LES ÉBOULEMENTS
8 Août
Me voici maintenant à six lieues de la Malbaie, aux Eboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Eien de pareil au monde ; on dirait un cataclj^sme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. Il y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaînes compactes, et se poiirsuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout à coup dans leur élan, voilà l'image de l'endroit où je suis aujourd'hui.
Il y a de l'épouvante et de la colère tout à la fois dans cette nature formidable, et l'on dirait qixe la main puissante qui la retient frémit. C'est comme un etibrt gigantesque de tous les joui'S pour s'affranchir de l'immuable volonté du Créateur, et dont l'impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu'on débar([ue sur le rivage des Eboulements, si tant est qu'il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible crainte de les voir s'écrouler sur sa tête et l'on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création.
J'ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n'ait eu ses cheminées jetées à terre et
quelque pan de mur écroulé ; quelques-unes ont été entièrement démolies. A un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur s'est effondrée ; le sable a été emporté à quatre ai-j^ents plus loin, déracinant et entraînant avec lui un verger tout entier dans sa course furibonde. Sur le chemin qu'il a traversé, il y a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d'arbres du verger qui repoussent ça et là, et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans un soi nouveau. On dit que la langue de terre, d'un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui s'avance du rivage dans le fleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée également par un tremblement de tei-re dont le souvenir épouvante encore les gens des Eboulements, et dont le récit est]'esté une de leiu-s traditions. L'Ile aux Coudres, qui est en face, est encore l'eliet, paraît-il, d'une convulsion semblable. Qui le dirait pom-tant ? Cette île, avec son dos arrondi, ses rivages plats, ses champs qu'aucun rocher naccidente, semblerait plutôt avoir été formée dans un joui- de tendresse et de quiétude. Mais les tremblements de terre sont les plus trompeurs des cataclysmes.
Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d'un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague ferouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux ; l'aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel, et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement
dans les profondeurs de l'obscurité. Eien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre le pied dans l'infini en touchant cette plage déserte.
Le quai a six arpents de longueur, et là où il commence, sur le rivage, se trouve une maison en pierre complèteïnent rebâtie depuis le tremblement de terre d'octobre 18*70. Cette maison prend le nom d'hôtel des Eboulements ; elle est seule au bord de l'eau en face de l'immensité. J'arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore ; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s'entr'ouvre : " Qui est là ? " demande une voix rauque comme l'imjirécation d'un pécheur. " Moi réponds-je, moi seul au monde. — Bien, je descends," reprend la voix.
Un quart d'heure après, on m'ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J'entre ; une atmosphère étouffante ; des doubles-ci-oisées partout ; je veux en ouvrir une et je m'épuise dans des efforts inutiles. " Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n'ouvre plus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu'il entre ? " ïn'écj"iai-je en me pendant de nouveau à l'espagnolette de la croisée. — " Non, mais c'est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer la nuit dans ce brasier. — Ah ! monsieur," reprit la voix sortant comme d'une caverne profonde, " les loups-garous ! vous ne pensez donc pas aux loups-garous ! . . . "
Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d'issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu'au jour des exhalaisons de '• bottes indiennes " et de chaussettes de pêcheur. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j'en demandai une tasse. On Ht un peu de feu.
on infusa l'énervant produit de la Chine et on me le servit bi-ûlant. Une seule chandelle, ruisselante, lichée dans un chandelier plein de vert-de-gris, m'éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme m.oins héroïque aurait éprouvé ces premiers tressaillements de la peur qui font tremhlotter le gras des jambes; j'eus quelques instants l'envie d'avoir peur, mais je me rassurai bientôt à lapparition d'une jeune fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.
C'est elle qui m'apporta mon thé, escorté d'une vaste teiTine de lait. Ce préambule ranima la confiance et l'espoir dans mon sein ; on a bien dit que la femme est l'ange consolateui- de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu de sucre dans le thé pour rétablii* les forces du pau^TC vo3^ageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles. — •' Du sucre, du sucre," me dit avec une voix douce comme un bâton de tire la tendre marguerite, " il n'y a pas de sucre, monsieur." Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne. — "' Ah ! il n'y a pas de sucre ! Comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre ? Je ne suis pas un anachorète, un de ces martyrs aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, un de ces pèlerins du temps des croisades qui ont fait vœu de s'abstenir de tous les ingrédients propres à édulcorer le breuvage; je suis simj)lement un chroniqueui', le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands pécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, un dee estomacs les plus difficiles de la Province Donc, jeune fille des champs, donnez-moi
du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse. — Ah ! poui- d'ia
m'nasse, y en a gi-ossement," reprit la douce pâquerette, et elle alla me chercher une espèce de cruche d'encre, d'où je fis coitler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l'arbre national.
Dix minutes après, j'avais des crampes dans l'estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire ; à ma grande sm"prise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entr"autres un pot d'eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin ; les autres articles analogues étaient éclatants d'absence et il y avait une double croisée ! ! . . . inou^i-able. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c'est qu'aucune allumette ne voulait jirendre teu ; je fus réduit à me coucher au hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à ime légion de ces petites bêtas vulgaires, plates, piquantes et nauséabondes, qu'on appelle communément des punaises.
Le lendemain matin, après six heures d'un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qui est à quatre milles de là, sur des hauteurs qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du tonnerre. Pas une voitm-e ; je voulus manger, pa.s im morceau de lard, pas une bouchée de viande, pas im œuf, pas un poisson, et cela à deux pas du fleuve ; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant demèi*e moi mes malles, et de monter à jeun ti'ois milles de côtes.
Voilà ce qii'on appelle l'hôtel des Eboulements.
Mais il ne faut pas juger de tout l'endi-oit par ce tableau de la seule habitation qui se ti'ouve près du quai. Rien de plus pittoresque, de j^lus original, de plus accidenté que cette montée de la rive au village. C'est sauvage et dur, mais c'est charmant.
Les gens de ce pays sont comme la nature qui les entoure ou plutôt qui les domine. L'homme, c'est là une vérité vulgaire, subit toujours l'influence du milieu où il vit; l'habitant de la Baie Saint-Paul, de l'Ile aux Coudres ou des Eboiilemeuts, comme les sauvages d'autrefois, est hospitalier, serviable, poli, mais c'est une bête féroce dans la colère. Alors il devient horrible, ne recule devant rien et se plonge dans le carnage. On n'oubliera de longtemps, dans le comté de Charlevoix, les scènes sanglantes qui ont marqué presque toutes les élections depuis un grand nombre d'années. On y vit, il y a quinze ans, un millier d'hommes qui se battirent pendant toute une après-midi ; ce fut une tuerie formidable. Plusieurs perdirent la vie ; grand nombre furent grièvement blessés et plusieurs de ceux qui cherchèrent un refuge, en se sauvant à la nage, furent assommés dans l'eau. Les pierres, les morceaux de fer et les rondins pleuvaient sur leurs têtes pendant qu'ils se précipitaient dans le 6acqui traversait alors la rivière de la Baie Saint-Paul. Aux élections suivantes, ce fut la même chose, quoiqu'avec moins de résultats désastreux, et pour demain, jour de l'appel nominal, on redoute une mêlée terrible. Mais les plus anciens et les plus au fait disent que ce sera impossible, à cause de l'immense majorité de M. Tremblay.
Je ne puis vous en écrire plus long aujourd'hui. Un des avantages des Eboulements, c'est que la malle y ferme huit heures avant le départ du bateau ; du reste, en voilà assez.