PREMIÈRE PARTIE
Il y a des choses qui ne s'écrivent pas; on les raconte parfois dans des heures de fièvre, lorsque les souvenirs arrivent en mugissant et se font cours eux-mêmes, lorsque la pensée est frappée tout-à-coup d’un retour impétueux vers le torrent des choses où elle était restée d’abord comme engloutie, éperdue ; alors, si c’est la douleur qui a été longtemps comprimée, l'âme jette quelques cris terribles, des flots furieux s’échappent, l’amertume jaillit et déborde, et peut-être peut-on ensuite remonter avec plus de liberté et
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de force le cours de tout ce qu’on a souffert: mais retourner, moi, encore tout brisé, tout endolori, l& plume à la main, pour le raconter à des lecteurs qui ne s’en doutent même pas, vers ce rêve fougueux où pendant six semaines j'ai passé par tous les chagrins, tous les déchirements, toutes les angoisses, c’est trop me demander, c’est trop attendre de moil Vous voulez que sur toutes les plaies vives je passe lentement le couteau et que je détache une à une chaque fibre saignante pour la montrer à des regards surpris ! Vous voulez que je fouille parmi tant d’odieux souvenirs dont chacun est une blessure, eh bien! soit, je vais vous le raconter, cet atroce et funeste voyage ; de même que je l'ai fait pour accomplir une promesse, de même je vais le redire parce que vous l'avez espéré de moi. Maintenant, taillez et prenez; voici mon cœur, voici mon sang, ce sang qui est tombé goutte à goutte sur la longue et interminable route qui traverse tout un continent; je vais en “suivre la trace mêlée de tant de larmes... Oh! mes amis, ce n’est pas une chronique que je puis vous offrir ; mon esprit ne se prête plus, hélas! à ces fantaisies badines, et mon imagination a perdu le souffle de ses inspirations joyeuses, Et où trouverais-je, du reste, à rire une seule heure dans le récit d’un voyage rempli d’inquiétudes mor. telles, d’humiliations, d’abattements sinistres, et parfois de pressentiments où l’image de la mort revenait sans relâche comme pour m'avertir que je n’en verrais pas le terme ?
Pourquoi avais-je quitté mon pays, ma famille, mes nom. breux amis, tant d’affections qui m'entouraient et qui m'étaient nécessaires ? Pourquoi avais-je rompu tous les liens qui, en me rattachant à une existence désolée, en faisaient encore la consolation et la ranimaient par quelques
lueurs objet tant d' escapa et, les vie des impuls partais ceàn’ à tous c'était l'homm qu'ont versé p:
plus b sans ce:
travers la saisi embrass et qui, :
dieu su ma so pareil G tenir pa chères e de la vil n'était fait, hél lui éche que poul
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l- lueurs passagères ? Pourquoi partais-je sans raison, sans | a objet déterminé, pour suivre une destinée incertaine, après | it tant d'épreuves, après l'expérience renouvelée de la folie des al > escapades et des duperies de l’inconnu ? Hélas! je ne sais, put 3, et, le saurais-je, comment pourrais-je le dire ? Il y a dans la fl - vie des heures fatales, et l'homme obéit bien plus à leur S impulsion fougueuse qu’à tous les conseils de la raison. Je Le partais.…..il fallait que je parte ! fût-ce pour toujours, fûtr- ce à n'importe quel prix. Un besoin formidable d'échapper L- à tous les souvenirs poursuivait et dominait mon esprit : is c'était moi-même surtout qu’il me fallait fuir, oubliant que Lt Le l’homme change en vain de ciel, que son âme lui reste, ct |: je qu'on ne peut se perdre soi-même, verrait-on le monde boulc- { 1- versé prendre autour de soi toutes les formes et les aspects les | 7, plus brusquement divers. M'oublier dans un tourbillon ï Q- sans cesse renouvelé, me sentir emporté à toute vapeur à f n travers des espaces inconnus, c'était là mon illusion, et, pour | S, la saisir, j'étais prêt à tout délaïsser ; je m'étais arraché aux ll
n embrassements de la femme qui m'avaittenu lieu de mère, pt et qui, à quatre-vingts ans, me disait un adieu, pour elle l’a- LS dieu suprême. Et quel déchirement lorsque je dus quitter
ma sœur, ma sœur unique, qui, ne comprenant rien à un
È « parcil départ, m’enlaçait sur son cœur ct tâchait de me re- LR
Le | tenir par la force de la tendresse! Oui, j'abandonnais ces |
chères et sûres affections, les seules qui résistent aux orages pt de la vie comme aux assauts du temps, et, l’avouerai-je ? ce |
n'était pas là le premier de mes regrets; le cœur est ainsi ls
fait, hélas ! dans son aveuglement ; il ne se prend qu'à ce qui
lui échappe le plus et n’a de regrets profonds et durables
À que pour ce qui le blesse davantage.
À] Mon idée fixe, idée irrésistible, plus forte que tous les:
MES CEE
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liens, que tous les raisonnements, était donc de partir, d’aller aussi loin que possible, et je ne voyais rien de mieux à faire pour cela que de traverser le continent. Je n’avais pas d'illusions sur ce qui m'attendait si loin; ce n’est pas à mon âge qu'on commence une vie d'aventures, qn’on peut espérer de se refaire une existence nouvelle où vienne se perdre le souvenir de ce qu’on a été; l'inconnu ne sourit pas à ceux qui ont épuisé la vie sous toutes ses faces et pour qui toutes les déceptions imaginables n’ont plus rien d’inattendu ; mais je n'avais pas calculé les mécomptes, les déboires qui m’attendaient au passage ; ct, les eussé-je calculés, que je serais parti de même ; j'en étais arrivé à ce point où l’on ne raisonne absolument plus, où la fatalité, en quelque sorte impatiente et pressée, devient irrésistible. Où ai-je pris la force d’aller jusqu’au bout ? comment ai-je pu poursuivre une idée pa-eille, lorsque tout m'en détournait, lorsque, sur le chemin même, le regret et le désenchantement, fondant avec violence sur mon âme, me criaient de retourner, de revenir à la patrie qui m'offrait de légitimes espérances et une carrière désormais assurée ?.... c’est ce que je ne puis ni comprendre ni expliquer. La force n’était pas en moi, puisque j'ai eu toutes les défaillances, elle était dans une situation bien supérieure à ma volonté; je n’ai pas suivi ma route, j'y ai été entraîné, bousculé, poussé, et chaque fois que j'ai voulu mettre un arrêt, chaque fois j'ai été emporté, comme si la conduite de ma vie ne m’appartenait plus; vous allez en juger aisément.
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Parti une première fois, je mo suis rendu à Toronto, et le lendemain je revenais à Montréal. Un accablement tel,
un d n’ava retou fois, effet, vous ne co ne CO féroce même dans |
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un désespoir si grand s'étaient emparés de moi, que je n'avais plus voulu continuer. Maïs à peine étais-je de retour, que je prenais la résolution, inébranlable cette fois, d’aller tout d’un trait jusqu’à San Francisco, et, en effet, le lendemain matin, je repartaiss Oh! mes amis, vous qui avez mené une vie à peu près toujours égale, vous ne connaissez pas ces terribles péripéties du sacrifice, vous ne connaissez pas les va-et-vient déchirants de l’âme, les féroces exigences d’une condition qu'on s’est faite soimême, et les ballottements douloureux d’un cœur laissé dans le vide.
Ce voyage inutile à Toronto m'avait coûté trente dollars, et je n’en avais que trois cents en tout et partout pour me rendre à San Francisco, et, là, attendre la destinée. Je repartis donc avec deux cent soixante-dix dollars, le voyage, au bas mot, tous frais compris, devait m'en coûter cent quatre-vingt. Maïs, que m'importait la valeur de ces chiffres ? Je songeais bien à cela! Tout en moi était brisé; je cherchais un coin de terre inconnu, lointain, où jeter mon reste de vie. Depuis près d’un mois, je n'avais pu trouver deux nuits de sommeil; une maladie obsessante, déclarée par les médecins fatale, me poursuivait de ses ombres lugubres ; deux fois le suicide m'était apparu avec tout son cortége de séductions infernales ; oui, deux fois, je m'étais laissé aller avec ravissement à cet attrait du repos éternel qui serait une tentation irrésistible si le néant n'était pas un outrage à l'intelligence comme au cœur de l'homme ; je n’aimais plus rien, je ne désirais plus rien et je ne cherchais plus rien, si ce n’est de m'effacer, laissant à la mort de faire son œuvre quand bon lui semblerait, — Eh bien! maintenant que je suis revenu, que j'ai accom-
pli un voyage presqu'impossible d'exécution, je rends grâce au ciel de m'avoir mené jusqu’au bord fatal où l’homme perd à peu près la conscience de son être et se laisse entraîner à tous les courants qui passent devant lui; j'ai mesuré la plus grande profondeur de l'abattement, et j'ai connu la limite extrême de la désespérance ; maintenant, je sais de quels abîmes un homme peut remonter, et cé qu’il y a encore de ressources jusque dans l’écroulement de ce qui seul semblait retenir à la vie.
RSR EIRE RE
AU | 1 | | | | Ur ] gi !
Avez-vous remarqué ces arbres flétris, desséchés, entr’ouverts, qui n’ont pas un frisson sous l'effort du vent qui les fouctte, pas une plainte sous l'orage ? Leurs rameaux craquent, leur tête secouée rend dans l'air un bruit rapide, mais ce bruit est inerte, ce son est comme celui d’ossements qu'on agite dans leur bière. Qui peut maintenir ces arbres debout ? Quelle sève reste-t-il à leur tronc décharné ? Où est la vie dans ce cadavre dressé contre la nue ? Regardez bien; à l'extrémité de quelque branche aride, se dégageant à peine d’un linceul de dépouilles, un petit groupe de feuilles tremble encore au baiser de la brise et boit avidement les quelques gouttes de rosée que le ciel lui verse dans son oubli miséricordieux. Ces quelques feuilles, c'est la vie entière de cet arbre, ‘et par elles il rénaîtra ; il avait tout perdu, sa force, sa beauté, et sa fraîcheur dont s'enivraicnt les oiscaux gazouillants, il défiait l'orage et l’appelait à épuiser sur lui ses efforts inutiles; le bruissement de son riche et abondant feuillage était un rire au destin, et voilà que soudain tout l’a abandonné et qu'il s’est trouvé seul encore vivant, mais sans aucune des joies, sans aucun des charmes de la vie.
La vie ! la vie ! elle est souvent au fond des abîmes ;
elle « elle € core c est
Qu chem viend age, I pris q pour | été en mené, tout vi
Jep moral ou de 1 voyage le spec fascina d’aspec
fice elle est dans la feuille solitaire sur sa branche inaniméc ; me elle est dans la goutte de rosée qui la rafraichit, elle est en- { r'aî- | core dans la larme silencieuse qui s'échappe du cœur et fl uré cest par elle que le cœur renaît, 1 la de , ;
en. À #4 eul
Quelle étrange destinée ! Je fais onze cents lieues de
ou- chemin de fer, avec l’idée que jamais peut-être je ne reles viendrais, et, rendu au terme de ce long et accablant voycr'a- age, malade, affaibli de corps et d’esprit, à peine avais-je ide, pris quelques jours de repos, que je préparais déjà mes malles nts pour le retour ! Je n’ose dire que j'ai fait un voyage : j'ai | ar- été emporté dans un ouragan, et le même ouragan m'a ra- | né ? mené. Seulement, l'allure n'était plus la même ; je vais | var - tout vous dire cela. | éga- |!’ upe boit
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et Je partis seul. Or, pour partir seul, dans l’état physique et | | sse- moral où je me trouvais, c'était déjà un acte de désespoir
Fa ou de résolution inflexible. J'ignorais ce que c'était que ce je, ui
voyage ct je me flattais d'en adoucir la fatigue et l'ennui par
1CS, le spectacle d’une nouveauté sans cesse renaissante, par la fascination d’un inconnu qui, à chaque instant, changerait es; d'aspect, Tous mes amis m’avaient entretenu dans cette
es ren core Se Len »
illusion ; ils y croyaient eux mêmes... Ah ! malheureux | le trajet du Grand Pacifique Américain est tout ce qu'il y a de plus monotone, de plus misérable et de plus ingrat, J'ai traversé cinq cents lieues de désert, de plaines sans horizons, d’une étendue muette et inanimée, Ce n'est qu'arrivé sur les hauteurs dela Sierra-Nevada, entre l'Utah et la Californie, que cette grande nature tant promise, tant attendue, s’est révélée enfin, Oui, c'est beau, certes, ce passage à huit mille pieds au-dessus de la mer, sur le bord de précipices effrayants, lorsqu'on est entouré de pics couverts de neiges éternelles et que, sous le regard, s'ouvrent subitement des abîmes qui ont quinze cents pieds de profondeur; mais je n'aurais pas donné pour tout cela le plus petit côteau de la Malbaie, ce paradis de notre pays, cette oasis oubliée parmi les rudesses grandioses et altières du Canada; je n'aurais pas donné six lieux des rives du $t. Laurent pour toutes les spiendeurs terrifiantes qui se dé-
voilaient pour la première fois sous mes yeux.
Oh! quand je me rappelle tout cela !......Pendant un mois j'ai été comme un captif tenu au silence; je n'ai pas eu un ami, pas même un compagnon, pas la plus légère sympathie, alors même qu’une sympathie quelconque eût été pour moi un trésor inestimable.
Mais il faut pourtant bien que je commence ce récit. Allons ! passez devant moi, déserts implacables qui, pendant de si longs jours et de si longues nuits surtout, m'avez accablé de votre infini muet; passez, plaines arides que la pensée elle-même ne parvient pas à peupler et où le regard, fatigué de chercher une vie toujours absente, retombe appesanti sans pouvoir cependant trouver le sommeil; déroulez-vous de nouveau, horizons sans cesse fuyants; mes
A] terva Cago. dima Arriv dans On e perdu nables tous 1 on voi sa vie jusqu’ et l’ei rien d d'omb tout c un en vide ; différe n'a ni soit ; <
souvenirs du moins pourront peut-être vous rassembler, ot, dans le cercle douloureux qu’ils m'ont laissé, je vais tâcher de tout retenir, de rappeler une à une ces impressions toujours pénibles dont pas une ne m’a donné une heure de
répit, pas même un retour consolant ni une espérance furtive.
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Après deux jours de chemin de fer, coupés par un intervalle de douze heures passées à Détroit, j’arrivais à Chicago. Ces douze heures d'intervalle étaient une moitié de dimanche; je vous prie de remarquer ce commencement. Arriver seul, lorsqu'on cherche des distractions à tout prix, dans une ville américaine le dimanche, c’est déjà poignant, On erre comme une bête échappée de sa cage, qui a perdu le sentiment de la liberté; les heures sont interminables, on va, on vient cent fois par les mêmes chemins; tous les visages, vous étant indifférents, semblent les mêmes on voit des choses nouvelles qu'on croit avoir vues toute sa vie, on passe et l'on repasse devant les mêmes endroits, jusqu’à ce qu'on soit épuisé bien plus par la monotonie et l'ennui que par la fatigue du corps; on ne trouve: rien d’intéressant et l’on s'étonne de ne pas être environné d'ombres qui ressemblent à soi-même ; on se demande ce que tout ce monde qui glisse dans tous les sens peut faire dans un endroit pareil; plus la foule est grande, plus on sent levide ; tant de visages absolument inconnus, absolument indifférents, ont l’air de grimacer à votre abandon ; et puis, on n’a ni l’envie ni le goût d’adresser la parole à qui que ce soit ; ce qu'on veut, c’est un large épanchement de son âme,
et pour cela, il faut des oreilles heureuses de s’y prêter. On cherche tous les moyens de tuer le temps, cet ennemi que rien n’atteint et dont tous les coups portent ; on se dirige partout où l'or croit voir quelque agitation, entendre quelque bruit, et l’on revient toujours également déçu, assuré davantage que le tombeau qui est au fond du cœur est assez grand pour ensevelir tous les bruits du dehors ; on a comme un désespoir muet, un silence farouche. Le regard ne reçoit plus l’image d’aucun des objets qui l'entourent, et l’on se meut ou l’on se repose, inconscient, oublieux de toute condition physique ; c'est la pensée qui travaille sans cesse, la pensée qui n’est pas avec soi où l’on se trouve, mais bien loin avec tout ce qui a disparu de ce qu'on aime, et qui fait revivre d’une vie bien plus intense que la réalité ce qui semble à jamais mort pour soi. Oh ! le souvenir ! c’est bien autre chose que la jouissance. C’est à lui qu’on reconnaît la valeur des choses perdues ; il grandit, il redouble de vie et de vigueur en raison même de ce q'uon le prive de ses
aliments et de ce qu’on l’arrache à tout ce qui semblait soul devoir l’entretenir.
Ainsi, pendant douze mortelles heures, je promenai mon absence dans les rues de Détroit, pour moi muettes, désolées, et cependant peut-être pleines de vie et d'animation, si j'en juge par l’image qui m'en reste aujourd’hui. Le chemin que je fs, je l’ignore ; je marchai tout le temps, à part quelques minutes données aux repas, et, lorsque le soir je pris le train de Chicago, j'étais tellement fatigué sans le savoir que je tombai comme un poids inerte sur mon Jitet ne m'éveillai que le lendemain matin en vue de la grande métropole de l'Ouest, lorsque déjà le bruit de vingt convois arrivant en tous sens ct le carillon des locomotives assourdissaient l’air.
Je imp que la su moi heur press vie tout n'im] fiévre De & Tant tant € maine lion, souffle tions « enlève affaire toujou de fai les bes l'ami c Dans « chaque et app villes e possibli tueurs heures un gra!
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que irige quelsuré Assez mme eçoit n $se conse, la bien 1 fait > qui ; bien nnaît e vie e se4 iblait
mon blées, j'en emin quelris le que »jllai e de t en air.
Je m'étais dit en commençant mon voyage qu’il m'était impossible de faire huit jours continus en chemin de fer, et que j'arrêterais à différents endroits sur la route, Chicago, la superbe et glorieuse métropole de l'Ouest, se présentait à moi ; sans doute j'allais bien y rester au moins vingt-quatre heures. Mais à peine y étais-je descendu qu’un besoin irrépressible d’en sortir s'emparait de moi. Que paut offrir la vue des grandes villes au regard fatioué de merveilles ? J'ai tout vu dans e2 monde ct je ne puis plus rien admirer, Que m'importe le spectacle de l’activité humaine, de cette Apreté fiévreuse qui accomplit des merveilles dont l'âme est absente ? De grandes rues, de splendides édifices, eh bien! quoi! Tant de morceaux de pierre, tant de morceaux de brique, tant de ciment et de pavé Nicholson, tant de wachines humaines qui s’agitent à la poursuite folle du souverain million, voilà les villes amérieaines.—Dans tout cela pas un souffle ; les plus grandes pensées, les plus grandes aspirations de notre temps réduites à une jauge pratique qui leur enlève toute poésie et toute grandeur; des affaires, des affaires, business, ct, après, des délassements automatiques, toujours les mêmes ; pas de liaisons ; est-ce qu’on a le temps de faire des amitiés quand on ne s’eu donne pas même pour les besoins essentiels de la vie ? Et puis, connaît-on même l'ami qu’on voudrait se faire ? D'où vient-il, qu’a-t-il été ? Dans ce tourbillon d'êtres humains qui arrive et se déplace à chaque instant, sur qui peut-on arrêter sûrement son regard et appuyer sa confiance ? Qu'on admire si l’on veut des
villes comme Chicago qui se font en trente ans, il est impossible d’y rien aimer, Ce ne sont pas deux ou trois mille
tueurs de cochons, logés dans le marbre et chiffrant de quatre heures du matin à six heures du soir, qui peuvent inspirer un grand enthousiasme. Pour moi, j'en veux à toutes les
grandes villes où la richesse est ignorante et barbare ; je les hais, je les fuis! leur luxe fatigue plutôt qu’il n’éblouit mon regard, et je m'étonne de ce qu’on se donne tant de mal pour être magnifique quand il en faut si peu pour être heureux. Etre heureux ! je me trompe, c’est là le difficile, et c’est parce qu’ils se sentent incapables d’arriver au bonheur que les hommes s’étourdissent à la poursuite de l'or.
j'Ai
tient
men sion
à qui macl cale petits s'am
à vot au m Etats
Mais quelle science des commodités de la vie, quel art les Américains possèdent pour les plus petits détails des
voyages ! Tout cela découle de ce théorème qui renferme vent { pour eux toutes les vérites philosophiques: qu'une minute habile vaut de l'or et que l’homme n’a pas un instant à perdre aussi dans la vie-— Voyagez aux Etats-Unis et vous n'avez à vous B>ROT occuper ni de votre bagage, ni de votre parapluie, ni de
votre chapeau, ni du moindre petit objet que vous jugez
bon de garder avec vous, ni de votre hôtel. Tout est pré-
vu; on vous mènera, on vous ramènera, on prendra soin de N votre mouchoir si vous le voulez, on vous renseignera sur s. is tout, et remarquez bien que chaque chose a son prix fixe, ah très-réduit, que vous vous épargnez ainsi beaucoup de dis à L trouble, de dépense et de temps, et qu’en outre vous pou- Moss vez vous abandonner avec une confiance absolue au dernier Tunein des employés qui exhibera de son droit à vous offrir ses tuile services, Sans une honnêteté scrupuleuse et une exacti- rl tude extrême, comment les Américains pourraient-ils es- files pérer la clientèle des voyageurs au milieu de cette confusion Mr . d’arrivées et de départs qui a lieu dans les grandes villes, à sil
toute heure du jour? Il est bon de le dire en passant; : avait ui
ZT RES EEE CEE CE
" l'Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non soulede ment d’une honnêteté rigoureuse, mais encore d’une préeidt | sion, d’une largesse, d’une obligeance et d’une accessibilité que qui vous le feraient aimer, si tout cela n’était pas froid, machinal, et portant, pour ainsi dire, le caractère d’un caleul savant. L’Américain dédaione de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour - | s'amuser à compter quelques piastres qu'il pourrait lécher | à votre porte-monnaie. En un mot, il n'y a pas de pays F— [ au monde où l’on puisse voyager aussi sûrement qu'aux en Etats-Unis, et en même temps il n’y en a pas où se troués vent tant de cjuiis consommés, aussi prodigieusement st habiles, aussi vertucux d'apparence. C’est à vous d’être sé aussi adroits qu'eux, ce qu’on ne peut pas espérer toujours se en sortant du Canada, i de jugez a préin de Nous avions environ une heure à passer à Chicago; je me doi promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je fixe, revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je p de dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au pe moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer. 7 J'avais déj fait trois cents lieues seul et j’en étais tellement bre malade que je n’osais croire à une résolution définitive. Mais paoble maintenant le sort était jeté ; la locomotive fumaït avec re nn les passagers se précipitaient pour retenir leur place, il y xp avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la ai secrète terreur d’un si long voyage, mais presque chacun SANT ;
avait un ami; des mères avaient leurs enfants, des maris
84 VOYAOES,
avaient leurs femmes, d'autres allaient rejoindre leur famiile ; moi j'étais seul et je quittuis tout, peut-être pour ne jamais revenir, À cette heure terrible, je sentis l'immense vide créé subitement dans mon existence. Je montai dans le Pulman car et pris mon siége ; devant moi une femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n’y avait qu’une douleur comme ia mienne qui pût tirer des larmes. J'avais la passivité muctte ct dure d’une résignation fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m'était cher, que m'importait co qui pouvait m'arriver ? Je regardai le ciel où remonte toujours l'espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comine des crêpes déchirés ; le même ciel, je l'avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie! Autour de moi pas un visage connu, pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m'emporter à mille licues, sans mouvement, plongé dans l'horreur sombre de mon sacrifice. J'allais douce passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre unc parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l’abîme que je mettais entre mon pays et moi! Je n'avais pas une espérance possible, puisque moimême je me condamnais sans retour... Alors je voulus murmurer l’adieu suprême, mais mon cœur trop chargé de sanglots était monté jusqu’à mes lèvres ; je n’eus pas une parole, et la source bienfaisante des larmes :-rivant comme un flot trop pressé, trop violent, refusa de jaulir.
Il est dans la vie de ces heures funèbres que l’on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge on vain un monde qui n’a plus ni lumière, ni horizons: on
se se entiè n'en le rêv perce
ù. 1 ou ie
Je les pr
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comn nerfs ( en un loir; | laient dégage s'offrai l'infini portior petite nom pc ma vie maître se sent persist:
où il re toutes | jamais
se sent descendre dans un tombeau grand comme la nature entière ; on respire, on sait que la vie est en soi, :naïis on n'en a conscience que comme d’un bruit sourd qui frappe dans le rêve; tout l'être est suspendu, aucune sensation n’est plus
perceptible, ct l'on croit entrer dans un vaste anéantissement
où le ciel et la terre sont confondus,
Je ne me rappelle pas bien comment je quittai Chicago ni les premiers milles de la route ; je fus sans pensée et sans regard pendant une heure au moins; puis je m'éveillai comme poussé par un ressort électrique; tout-à-coup les nerfs comme la volonté se redressaient, je redevins homme en un instant, moi qui depuis un mois avais cessé de vouloir; je regardai de tous côtés; les longues prairies déroulaient déjà leurs flots parfumés et chatoyants, l’espace se dégageait, et déjà la vaste route qui traverse un continent s'offrait dans toute sa liberté ct sa grandeur.—Devant l'infini, seul, abandonné, misérable, je me sentis des proportions inconnues, je regardai debout cette immensité, trop petite encore pour ma pensée, et j'éprouvai un dédain sans nom pour toutes les chimères qui avaient fatigué et obscurci ma vie, Oui, oui, sans doute, l’homme est le roi et le maître ici-bas. Devant une destinée inexorable, souvent il se sent fléchir,—-mais cela ne peut durer ; quelle que soit la persistance du sort contraire, il vient toujours une heure où il reprend possession de lui-même et nargue avec empire toutes les fatalités conjurées contre lui. L'homme n’accepte jamais entièrement son malheur, parce qu’il ne se sent pas
fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait face à la destinée, La femme! c’est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c’est sa faiblesse, Elle plie, se résine, accepte, se sent incapable de la lutte, et on appelle cela de la force! Quand la nécessité empoigne la femme, elle devient un instrument fatal ; elle a alors toute la dureté, toute l’implacabilité du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des choses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté supérieure qui scrait la fatalité si elle n’était la Providence, et alors sa volonté, ou ce qu’on appelle ainsi, et qui n’est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle; elle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle. Depuis Adam, l’histoire est toujours la même; la femme tente l’homme, le séduit, l’enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chûte en chûte, et, lorsqu'elle le voit perdu à tout jamais, elle l’abandonne.…..… Si la mère Eve n'a pas abandonné Adam, c'est qu’elle n'avait pas le choix, Mathusalem ne devant venir que trop tard, |
co
Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur Îles prairies de l'Illinois qu'on appelle les rolling prairies, à cause de leurs ondulations et de leur croupe flottante comme
Ja e enti l'Ou cheï con que doya com l'on pire esp mon magi rejet avec fécon fiévre lorsq déser faut t oasis rayon
soi, L litude miliet et qui la mê
la crinière d'une cavale au galop. Il fallait une journée entière prur atteindre Omaha, la plus grande ville de l'Ouest viere, et qui ne se trouve encore qu’au tiers du chemin entre Mon:réal et San Francisco. Ah! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d’un pareil trajet! Tant que les prairies s’étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent à l’odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l’on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, cn aspire largement et avec transport la fraicheur odorante de espace ; mais bientôt l'ennui arrive d'un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d’heure en heure, limagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s’irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l’on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d’en finir. Que ser:-ce done lorsqu'on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu’il faut traverser tout entier avant d'arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette rerle humide qui jette au ciel mille rayons et qui en reçoit des splendeurs qui font rêver à l'Eden à cet Eden perdu par notre premier père, mais dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu’on les cherche ?
Quatre cents lieues de désert lorsqu'on a Géjà le désert en soi, lorsqu’à la solitude infinie de la nature s’ajoute la solitude mortelle du cœur! Trois jours et trois nuits au milieu d’une désolation dans laquelle on avance sans cesse et qui sans cesse s agrandit devant soi! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie,
les mêmes petites taches d'herbe sèche, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d’écume salie qui flottent après l'orage sur la mer calmée; on regarde, on regarde encore ; en vain l’on voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige de l’espace, et, même lorsque la nuit a des. cendu ses longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur ces plaines sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et l'œil continue d’en interroger encore les mornes profondeurs.
Aucun écho ne retentit jamais dans ces sourdes étendues livrées à l'éternel sommeil ; le sifflet de la locomotive ne rend qu’un son mât, aussitôt disparu que jeté dans l'air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre. L’'antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soulever un peu de poussière qui
se confond aussitôt avec les souffles éphémères que sa course seule agite, Le chien de prairie, semblable à l’écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l’aride et interminable plaine, regarde d’un œil qui n’est plus stupéfait cette tempête de bruic et de feu qui nous emporte; lui aussi participe à l’immobilité de la nature où il a cherché un asile; un vent affaibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu’il habite, mais ce tourbillon ne dure qu’un instant et il s'affaisse comme une fumée qu’absorbe la flamme. D'autres fois, c’est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature; la vue, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et l’on peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s'élever avec effort des bords de ce marais où de-
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puis de longues heures il restait pr'sif; son vol lourd ct mesuré agite pendant quelques minutes l’accablante tranquillité de l’espace ; puis, bientôt il a disparu, on n'entend plus le battement prolongé de ses longues ailes et l'œil ne voit dans l'étendue béante qu’un point noir qui disparaît, disparaît, s’efface ct s’abîme enfin dans le néant qui l’eng'outit; et au milieu de cc silence immense, de ce désert vide d’où les trois règnes de la nature semblent s'être enfuis, la pensée, qui ne sait pas où se prendre, retombe sur el'e-même comme accablée de son propre poids,
Oh! les longues heures, les longs jours et les longues et interminables soirées que j'ai passés sur la plateforme des cars, incapable d'occuper mon esprit à quoi que ce fût, incapable de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul! Quand je gagnais mon lit, je n’y pouvais rester vingt mi-
nutes, je me relcvais ct j'allais me remettre sur la plateforme, indifférent à la poussière, à la fumée de la locomotive, bientôt même indifférent à la fa'igue et à l’ennui. Quem'importait! La terre était désormais partout la même pour moi et ne m'offrait plus nulle part qu’un tombeau. Ah! je ne les oublierai pas ces heures horribles; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et ne se consumera jamais; j'ai amassé là ce qu’une âme humaine peut contenir de fiel et de révolte contre un sort inexorable; j'ai été torturé lentement, seconde par seconde, minute par minute, jusqu’à ce que ces secondes et ces minutes fîssent des jours et des nuits entières ; j’ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duré toute une semaine; la souffrance ne se inesure pas au temps, mais à la violence; une semaine comme celle-là, c'est un siècle d'enfer,
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Un jour après le départ de Chicago, nous étions arrivés à Omaha, dans le Nebraska, Je ne sais quel nressentiment s’empara alors tout à coup de moi; j'eus envie de vendre mon billet et de m'en retourner en Canada ; ah ! que ne l’aije fait? Si j'avais su alors tout ce qui m'attendait! Mais le destin me précipitait de l'avant; je refusai d'écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma ré. solution, et, après une heure de marche furibonde à travers les rues et les environs d'Omaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m'emporter à six cent cinquante lieues plus loin.
Maintenant, parlons un peu de ce Ouest, de ce grand Ouest, de ce fur West qui rappelle dans l'esprit tout un monde d'aventures et qu'a si bien peuplé l'imagination de Cooper. Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d’Indiens qui s'y livraient un combat continuel à la poursuite des buflies sauvages, où des pionniers intrépides qui se lançaient dans ces régions inexplorées, emmenant avec cux tout ce qu’ils possédaient, bataillant,
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gucrroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu’au pauvre coin de terre où ils reposaient,
: . 2 x PA 3 s longue histoire de souffrances, d’atrocités, d’héroïsme obseut
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au terme de laquelle le blane isolé, sans protection, a fini par l'emporter sur les tribus d’Indiens aujourd’hui anéanties ou rejetées dans les régions presque inhabitables du Nord ? L'Ouest n’est plus rien de tout cela, il n’y a plus de far west, Le chemin de fer a tout changé ; il fallait autrefois quatre à cinq mois pour se rendre en Californie par terre ; il ne faut maintenant que neuf jours en partant de Montréal; c'est prosaïque, mais c’est plus sûr, L'’imagination n’a plus de champ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d’embûches, d'attaques soudaines faites par des Indiens sortant comme de sousterre, elle n'arrive qu’à se convaincre de ses puérilités ct de son délire. Où il n'y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des Etats; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre des formes, dure et aride, a remplacé la barbarie et l’état de guerre continuel de ces sauvages étendues. On ne voit plus d’Indiens que des misérables en haillons qui viennent mendier à l’arrivée des trains; les mineurs ct les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouche. Le désert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de fer; quelquesuns même de ces villages, plus grands que les autres, prennent orgucilleusement le nom de villes, comme Cheyenne, Platte, Laramée, Ogden..…...Rien ne les distingue les uns des autres; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l'aspect uniforme: un petit groupe de maisons blanches bâties sur le sable, sans un arbre, sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l’aridité, voilà ce que c'est que tous ces
villages jusqu'à ce qu'on ait atteint le versant des Sierras-
Nevadas, c’est-à-dire à cinq cents lieues de distance au delà des prairies.
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Je ne sais ce que sont devenus les milliers et les millions de buflles qui parcouraient autrefois les plaines comme de: ouragans de cornes et de pattes, toujours cst-il qu'aujourd'hui
on ne peut plus en voir un seul; ils se sont réfugiés vers le
Nord-Ouest, en attendant que le chemin de fer du Pacifque Canadien les en chasse à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes-à-cornes, et avec elle la dernière tribu d’Indiens guerriers. Quant au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes ct même si fausses, il est temps sans doutc que j'en dise quelqne chose.
Et d’abord, qu’on dépouille son esprit de toite idée poétique, qu’on s’arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu'on se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d'aspect, de formes ct de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre de -côté le vieil homme, oublier tout ce qu’on a été, ce que l’éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vous ont fait. Il faut oublier qu’il y de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l'on numérote, première, deuxième, troisième, jusqu’à ce qu'on arrive au bas peuple qui, lui, n'a pas de numéro, qui est simplement la multidude, chose trop vaste pour qu’on lui mette une étiquette ; il faut oublier d’avoir des manières ou plutôt des façons, sortes de câlineries toutes d'apparence
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qui, chez les peuples policés, remplacent souvent l'honnêteté, la franchise et la véritable politesse. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d’avoir toujours son chapeau À la main, d’être arrogant on dédaigneux envers quiconque ue paie pas de mine; dans l’ouest il n’y a ni société, ni manières, ni ce qu’on appelle communément l’éducation, et qui n’est scuvent qu'une perversion déplorable du sens droit et de la pente naturelle. Les hommes y sont ce qu'ils sont, non ce qu’ils ont été ou ce qu'ils pourraient être soit par leur famille, so.t par leurs relations, soit par leur degré de culture ou des avantages tout d'extérieur et de surface qui ont tant de prix là où la forme est un culte: quiconque s'occupe ct vit par lui-même est un gentleman ; le nègre qui fait votre lit dans le Pulman Car et qui frotte vos chaussures est un gentleman ; ne vous avisez pas de dire en parlant de lui : “ that man ” ; si vous apportez, quatre-vingts lieues plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu'on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique- Mais d’un autre côté, soyez poli, obligeant ct avenant envers tout le monde ; vous ne trouverez pas un homme dans l'Ouest qui ne vous rende service, s'il est en mesure de le faire, et il ne comprendra pas que vous l’en remerciez ; les hommes étants dans ces régions encore fraîches, absolument ct essentielle, ment égaux, ils sont pénétrés de leurs devoirs les uns envers les autres et il n’y a pas d’obligés. Si l’on a confiance en vous, on vous donnnera tous les moyens possibles de vous tirer d’affaires, on vous aidera, on vous pousscera, sans songer sic’est du temps perdu ou si l’on oblige un ingrat ; le caractère essentiel de tous les actes de ces rudes habitants est d'être absolument naturel, dégagé de tout ce cortége de ré-
flexions et de considérations avec lesquelles l’homme polic: accompagne le plus petit service rendu. D'autre part, si l’on a quelque raison de se défier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d’une rigucur et d’une exigence féroces ; il vous faudra justifier des moindres détails, des moindres lacunes, Que voulez-vous ? L'’Ouest est un pays où l’on ne fait pour ainsi dire que passer, où les hommes sont nouveaux tous les jours, où chacun s’est fait soi-même, sans antécédents, sans liaisons, et où l'étranger, s’il prête le moins du monde au doute, ne peut être considéré que comme un aventurier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous n'avez pas d'argent, et que vous vouliez faire un travail quelconque, on vous facilitera la voie ; mais, n’avoir pas d'argent et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la nécessité, c’est ce qu’on ne comprend pas. En un mot, l’homme de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues désertes, parsemées ça et là de villages et de petites vilies, est avant tout l’homme de la nature ; il en a toute la rudesse, toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour lui, c’est le fait; l’apparence n’est rien, pas plus que la forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d'avoir de l’argent, qui est la première des justifications; si ce dieu vous accompagne, on ne vous demande compte de rien et vous êtes un gentleman,
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Mais revenons au chemin de fer du Pacifique. Grande entreprise, oui, certes ! et, comme tout ce qui est grand, d'un enfantement difficile. Mais le difficile est relatif aux Etats-Unis. Pour le peuple amiéricain, qui vole plutôt qu’il ne marche, pour qui concevoir et exécuter sont presque un même acte, les délais ne se nesurent par à leur durée, mais à l'impatience de les subir, et les obstacles sont moins par le nombre que par l'intensité d’étonnement et d’irritation qu’ils produisent. Trois ou quatre années de retard, lorsqu'il s'agit de construire une voie ferrée de mille licues, ce ‘n’est rien, et cependant, cela paraïssait énorme aux esprits actifs
qui ont les secrets de l'avenir et qui dépassent leur temps, .
On ne se douterait pas évidemment que c’estune raison militaire et politique qui a déterminé. la construction du Pacifique américain, après bien des démarches et des tenta. tives infructueuses, Cette grande ruute avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des américains, et qui a été fait pour cet objet si solidement qu'au besoin ses ponts et ses remblais peuvent servir de reuparts contre les attaques de toutes les armées des Etats-Unis. Avec un chemin de fer pareil, il n’est pas besoin de soldats ; on fait des terrassements, on pose des raits, et le Canada est invuinérable. Mettez cent mille hommes contre l’Intercolonial, et, en le voyant, ils seront convaincus de leur impuissance, Lesinitiateurs du lranscontinental américain avaient des vues presque aussi pro-
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fondes, quoique moins belliqueuscs: c'est la nécessité seule, au milieu d’une crise terrible pour le salut de l’Union, qui a décidé le gouvernement à donner son appui à la construction de la plus grande des voies ferrées qui existent,
Pendant longtemps les lointaines régions de l’ouest n'avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des settlers sans cesse poursuivis par les Indiens, Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents licues de prairies et de plaines ct combattre en chemin toute espèce d’ennemis, de sorte que la colonisation était tenue constamment en échec, ct d’incalculables sources de richesses étaient perdues. Les hommes avancés songeaient bien à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de dificultés jugées insurmontables par les esprits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de bornes pour attacher les chevaux du progrès.
“ Quoi! vous voulez construire neuf cents lieues de voie ferrée à peu près dans le vide! Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traverserez-vous les Sierras-Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldt! des Washatch ?...... eto., etc.
Voilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles,
Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits hardis qui réclamaient un chemin
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de fer transcontincatal, augmentait telloment que le Congrès était comme assiégé, et la clameur publique devenait presque menagante. Il fallait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise si pleine de hasards, quelque raison décisive, quelque nécessité tellement urgente, tellement péremp” toire, que le gouvernement fût forcé d'agir. C’est la guerre civile, malheureusement, qui amena cette nécessité,
La Californie, reléguée à l'extrême ouest, bien plus portée des Etats du Sud en révolte que de ceux du Nord, et pour ainsi dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et l'on parlait d’un troisième démembrement de l'Union américaine qui comprendrait plusieurs Etats et Territoires voisine, En face de ce danger nouveau, aussi terrible qu'imprévu, les sages comprient enfin la nécessité de relier la côte du Pacifique avec les Etats de l'Est ufin de pouvoir lui porter des secours ra. pides et soutenir sa fidélité. C’est alors, et alors seulement, qu'une charte fut accordée pour la construction d'un chemin de fer transcontinental. Le ler juillet 1862, le président Lincoln sanctionna un acte passé par le Congrès à cet effet, et le gouvernement s’engagea à prêter à l’entreprise tout l'appui nécessaire.
Cet appui consistait en octrois de terres par sections alternatives de vingt milles sur chaque côté de la ligne, équivalent à 12,800 acres par mille. Deux compagnies s'étaient formées, la Central Pucific et la Union Pacific, et toutes deux recevaient une étendue de terre comprenant à peu près vingt-trois millions d’âcres. [Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente ans à six pour cent d'intérêt, dont le produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et quarante-huit mille dollars
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