‹ ChroniquesChapitre 26 sur 33 · HE EN · texte numérisé non relu

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Comment les passerais-je, ces deux grandes journées ? Comment surtout passer le dimanche, ce jour fatal, toujours à l'affût, pour ainsi dire, de mes stations forcées sur la route, avec l'impatience fiévreuse qui bouillonnait dans mon sang, la hâte, la hâte brûlante d'en finir de cet exécrable voyage dont le terme venait encore d’être reculé? La chaleur intense et le sable, sur lequel Omaha est bâti, m'envoyaient à la gorge comme des bouffées suffocantes qui me desséchaient le gosier. Il était, cependant, plus de six heures du soir ; j'avais une soif ardente, mais quoi boire ? De l’eau à la glace ? Il m’en aurait fallu un pot, et c'était peut-être mortel. Du reste, l'eau à la glace ne désaltère pas; depuis Noé, tous les hommes savent à quoi s’en tenir làdessus. Sur mon chemin, de minute en minute. paraissaient des sa/oons dont l'odeur me provoquait et m’attirait; j'étais devenu comme furieux de soif; le besoin le plus pressant était de la satisfaire.…...J’avais gardé avec amour, avec religion, une pauvre petite montre bien modeste, mais pour moi d’un prix inestimable : je songeai que je pouvais la mettre en gage et que j'en retirerais quelques dollars qui me mettraient en mesure d'attendre le lundi. C'était un temps bien court, et, du reste, je pourrais la racheter si facilement !.........Je vis devant moi l'enseigne d’un préteur sur gages : je m'arrêtai ; allais-je offrir à ce juif le dernier objet qui me rappelait des heures ineffagables, pour toujours consacrées dans mon souvenir ? Il le fallait, c'était la seule ressource dont je pusse disposer ; j’entrai en pâlissant dans cette boutique cruelle où j'allais laisser ce qui me

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restait à cette heure de plus cher; je marchandai, je débattis et je touchai quatre dollars.

C'était là ce que me rapportait toute ma bijouterie, quatre dollars ! J'avais gardé ma chaîne de montre pour entretenir l'ulusion, et aussi un peu parce que je n’en aurais pas retiré trente cents. Après avoir avalé un pot de bière, je me rendis à l'hôtel. Rien, dans les temps modernes, n'égala le mouvement superbe avec lequel je remis au manager les cinquante cents qu’il m'avait prêtés. J'étais si confiant, si convaincu d’avoir une lettre de change le lendemain, que je me sentais d'humeur à faire des extravagances. Quatre cent soixante lieues seulement me séparaient désormais de Montréal, une enjambée ! J'avais envie de mépriser l’espace ; il me semblait que la moitié des Etats-Unis était à moi et que je faisais un grand honneur aux citoyens d'Omaha que de daïgner rester deux jours au milieu d’eux.—Avec trois piastres dans sa poche... et l’espérance, c’est à devenir fou!

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J'entrai dans la salle à dîner d’un pas olympien; il y avait là une dizaine de filles qui passaient et repassaient avec des plateaux contenant tous les petits plats qu'on mange d'ordinaire dans l’ouest; celles qui, pour le moment, n'avaient rien à faire, se tenaient à l'écart, un journal à la main et lisant: c’est comme ça. D’autres se promenaient autour des tables avec un éventail et chassaient les mou-

-Ches; celles-ci étaient de bcaucoup les plus occupées.

Nous croyons communément qu'il y a des mouches dans le

Canada, notre pays; c'est I un préjugé qui a parfois sa raison d'être; mais, grands dieux! qu'est-ce donc en comparaison d'Omaha? Là, les mouches naissent d'elles : ! mêmes: c’est la génération spontanée dans toute sa liberté et sa puissance. Sous un soleil qui marque cent degrés et “plus à l'ombre, au milieu de sables qui brûlent les picds, dans une atmosphère que n’agite aucun souffle, elles s’épanouissent ct flottent comme ces milliards de grains de poussière que fait apercevoir un rayon de soleil glissant tout à coup à travers les persiennes d’une croisée. (Chaque hôte a devant lui, à table, un éventail qu'il secoue d’une

main, tandis qu’il essaie de manger avec l’autre ; s’il sou. blie ou s'arrête un instant, les mouches auront couvert son rui assiette et bouché ses narines et ses oreilles. Les portes aba et fenêtres sont doublées de treillis extrêmement fins pour sen! les empêcher de pénétrer dans les maisons, mais elles se [

forment d’elles-mêmes à l’intérieur et naïssent pour ainsi dire sous les yeux. La nuit, l'obscurité les tranquillise; be mais dès qu’apparaît le premier rayon d’aurore, elles s’éveil- ! " lent comme électrisées, dansent sur vos paupières, sur vos +. lèvres, dans vos cheveux, et commencent un bourdonne- de ‘4 ment qui, répété de chambre en chambre, de corridor en . corridor, suffit à réveiller tous les hôtes à la fois. Ajoutez jé à cela que les nuits sont suffocantes et qu'il est impossible d'un d'établir le plus léger courant d’air, même en tenant toutes ea les issues ouvertes, | breu pk neus.

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moi, Onest bientôt sorti d’une ville comme Omaha ct l'on ne tarde pas à se trouver au milieu des habitations qui l'entourent comme une ville nouvelle, parsemée de villas et de cottages noyés dans les bosquets. Toute la banlieue d'Omaha est délicieuse; ce sont des collines qui s'élèvent capricieusement dans toutes les directions, couvertes d’une verdure luxuriante, des ravins et des petites vallées qui conservent un ormbrage humide, et d’où s’échappent des sentiers pleins de mystères aboutissant aux prairies qui envoient les mille parfums de leur sol exubérant. (C'est un singulier contraste que cette ville bâtie absolument sur le: sable, sans un arbre et sans ombres, avec cette ceinture ruisselante de fraîcheur embaumée, répandant avec un abandon plein de tendresse et uno prodigalité délicate ses senteurs vivifiantes.

Devant, coule le Missouri, longue artère vaseuse, tortueuse, aux bords insipides et plats, qui, seul, alimente la ville d’une eau impossible à clarifier. Au loin flottent et s’enflent, sous: la fermentation du sol, les longues prairies, semblables à de grosses vaches laitières, anx mamelles toujours gonflées. Du haut des collines les plus élevées, on découvre une vaste étendue dans laquelle percent çà ct là, vaguement, quelques villages perdus dans la mer des plaines ; c'est un spectacle d’une grandeur calme et assouvie ; on dirait que la nature, satisfaite et replète, entr'ouvre mollement ses seins où s’abreuvent ses innombrables nourrissons. Les routes sablonneuses s'étendent à perte de vue, et l’on voit fumer, à tous les points de l'horizon, les locomotives des chemins de fer gagnant les villes, grandes et petites, qui, désormais, ne socompteront plus jusqu'aux rivages de l'Atlantique.

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Après une heure d’une marche contemplative, je revins à la ville et me mis à parcourir !es deux ou trois rues principales. À part les magasins, les banques et quelques hôtels, il était impossible de trouver là autre chose que des saloons où entraient et d’où sortaient tour-à-tour des consommateurs flegmatiques, à la figure ennuyée. Je me rendis à l'hôtel et me dirigeai vers la salle de billard; là, même spectacle, mêmes physionomies : évidemment, Omaha n'était pas une ville d’une gaité étourdissante, Vers minuit, je songeai que j'avais à peu près tout vu, et que je pourrais bien aller me coucher, en attendant le lendemain qui serait mon jour de délivrance.

A midi précis, dimanche, je me trouvais au bureau de poste et je demandais ma lettre de change, tout prêt à signer mon nom dans le livre des lettres enregistrées: There is no registered letter for Mr. A. Buies, ne répondit un des commis du bureau de poste. Cette parole tomba sur moi comme une douche d’eau froide sur un corps baigné de sueurs. Je n'avais pas de lettre! Pendant quelques minutes je restai comme abasourdi, cloué sur place; puis je songeai qu'il pouvait bien y avoir un retard d’un jour et que, sans doute, le lendemain, ma lettre m'arriverait, Je repartis : chemin faisant, j'entrai dans un bureau de télégraphe et envoyai une dépêche pressante à Montréal, pour demander au moins des nouvelles de mon argent et savoir s’il était en route. Co télégramme me «coûta deux dollars et me laissa de nouveau complètement

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à sec. Je comptais avoir une réponse au bout de quelques heures. Dans la soirée je me rendis au bureau du télégraphe ; on n'avait encore rien reçu pour moi; je me rendis à deux autres bureaux où la réponse à ma dépêche pouvait peut-être se trouver ; même néant, Jusqu'à deux heures du matin, j’allai ainsi d’un bureau à l’autre sans être plus avancé. . Une inquiétude mortelle commençait à me serrer le cœur; je me faisais toute espèce de consolations : ‘* C’est un peu cher qu'un télégramme de deux dollars, me disais-je, et mon ami considère qu'il est inutile. de m'envoyer un message, puisque mon argent est sur le point de m'arriver.”

Je passai un bout de nuit fiévreuse, sans sommeil, pen. dant lequel j’avalai cinq à six verres d'eau à la glace. Au matin, à huit heures, j'avais déjà parcouru les trois bureaux de télégraphe. Pas une réponse encore. J'’attendis. l'ouverture de la malle: ‘“ Nous ne recevons pas de lettre enregistrée le lundi,” me répondit le comuis à qui j'avais parlé la veille, J'en avais donc encore pour une journée de plus, (Cette journée, je la passai à aller d’un bureau de télégraphe à l’autre ; que pouvais-je faire et qu’avais-je à faire? Mon inquiétude était telle que je ne pouvais pas rester assis un instant pour lire une ligue, pas même les nouvelles des journaux. Le mardi, pas encore de lettre, pas encore de message. Le lecteur ne peut pas comprendre, et, moi, je ne saurais lui dépeindre ce que c’est qu’une pareille situation.

Il faudrait qu'il eût vu Omaha, qu'il sût l'ennui accablant qui règne dans cette petite ville peupl£e uniquement

de gens arrivés depuis seulement quelques années et tous occupés d’affaires ; il faudrait qu’il se rappelât que j'étais seul, constamment seul, que de dix heures du matin à cinq heures du soir, la chaleur était telle que personne ne se mor. trait dans les rues, que je ne pouvais trouver aucun remède à mes embarras et qu'il me fallait attendre les mains liées, incapable de faire un pas, incapable d’une distraction que!. conque, de la moindre petite promenade dans quelque endroit avoisinant, parce que je n'avais pas seulement vingt cents pour payer un omnibus, que j'étais comme emprisonné, sans raison apparente, depuis trois jours, dans une ville où les voyageurs n’arrêtent jamais plus de quelques heures, que ma soif constamment alimentée par une chaleur accablante, par l'inquiétude et par le mouvement incessant que je me donnais, était devenue insatiable, et que pour chaque verre que je prenais, il me fallait misérablement demander crédit, que tout cela devait sans doute commencer à paraître étrange au manager de l'hôtel qui, d’un moment à l’autre, pouvait me demander de l'argent, que mon humiliation grandissait déjà presqu’à légale de l'inquiétude, que je craignais presque de me montrer aux repas, qu'il me semblait que tout le monde lisait sur ma figure le dénûment profond où je me rouvais, que je n'avais absolument aucune ressource, de quelque côté que je me tournasse, pour sortir du cercle de fer qui m'étreignait : enfin, que je ne pouvais vivre, passer une journée que par l'espoir du lendemain qui sans cesse reculait,

‘ Si une h+ure d'attente expire lentement, ” a dit le poëte, qu'est-ce donc que vingt-quatre heures d’une angoisse qui me laissait à peine quelques instants d’un sommeil douloureux ? Le mercredi vint ; ni message ni lettre encore. Je n6

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sais pas au juste comment je revins de la malle ce jour-là : ma pauvre tête avait été si bouleversée depuis deux jours que jo la sentais rapidement gagnée par la folie. Evidemment j'étais abandonné par tout le monde ; je n'avais plus un ami et l’on avait vite oublié l’absent qui ne devait plus revenir : ‘ Puisqu’il est parti, c’est son affaire, ce n’est pas à nous de le tirer d'embarras ; ”” c'était là sans doute ce que l'on disait de moi... La souffrance rend injusté ; j'oubliais en ce moment que j'avais laissé derrière moi des amis qui ne m'eûssent jamais fait défaut dans aucune circonstance de la vie ; à l'heure même où la perte de toute espérance allait peut-être me porter le coup fatal, eux songeaient au meilleur moyen de me faire parvenir mon argent sans retard,

tils n’avaient pu le trouver qu'avec beaucoup de peine, comme on va le voir.

Il y à aux Etats-Unis un système de mandats par télégraphe analogue au système de mandats que nous avons sur la poste. Il suffit de déposer à un bureau de télégraphe telle somme à destination de tel endroit pour que le destinataire la touche une heure après; mais ce genre d’opération ne se fait point entre les Etats-Unis et le Canada ; je l'ignorais encore, on ne m'en avait pas prévenu, ets

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comme j'avais demandé dans ma première dépêche qu'on

m'envoyât un mandat par télégraphe, et qu’il y avait déjà quatre jours depuis lors, j'avais quelques raisons de ne plus espérer.—Autre chose : en supposant qu'on m'eût envoyé une lettre de change, je n'aurais pu en toucher le mon tant sans faire constater rigoureusement mon identité, Oh! les gens de l’ouest sont féroces sur ce point, ct ils ont bien raison, car ils habitent un pays où toutes les précautions sont utiles. Ils ne vous admettent en affaires que lorsque votre identité est certifiée par quelque personne connue ; les meilleurs papiers du monde ne vous scrviraient de rien, car qui peut affirmer qu'ils sont authentiques? Comme j'étais le plus étranger des hommes dans Omaha, je n'aurais pu en aucune façon me faire reconnaître pour Arthur Buies, chroniqueur, voyageur spasmodique, que le sort a fait prironie seigneur et pour tout de bon

bohême incurable,

Or, pendant que je me désespérais, mes amis avaient songé à tout cela; ils s'étaient informés, et après tous renseignements pris, ils avaient convenu de faire un dép6i dans une agence commerciale, laquelle télégraphierait à une agence semblable à Omaha de livrer cent dollars en or à la personne qui viendrait les réclamer dans certaines conditions bien définics, Mais pour le moment j'ignorais tout cela, et les malheurs répétés avaient fini par m’enlever la confiance aussi bien que l'espoir, Avant de renoncer à tout, je résolus d'envoyer un nouveau télégramme, un télégramme pressant, suppliant, qui

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dît en dix mots ce que j'aurais écrit en cinq pages. Pour ce télégramme, il fallait deux dollars. J’engageai mon pistolet qui m'en rapporta cinq, et je courus au bureau du télégraphe.

Mon message partit, et toute la journée j'attendis en vain une réponse, J'étais allé peut-être trente fois d’un bureau à un autre, et les opérateurs avaient fini par être tellement fatigués de moi qu’ils me regardaient à peine et me répondaient après la troisième ou la quatrième question.—Les aije ahuris, les ai-je ennuyés, tanés, fendus, sciés dans tous les sens, ces pauvres opérateurs ! Ils tenaient bureau de jour et bureau de nuit ; à deux heures, à trois heures du matin, j'arrivais et je demandais une dépêche, et toute la journée en outre je les harcelais.— Enfin, je voulus frapper un grand coup, j'allai trouver le surintendant lui-même d’une des lignes et lui déclarai qu’il me fallait absolument une réponse, que j'y avais droit, que je soupçonnais mes dépêches de n'avoir pas été régulièrement expédiées, et qu’ilétait tenu de s'informer si, au moins, elles avaient été livrées à leurs destinataires à Montréal.

Le surintendant me fit justice : il envoya lui-même une dépêche au bureau de Montréal et réclama une réponse catégorique, en me disant de revenir le lendemain. TI était alors onze heures du soir ; je me rendis à mon hôtel un peu tranquillisé. Dès huit heures, le lendemain matin, je me trouvais à l'ouverture du bureau de jour. Il n'y avait pas encore de réponse, mais je n'avais pas de raison de m'en étonner ; un opérateur m’expliqua que toutes les dépêches envoyées des Etats de l'Ouest au Canada devaient subir un temps d'arrêt à Détroit, d’où elles étaient réexpédiées dans mon pays par des lignes canadiennes ; il me donna à entendre que la réponse au message du surintendani pourrait

bien ne pas arriver avaut le soir.

Ce jour là était le jeudi. Dès onze heures, c'est-à-dire À l'heure de ia distribution de la malle venant de l'Est, je me trouvais au bureau de poste: ‘ Il y a une lettre enregistrée à votre nom, me dit le commis. De qui l’attendez-vous et de quel endroit ? ” Ces formalités étaient nécessaires ; heureusement qu’elles ne m'offraient aucune dif. ficulté. Jo répondis nettement; il n’y avait pas d’erreur possible, et l’on me livra ma lettre......Je n'osais y tou. cher, ma main tremblait, il me semblait marcher sur des fils éleciriques; le bonheur trop longtemps attendu est comme le bonheur inattendu ; il vous surprend avec autant de violence ct vous n’osez y croire.—J'’avais donc là cent dollars et j'allais sortir de ce trou maudit où, depuis cinq jours, j'éprouvais des humiliations, des déceptions et des découragements sans nombre !—J'e courus à l'hôtel sans ouvrir ma lettre ; le train devait partir avant deux heures et demie, et j'avais une foule de petites choscs à faire. Je préparai ma malle et je m’habiilai pour le voyage. Je descendis et demandai mon compte; je devais avoir l'air de Napoléon à Austerlitz, T1 y avait dans Omaha un brave Allemand, propriétaire d’un saloon, qui m'avait fait souvent crédit sur ma bonne mine; je pensai à lui d’abord; je courus à la banque la plus voisine, j'entr’ouvris en frémissant ma lettre........il y avait dedans un billet de dix

dollars | 0000000 4000000080 ,00000000 00000909 00000080 60500000" 0 00000

Non! cela ne pouvait être. Je tournai et rotournai vingt fois le billet entre mes mains: mes yeux me trompaient sans doute: il ne pouvait y avoir tant d’ironie ct

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tant de perfidie dans un simple billet de banque P tant, il fallait bien se rendre à l'évidence du chiff LR lettre ne contenait qu'un mot: ‘“ Mon cher ami 4 ; envoie les dix dollars que vous m'avez demandés : rs: télégramme de San-Francisco; que Dieu vous hé ju ; très pressé.” C'était l'opérateur qui s'était on se avait demandé pour moi dix doilars au lieu de me 2. foire m'arrivait huit jours après son député à : pic c'était alors le deux juillet, et elle était datée da ingt-cinq juin. Comment cela se faisait-il ? Il n’y avait pourtant que trois jours de chemin de fer entre Ouah * Montréal ; pourquoi cette lettre en avait-elle mis sept % . parvenir ? je courus au bureau de poste re Un ve employés me fit savoir que les lettres venant du Canada étaient toujours retardées de quelques heures à Détroit qui Jeur faisait perdre une journée, et qu’elles étaisi ae suite régulièrement retenues une autre journée à nt de pour la redistribution dans tous les états de l'Ouest ; er outre il était très rare que, pour une cause ou Mate autre, sur cette longue distance, les lettres ne des we tardées d’un jour ou deux de plus. es

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d’autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu at. tendre un autre moment pour me jouer un pareil tour, Néanmoins, j'avais dix dollars dans ma poche et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante-heures au moins ; je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares ct mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j'aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d’autres.

La première chose à laquelle je pensai fut d’aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite poche de gilet où, depuis tant d'années, elle en avait senti chaque battement ! i me semble que lorsqu'elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d’aise et cherchait à se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l’embrassais et je la remettais vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux ; c’est que je ne puis donner aux.cnoses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-à-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m'avait pas quitté un instant, et dans l’horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversation muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujours chères, était-ce donc trop ?

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Je retournai aux bureaux du télégraphe : c'est ainsi que je passais la journée entière, ou bien encore, j'allais à l’arrivée de tous les trains, et le soir, entre sept et huit heures, je faisais une promenade dans les bois et les vallées serpentantes qui entourent Omaha. (Cette fois encore, il n'y avait pas de réponse au message du surintendant qui, cependant, avait été envoyé depuis déjà dix-huit heures. Alors je compris que c'en était fini de moi. Je n'avais pas voulu m'adreser à ma famille, parce que tous les membres en étaient dispersés à droite et à gauche à la campagne, et qu'il aurait fallu trop de temps pour en recevoir une réponse; je n'avais pas voulu davantage écrire, parce qu'à tout compter il ne fallait rien moins que dix jours pour qu’une réponse m'arrivât, et j'avais toujours pensé que le langage du télégraphe étant plus énergique, plus pressant, mon horrible position serait plus vite comprise. Mais, pour le coup, je résolus de tout tenter; j’envoyai quatre à cinq lettres dans toutes les directions et un télégramme que je payai trois dollars, et qui devait arracher les entrailles de mes amis, s’ils en avaient encore,

Lorsque j'eus fini, il était six heures du soir. Je soupai lentement, posément, je relus mes lettres, les affranchis tout comme aurait fait un capitaliste, puis me rendis de nouveau au Telegraph office, déterminé cette fois àcommettre quelque crime inouï si je n'avais pas de nouvelles : “ There is an answer for you and a right one also,” me dit un des opérateurs que j'avais particulièrement ahuris, ‘“ Wait a moment, Zwill write it down for you ; it is just arrived. ”

230 VOYAOES.

Tout mon sang avait reflué en uneseconde vers mon cœur; mes jambes tremblaient et mon gosier n'aurait pu laisser passer une aiguille. Sans doute on avait mis toutes les banques du Canada à sec pour m'en expédier les dépôts.

Deux minutes après, l'opérateur me remettait un télégramme ainsi conçu: “ Demain, Bradlaugh, 28, rue Farnham, recevra instruction de vous donner cent dollars en or.” Un prisonnier, au fond d’un noir cachot, que l'on rend subitement à la lumière et à la liberté, éprouverait le même éblouissement que moi à la vue de ce télégramme qui m'éclatait en pleine figure : “ Demain, demain, je quitterai Omaha; demain, je sortirai de ce tombeau brûlant; demain, je secouerai ce sable de feu ; demain, je serai libre. O argent! se peut-il qu'on t’appelle vil métal, toi qui me rends une patrie, toi qui me donnes en une heure autant de joie que j'ai eu de chagrins en un mois!!!” Et je m'élançai dans la rue comme un cerf dans les vallons, bondissant presque à chaque pas, soulevé par des flots élastiques.

= J'avais encore quelque menue monnaie: “ Nous allons arroser le télégramme,” me dis-je, et je courus demander à tous les employés de télégraphe de me suivre à un saoon quelconque. Quelques-uns d’entre eux étaient sur le point de devenir idiots à force d’avoir été tracassés par moi, et je leur devais bien au moins un cocktail. Ils me suivirent au nombre de trois ou quatre, et nous ébauchâmes une pochardise qui aurait pu devenir légendaire, si je n'avais songé aux graves événements du lendemain.

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Ce lendemain était vendredi, 3 juillet, jour ou j'allais me montrer pour la prémière fois dans toute ma gloire aux citoyens d'Omaha, mais pour leur dire un éternel adieu. À dix heures j'arrivais au bureau de M, Bradlaugh, rue Farnham, avec une magnifique assurance et un front superbe. Il me semblait que tout ce qu’il pouvait y avoir

d'employés dans ce bureau se précipiteraient vers moi pour.

m'offrir cent dollars. Je tenais à la main ma dépêche et je la chiffonnais avec une nonchalance caressante. On me dit de revenir à onze heures ; je revins à onze heures. On me dit de revenir à midi, je revins à midi; M. Bradlaugh n’y était pas encore ; alors j’expliquai comme quoi je devais prendre le train sans faute à trois heures et que je n’a. vais pas de temps à perdre. ‘ M. Rraudlaugh sera certainement ici à 14 heure,” me dit-on; “va pour 14 heure, inc dis-je; ma malle était toute prête, je n’aurais eu qu’à toucher mon argent, payer mon hôtel et partir. A l'heure indiquée, je paraissais de nouveau rue Farnham, 28, et j'entrais en pourparlers avec un homme qui était le chef du bureau, Je lui montrai ma dépêche et lui demandai s’il avait reçu instruction de me donner les cent dollars qui s’y trouvaient indiqués. ‘“ Non, me répondit-il; du reste, je n'ai pas d'instructions à recevoir de Montréal, Nous représentons ici une agence de la maison Brad}augh dont le siége général est à New-York, et tous les ordres doivent nous venir directement de ce dernier endroit. Si l’on a fait un dépôt pour vous à Montréal, il faut que l’agence de Montréal en ait donné avis à New-York, d'où instruction

nous parviendra ensuite directement de vous payer ; sinon, nousne pouvons agir.—Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas encore vos instructions ? m'écriai-je; le dépôt est fait depuis plus d’une journée, et il me semble que le télégraphe a eu le temps de fonctionner depuis lors.—Sans doute, mais je ne pense pas recevoir un télégramme de New York; je recevrai plutôt une lettre de Montréal contenant la somme déposée sous forme de chèque payable par une banque d'Omaha, vu que vous êtes absolument inconnu, que personne ne peut vous identifier, et que, même en recevant un télégramme d: :\ew-York, je serais encore embarrassé de savoir que faire.— Comment | monsieur, repris-je dès lors que vous recevez :. orc:: formel du siége général, où est donc votre responsabilité, et n’êtes-vous pas tenu de me faire justice ?—Je ne vous connais pas, monsieur, me ré. pliqua-t-il; je ne sais pas du tout qui vous êtes; il ya déjà plus d'un exemple de dépêches falsifiées ; et, quant à moi, je ne puis rien faire pour vous sans une dépêche que je reconnaîtrai à certains signes de convention pour émaner directement du bureau général de New-York, Revenez ici à sept heures ce soir; j'aurai paut-être reçu l’instruction que : .us espérez; sinon, il est probable qu’elle ue viendra que par la malle. Demain est le 4 juillet, grande fête nationale; je prends le train ce soir même et m’absente pour un mois, mais je vais laisser pleins pouvoirs à un jeune homme qui me représente ici en mon absence et qui vous paiera, s’il y a lieu.”

Que pouvais-je répondre à cela? Rien. J'étais convaincu du reste qu’une instruction précise viendrait de New-York, dans la journée, puisque ma dépêche le comportait expressément, et que je pourrais partir le lende-

; Sinon, ue vous le dépôt le que le ,—Sans mme de réal conable par inconnu, en recee embarris-je, dès néral, où nu de me r, me ré- 8; il ya , quant à pêche que our émacr. Reveegu l'insqu'elle 1e et, grande m’absente oirs à un ace et qui

étais conndrait de ke le comle lende-

main. Je me retirai. D’heure en heure je revins, puis toutes les demi-heures, puis tous les quarts-d’heures. A sept heures, il n’y avait pas encorc de message envoyé de New-York. Jusqu'à minuit, j'allai d'un bureau de télégraphe à l’autre demander s’il n’y avait pas de dépêche pour l’agence Bradlaugh. Rien, rien, rien. Le lendemain était le 4 juillet, et tous les bureaux seraient fermés; le suriendemain, c'était le dimanche ! Toutes les craintes et toutes les inquiétudes revinrent à la fois en grossissant dans mon cerveau. La dépêche que j'avais reçue était-elle apocryphe ? Que signifiaient tant de retards ? Pourquoi me donner une espérance qui, se changeant en déception dans l’état où je me trouvais, pouvait me faire perdre la raison ? On ignorait sans doute que toutes mes nuïts et mes jours se passaient dans une angoisse mortelle, que je ne vivais pas, que la fièvre seule me soutenait, que j'étais à bout de tous les moyens factices d'entretenir mon énergie. A deux heures du matin je me rendis à l’un des bureaux de nuit, et j'adressai une dépêche suppliante : ‘ Au nom du ciel, disais-je, tirezmoi de cet enfer; dites-moi comment mon argent doit me parvenir, je ne puis plus vivre ainsi.”

Toute la journée du 4 juillet se passa, les gamins tirèrent un nombre infini de pétards dans les rues; les drapeaux s'étalèrent sur les édifices publics, les magasins furent fermés et tous les bureaux désertés. L ; lendemain, dimanche, se passa encore et le télégraphe resta muet, Le lundi, j'étais devenu farouche, le désespoir grandissait en moi et je sentais

les premières atteintes de cet état affreux qui conduit vite aux plus terribles résolutions. Je passai toute cette journée dans un énervement indicible ; un fauve pris subitement au piège et renfermé dans une cage devait avoir mon regard ct la même haine contre tous les hommes. Enfin, vers six heures, comme je sortais encore une fois de mon hôtel, je vis venir à moi le jeune commis de l'agence Bradlaugh ; il tenait à la main une depêche Jui enjoignant de payer cent dollars en or à la personne qui exhiberait un télégramme daté de Montréal, signé de tel nom et comportant la mention de pareille somme à lui être payée : ‘“ Enfin, m'écriai-je, me voilà sauvé ! ” Et je faillis prendre le jeune homme dans mes bras ct le soulever à trois pieds deterre. Il était ahuri; les Yankees n'ont pas l'habitude de pareils transports, et ils sont plutôt disposés à s’en défier qu’à s’y laisser prendre, Mais il était difficile de ne pas croire à la sincérité des miens : “ Venez demain au bureau, me dit-il, entre 10 et 11 heures, ct j'aurai votre affaire.” Ces paroles étaient grandes comme le monde, et je ne voyais rien dans les temps modernes qui fût aussi éloquent.

Le temps que je passai jusqu’au lendemain n’a de nom dans aucune langue ; je me levai six fois pour épier l'aurore; je bus un gallon d’eau à la glace, je fumai à outrance, je déjeunai comme Jupiter au milieu des déesses, et, à dix heures, j'arrivais comme un conquérant dans le bareau de l’agence Bradlaugh. Il n’y avait personne ; j’attendis, puis je sortis, puis je revins. Pendant deux heures, le bureau resta vide: V'évêque d'Omaha venait de mourir deux jours auparavant

nduit vite te journée tement au regard ct , vers six à hôtel, je laugh ; il ayer cent légramme a montion ‘lai-je, me nme dans ait ahuri; orts, et ils * prendre, cérité des el0et11 at grandes temps mo-

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et on l’enterrait ce matin là même ; tous les bureaux étaient déserts en son honneur ct les banques fermées. Enfin, à midi» mon jeune homme parut. Je me précipitai au devant de lui : ‘ Je n’ai pas encore d'argent, me dit-il, revenez à une heure et demie. ”

—Comment !vous n’avez pas d'argent, m’écriai-je ; qu’estce que cela signifie ? Voulez-vous vous jouer de moi? Remarquez que je veux absolument prendre le train aujourd’hui à trois heures, et que je vous tiens responsable de tous les délais.—Le chef du bureau m'a laissé sans un sou, répliqua-t-il, je n’ai en ma possession que trois chèques à ordre représentant exactement le montant qui vous revient ; il faut les faire styler au porteur pour pouvoir les négocier dans une banque et j'ai en vain cherché leurs signataires toute la matinée ; ils doivent être absents. Enfin, revenez à une heure ct demie, j'espère que j'aurai alors réussi à les trouver.”

À une heure et demie précises j'étais de retour: ‘ Mon argent, mon argent, m'écriai-je d’une voix terrible ; il me le faut de suite, je n'ai plus qu'une heure devant moi; l'omnibus quitte l’hôtel à deux heures et demie juste, c’est le dernier délai que je vous accorde.—Je n'ai pu trouver personne encore, répondit le jeune homme avec une espèce de honte mêlée de crainte.—Ah! vous n'avez pu trouver personne; ch bien! je vais les trouver, moi, vos faiseurs de chèques ; venez avec moi de suite, je l'exige ?......... Et je l’entraînai violemment au bas de l'escalier qui menait à son bureau. Nous allâmes au pas de course chez les trois signataires en question ; tous trois étaient absents.

ke

Jusqu'à deux heures un quart, démarches et courses furent inutiles. J'a ais fait descendre ma malle pour ‘qu'elle fût toute prête à mettre dans l’omnibus; ma détermination de partir ce jour là même était effrayante: “ Venez avec moi à l’hôtel, dis-je au jeune homme, peut- “être le propriétaire voudra-t-il négocier vos chèques.” Nous arrivâmes, nous nous adressâmes au propriétaire qui nous répondit qu’il ne connaissait rien à tout cela et qu'il

me pouvait y remédier ;—Il restait encore une demi-heure pour le départ du train; l’omnibus vint et emporta tous des bagages excepté le mien. Mon affaire était montée à la “hauteur d’un événement; les hôtes me regardaient, les uns avec défiance, les autres avec surprise; une sueur ‘froide coulait sur tous mes membres, et en voyant partir l'omnibus, j'eus comme un mouvement de colère féroce: # Par tous les diables, dis-je au jeune homme en lui sautant presque à la gorge, vous allez venir avec moi de nouveau; Omaha n'est pas grand heureusement; peut-être trouverons-nous cette fois vos iadividus ; un quart-d’heure me suffit pour me rendre à la gare dans un cab; vîte, -courons,’” et je le tirai par le bras et nous arrivâmes tout haletants chez le plus voisin des signataires.—Ii venait de ren- -trer, il modifia de suite son chèque ; nous courûmes chez le second qui, lui aussi, était de retour, et qui fit comme Je premier.

Ces deux chèques réunis représentaient soixante-quinze dollars ; il fallait maintenant aller les toucher à la banque; nous y courûmes et nous reçumes l'argent. Un quart-

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d'herre s'était passé; je n'avais pas le temps d’aller chez le troisième signataire, et plutôt que de ne pas partir immédiatement, j'aurais préféré être rôti vif,

J’entraînai avec moi le commis de Bradlaugh tout cssouflé, tout hors de lui, presque pris de vertige. — Nous arrivâmes à l'hôtel; mon compte était fait d'avance avec une réduction d’un dollar par jour, ce qui ne m’empêchait pas d'avoir encore à payer une note fort respectable. Je m'entendis avec le propriétaire qui devait toucher pour moi, dès le lendemain, le montant du troisième chèque et me l’expédier à Détroit où j'attendrais quelques jours. Je partis tambour battant dans un cab retenu à tout hasard, et j'arrivai à la gare au moment même où la locomotive siflet; je n’eus que le temps de jeter ma malle dans le: compartiment des bagages et de sauter dans le premier car venu. La sueur m'’inondait des pieds à la tête et j’avais le gosier comme un étau chauffé à blanc: heureusement que le train arrêtait a trois milles plus loin, de l’autre côté du Missouri, à Council Bluffs, et que, là, j'aurais Je temps de me désaltérer et me remettre de tant d'émotions violentes.

Maintenant, je veux faire connaître un détail curieux, qui en vaut la peine, et que l’entraînement du récit m'a forcé d’omettre,

On se rappelle qu'il y a trois lignes de chemins de fer d'Omaha à Chicago. Les trains de ces lignes partent à la même heure, sans s'éloigner de beaucoup les uns des autres, La concurrence qu’elles se font est acharnée, ingénieuse,

fertile en ressources de toute espèce ; elles ont des agents qui parcourent sans cesse les hôtels et qui s'adressent directement aux voyageurs pour leur vendre des tickets. Les propriétaires d'hôtel les mettent au courant de tous les dé. parts ct de toutes les destinations sans avoir de préférence pour aucune. des lignes ; c’est aux agents de persuader les voyageurs. Or, l’un d’eux, celui du Rock Island company, avait appris le matin que je devais partir ; un passager pour le Canada, ça ne se voit pas tous les jours dans ces parages Tl accourut à moi, me sollicita, m'attira, me convainquit que je devais m'en retourner à Chicago par le Rock Island R.R. Ilfit tant que je le suivis jusqu’au bureau de sa compagnie pour prendre mon ticket ct retenir mon lit, mais je n'avais pas encore un sou en ce moment là: “ Zis all right, me dit l'employé du bureuu en me remettant mes tickets, notre agent se rend lui-même sur le train tous les jours et accompagne jusqu’à Council Bluffs, pour veiller à leurs bagages et les renseigner, les voyageurs qui nous font l'honneur de passer par notre voie.”

Ainsi done, je me trouvais nanti d’un ticket de voyage et d’un lit dans le Pullman, sans qu’il m'en coutât rien. libre de tous mes mouvements et pouvant m'échapper dans une autre direction, s’il m'avait plu de le faire, Chose à remarquer. Je vis l'agent dès le départ du train; il passa devant moi peut être vingt fois, jetant un coupd'œil de-ci, de-là, voyant à tout, ne me disant pas un mot, ayant l'air d’avoir autre chose à faire chaque fois que je m'approchais de lui pour le payer, enfin, ne se laissant approcher qu'à Councill Bluffs même, après avoir vu à tous les détails, comme si le paiement des billets était le dernier objet dont s’oceupât la compagnie qu’il représentait,

C'était très-fort, en vérité très-fort, et archi-yankee,

es agents ent direcets, Les us les déréférence uader les company, ager pour s parages nvainquit ck Island eau de sa mon lit, à: “Jtis ttant mes 1 tous les

veiller à qui nous

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‘échapper le faire, du train; un coup- P un mot, ois que je issant apvu à tous le dernier ait.

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yonce, le 7 juillet 1874, je quittai Omaha pour revenir à Montréal d'où j'étais parti vingt-huit jours auparavant. J'étais allé jusqu’à San-Francisco d’où je revenais en moins d'un mois; j'avais passé par toutes les épreuves, toutes les misères, toutes les souffrances, et je revenais victorieux de ce qui aurait suffi à tuer dix hommes, Je compris alors pour la première fois que mon découragement était une faiblesse impie et qu'il restait peut-être encore bien des choses à faire pour moi dans l'avenir...

Je partis avec trois piastres et demie dans ma poche pour me rendre jusqu’à Détroit, à trente heures de distance; mais j'étais dans le Pullman et mon lit était payé! Dieu! quel admirable trajet! auel manteau soyeux et luxuriant que ces prairies de l'Illinois et de l’Iowal Et les bois, et les jardins, et les villas! quelle puissance, quel luxe de végétation ! Le chemin de fer semble courir sur des flots lentement balancés, ou plonger et replonger avec eux suivant les caprices de la brise...... Mais ne je veux plus m’arrêter en route pour peindre ou raconter quoi que

ce soit; l'impatience d'arriver gagne jusqu'à ma plume qui galope et tremble à la fois sur le papier; la patrie cst là à l'horizon, je cours, je vole. Déjà j'ai senti comme des souffles échappés du St. Laurent et qui ont franchi les montagnes et les plaines.....non, non, pas encore... il va me falloir attendre cinq jours de plus à Détroit, Mais qu'importe! Une fois ià, je n'aurai plus que deux cents lieues à faire pour atteindre Montréal ; trente heures de marche et j'aurai retraversé le continent, j'aurai fait deux fois onze cents lieues comme un éclair glissant sur un nuage; encore une semaine pour compléter le mois et demi dans lequel s’est accompli ce double voyage,

Il était exactement quatre heures, mercredi soir, une journée après le départ d’'Omaha, quand nous arrivâmes à Chicago. J'avais cinq heures à y passer avant que le train du Michigan Central ne partît pour Détroit, à treize heures de distance.—Il restait au fond de mon gousset deux piastres qui me mettaient à l’abri de toute tentation, mais il me falluit cependant occuper à quelque chose les heures d’attente, Je résolus de pousser devant moi au hasard de la marche et de pénétrer jusqu’au cœur de la métropole de l’ouest, devenue si rapidement célèbre, et qui déjà fatigue la renommée.

En voyant cette ville à qui je n’avais pas songé à donner même un regard la première fois, en parcourant les grandes avenues ct les rues merveilleuses, peuplées de 400,000 habitants, là ou il n’y avait pas une maison il y a un demi-

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VOYAYES, 241

siècle, en voyant se mouvoir, glisser et se disséminer dans toutes les directions un peuple infatigable, en entendant le

bruit immense, le bourdonnement confus, lointain, répété, incessant, de cette cité prodigieuse qui toujours travaille, toujours fermente, toujours produit pour concevoir encore

l'instant d’après, où les mille échos d’une activité multiple,

de l’industrie et de l’entreprise sous toutes les formes, frap-

pent assidûment l'oreille, où l’on voit des merveilles de

construction élevéas en un clin-d’œil au prix de millions de

dollars, où les ruines des fléaux destructeurs, à peine écroulées, sont remplacées par des édifices plus vastes et plus somptueux encore, où le oiel, chargé nuit et jour de la

glorieuse fumée d’un trvail que rien ne ralentit, brille encore néanmoins, joyeux et éclatant, sur les innombrables

toits de la métropole, je ne pus m'empêcher d’une admiration vertigineuse et de me sentir dominé, rapetissé, comme en présence de tout ce qui est véritablement grand.

Certes, je n’oserai pas dire que ce soit beau encore, ni remarquable, ni saisissant, au point de vue de l'art et de l’achitecture savante, que la ville naissante de Chicago, mais c’est mâle et fier. On aperçoit là l'empreinte des enfans de géants, on se s'étonne plus de ce que les habitans de Chicago se croient les premiers hommes de l'univers, on leur pardonne une infatuation que justifient tant de prodiges accomplis, on les laisse appeler leur ville le “ grenier du monde, ” la ‘“ cité des jardins du continent ”” et on lit sans sourire un paragraphe comme celui-ci, que j'extrais d’un auteur américain :

“ Les Mille et une Nuits ne contiennnent rien de plus merveilleux que le développement de Chicago. Rien au monde n’est plus miraculeux, plus étrange, plus incroyable que ce développement, Si par un seul exemple nous voulions

prouver la supériorité de l'Amérique sur tous les autres pays du monde, si nous étions appelés à démontrer la puissance de ses institutions, l’accroissement de son commerce, l'énergie irrésistible de son peuple, l'extension de son industrie, son aptitude à se servir de tous les avantages que la nature lui a départis, si nous étions appelés à démontrer cela, nous n’aurions autre chose à faire qu’à citer Chicago, ia ville modèle (the standard city) de l'Amérique. ”

Ce qui fait avant tout la grandeur des américains en général, c’est la liberté. Ces fils de l'étendue sont libres comme l'air. Rien ne forme plus vite, rien ne fait les hommes plus mûrs et plus complets que l’usage de la liberté. Cependant, il faut admettre qu'en dehors des grandes choses qu'elle inspire, les américains sont les plus puérils et les plus futiles des hommes ; ils sont jeunes, voilà pourquoi ils sont enfants, Mais laïssons là les appreciations et revenons à Chicago que je ne crois pas devoir laisser ainsi sans appuyer sur certains détails vraiment surprenants.

L'habitant de cette ville presque fabuleuse n’admet pas l'impossible ; il est persuadé que Chicago peut tout faire et finira par tout faire, C’est provoquer son sourire que de lui parler de Babylone, de Carthage, de Rome ou de Paris; il n’a aucun doute que Chicago ne devienne rapidement la première ville du monde entier, et il le démontre par des calculs de recensement qui seraient très-exacts s’ils suivaicnt toujours une marche régulière et s'ils gardaient des propor. tions invariables. Ainsi,cette métropole qui n’avait que trente habitants en 1829, en avait huit mille en 1844, quatre-vingt mille en 1855, cent-cinquante mille en 1863, et enfin deux-

tres pays puissance ce, l'énerindustrie, la nature cela, nous ), ja ville

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cent-soixante mille en 1866, trois ans après seulement : — d'où il résulte, les proportions étant suivies, que Chicago devrait avoir un million en 1880, et en 1900 le double de la population actuelle de New-York. En moins d’un demi-siècle, la population de Chicago dépasserait celle de Londres et atteindrait celle de la Romne des Césars, qui comptait cinq millions d'âmes. Le Dominion tout entier a'en contient pas encore autant.

Si j'allais maintenant exposer quelques statistiques de commerce, en regard de celles de la population, le lecteur serait épouvanté de leur développement énorme:

‘ Pour tout homme qui a une notion quelconque des résultats généraux du commerce d’un état ou d'une ville, dit un auteur moderne, les statistiques de Chicago ont quelque chose de fantastique, d’incroyable même.

“ Les Illinois qui habitent Chicago sont très-fiers de leur ville, Ce sont les Marseillais des Etats-Unis. Ils ont la réputation d’être vantards ; la vérité est qu'ils sont les citoyens les plus entreprenants de la république; ils aiment les gros chiffres, et, comme pour beaucoup d'’intelligences vives ct peu cultivées, la statistique a pour eux un charme tout particulier, Ils tournent et retournent les sommes de leur commerce dans tous les sens et arrivent à faire des rapprochemens insensés. Ils savent combien de fois le bois importé annuellement à Chicago pourrait faire le tour du monde, et ils se frottent les mains d’un air provoquant en énonçant cette singularité. En parlant d’un riche industriel, un Illinois me dit: ‘Il a autant de dollars de revenu qu’il entre de briques dans la construction de telle église.”

Après vingt-quatre heures de séjour à Chicago, ce style hyperbolique n'a plus rien qui surprenne un européen,

ra

mais pour moi, j'y étais préparé, je le connaissais d’avance, je l’avais entendu bien souvent, et, du reste, le temps me manquait pour faire une nouvelle étude sur place; je me contentai d'admirer, à la hâte, les merveilles dont j'avais tant de fois entendu parler, et, cinq heures après mon arrivée dans la “ cité des jardins du continent américain,” je prenais le train qui allait m'emporter à Dé. troit, où je voulais rester quelques jours pour me remettre avant de revenir au Canada,

J'arrivai à Détroit le jeudi matin et je dûs attendre jusqu’au mardi suivant que le reste de mes cent dollars me fût expédié d'Omaha. Je mercredi soir, à six heures, j'arrivais à Montréal. C'était bien vrail j'étais de retour, mais je ne pouvais pas y croire et je n’osais me montrer, Les circonstances de mon départ avaient été telles qu’un retour aussi subit devait ou me rendre ridicule, ou paraître comme une fantaisie exorbitante; heureusement que j'avais eu assez de malheurs, assez d'épreuves et assez de souf. frances, pendant ce court espace de temps, pour me protéger contre tous les sarcasmes, Je me réservais d'écrire mon voyage, de faire voir qu’on ne fait pas deux mille lieues par c..:ice, dans des conditions aussi douloureuses,

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qu'on ne s’expatrie pas, ct qu'on ne revient pas surtout, sans avoir puisé dans l'excès même de ses maux un courage qui élève au-dessus de la raillerie et qui en impose aux plus incrédules.

Mais à peine avais-je mis le pied dans les rues de Montréal, à peine la patrie m'était-elle rendue, que la moitié de ce que j'avais souffert était déjà envolée dans l'oubli, et je n’en étais que plus hésitant, Il me semblait que je n’avais pas assez la physionomie de tant de cruelles éprenves, que j'aurais dû avoir une figure émaciée, de grands yeux enfoncés dans lenr orbite, toutes les apprences d’une agonie prochaine; et, au lieu de cela, je revenals avec une contenance, une vigueur et une allure que j'étais loin d’avoir eues en partant! Cela était pourtant facile à expliquer; la joie du retour et l'espérance en l'avenir, substituées à la douleur du départ et à un désespoir profond, avaient opéré ce rapide changement. Il est des maladies terribles, dont la violence est extrême, mais dont on guérit en vingt-quatre heures lorsqu'elles n'ont pas amené la mort. L'excès de la fatigue physique est toujours salutaire lorsqu'il s'arrête à la limite où il peut devenir fatal; il en est ainsi de la douleur, semblable à une fièvre intense qui, lorsqu'elle est vaincue, équivaut à un renouvellement complet du système. Chez les natures élastiques, douées d’une sensibilité et d’une mobilité telles que les impressions de toutes sortes s'y succèdent comme autant de coups de foudre non interrompus, la souffrance et le bonheur ne peuvent jamais être calmes; les transports de l’un élèvent jusqu'aux nues, les abattements de l'autre précipitent dans des abîmes pleins de ténèbres,

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Mais maintenant, revenu dans la patrie, tout étonné de sentir encore en moi la vie et l'espérance, je ne tardai pas à mesurer les résultats futurs et la portée d’une épreuve que, pendant deux mois, j'avais regardée comme mortelle, Je crus découvrir en moi un autre homme, sorti du creuset uu malheur, avec une faculté nouvelle, la seule qui pût désormais bien gouverner ma vie, et dont le défaut avait causé tous mes malheurs jusqu'alors. Je me demandai si cette succession précipitée, brutale, d'événements tous tournés contre moi, et agissant comme avec une intelligence féroce jusque dans les plus petits détails, était bien simplement une fatalité, s'il ne fallait pas remonter à une loi plus haute, loi d’une volonté inflexible, pour qui tout est précongu et déterminé d'avance. Je me demandai si c'était bien un sort aveugle et inconscient, celui qui s'était acharné sur moi avec cette suite et cette précision implacables, et pour la première fois, impuissant révolté, toujours vaincu, j'entendis les accents de la grande voix intérieure, de la conscience, et je compris cctte fatalité divine qui s’appelle l’expiation, aussi nécessaire, aussi juste qu’elle est universelle, et à laquelle on croit en vain pouvoir faire exception. Je courbai mon front devant Dieu en le sentant inexorable et je reconnus l’immensité de sa miséricorde dans cette torture salutaire qui, au lieu de me rendre méchant, m'avait éclairé et soumis; je reconnus surtout que si je ne pouvais encore espérer le bonheur, qui ne vient qu'après l’expiation, du moins j'avais déjà la résignation qui est le commencement de la force,

étonné de ardai pas > épreuve » mortelle, lu creuset e qui pût faut avait mandai si nents tous ntelligence bien simter à une v qui tout emandai si qui s'était sion implavolté, toue voix inlité divine iste qu'elle uvoir faire en le sensa misérime rendre

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J'étais parti le désespoir dans l’âme, je revenais presque victorieux de moi-même: l’amertume de mes regrets se changeait rapidement en un mélancolique retour vers les choses du passé, qui n’abandonne pas un instant mon esprit, mais qui ne le tourmente plus, qui touche mon cœur, mais sans le déchirer, qui me donne une paix de jour en jour plus profonde, si ce n'est l'oubli qni est audessus de tous les efforts, et que je ne cherche pas d’ailleurs, parce qu'il n'est pas autre chose que le tombeau de l’âme ou le vide dans la vie. Enfin je revenais transformé, tout prêt à commencer une existence nouvelle, et plus digne peut-être cette fois d’en atteindre l'objet.

Mes amis que je craignais tant d'abord de revoir et dont je voulais à tout prix éviter les rires, vinrent tous au-devant de moi comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis

longtemps déjà et comme si j'étais réellement un ressuscité.

Mais, au milieu des joies et des transports du retour, j'avais toujours devant moi l’image de Québec, ce cher vieux Québec, dont j'ai tant ri et que j'aime tant, ce bon petit nid qu’on ne äuitte jamais tout entier et que l’on retrouve toujours intact au retour,

Seulement cinq semaines après je pus y revenir, et de suite j'allai faire une longue marche sur le chemin de Ste. Foye, cette avenue incomparable où tant de soirs j'avais été promener mes rêves et mes plus douces illusions. Là, je rassemblai tous mes souvenirs, et des larmes chaudes comme celles des premiers âges de la vie, des larmes d’une

source toute nouvelle, jaïllirent de mon âme consolée. Puis Je pris la route du Belvédère, je longeai le chemin St, Louis et j'’arrivai sur la plate-forme, à l’heure où je pouvais être seul, où le flot des promeneurs ne viendrait pas troubler l’attendrissement de mes pensées.

Pa”

Ah! que vous dirai-je, que vous dirai-je, lecteurs, en terminant ce long et douloureux récit pendant lequel plus d'un d’entre vous peut-être a partagé mes cruelles an. goisses ? Je restai bien longtemps, bien longtemps sur cette plate-forme d'où mon regard embrassait un si magnifique morceau de la patrie. A cette hauteur, mon âme s'élevait avec le flot de ses innombrables souvenirs, mêlé cette fois à celui des espérances dont le cours semblait s'être si longtemps détourné de moi. Je revis mon passé disparu, comme si c'était pour la dernière fois; j'en regardai s'éloigner une À une les ombres muettes qui me quittaient tristement ; il y avait là bien des regards et des sourires qui m'attiraient encore, maïs je n’en pouvais, hélas! retenir un seul : ils s’enfuyaient.....et pourtant je les voyais toujours. Oh! non, non, chères et douces choses envolées ; il n’y a pas de nuit ni de passé pour le souvenir; vous êtes toujours vivantes, toujours présentes, et vous me resterez quand même. Ce n’est pas moi qui mettrai sur vous le linceul et le temps ne peut rien dans mon cœur. (Ce qui me reste à vivre ne vaut pas ce que j'ai vécu; je vous suivrai toujours et jamais aucune ombre ne vous dérobera à mes yeux. Toutes, toutes, désormais, vous m'êtes chères ; vous à qui je dois mes bonheurs fugitifs, je vous bénis, et vous à qui je dois mes longues angoisses, je vous par-

ée. Puis emin St.

ù je poudrait pas

teurs, en equel plus uelles antemps sur si magni- mon âme mirs, mêlé s semblait mon passé s; j'en rees qui me ards et des puvais, hétant je les choses ensouvenir ; et vous me ai sur vous cœur. (Ce bu ; je vous dérobera à tes chères ; s bénis, et vous par-

donne. Laissez, laissez au moins la trace de votre fuite pour qu'elle éclaire les tristes années qui me restent ; l'ombre de ce qui fut cher a encore plus de clarté que l'é- -Clat de l'espérance, de même qu’un souvenir heureux vaut souvent plus que le bonheur.

Qu'importe que vous soyez le passé! Est-ce que des fleurs qui tombent ne sort pas le germe qui fécondera les plants nouveaux ? C’est à vous, à vous qui ne pouvez mourir, que je dois le meilleur, le plus vivant et le plus vrai de moi-même.

Lorsque je vous crus perdues pour toujours, je poussai un cri funèbre qui retentit dans bien des cœurs; aujourd’hui je vous retrouve décolorées, pâlies, devenues à peine un fantôme de vous-mêmes, muis cela suffit désormais au fantôme de co que j'ai été. Le passé qui s'échappe en laissant à l’homme une dernière illusion est une force de plus; il s’y retrempe, il mesure l'étendue de ce qu'il a souffert, et, en se voyant sorti des épreuves, il conserve toute la confiance et toute l'énergie de l'attente,

O mon pauvre vieux Québec! je te retrouve done, toi que je croyais pouvoir fuir; je te retrouve avec le parfum, avec le sourire encore empreint de tout ce que nous avons été l’un pour l’autre pendant quatre années; je te retrouve, toi qui n’as pas une rue, pas une promenade, pas un jardin, pas un bosquet qui ne fürent les confidents de mes solitaires rêveries et de l’épanchement intarissable de mon âme. Tu avais eu tout, tout de moi; je t'avais même engagé l’ave-

air et j'avais juré de ne jamais te quitter, en récompense de ce qué tu m'avais inspiré de touchantes et de délicieuses chimères. Et pourtant ! Je t'ai raillé, je t'ai bafoué, j'ai redoublé sur toi les traits et les rires; l’outrage a été public et mes livres le gardent tout entier, maïs je t'aime, 5e t'aime!

Rien n’est beau dans le monde comme toi, mon pauvre Québec, et le monde, je le connais. L’admiration que tu inspires est encore bien au dessous du langage que tu parles au cœur. L'étranger, qui voit tes débris entourés du

, cadre majestueux de montagnes qui s'étendent bien audelà du regard, te contemple encore moins dans la grandeur prodiguée par la nature que dans les innombrables souvenirs enfermés dans ton sein, Tu es vieux, décrépit, tu fatigues dans ta ceinture de remparts, mais tu as la majesté sainte des grandes choses que le temps seul, après de longs efforts, parvient à effacer. Pour moi, désormais, tu es sacré, et dans toute cette Amérique si jeune et si fière de sa jeunesse, je n'ai encore rien vu d’aussi jeune que tes ruines.

Oh! quand je me reporte vers mes rêves si violemment et si cruellement interrompus, je me demande ce que je puis croire désormais ici-bas et sur quelle poussière nouveille je vais essayer de bâtir pour l'avenir. Tout est done déception, illusion, chimère ! Jusqu'au bonheur lui-même qui me trompait........{t pourtant il n’y a rien de vrai sans lui, et en dehors de lui qu'y a-t-il, que me resterat-il après l'avoir rêvé ?

Je vais me mêler à la foule des ombres qui s'agitent, je vais me laisser prendre aux passions vulgaires et mo faire aussi ma place dans le vide. Je vais descéndre dans le

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flot bourbeux des intérêts et des mesquines ambitions où la plupart des hommes noïent leur âme et achèvent de perdre ce qui leur reste de l'empreinte divine; je vais retomber, positif et réel, sur cette terre où je n'ai jamais pu prendre racine, et que je peuplais sans cesse des fantômes de mon imagination... esse sorssossssuoossoe vooee o 0 2 e

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Adieu, adieu, illusions, charmes, transports, enivrements de ma jeunesse à jamais disparue. Je m'enfuis loin de votre tombeau, comme le marin quitte le navire perdu où il a essuyé tous les dangers et qui était tout son monde, son foyer, sa famille, sa patrie entière. Adieu ; je vais désormais flotter sur l'épave de ma vie jusqu’à ce que j’atteignele port immortel, et personne n’entendra plus les accents de ma voix dans le ciel brumeux qui s’assombrira de jour en jour autour de moi... personne, jusqu'à ce que je touche à la rive où tous les bruits s’éteignent, où tous les orages. s'apaisent. Alors seulement, je pousserai un dernier crhcelui de l’espérance éternelle qui, seule, ne trompe jamais.

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