quelques milliers de fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d’une résistance qu’ils soutiendront jusqu’à la mort; mais il est impossible de concevoir des doutes sur l'issue de ce combat, prévu et nullement redouté par les Américains.

4 La ville du Lac Salé, qui doit sa fondation à Brigham, n’a rien de bien remarquable, et ne répond que d'une manière très imparfaite à l’idée que l’on s’en fait généralement. Les rues sont larges, bien alignées; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l'entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des villes américaines. Aussi la salubrité publique laisse t-elle beaucoup à désirer, et les enfans y mourent-ils en grand nombre. Il n’est pas difficile d’être présenté au père des saints, Brigham Young. L’étranger fait alors connaissance avec

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un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu'on lui a faite, et qui, après avoir débité d’un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu'il reçoit, s’empresse enfin de reconduire son hôte jusqu'à la porte dès qu’il manifeste la moindre envie de le quitter. Cela s'explique, et l'on ne peut lui en vouloir. L'homme célèbre a dû grandement souffrir dans son amour. propre de l’avide et indiscrète curiosité des touristes; mais, d'un autre côté, quel triste et afligeant spectacle présente dans sa personne cet ancien spéculateur enrichi, ce trafiquant en religion, que des milliers d'hommes crédules vénèrent comme l’apôtre vivant de l'humanité ! Les femmes mormonnes que j'ai eu l’occasion de voir ne m'ont paru se distinguer des Américaines que par leur laideur et par le manque d'élégance dans leur toilette. D’après les voyageurs que j'ai consultés, la beauté féminine serait ce qu'il y a de plus rare parmi ces sectaires.”

Je reprends.

Ceux qui veulent aller d'Ogden à la ville du Lac Salé n’ont qu’à prendre un embranchement de chemin de fer de trente-cinq milles qui les y conduit en deux heures et qui les ramène le lendemain ; là ils verront un petit Eden de fleurs et de perterres, et peut-être aussi Brigham Young, dont il me faut dire un mot à mon tour.

Brigham Young, le plus heureux des hommes, a déjà soixante-treize ans passés et presqu’autant de femmes. C’est à faire venir l’eau à la bouche. Pour être de bon compte,

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il faudrait lui donner au moins trois cents enfants, ce qui pourtant n’est rien à comparer avec la postérité d’Abreham qui fait concurrence aux sables de la mer, Mais un patri. arche moderne, venu dans un monde trop vieux, comme dit Musset, no saurait avoir autant de prétention. Pour montrer jusqu’à quel point tout est contraste dans la vie, le chef des derniers saints fut d’abord un méthodiste; mais à peine avait-il lu le livre des morinons qu’il embrassait avec ardeur la religion nouvelle et était déjà, en 1835, sacré l’un

‘des douze apôtres. On voit qu'il était prédestiné. Il partit

alors pour l'Angleterre où il fit quelques milliers de prosélytes, et publia le Milleniul Star, le ‘premier des journaux mormons, qui paraît encore aujourd'hui. A son retour, il trouva ses coreligionnaires établis à Nauvoo, dans l'Illinois ; la persécution ne leur y laissait pas un jour de repos, ils étaient à toute heure menacés d’extermination et même plusieurs d’entre eux avaient déjà été assassinés.

Brigham comprit alors qu’il fallait à tout prix quitter Nauvoo ct chercher un asile où lui et les siens seraient dé. sormais à l'abri de tous les dangers. Ils se dirigèrent d'abord vers le Missouri et passèrent deux ans à Council Bluffs, puis atteignirent en 1847 le Lac Salé où Brigham Young, devenu président de sa secte, organisa immédiatement une communauté, Comme ce territoire appartenait alors au Mexique ct qu'il n’y avait aucune sorte de gouvernement établi, les Mormons y constituèrent un état provisoire sous le nom de Déseret, ct Brighain en fut élu gouverneur, position qu’il occupa jusqu’en 1850, époque à laquelle ce territoire ayant été cédé aux Etats-Unis, changea son nom pour celui d’'Utah, tout en demeurant sous la loi du gouverneur Young.

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Telle est en deux mots l'esquisse biographique d’un des hommes certainement les plus extraordinaires de notre temps. Ce qu'on a dit de sa puissance ds volonté et de son inflexible détermination n’a rien d’exagéré ; un amour extrême de domination et l’absolutisme de ses principes l'ont parfois même poussé jusqu’à des crimes horribles, crimes qui resteront impunis par raison d'état sans doute; mais ce qu'on neconnaît pas assez de lui, ce sont ses bons côtés et les services véritables qu'il a rendus. Loin de vouloir fermer, comme on l’a prétendu, la ville du Lac Salé à toute atteinte de l'extérieur, Brigham Young a fait tout en son pouvoir pour développer les communications de tout genre, voies ferrées et télégraphiques, compagnies d’express et de diligence, ete. À son appel les Mormons ont travaillé en masse au chemin de fer du Pacifique, et ont construit en entier l'embranchement qui mène à leur ville; ils en sont les propriétaires et Brigham Young l'administrateur.

Depuis quelques années toutes les dénominations religieuses ont réussi à s'implanter dans la ville du Lac Salé, mais les écoles libres n’ont pas eu le-même succès, On y compte troïs journaux quotidiens, dont un seul est gentil

ou profane, sur une population d'environ dix-huit mille âmes,

Le Tabernacle, dont la renommée est aujourd’hui universelle, est un immense édifice de forme oblongue, ayant une longueur de deux cent cinquante pieds et une largeur de cent cinquante: quarante-six piliers soutiennent son immense voûte, la plus grande de tout le continent améticain, si l’on en excepte le Grand Union Depôt, récemment construit à New-York. La hauteur de la voûte est de &ixante-cinq pieds, et elle semble n'être qu’une seule et uême pièce, comme un dos de tortue.

Le tabernacle peut contenir huit mille personnes assises; il ne sert pas seulement aux exercices religieux, mais à toutes les solennités et à toutes les réunions des Saints, qui n'ont rien de mieux à faire en attendant le dernier jour.

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Peu après avoir quitté Ogden, on côtoie les , rds du Lac Salé pendant deux ou troisheures. On y arrive par de nombreux détours au milieu de souriantes valiées dominées par des promonotoires qui s'élèvent jusqu’à une hauteur de dix à douze mille pieds au-dessus du niveau de l’océan, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le grand Lac Salé est un phénomène de la nature. Il a quarante-deux lieues de long sur quinze de largeur et renferme plusieurs îles qui sont de véritables oasis. Ses caux sont si salées qu'aucune espèce d'êtres ne peut y vivre et que les gibiers de mer n’en approchent pas ; ils se tiennent dans les jones et les marais qui l’avoisinent.

Le lac n'offre pas de débouché et cependant il reçoit les eaux de plusieurs rivières ; c’est l'évaporation qui absorbe cet énorme volume d’eau qui finirait par inonder plusieurs territoires à la fois si aucune cause ne venait le diminuer.

Cependant, malgré l’activité incessante de l'évaporation, on a constaté depuis la colonisation de l’Utah, depuis que le sol aride a été changé en terrains productifs et florissants, que les eaux du lac se sont élevées tranquillement de douze pieds en moins de vingt ans. Voilà certainement un fait digne de toute l'attention des géologues. Le lac voudraitil reprendre son ancien empire qui s'étendait jadis jusquà une hauteur considérable des monts qui l'entourent ? À quelle époque des temps géologiques avait-il atteint cette

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VOYAGES. 149 ONeNS altitude ? c’est ceque rien n'indique; peut-être les monraie à tagnes se sont-elles élevées elles-mêmes par l’action volca- | 8, qui nique au-dessus de leur niveau primitif; quoi qu’il en soit, nes c'est un fait certain que les eaux du lac ont haussé de Ï douze pieds depuis vingt ans, mais cela n’a rien changé à leurs propriétés qui sont éminemment salutaires aux bai- -ds du gneurs, surtout dans les maladies chroniques ; elles sont par de chaudes et si denses qu’on peut flotter à leur surface sans ninées presque aucun effort; il ya de nombreux valétudinaires auteur qui vont tous les ans y chercher la santé et la vigueur, et océan, qui en reviennent robustes, assurés d’une longue vie; c'est d Lac une véritable fontaine de Jouvence ; seulement il ne faut e-deux pas en boire, à moins qu’on veuille se mariner tout vivant. asieurs " salées Lei gibiers À neuf milles d'Ogden se trouve Promontory point, en- Fons droit à jamais célèbre pour l'inauguration solennelle qui | s’y fit, le 10 mai 1869, de la grande voie ferrée du Pacifique. ï| goit les Comme c'est là un des événements les plus considérables bsorbe de notre époque, et qu’il est fort intéressant d’en suivre le usieurs récit, je laisse encore la parole à Mr. Rodolphe Lindau qui ninuer. en fut le témoin occulaire :

ration, “ Au mois de mars, les travailleurs du Central-Pacifique i] que le avaient posé dans un seul jour 10 kilomètres de rails, Aussi issants, avaient-ils nommé l'endroit où le soir le travail s'était aro douze rêté Challenge-Point, provoquant ainsi les ouvriers de la un fait compagnie de l’Union à en faire autant, Ceux-ci n’avaient Judrait- pas tardé à répondre au défi par un travail plus surprenant jusquà | encore: une journée leur suffit à poser 11 kilomètres 273 | ent? À de rails, De leur côté, les Californiens, ne. voulant ad- i' 1

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vitesse dans la constructiou de la grande ligne, réunirent toutes les forces capables d’être employées sur un seul point, et en onze heures de travail posèrent et fixèrent, à la satis. faction de la commission officielle chargée de la surveillance des travaux, dix milles, c’est-à-dire près de 17 kilomètres de rails. Ce fait sans précédent fut accompli le 28 avril 1869, sous la direction de l’inspecteur-général Charles Croker. Un témoin oculaire, le correspondant de l’A/{a California, rapporte que les premiers 240 pieds de rails furent posés en 80 secondes, les seconds 240 en 75 secondes. On va guère plus vite à pied lorsqu'on se promène sans se presser.

“ Voici d’autres faits authentiques ayant trait à ce travail extraordinaire: un train contenant 2 milles de rails, c’est-à-dire environ 210 tonneaux de fer, fut déchargé par une escouade de Chinois en 9 minutes et 37 secondes. Les premiers 6 milles de rails furent posés en 6 heures 42 minutes, et pendant ce temps, où chaque travailleur mettait en jeu toutes ses forces, pas un d’eux, sur 1500, ne demanda un instant de repos. Ce qui donne encore une plus saisissante idée de l’enthousiasme qui s'était communiqué à cette armée d'ouvriers, c’est le fait que tous les rails, formant ensemble une longueur de 17 kilomètres et pesant environ 1,000 tonneaux,—un beau chargement de navire, — furent posés par huit hommes seulement, choisis comme les plus expérimentés et les plus durs à la fatigue dans un corps de 10,900 travaileurs.

4 Tout l'ouvrage se fit, ce jour-là, en courant. Un wagon char-£ de fer se dirige en tête de la ligne, apportant les

rails nécessaires à la continuation de la voie. Il est traîné par deux chevaux attelés en tandem et lancés au galop

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porte à sa rencontre. Ceci a tout l'air d’un contre-temps, car deux wagons allant en sens contraire ne pourraient circuler sur une seule voie ferrée. Cependant le wagon chargé poursuit son chemin sans ralentir son allure; le wagon vide a été arrêté, et des bras d'hommes l'ont soulevé et rangé à côté de la ligne. Le wagon chargé passe outre, les conducteurs échangeant un hurrah avec leurs compagnons de travail. A la dernière limite de la ligne, deux hommes mettent des blocs de bois en avant du wagon, qui s'arrête aussitôt. Quatre autres ouvriers, placés des deux côtés de la voie, tirent à l’aide de crochets une paire de rails du wagon, la posent et l’ajustent sur les traverses en bois installées à l'avance par les coolies chinois, qui passent à bon droit pour d'excellents terrassiers ; puis le wagon est posé en avant de la longueur du double rail qui vient d’être posé, et la même opération recommence. Les tracklayers (poseurs de rails) sont suivis par une brigade d'ouvriers qui assurent le rail avec toute l'exactitude nécessaire et qui le fixent au moyen de rivets et de boulons. Ce sont des mécaniciens qui sont chargés de ce travail, exigeant beaucoup d’expérience etun certain jugement. Une bande de Chinois s'avance derrière eux pour compléter l'ouvrage qu’ils ont commencé. Enfin vient l’arrière-garde, encore composée de Chinois, travaillant sous l'inspection de surveillants irlandais et allemands ; armés de pioches et de pelles, ils recouvrent les extrémités des traverses de terre fortement tassée, afin de leur donner plus de solidité.

Pendant ce temps, les ingénieurs, inspecteurs et sous. inspecteurs des travaux se montrent sur tous les pointes On les voit à cheval courir sans cesse le long de la ligne

corrigeant, louant, encourageant, s’assurant enfin que tout est vite et bien fait. Au bout de la ligne, dans une voiture découverte, se tiennent M. Charles Crocker, l'inspecteur en chef, et M. Stonebridge, son premier aide-de-camp ; ils sont là, attentifs et soucieux, la lorgnette à la main, surveillant l’action comme des généraux d'armée, A midi, j'on est à peu près certain de la victoire. Le gouverneur Stanford, président du chemin de fer central, perdra 500 dollars, qu'il a pariés avec M. Minckler, le chef des tracklayers, touchant la possibilité d'accomplir en un jour le travail pro. posé. Le Loarding-house train (train-hôtel), composé de maisons en bois montées sur des roues et où les ouvriers blancs mangent et dorment, vient d’arriver. Les Chinois forment bande à part; mais leur dîner aussi (ils le prennent en plein air) est préparé d'avance, et tous, Caucasiens et Asiatiques, attaquent le repas avec la vigueur que donne la 1] satisfaction d’une grande tâche bien remplie. Le repas est pub terminé, et l’on se remet à l’ouvrage avec une ardeur nou-

velle, Les jours ne sont pas encore bien longs, et le solcil * s'approche visiblement de l’horizon. Les ombres s’allongent

et prennent des formes fantastiques ; mais on ira jusqu'au | bout, Tout le monde semble électrisé : de lourdes masses de il | fersont enlevées, portées, posées,ajustées avec autant d’aisance | | que si le poids en avait miraculeusement diminué ; les clous, | rivets, boulons, semblent trouver d'eux-mêmes leurs places ; | les marteaux volent, les chevaux galopent leur plus grand | train, ‘ En avant, John Chinaman ! Du courage, Paddy ! Allons, allons, nous n’avons pas de temps à perdre ! ” Ainsi crient les surveillants, excitant les hommes au travail comme on les exciterait au combat ; mais c’est inutile : chacun fait de son mieux, Soudain tout s'arrête, Une grande clameur, des hurrahs formidables, s'élèvent du bout de la ligne. C'est

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VOYAGES. 153 fini. Les derniers rails ont été posés, et l'œuvre que l’on s'était proposée le matin a été accomplie avant la tombée de la nuit. Peu s’en faut que Caucasiens et Chinois ne s'embrassent.

‘ Pour se faire une idée des difficultés vaincues en cette mémorable journée, il ne faut pas oublier que l’on se trouvait au milieu d’un désert, loin de toute ville et même de toute habitation. Lorsque les ouvriers, réunis ce jour-là au nombre de quinze cents sur un seul point, abandonnèrent le travail pour prendre le repas de midi, ils étaient arrivés à 10 kilomètres de l'endroit où ils avaient déjeuné le matin et laissé leur attirail de campement. Les provisions, tentes, ustensiles, instrumens, effets, le feu et l’eau, tout avait été porté en avant, sans confusion, à mesure que les travaux du chemin de fer avançaient. (Cette armée d'ouvriers fut donc pourvue régulièrement de tout ce qui lui était nécessaire pour la nourrir et l’abriter, et cela dans des endroits où le matin il n’y avait pas vestige de route ou de provisions.

“Le lieu où s'arrêta le travail le 28 avril fut nommé Victory-Point, ce qui voulait dire qu’en fin de compte les Cali- {orniens avaient battu les unionistes, sans leur laisser même l'espoir d’une revanche. Ces derniers ne se découragèrent cependant pas, et continuèrent à travailler avec une telle diligence que le 10 mai, quarante-huit heures plus tard seulement que les Californiens, ils eurent atteint l'extrême limite de leur embranchement et touchèrent à Promontory- Point, aux ouvrages les plus avancés du chemin Central. Le dernier rail, unissant les deux sections de la grande ligne, allait donc être posé.

‘ Promotory-Point, territoire de l’Utah, est un groupe de huttes provisoires élevées sur la pointe nord-est du grand

Lac-Salé, à environ 800 milles de San-Francisco. C'est en cet endroit que, le 10 mai 1869, un millier de personnes représentant toutes les classes de la société américaine se trouvaient réunies pour célébrer l'achèvement de la grande ligne nationale, formée par la réunion des deux sections :

“ Tes envoyés du chemin de l’Union da Pacifique, MM" Thomas Durant, vice-président, Dillon et Duff, directeurs, arrivèrent dans la matinée du 10 mai. Les préparatifs pour poser d’une manière solennelle les derniers rails furent bien: tôt faits. On avait laissé entre les deux extrémités des lignes un espace libre d'environ 100 pieds. Deux escouades, composées d'hommes blancs du côté des unionistes et de Chinonois du côté des Californiens, s’avancèrent en correcte tenue d'ouvriers pour combler cette lacune. On avait dans les deux camps choisi l’élite des travailleurs, et c'était plaisir à voir comme ils s’acquittèrent vivement de leur besogne, Les Chinois surtout, graves, silencieux, alertes, s’entr’aidant adroitement l’un l’autre, furent l’objet de l'admiration et de l'approbation générales, ‘ Ils travaillaient comme des prestidigitateurs, ”’ dit un témoin occulaire,

À onze heures, les deux troupes se trouvèrent face à face. Deux locomotives s’avancèrent de chaque côté l’une au-devant de l’autre, pour exhaler dans un jet de vapeur un salut qui déchira les oreilles. En même temps le comité expédiait à Chicago et à San-Francisco une dépêche télégraphque adressée à l'Association desjournaux des élats de l’est et de l'ouest et ainsi conçue : “ tenez-vous prêts à recevoir les signaux correspondans aux derniers coups de marteau.” Par un procédé très simple, les fils télégraphiques de la ligne principale correspondant avec les états de l’est et de l'ouest avaiant été mis en communication électrique avec l'endroit

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