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river à Omaha quatorze heures avant moi. Et puis, je pen. sais que si, au lieu de me faire voler vingt dollars, je les avais encore en ma possession, j'aurais pu me rendre jusqu'a Chicago et mo rapprocher ainsi de cinq cents milles de plus! On va voir par la suite de ce récit qu’elle différence énorme cela aurait fait, mais je ne m'en doutais pas alors .. ..Il allait que j'épuisasso toutes les fatalités ennemies dans ce voyage qui, même en le supposant le plus heureux du monde, restait dépourvu pour moi de tout attrait et de tout contentement moral.
Le convoi que je montais ne contenait pas moins de cinq wagons remplis d'allemands et d’allemandes en cherche d’une nouvelle patrie, plus deux wagons pour les bœufs, un wagon de fret quelconque et un car à bagages. Je pris place entre les allemands et les bœufs, à l'extrémité du cinquième wagon
Quand mes compagnons de voyage se furent installés comme moi, ils commencèrent, les uns à défaire leurs paquets, l + autres à semer sur les banquettes de bois toute espèce d'effets mêlés de comestibles ; d’autres se déchaussèrent, dépouillèrent leurs épaules d’épais gilets pour les mettre sous leurs têtes, d’autres enfin se firent un oreiller de leurs femmes en allongeant les jambes sur leurs voisins, Les têtes et les pieds formaient une ligne à peu près horizontale, un niveau remarquablement uniforme, avec peu de différence d'aspect ; ces têtes carrées d'allemands sont, en effet, comme des talons de bottes.
Deux heures environ se passèrent au milieu d’un tohu
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bohu bizarre où s’accomplirent tous les actes ordinaires de la vie ; j'omettrai des détails pour le lecteur qui n'est pas trop avide. Déjà quelques-uns ronflaient, d’autres étaicnt littéralement encaissés dans des échafaudages de paquets, de boîtes et de paniers de provisions. Ils fumaient, ils crachaïent ; ils suaient, ce qui était bien pire. Ces bons alle. mands étaient tous vêlus, sous une température de cent degrés, comme nous le sommes en hiver, avec des pantalons, des vestes et des gilets de grosse laine, et jusqu’à des cachenez, oui, de véritables c: :e-nez roulés deux ou trois fois autour du cou, et dont aucun de ceux qui les portaient n'avait encore songé à se défaire. Tont cet amas de laine, entassé sur des corps fondants, s’en était rapidement pénétré et se dissolvait dans l'atmosphère du car avec uno liberté que rien ne gênait, si ce n’estla concurrence que faisaient les émanations de bottes, de saucissons et de jambons presque confondus ensemble, Ily avait là un parfum que Dante n’eût pas dédaigné pour un des cercles de son enfer ; et remarquez bien qu'il yen avait pour quarante heures de ces émanations teutonnes sans autre remède que de s'établir sur la plateforme du car, ce qui était se mettre entre deux courants également chargés ; les bœufs en arrière et les allemands devant, il n’y avait pas d’échappatoire possible et l’on était fatalememnent asphixié.
Ah! jela connais aujourd'hui, l’odeur tudesque, et jo m'explique bien des désastres de l’armée française dans sa dernière guerre, (Combien de canons ‘ Krupp ” ont dû être chargés de bottes de fantassins! C’est là une statistique qu’il serait curieux de relever et qui amènerait peutêtre d’étonnantes révélations.
Je ne suis pas mort, non, c’est évident, mais ce n’est
guère expliquable. On ne pourrait jamais dire ce qu’il y a-d’élasticité dans un poumon d'homme, il faut des épreuves pareilles pour être révélé complétement à soi-même ;
mais, grand Dieu! combien il est préférable d’avoir une constitution délicate et de succomber plutôt que de résister à une telle expérience !
Tout à l'arrière du train il y avait un petit car que je n'avais pas remarqué, grand environ comme la moitié des autres wagons, et où, pour soixantc-quinze cents de plus par nuit, on avait droit de s’allonger sur une espèce de banquette bourrée et couverte en cuir de rhinocéros. Il y avait huit banquettes semblables, probablement toutes plus dures les unes que les autres; je ne voulus pas en essayer un:: seconde nuit; je craignais qu’il ne me rentrât dans le corps quelque mâchoire de crocodile ou quelque tibia d’éléphant, Dans ce petit car, réservé à l'aristocratie des émigrants, il y avait pour boire une eau tiède, couleur de
FL | 1 vase, et pour se laver une petite terrine en ferblanc, dans | [oil laquelle tour à tour cinq on six allemands de haute origine | | ll vinrent se plonger le museau en se servant de la même ser- | {ll viette, qui n’était autre chose, je erois, qu’un restant de À {RRr voile de navire désemparé. Je n'étais pas encore par-
venu à ce degré de communisme et, du reste, à raisonner juste, je ne voyais pas pourquoi je me fûsse sali davantige.
Vous ne savez pas, lecteur, ce que c'est que de passer près de deux jours dans un état pareil. Je ne pouvais
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toucher à rien qui ne fût crasseux ou graisseux, et, par suite, j'en étais arrivé, à force de dégoût, à ne plus vouloir m'asseoir nulle part. Pas de nettoyage ni de toilette pos-
sible; la suie, la poussière et la sueur se mélaient avec
une heureuse aisance sur ma figure et y dessinaient toute sorte de couleurs qu'eût enviées un chef sauvage se ta. touant pour la guerre; je rôdais d’un wagon à l’autre, cherchant partout quelque petit coin moins souillé où je pûsse au moins me reposer une heure; c’est ainsi que je passai toute une journée et une nuit; mes forces étaient à bout, ma tête pleine de bruits et de vapeurs, et je commençais à ne plus pouvoir distinguer les objets, En outre, les stations étaient innombrables et interminables ; on dirait que ce maudit train d'émigrants les crée au fur et à mesure qu'il avance, Si un sentier se dessinait furtivement en travers de la route ou s’il apparaissait quelque misérable cabane perdue, vite la locomotive sifflait et le train arrétait; il fallait tenir le temps réglementaire, c’est-à-dire ne pas arriver à Omaha avant qu’il se fût écoulé quarante-huit heures exactement depuis le départ de Cheyenne.
Enfin, le samedi, vers trois heures de l'après-midi, nous touchions au terme du grand désert américain que je venais de traverser pour la deuxième fois en quinze jours, et nous atteignions Omaha situé au commencement des belles prairies de l'Ouest, Le pire du voyage était fait, mais restait encore le pire des épreuves. C’est maintenant que j'ai besoin de forces pour continuer ce récit; heureusement que j'en ai repris beaucoup depuis mon retour, et que je vais tenter un effort, le dernier afin de finir, ce qui mo délivrera moi-même encore plus que le lecteur.
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Omaha est une petite ville de dix-huit mille âmes environ, aussi ennuyeuse qu’on peut le désirer lorsqu'on veut faire quelque temps de pénitence pour mériter le ciel. Pour moi, il me semblait que si j'avais commis beaucoup de fautes dans ma vie, l'expiation terrible que je subissais depuis mon départ du Canada suffisait amplement à me les faire pardonner. Sous ce rapport donc, il me semblait superflu d'arrêter à Omaha, mais la nécessité est une marâtre qui ne s'arrête à aucune considération.
En arrivant, voici de quoi j'étais uanti: deux petites malles qui contenaient les objets les plus rigoureurement indispensables, parmi lesquels figurait un pistolet acheté dans les circonstances les plus terribles et dont je n'aurais voulu me défaire à aucun prix, plus trois cents américains qui avaient survécu à toutes les cxtravagances de mon voyage. Pour me transporter à l'hôtel, il fallait payer cinquante cents à l’'omnibus. Je montai dedans sans hésiter, Mais avant de descendre, le conducteur me demanda le prix de la course ; : je lui dis qu’il fallait absolument que je me rendisse à l'hôtel, que je n’avais pas de monnaie sur moi, et, qu’aussitôt arrivé, je le paierais avec enthousiasme. Il s’inclina, Rendu à l'hôtel, je m'adressai directement au manager qui me donna de suite cinquanice cents ; le moyen pour lui de s’imaginer qu’un homme arrivant de Californie, et s’arrêtant en route, n'avait pas le sou! J’avais pris à dessein le premier hôtel d'Omaha, une maison presque fastueuse ; dans ces sortes
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d’endroits, on cache mieux son dénûment, ou du moins, on ne le laisse pas autant soupçonner. Avec les pauvres il est difficile de ne pas passer pour pauvre; avec les riches, le
toupet peut remplacer l'argent, et l'apparence est toujours
victorieuse, pourvu qu'on sache s’en parer avec art.
Je montai à ma chambre où je passai trois heures à me laver ; je fis la toilette la plus imposante possible avec les débris de vêtements qui me restaient, puis je descendis, superbe, avec l'intention de prendre le train le lendemain dimanche, pour me rendre en droite ligne à Montréal.—Remarquons en passant que, dans l'Ouest, le dimanche est à peu 3 inconnu, et que les chemins de fer y circulent ce jour là apsvlument comme tous les autres jours de la semaine. Je n'avais pas le moindre doute qu’une lettre de change m'attondît au bureau de poste, et j'y courus avec toute la vitesse de l’impatience. En arrivant, je trouvai les portes closes; le bureau venait de fermer depuis cinq minutes. “ Bon, me dis-je, comme je ne puis toujours bien pas partir avant demain après-midi, à trois heures, il sera toujours temps d’avoir mon argent dans la matinée.” Mais je ne songeais pas que le lendemain étant le dimanche, je ne pourrais pas faire négocier ma lettre de change, au cas où elle fût arrivée, et que j'en aurais nécessairement pour une journée de plus à Omaha. Chemin faisant, j’appris que le bureau de poste ne scrait ouvert le lendemain qu'entre midi et une heure; cela m'était à peu près égal pourvu que mon argent y fût, mais ce qui ne m'était pas indifférent, ce qui était même absolument impossible, c'était de passer deux grandes journées à Omaha sans un sou dans ma poche,
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