CONFÉRENCE PUBLIQUE
Mesdames et Messieurs.
J'ai choisi pour cette conférence, je ne sais trop pourquoi, précisément le sujet le plus difficile à traiter. Allez-vous parler politique ? me disait-on de toutes parts. Allez-vous parler histoire? Kerez-vous une simple conférence littéraire? " z-vous enfin une conférence religieuse ? ? 2... J'étais … vurdi devant ce torrent d’interrogations et ne savais plus de quel côté tourner la tête, quand, heureusement, il m'est venu à l'esprit de parler de vous-mêmes, ce qui est toujours très-intéressant pour un auditoire. Mais là cncore se présentait un écueil. Comment vous satisfaire en vingt ou vingt-cinq minutes, limite extrême qui m'est prescrite par crainte que je ne tombe dans les excès et vous comprotnette. ss. se ssosooe 0 voovoco ce poone votes sovo nee limite bien étroite, quand on ronge au grand nombre de gens qui parlent de vous depuis des années, et cela tous les jours, qui ne s’en fatiguent jamais, et qui trouvent chaque fois du nouveau à dire, même quand tout.semble usé, dûssent-ils pour cela vous tourner à l’envers, comme on fait d’un vieil habit qu’on veut remettre à neuf ?
On aïme bien à parler des gens lorsqu'ils sont absents, et même alors on en abuse. Mais les convoquer exprès pour cela, répandre trois À quatre mille circulaires qui en-
trent par toutes les portes et jusque dans le foyer inviolable des familles, placarder des affiches de huit pieds, en concurrence avec le baume de Wistar et les vermifuges de cent apothicaires plus ou moins homicides, se démener pendant huit à dix jours comme un poisson hors d’eau, prendre auprès de ceux qu’on tente les accents les plus doucereux pour les convaincre qu’on est le plus grand écrivain de l'univers, souffler à perdre haleine dans ce gros instrument à vent qui s'appelle la réclame, mettre sur pied un régiment d'amis qui battert la ville, vos cartes à la main, en comptant ce qu’il faut de victimes pour assurer le succès d'un Marx Twain indigène, tout cela pour venir faire au nez des gens des observations sur leur propre compte, c’est peut-être de l'audace, et je ne m'en tirerai que par la protection spéciale que je demande aux dames, ces créatures si supérieures auxquelles Dieu a refusé les apparences de la force, pour leur en laisser toute la vertu réelle dans l’épreuve, et lorsqu'il s’agit de nous soutenir ou de nous encourager, C’est aux femmes que nous en appelons, nous, pauvres prosateurs, qui ne pouvons pas toujours être poëtes pour les atteindre ; c’est à elles, dont le cœur vaut l'esprit, que nous en appelons, lorsque nous affrontons la critique, parce qu’étant bien plus capables que les hommes de nous juger, si souvent même obligées de nous pardonner, elles ont bien plus qu'eux le droit d’être indulgentes.
Messieurs, moi qui ai quitté Montréal depuis bicntôt trois ans, je ne sais plus au juste quels sont vos qualités ou vos défauts, Je vois une ville presque métamorphosée dans ce court espace de temps, d'innombrables maisons et des rues nouvelles, qui, malheureusement, ont encore un peu trop de poussière; des monuments qui s'élèvent pour défier la splen-
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deur de l’architecture antique, des pares en perspective et des cxpropriations en quantité, une vie sociale singulièrement modifiée dans ses allures et dans son caractère: le Grand- Tronc arrivant jusque sur les quais, quand il avait autrefois toutes les peines du monde à se rendre à la gare Bonaventure, cette magnifique construction qui n’excite pas l’enthousiasme du voyageur, parce qu’il en a trop dépensé dans le tunnel du pont Victoria ; un hâvre s’élargissant comme la picuvre et qui va bientôt dévorer l'île Ste. Hélène, imprenable parles Américains, mais sans défense contre votre irrésistible esprit d'entreprise ; des palais construits par les banques ct habités par des gens excessivement recherchés; des institutions nombreuses, presque toutes florissantes, et d’autres qui promettent de le devenir, tels que le haras national et la culture de la betterave ; un raffinement de vie, de richesse ct de luxe qu’on n’eût jamais soupçonné au temps où, pour 20 cents, les cochers nous faisaient faire un mille à minuit; des médecins, des avosats qui ont été étudiants et qui aujourd’hui nagent dans le vil métal, quand, il y a cinq 01 six ans, ils allaient à pied sec sur des gués qui semblaient n'avoir pas de fin; un t:mple épiscopal qui veut emprunter à St. Pierre de Rome le secret de sa grandeur ct de son immortalité ; tout, tout enfin a changé, Montréal a secoué ses ailes, il a jeté dans l’espace la poussière de ses langes et s’est élancé d'un bond vers l'avenir, comme ces jeunes lions qui sentent autour d’eux l’immensité du désert et qui veulent le conquérir.
C'est un étrange et beau spectacle vraiment que celui de cette ville, de cette unique ville de la province s’affranchissant de l’apathie et de l'espèce d’engourdissement irrémédiable où le reste du pays semble vouloir s’éterniser,
et dont rien ne peut donner une idée plus juste, plus saisissante que Québec, la capitale, ville fortifiée depuis cent ans et qui se démolit toute seule depuis cinquante, que des remparts de poussière et des entassements de décombres protégent contre un ennemi éternellement invisible, que des vieux canons du dernier siècle, couverts d’une rouille aussi historique que peu rassurante, ne peuvent plus défendre, maintenant que ce ne sont plus des [roquois montés sur leurs canots qui voudraient l’assiéger, et qu’une artillerie volontaire de 130 hommes fait encore trembler parfois, lorsque, voulant s'exercer au tir, elle envoic des bombes moisies éclater parmi les habitans endormis de la rue Champlain,
La faute n’en est pas à coup sûr au département de la guerre qui a à sa disposition 40,000 hommes, dont 300 à peu près sont en activité de service. Elle en est au temps
qui vieillit tout et aux citoyens de la bonne capitale pour qui la moisissure représente les grandeurs de l’histoire.
Québec a cependant quelques avantages dont il faut lui tenir patriotiquement compte ; c’est l'endroit du Canada qui retient le mieux ses habitans, et cela pour plusieurs raisons, D'abord, l'hiver, on n’en peut passortir; ensuite, au printemps, il y a énormément de morts subites causées par les glaçons qui tombent des toits en toute liberté, les pierres ou les briques qui se détachent des maisons en ruines, la transition violente du chaud au froid entre des rues où il y a quatre à cinq pieds de neige et d’autres voisines où l’on étouffe dans des flots de poussière, par les bouts de trottoirs qui sautent à la figure ct assomment sur place, par les accidents de toute sorte au milieu d’un tohu-bohu de pavés, dernier débris du chaos antique, d’ornières cet de fossés où
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l'on plonge et où l’on saute comme si tout le monde était pris d'attaques de nerfs, par l'impossibilité de traverser les rues sans recevoir dans les narines d'énormes jets de boue qui vous asphixient en deux minutes, enfin par la compagnie du gaz qui conspire avec le climat et avec la corporation pour démolir aux citoyens les quelques membres 4e le rhumatisme leur a épargnés, par la compagnie du gaz, dis-je, qui a fait un contrat avec la lune sans tenir compte des nuages qui la couvrent, des pluies qui la ternissent, enfin, des mille caprices de cet astre inconstant qui refuse ses rayons aux endroits impassables, vraie coquette jesteuse qui ne veut que briller à son aise et qu’on l’admire, au moins dans de grandes rues, quand elle se montre dans son plein.
Tout est contre ces pauvres habitants de Québec, jusqu'aux astres: ils n’ont pas de soleil l’hiver, et l'été, la lune leur ménage autant d'inquiétude que de lumière. Evidemment, ils ont conservé beaucoup de l’héroïsme et de la tenacité de leurs ancêtres pour n’avoir pas émigré déjà tous ensemble à la Colombie anglaise, ce pays unique qui, à peine né, trouve dans son berceau un chemin de fer de mille lieues, quand nous, qui sommes de beaucoup ses aînés, ne pouvons obtenir que par une lutte acharnée, presque sanglante, le chemin de colonisation du nord qui n’a que 50 lieues, ct qui n’a rien à craindre des buffles ni des Sioux,
Et pourtant, c’est un cher et beau petit nid, dans son désordre et dans sa pauvreté, que Québec, nid dépouillé, nid de feuilles flétries, soit, mais qu’on ne quitte jamais sans en être arraché et où l’on revient toujours ramené par son cœur, Qu'on aille À Montréal, à New-York, à
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Boston, dans d’autres grandes villes, pour y retremper et dégourdir ses ailes, on n’en revient que plus vite vers ce gloricux petit roc de Champlain qui renferme encore tout ce que nous avons de plus cher et de plus vénéré dans nos souvenirs. Et certes, au milieu d’un temps qui nous emporte avec lui dans sa course vertigineuse, ne laissant rien debout, souvent même dans nos affections, et qui nous précipite vers l'avenir en n’accordant au pauvre passé que d’impitoyables dédains, est-ce donc trop qu'il reste une ville, une seule, où l’on puisse se sentir vivre un jour ct se reposer à l'aise dans le torrent de la durée? Au moment où tout s’efface, où tout se transforme et s’oublie comme si l'humanité n'avait pas d'histoire, au moment où nos vieilles institutions, avec leur caractère propre, et nos vieilles coutumes vont se perdre, aussi elles, dans le même gouffre qui ne ménage rien, n'est-ce pas consolant de savoir qu’il reste au moins pour notre langue un petit boulevard impénétrable, insaississable, qui, par son inertie apparente et l'obstacle immobile qu’il oppose, résiste à l’entraînement du vertige et conserve intact ce qu’il ne faut perdre à aucun prix, ce qui sera toujours beau, toujours nouveau même après des siècles, notre langue, le plus précieux des trésors laissés par nos ancêtres comme aussi le plus digne d’être conservé.
Messieurs, c'est une chose incroyable vraiment, et toutà-fait inexplicable, qu’un peuple aussi vertueux que nous le sommes trouve tant de détracteurs, qu’on s'amuse beaucoup plus de nos vieux usages, de notre manière de parler la langue, de nos quelques faiblesses vaniteuses, de notre léger penchant à la prétentio- qu’on ne prend de peine pour découvrir la cause de ces imperfections vénielles qui se
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rattachent toutes à un grand fonds de qualités solides sans lesquelles nous ne serions pas ce peuple durable, vigoureusement trempé, dont les rameaux s'étendent sur le sol de l'Amérique entière, qui a trouvé moyen de faire aux Etats-Unis ce que les désavantages de sa position cet l’ingratitude de son climat lui refusaient dans ses propres foyers. Sans la religion du passé et sans cette ténacité à nous maintenir intacts, nous ne serions pas en effet ce peuple exceptionnel qui trouve à répandie, dans les innombrables rameaux qu'il projette en tous sens sur ce vaste continent, autant de sève ct de force qu’il en conserve dans le tronc même de l'arbre. Sans rous, les Etats de l’ouest et ceux de là Nouvelle-Angleterre manqueraient des meilleurs bras qu’il faut à leur industrie. Sans ce mélange d'amour-propre national qui nous rassemble en un faisceau, et d'esprit d'aventure qui permet de nous disséminer dans toutes les directions sans rien perdre de notre caractère, nous ne serions pas ce peuple vraiment indispensable aujourd'hui pour l'équilibre des conditions sociales faites à l'Amérique. Sans nous, tout irait à la vapeur et tout s’userait vite; mais nous tempérons l'entraînement du Go a head, et nous maïntenons la machine sociale dans un fonctionnement plus tranquille qui ménage ses forces,
Les américains sont déjà vieux à notre âge; ils ont tous les défauts d’un excès de croissance; nous, nous avons peut-être les défauts d’une adolescence trop prolongée, nous nous complaisons dans cette idée de jeunesse qui paralyse nos forces, sous prétexte que nous avons bien le temps de les utiliser ; nous nous endormons dans notre berceau, sans songer qne le temps marche pendant que nous rêvons, ct qu'au réveil nous ne sommes déjà plus de notre époque.
58 CIIRONIQUES.
Mille illusions, mille puérilités charmantes nous enveloppent dans leurs douces cajoleries, et nousne songeons pas que c'est le beau temps de notre existence comme nation que nous dépensons de la sorte dans le dédain de nos facultés les plus viriles. ÆEh quoi! n'est-ce pas lorsqu'on est jeune, alerte, fort, qu’on doit pousser de l'avant, et faut-il attendre que nous soyons perelus, brisés par les rhumatismes, à moitié sourds et déjà grognards, pour nous élancer dans ce vaste espace ouvert à toutes les races du monde et où nous devrions prendre la place proéminente qui est dûe à la grande nation dont nous personnifions en Canada le caractère et le génie ?
Messieurs, une de nos grandes qualités, celle qui vraiment prime toutes les autres ct les efface presque par son intensité, c’est la patience. Cette qualité, qui n’a pas de hauteur, mais beaucoup de longueur, semble essentielle-
ment nationale ; elle est même l’image fidèle du Dominion qui est démesurément allongé. Un vieux proverbe dit que la patience est la vertu des nations. À ce compte, nous somines le plus vertueux peuple qui fût jamais ; nous avons même tant de vertu que nous oublions d’avoir beaucoup d’autres choses.
Je ne saurais établir devant vous jusqu’à quel point nous avons de patience pour supporter, supérieurement aux autres peuples, les maux privés, mais, à coup sûr, nous en avons merveilleusement pour supporter les maux publics. La réforme, qu’elle qu’en soit la nature, nousé pouvante, et nous avons un goût obstiné pour le statu quo, ce qui est pousser le conservatisme aussi loin que les Egyptiens qui s'étaient fait un culte des crocodiles, et qui voulaient transmettre leurs momies à tous les peuples futurs.
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vrand jolies fe à force par le t nesse, 1 vous vo que not nice de A qu pays jet compte, d'ici, b aura ét Mess Canadic jour où
Aux étrangers qui admirent nos cours d’eau abandonnés à leur repos éternel, nos riches mines inexploitées, nos vastes étendues sans communication, et qui s’étonnent de ee spectacle au sein d’une nature où tout invite au travail, au déploiement libre de toutes les forces humaines, nous répondons avec un légitime orgueil : Eh quoi ! que voulezvous ? Nous avons la patience !......"
Aussi loin que je puis porter mes souvenirs, depuis les bancs du collége jusqu’aujourd’hui même, chaque fois qu'un progrès était signalé comme nécessaire, un pas en avant comme indispensable, l’écho de ce dicton m'est arrivé de toutes parts : ‘* Pourquoi se presser ? Nous sommes jeunes, attendez donc...”
Sans doute, messieurs, il est fort agréable de s'entendre répéter souvent qu'on est jeune et qu'on a devant soi le grand avenir; mais.....les canadiens ne sont pas tous de jolies femmes qui ne veulent pas vieillir à aucun prix ; à force de recevoir toujours le même compliment on finit par le trouver fade, surtout, lorsque, sous prétexte de jeunesse, nous sommes menacés d’une tutelle indéfinie, ou, si vous voulez, d’une dépendance qui s'affirme d'autant plus que nous grandissons davantage, ct que le Dominion me-
nace de s’élancer jusqu’au Groënland,
À quoi scrt de répéter sans cesse que le Canada est un pays jeune et que avons bien le temps de progresser ? A ce compte, le Canada sera un pays jeune dans trois cents ans d'ici, bien plus jeune qu'aujourd'hui encore, parce qu'il aura été vidé des trois-quarts.
Messieurs, songez-y bien. Voilà 265 ans que les Canadiens sont jeunes, à supposer que nous comptions du jour où Champlain fonda Québec, et 339 ans du jour où
Jacques-Cartier parut sous le cap superbe entouré de cette magnifique ceinture de remparts qui, en attendant qu'ils démolissent par leur seul aspect tous les ennemis possibles, servent à étouffer les habitans qui sont dans leur enceinte. Si nous sommes jeunes encore à cet âge, et pour peu que notre vieillesse se prolonge autant que notre jeunesse, nous deviendrons certainement le peuple le plus sec, le plus rassi de l'univers.
Etre si longs et rester si jeunes, cela forme une situation intéressante au premier degré, surtout si, une fois annexés, le Labrador, en nous rendant nos frères les Esquimaux, et le Groënland, en nous adossant au rôle, suivant une expression célèbre, demandent eux aussi, chacun à tour de rôle, des better terms,
Messieurs, il arrive pourtant une époque dans la vie des peuples, comme dans celle des hommes, où ils perdent la
fraîcheur de la jeunesse, sinon la puissance de leurs vertus.
Chez un peuple qui a besoin de réformes immédiates, sa jeunesse est-elle done une raison pour ne pas les adopter, et pour laisser au temps de faire l’œuvre des hommes ?
Il est de la nature du progrès, comme de toutes choses, de s’accomplir quand son heure est venue, Pourquoi donc le retarderions-nous sous prétexte que nous n’avons pas le développement des grandes nations? Devons nous persister à rester en arrière de soixante ans, anomalie vivante dans un monde métamo-phosé ? Faut-il attendre que notre indifférence pour les connaissances indispensables nous apporte toute sorte d’humiliations, pour croire le moment venu de les apprendre ? Faut-il que le dégoût seul nous inspire le remède ? Nous n’avons pas été trop jeunes pour vouer jusqu’aujourd'hui une grande partie de notre temps et de notre in-
tellig guère anom la ro nous dispe
Qu l'écla core d’un arrive tutel] rales,
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CHRONIQUES. 6i
telligence à l’observance de théories surannées qui n'ont guère produit d'autre résultat que celui de présenter cette anomalie merveilleuse : un peuple jeune entièrement livré à la routine ! Pourquoi alors serions-nous trop jeunes pour nous adonner enfin aux branches d'éducation devenues indispensables ?
Quel est donc le peuple tellement enfant qu’on ne puisse l’éclairer sur ses véritables intérêts, et combien de temps encore nous tiendra-t-on dans l'impuissance avec le fantôme d’un mot ? Combien de temps faut-il à notre jeunesse pour arriver à l’ôge mûr ? Il y a cependant une limite à cette tutelle, et ne se trouve-t-elle pas dans les aspirations générales, dans le besoin des réformes universellement senti ?
Si ce tableau de notre jeunesse n’a rien de séduisant ni d’agréable, je ne me rattraperai certainement pas en vous faisant celui de la vieillesse. Oh! vieillir ! c’est une horrible chose. On se voit rider, on voit ses dents jaunir, malgré l’héroïque résistance du Philodonte, du Sozodonte et de tous les Odonte imaginables ; on se voit avec des mèches argentées qui paraissent bien plus que les autres, les infâmes ! on s'aperçoit qu'on se fane à force de mûrir ; lefront dénudé se remplit de désenchantements, le cœur devient comme une vieille montre de famille qui tient encore le temps, qui bat toujours, mais qu’on n'ose plus ouvrir devant les autres, Avec cela on a des rhumatismes qui défient le Pain-killer, on se couvre de flanelles qui deviennent comme des éponges, on craint également le chaud et le
froid, ce qui n’est pas logique ; on s’endort à neuf heures du soir, sans y penser, quand auparavant il fallait pour s’endormir multiplier les night-cap à l'infini ; on devient maussade, difficile, tourmenté, tourmenteur, on ne trouve plus rien de son goût, si ce n’est par hasard une lecture qui ressemb'e à une chronique; enfin, à vicillir, on perd tout et l'on ne gagne rien, pas même l'expérience, cc fruit tardif qui ne vient à l’homme que lorsqu'il s’en va,
Oh ! siles hommes n'ont pas encore trouvé le secret de la liberté ct de la fraternité, ils ont hélas! trouvé, dès en naissant, celui de l'égalité devant ce vicillard implacable qui s'appelle le temps ; les oncles seuls échappent à son inflexible niveau, mais c’est à la condition de faire vicillir d’avantage les neveux, ce qui revient au même.
Messieurs, si nous avons l’agréable défaut d’être jeuncs à peu près trois fois aussi longtemps que les autres peuples, défaut dont, hélas ! il faudra bien nous corriger un jour, en revanche nous possédons une qualité précieuse, à laquelle beaucoup d’entre nous sans doute ont dû de beaux jours on sont en droit d’en attendre. Cette qualité nous caractérise spécialement, car nous en sommes prodigues et nous en avons le nom à la bouche dans presque toutes les occasions. Vous saisissez d'avance ce dont je veux parler, c’est de notre penchant immodéré à l’encouragement, c'est de la passion vraiment incontentable de nous encourager les uns les autres, Ce mot encourager reçoit parfois de curieuses applications, J'ai connu des gens fort à l'aise qui s'étaient abonnés à des journaux, qui les avaient reçus des années de suite, qui n’avaient jamais répondu un mot aux lettres pressantes, je dirai presque suppliantes, des éditeurs aux abois, et qui, en fin de compte, lorsqu'ils étaient misen de-
pour
A par | par | à la] enicot fort r quip enten lui, e minu quelq fera ] VOUS ]
meure de s’exécuter par l'entremise de ce personnage rébarbatif qui n’a pas de compatriotes ct qui s'appelle huissier, vous arrivaient tombant des nues de surprise, ct accablaient l'éditeur de protestations furibondes : ‘Mais, monsieur, mais monsieur, s'écriaient-ils, nous n'avons reçu votre journal que pour vous encourager, c'est parce que vous êtes un canadien, etc.” Ainsi ces messieurs recevaient un journal deux, trois, quatre années de suite, sans vous payer un sou, rien que pour vous encourager et parce que vous êtes canadien! Vous leur aviez donné tous les jours, ou trois fois par semaine, le meilleur de vous-même, vous leur aviez envoyé régulièrement par chaque malle des éclats de votre cervelle, vous les aviez formés, nourris intellectuellement, ils vous devaient les quelques idées qu’ils ont, tout cola rien que pour vous encourager |
A force de vouloir encourager les gens, souvent on finit par les ruiner. J'ai vu des journalistes complètement éreintés par l’encouragement, j'ai vu de braves industriels conduits à la banqueroute bride abattue pour avoir voulu se faire encourager quand même en donnant leur marchandise à un fort rabais. Mais je me hâte de faire une réserve. Le public qui patronise les artistes et l'humble espèce des conférenciers, entend l’encouragement d'une façon toute différente ; il paie, lui, et comptant, pour se faire cnnuyer pendant vingt cinq minutes, Mesdames et Messieurs, il vous restera toujours quelque chose pour cette bonne action, quelque chose qui ne fera la fortune de personne, mais dont au moins chacun de vous pourra être certain toujours, c’est de ma reconnaissance.
. = - : L = RS orttittitttiieiit
DESPERANZA.
Je suis né il y a trente ans passés, et depuis lors je suis orphelin. De ma mère je ne connus que son tombeuu, seize ans plus tard, dans un cimetière abandonné, à mille lieues de l'endroit où je vis le jour. Ce tombeau était une petite pierre déjà noire, presque cachée sous la mousse, loin des regards, sans doute oubliée depuis longtemps. Peut-être seul dans le monde y suis je venu pleurer et privr.
Je fus longtemps sans pouvoir retracer son nom gravé dans la pierre ; une inscription presqu’illisible disait qu’elle était morte à vingt-six ans, mais rien nc-disait qu’elle avait été pleurée. WE
Le ciel était brûlant, et, cependant, le sol autour de cette pierre solitaire était humide. Sans doute l'ange de la mort vient de temps en temps verser des larmes sur les tombes inconnues et y secoucr son aile pleine de la rosée de l'éternité.
Mon père avait amené ma mère dans une lointaine contrée de l'Amérique du Sud en me laissant aux soins de quelques bons parents qui m'ont recueilli. Ainsi, mon berceau fut désert ; je n’eus pAs une caresse à cet âge même où le premier regard de l'enfant est un sourire ; je puisai le lait ax sein d'une inconnue, et, depuis, j'ai grandi, isolé au milieu des hommes, fatigué d’avanee du temps que j'avais à vivre, déclassé toujours, ne trouvant rien qui pût m'attacher, ou qui valût quelque souci, de toutes les choses que l’homme convoite.
mon ce qu proch
qui f Po
avec force | répon voiles jours, seulen âme e nature
sen Î
te IuuN Bi ce bon génére la fouc
ges ran désolée
J'ai rencontré cependant quelques affections, mais un destin impitoyable les brisait à peine formées, Je ne suis pas fait pour rien de ce qui dure ; j'ai été jeté dans la vie comme une feuille arrachée au palmier du désert et que le vent emporte, sans jamais lui laisser un coin de terre où se trouve l'abri ou le repos. Ainsi j'ai parcouru le monde et nulle part je n’ai pu reposer mon âme accablée d’amertume ; j'ai laissé dans tous les lieux une partie de moi-même, mais en conservant intact le poids qui pèse sur ma vie comme la terre sur un cercueil.
Mes amours ont été des orages ; il n’est jamais sorti de mon cœur que des flammes brûlantes qui ravageaient tout ce qu’elles pouvaient atteindre, Jamais aucune lèvre n’approcha la mienne pour y souffler l'amour saint et dévoué qui fait l'épouse et la mère,
Pourtant, un jour, j'ai cru, j'ai voulu aimer. J'’engageai avec le destin une lutte horrible, qui dura tant que j'eusla force et la volonté de combattre. Pour trouver un cœur qui répondit au mien, j'ai fouillé des mondes, j'ai déchiré les voiles du mystère. Maintenant, vaincu, abattu pour toujours, sorti sanglant de cette tempête, je me demande si j'ai seulement aimé ! Peut-être que j'aimais, je ne sais trop ; mon âme est un abîme où je n'ose plus regarder ; il y a dans les natures profomes une vie mystérieuse qui ne se révèle jamais, semble à ces mondes qui gîsent au fond de l'océan, dans
«ernel et sin tre repos. © mon Dieu! cet amour était iuvn salut peut-être, et j'aurais vécu pour une petite part de ce bonheur commun à tous les hommes, Mais non ; la pluie généreuse ruisselle en vain sur le front de l’arbre frappé par la foudre ; il ne peut renaître... Bientôt, abandonnant ses rameaux flétris, elle retombe goutte à goutte, silencieuse, désolée, comme les pleurs qu’on verse dans l'abandon.
Seul désormais, et pour toujours rejeté dans la nuit du cœur avec l’amertume de la félicité rêvée et perdue, je ne veux, ni ne désire, ni n’attends plus rien, si ce n’est le repos que la mort seule donne. Le trouverai-je ? Peut-être; parce que, déjà, j'ai la quiétude de l’accablement, la tranquillité de l'impuissance reconnue contre laquelle on ne peut se débattre. Mon âme n’est plus qu’un désert sans écho où le vent seul du désespoir souffle, sans même y réveiller une plainte.
Et de quoi me plaindrais-je ? Quel cri la douleur peutelle encore m'’arracher ? Oh ! si je pouvais pleurer seulement un jour, ce serait un jour de bonheur et de joie. Les larmes sont une consolation ct la douleur qui s’épanche se soulage, Mais la mienne n’a pas de cours ; j'ai en moi une fontaine amère et n’en puis exprimer nine goutte, je garde mon supplice pour le nourrir, je vis avec un poison dans le cœur, un mal que je ne puis nommer, et je n’ai plus une larme pour l’adoucir, pas même celle d’un ami pour m'en conseler.
Maintenant tout est fini pour moi ; j'ai épuisé la somme de volonté et d'espérance que le ciel m'avait donnée. Otez au soleil sa lumière, au ciel ses astres, que restera-t-il ? L’immensité dans la nuit; voilà le désspoir. Mes souvenirs
ress-mblent à ces fleurs flétries qu'aucune rosée ne peut plus.
rafraîchir, à ces tiges nues dont le vent a arraché les feuilles. Je dis adieu au soleil de mes jeunes années comme on salue au réveil les songes brillants qv° s’enfuient, Chaque matin de ma vie a vu s'évanouir un rêve, et maintenant je me demande si j'ai vécu. Je compte les années qui ont fui : elles m'apparaissent comme des songes brisés qu'on cherche en vain à ressaisir, comme la vague jetée sur l’écueil rend au loin un son déchiré, longtemps après être retombée dans le sombre océan,
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J'ai mesuré au pas de course le néant des choses humaines, de tout ce qui fait palpiter le cœur de l'homme, l’ambition, l'amour... L’ambition ! j'en ai eu deux ou trois ans à peine : cette fleur amère que les larmes de toute une vie ne suffisent pas à arroser, s’est épanouie pour moi tout à coup et s’est flétrie de même.
En trente ans j'ai souffert ce qu’on souffre en soixante ; j'ai vidé bien au-de:à de ma coupe de fiel ; à peine au milieu de la vie, je suis déjà au déclin de ma force, de mon énergie, de mes espérances. Pour moi il n’y a plus de patrie, plus d’avenir !.......,,,.,,,,,.
L'avenir! eh! que m'importe! Quand on a perdu l'illusion, il ne reste plus rien devant soi, J'ai souffert la plus belle moitié de la vie, que pourrais-je faire de l’autre, et pourquoi disputer au néant quelques restes de moi-même ? Sur le retour de la vie, quand les belles années ont disparu, l’homme ne peut plus songer qu’au passé, car il voit la mort de trop près ; il ne désire plus, il regrette, et ce qu’il aime est déjà Join de lui, Pour cette nouvelle et dernière lutte, j'arriverais sans force, épuisé d'avance, certain d’être vaincu, tout prêt pour la mort qui attend, certaine, inévitable, pour tout enfouir et tout effacer.
Non, non, je ne veux plus........je m'efface maintenant que je ne laisse ni un regret ni une pensée. Si, plus tard, quelqu'un me cherche, il ne me trouvera pas ; mais, peutêtre qu’en passant un jour près d’une de ces fosses isolées où aucun nom n'arrête le regard, où nulle voix n'invite au souvenir, il sentira un peu de poussière emportée par le souffle de l’air s'arrêter sur son front humide.........cette poussière sera peut-être mOi ...ss.es
8 Juin 1874.
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