i Août
Je continue d'habiter un pays inhabitable. Ce n'est que trois jours après la votation que j'ai pu apprendre la victoire de MM. Pelletier, Fournier et Taschereau, et, cependant, le premier triomphait à Kamouraska, justement en face d'ici, à dix lieues de distance, et les deux autre.s à vingt- cinq lieues à peine. Vous, habitants de Montréal, vous l'avez sa deux jours avant moi : ce qui prouve que tout, dans ce monde, n'est qu'une immense l^laisanterie, la distance qu'un vain mot, et la prox'imité qu'un mirage trompeur. Xous avons bien ici la malle quatre fois par semaine, mais je ne sais pourquoi les grands événements s'arrangent toujours de façon à arriver après son départ de la ville. En outre, le bateau à vapeur qui doit venir ici le-s mercredis et samedis, a toujours quelque prétexte nouveau pour arriver le plus tard possible ; tantôt, c'est le brouillard, tantôt la marée, tantôt l'humeur de son capitaine ; quand il n'y a pas de raisons du tout, cette absence même de raisons lui en fournit une; le désagrément de ne pouvoir être en retard a indisposé la machine, et l'équipage, furieux de cette obligation inattendue d'être exact, s'en venge en faisant tourner le bateau deux heures autour du quai avant d'accoster.
Ou bien, le bateau, venu quatre heiu-es après le temps, se trouve tout à coup pressé au j^oint de ne pouvoir
rester en place ; alors, on débarque la moitié des effets et l'on crie à leurs destinataii'es qu'ils auront le reste au retour.
Les citoyens des Eboulements gémissent et se lamentent, mais comment voulez-vous faire entendre une plainte au reste du monde, lorsqu'on n"a la malle que trois fois par semaine ?
Dii'e que je suis venu échouer sur ce morceau de terre et que j'ai à peine l'espérance d'en pouvoir sortir, avant d'avoir pris l'habitude des ascensions périlleuses ou des descentes précipitées dans les abîmes ! En effet, d'ici à Québec, ce ne sont que des côtes qui donnent le vertige ; on dirait que cette région a regimbé sous la main du Créateur. Pour prendre le bateau, il fiant un héroïsme surhumain et se résigner parfois à attendi-e une journée entière sui- le quai désert. Si la patience est la vertu des nations, elle éreinte les individus : à force d'en avoir, on finit par être enragé. J'ai vu ici une jeune femme dangereusement malade, obligée d'attendi-e le médecin dix-huit heures avant de pouvoir se faire soigner ; il était allé simplement à deux lieues d'ici, à l'Ile aux Coudres.
A l'heure où j'écris ces quelques lignes, au moment même de commencer cet alinéa, les nouvelles électorales, déjà vieilles partout, m' arrivent en masse. C'est un flot d'incertitudes et d'invi-aisemblances grossi par l'imagination de chacun. Mais on écoute le tout avec avidité. Les blagues les plus colossales des journaux sont encore une pâture délicieuse pour nous, malheureux enchaînés au sommet de la terre ; et. de quelque côté qu'arrive une rumeur, elle est reçue comme une compatissante amie.
Quel pays curieux ! Les hommes y restent primitifs, malgré toutes les ti'ouées qu'y a faites la civilisation ; mais si vous voulez entendre de ^i-aies saillies sans IJrétention, de ces mots gaulois comme nos pères en étaient si prodigues, venez ici. A part cela, rien n'est I^lus étranger au moindre vernis social que l'habitant des Laïu-entides.
Jusqu'aux chiens qui veillent être barbares. Hier, j'ai voulu faire une marche à deux milles de ma demeure ; je passais paisiblement comme tout homme qui a la conscience de sa force; eh bien ! malgré cet extérieur peu électoral, j'ai failli me faire dévorer par ces généreux quadrupèdes, amis de l'homme. C'est probablement mon faux-col et ma chemise de toile qui les agaçaient, ces objets inconnus leur étant suspects ; je fus sauvé par la maigreur déplorable qui est comme l'enseigne de mon tempérament ; ne pouvant pas trouver mes mollets, les caniches des Eboulements se contentèrent de faire en mon honnem* un concert d'aboiements qui dura deux heures. A^'oilà le seul divertissement que j'aie eu encore depuis huit jours !
J'écoute les histoires des chasseurs ; il y en a do très curieuses : " Par une belle journée de septembre.'' me dit le père Dufour, (un vieillard qui, depuis l'âge de douze ans. connaît toutes les forêts à dix lieues en arrière des montagnes,) "j'étais allé dans les concessions que vous voyez d"ici et cj^ui, il y a vingt ans, ne comp-
taient pas une seule habitation. Dans ce temps-là nous chassions le canai'd partout à trois milles en arrière du village ; les tourtes étaient si nombreuses qu'on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s'en défendre dans l'air comme des maringoains. Sur le marché de Québec, j'ai vu ce gibier se vendre souvent au prix de quinze sous la douzaine ; aujourd'hui, vous ne trouvez plus ni gibiers ni forêts, mais des concessions et des villages qui comptent jusqu'à deux cents électeurs, pendus comme des nids aux flancs des montagnes ou juchés sur des plateaux qui semblent inaccessibles.
" Or, un jour, en m'aventurant à quelques milles au milieu des vallées et serpentant avec les détoui'S des bois, je parvins à un petit plateau grand de quelques centaines de pieds, complètement libre d'arbres, et sur lequel s'élevait un seul ti'onc dénudé d'environ trente pieds de hauteur. La fantaisie me prit de grimper dessus ; laissant donc mon fusil à terre, je montai et j'arrivai au sommet du tronc. Là je vis qu'il était creux et d'un diamètre de deux pieds à peu près ; voulant l'examiner attentivement, je me i')enchai, mais dans le mouvement que je lis, une moitié du corps emporta l'autre et je dégringolai dans l'arbre béant. Vous pensez bien qu'arrivé au bas je n'étais pas fier. Comment sortir de là ? Me fallait-il donc sans secours y mourir de faim ou de désespoir ? Je me tournai et me retournai en tous sens, j'essayai toutes les fîxçons de grimper, j'enfonçai mes doigts avec rage dans le bois que je croyais à moitié pourri, j'}^ fis des entailles furieuses avec mon couteau, mais tout cela en vain. Il faut avoir été dans iin arbre creux pour savoir ce que c'est!
"Enfin, après des efforts siirhnmains, comme je me retournais haletant, couvert de sueurs, résigné à la mort, je jetai un dernier regard vers le haut de l'arbre; j'y vis deux yeux flamboyants et une tête
d'oui'S penchée qxii semblait interroger la profondeur ; puis, en une minute, la tête se changea en deiTière et l'animal commença à descendre lentement dans cette position. "Sauvé! je suis sauvé!"' m'écriai-je, et j'attendis avec lenteur, jusqu'à ce que le den-ière de l'ours étant arrivé à la portée de mon Ijras, je m'élançai dans un eitbrt suprême, le saisis vigoureusement par le poil avec mes deux mains, et l'animal effrayé, furibond, mugissant, se remit à monter dans le creux de l'arbre. Arrivé au sommet, je me jetai au dehors et tombai près de mon fusil. L'om*s resta à me regarder quelques minutes comme se donnant à tous les diables pom- savoir ce que cela voulait dire ; puis il descendit gravement, silencieusement, dans son trou. Pour moi. je partis à grands traits, impatient de bniler un cierge en l'honneur de saint Hubert."
— •' Voilà, père, une histoire que je raconterai aux gens de Montréal, lui dis-je. Ils aiment l'invraisemblable et sont tm peu blasés sur les prodiges. Pourtant il leur reste encore assez de naïveté pour se confier en tout à l'auteur des chroniques du Xational. Après celle-ci, je tirerai l'échelle."
18 Août.
Me voici maintenant à la montagne de fer titanique de Saint-Urbain [urbanus sum.] Pour y arriver, j'ai
dû passer par Misère, Blagoiis, Petoche et Cucreux. Ces noms frémissent sous ma plume ; des deux premiers seulement j'ai découvert l'étimologie ; pour les autres, elle est introuvable.
jVIisère comprend un espace d'environ ime lieue entre les Eboulements et la Baie Saint-Paul; c'est une suite de terrains rocailleux, chétifs, allongés sur des hauteurs où l'aigle étend son vol et où l'homme crève de faim. Des chaumières misérables s'élèvent par-ci par-là, au milieu de champs étroits et courts qui laissent percer quelques rares épis entre les roches ; la malédiction semble semée à chaque pas sur cette terre ingrate et l'on dirait que l'homme y traîne le poids d'une expiation fatale. La nature, au loin splendide et grandiose, mêle une cruelle ironie à ce spectacle de l'indigence ; le cheval, cette noble conquête de l'homme, ne s'y voit qu'en passant, et le bœuf de labour seul, aux flancs creux et à l'œil hébété, aide péniblement le colon à tracer des sillons où la charrue ])énètre en grinçant.
Blagous tire son nom du premier candidat conservateur qiii y prodigua ses promesses et ses largesses trompeuses ; aussi, l'babitant de ce lieu porte-t-il l'extérieur d'une défiance insurmontable ; il croit voir un faiseur de contes dans chaque étranger qui jjasse ; son œil est oblique et son oreille difficile ; il écoute sournoisement et sans regarder, de peur de lire dans vos yeux le sourire de la duperie calculée. Pour entamer un pareil homme, il fiiut avoir toute la candeur d'un tomùste, et, jjour le faire parler, presque l'autorité d'un confesseur. Jamais on ne connaît son opinion et son vote est presque toujoui's une surprise. Aussi, les candidats ne font-ils que passer parBlagous^
■en grognant ; le candidat conservateur sm-tout n'y saui-ait mettre pied à ten-e nulle part ; il est jugé d'avance.
Quand on a quitté ces quatre endi'oits qui font frémir ma plume, comme je l'ai dit j)liis haut, on arrive, après des montées et des descentes innombrables, au Caj) à Corbeaux, du haut duquel l'œil plonge dans la Baie Saint-Paul, l'endroit le plus considérable de toute la côte du nord. On ne se figure pas ce qu'est un jjays pareil ; la Côte à Corbeaux a près d'un mille de longueur, et, à ses pieds, parmi des méandi-es sans fin. sei'pentant au milieu d'une vallée riante et fertile, se voit la rivière de la Baie Saint-Paul, communément appelée le Bras, Yoyez-vous un peu ce que cela doit être ? Descendre vingt-huit ai-j^ents en roidissant tous ses muscles pour pouvoir se retenir et ne pas dégringoler avec les cailloux que le pied pousse devant soi, et qui roulent jusc|u'au bas de la côte comme au fond d'un précipice ! L'archange rebelle, dans sa chute, a dû passer par là. Un vieil habitant de l'endroit m'a raconté dans son style naïf l'histoire de la création : " Dieu, dit-il, commença par faire les mei"s, les fleuves, les ruisseaux, jwis le district de Montréal, puis la côte du sud ; cela lui prit quatre à cinq jours. Le sixième jour, il se sentit fatigué ; mais comme il n'avait pas encore fini, de lassitude il jeta ça et là le sac de la création, et voilà comment se fit la côtenoi-d."
Entre deux promontoires énormes, qui ont l'air de se défier l'un l'autre, s'ouvre la Baie Saiut-Paul et la rivière qui la continue. Cette rivière est peu de chose
un arpent on deux de largeur, mais des détours sans tin qui la font perdre à chaque instant de vue ; tantôt des terrains plats, tantôt des escarpements subits, tantôt des oasis délicieusement couchées dans les eaux.
Il m'a fallu trois heures pour me rendre des Eboulements à la Baie Saint-Paul, distance de trois lieues. J'avais pris un cabriolet, véhicule disloquant ; aussi, à mon arrivée, j'avais les os comme un effet d'indigestion, et le cœur me battait dans la poitrine comme un caillou qu'on met au bout d'une planche pour le faire sauter.
La Baie Saint-Paul fait un contraste étonnant avec le reste de la côte nord ; la vallée, coujîée en deux par la rivière, a environ deux milles de largeur, et, sm* toute sa longueur, passe un chemin agréable et facile, de quati'e lieues, qui mène à Saint-Urbain, oii se ti'ouve la mine de fer titanique.
Saint-Urbain est une concession située en arrière de la Baie Saint-Paul, et qui compte à peu près cent soixante voteurs, tous des rouges incorrigibles ; c'est désolant.
Rien n'indique la présence d'une mine ; il fîiut faire quinze arpents en dehors du chemin pour se rendi'e au foyer d'opération. Là, on trouve six bâtisses en voie de construction, deux pour mettre le charbon, une pour le minerai et trois pour loger les travailleurs. Ces six bâtisses sont en bois ; à vingt pas plus loin, une cinquantaine d'ouvriers déblaient et creusent le teiTain pour poser les fondations des bâtiments qui contiendront les fom-neaux. Pour arriver à la mine
proprement dite, il faut monter douze arpents roides comme les convictions d'un libéral avancé, puis on aperçoit une quinzaine d'hommes en train de piocher et de miner dans le monticule de fer titanique. L'exploitation est peu avancée à cause du grand nombre de travaux préparatoires qu'il a fallu accomplir avant d'attaquer la mine proprement dite.
Cette mine est d'une grande richesse, elle donne à peu près soixante-dix pour cent de minerai -puv ; ou suppose quelle comprend une superficie d'une douzaine de lieues. Depuis la montagne de fer jusqu'à la Baie Saint-Paul, la Compagnie qui exploite la mine achève de faii'e construire un tramicay. chemin à lisses de bois de ti'ois pieds de largeur, qui devi'a transporter le minerai jusqu'au fleuve. Afautre extrémité du tramway, près du fleuve et à l'entrée de la Baie Saint-Paul, se trouve un immense hangar bâti par la Compagnie pour emmagasiner le minerai. On évalue, pour le présent, à environ trois cents le nombre des employés à la mine ; mais ce qu'il faut considérer par-dessus tout, ce sont les avantages indii-ects et les conséquences d'une pareille exploitation.
En premier lieu, la Compagnie, 2:)0ur pouvoir utiliser ses travaux et faire les choses en grand, devra peser de toute son influence sui- le gouvernement pour obtenir la construction d'un quai où pourront mouiller les navires d'un fort tonnage. Aujoui-d'hui, il n'y a pas de quai à la Baie Saint-Paul ; les battui-es s'y étendent sur une longueur de deux milles, et les passagers, qui veulent prendre le Clyde, sont obligés de l'attendre à bord d'une goélette mouillée au large. Kn outre, la Compagnie devra faire macadamiser tout le chemin
compris entre la Baie Saint-Paul et Saint-TJrbain, une distance d'environ dix milles ; déjà elle a fait construire une dizaine de ponts solides sur ce même chemin, dans les endroits où les nombreux détours de la rivière interceptent le terrain. De plus, elle donne une va leur considérable aux terres par le développement raj)ide de la colonisation qui suit partout les industries bien assises ; déjà même bon nombre d'habitants du Saguenay sont venus s'établir auprès de la mine de fer.
De l'autre côté de la rivière, en face de la montagne titanique, se trouve une autre mine, presque aussi considérable, et pour l'exploitation de laquelle s'est formée une autre compagnie dans laquelle M. Price a des intérêts considérables, et qui devra, elle aussi, faire construire un tramioay pour transporter son minerai jusqu'au fleuve.
Voilà à peu près les seuls détails qu'il soit ]>ossible de donner maintenant sur cette vaste exploitation qui n'en est encore qu'à ses débuts ; elle transformera en peu d'années une bonne partie des Laurentides, et la Baie Saint-Paul ne tardera pas à devenir un endi-oit célèbre où les voyageurs accourront. Elle est aujourd'hui la première station du bateau à vapeur sur la côte nord, en attendant qu'elle devienne un entrepôt renommé pour l'une des premières richesses du monde, dans cet âge de fer où les hommes participent un peu eux-mêmes de la natui'e du minerai, ce qui, malheureusement, ne les rend pas plus solides tout en les rendant plus durs.
25 Août
'• Une, deux, trois, ça y est ? Bon. envoyons fort, lioui-rah ! " et les trois baigneurs s'élancent, torse rejeté en arrière, poitrine bruyante, bras et jambes rayés de muscles. Mais il y avait trente pas à faii*e pour se jeter dans le fleuve ; le premier atteignit le rivage, le deuxième retourna, en frémissant, à moitié chemin ; '■ BriT, bn-r, qu'il fait froid! " et vint se heurter sur le troisième qui était resté sur place, après avoir fait un saut.
C'est que l'eau est terriblement froide à Tadoussac. Il fiaut être intrépide ou amphibie pour s'-y précipiter sans un serrement de cœui" qui vous met la poitrine comme dans un étau ; on risque im pied dans Tonde amère et retentissante, puis l'on recule de trois pas en arrière, aux trois quarts crispé : l'homme a horreur de l'abîme comme la nature a hon-eur du vide. " Décidément ce sera poiu* demain, " dit le premier baigneur, chevrotant et retournant à la course remettre sa chemise et son pantalon. " Oui, oui, pour demain, répètent en chœur les deux autres : demain, il fera plus chaud ; regarde bien la place ; bon. c'est ici ; pas de crans, (ressac) sable fin, c'est le meilleur en- <lroit. nous reviendrons." Et le lendemain, c'est la même chose.
Le lendemain n'appartient pa.s à l'homme. Eh quoi ! le présent même le fuit, le présent qui lui échappe au moment même où il y pense ! J'écris cette ligne, et celle qui la précède est déjà engloutie dans le passé. C'est une terrible chose que de ne pouvoir pas arrêter
une heure cette horloge éternelle que personne ne monte et qui ne retarde jamais.
Demain, qui sait ? Ce sera la pluie, ce sera le nordest avec ses froids brouillards couvrant la côte et se répandant sur le fleuve comme un océan superposé de vapeurs glaciales. La rive nord du Saint-Laui*ent est tout ce qu'il y a de plus inhumain. Sur une étendue de quarante lieues mincement habitées, à partir de Sainte- Anne, ce ne sont que des côtes qui plongent dans des abîmes et remontent aux nues. '" Le bon Dieu n'a vidé son sac que par escoiisses," me disait un habitant qui me menait en calèche dans ces interminables plongeons des Laurentides ; " c'est pas fiait pour des hommes, ce pays cite, c'est bon rien que pour des sauvages et des nations. " Eochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissant, voilà la rive nord de la Baie Saint-Paul à Tadoussac. On met une journée à faii'e six lieues et l'on saute constamment ; cela vaut le mal de mer. Aucune dyspepsie n'y peut tenir, mais aussi l'on ai'rive comme du café moulu sortant de l'engrenage ; le postillon qui conduit la malle dans ce pays est tout bossue comme un vieux tamboui' ; les os lui sortent du corps et il a une épaule qui lui bat constamment sm* l'occiput. Quant aux jambes, il n'en a plus ; ce sont des allongements mécaniques qui obéissent à tous les accidents de terrain et qu'il ne peut contrôler. On ne voyage en somme dans ces régions que pom- arriver au paradis, puisque c'est le chemin qui y mène.
Vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a d'étrangers venus, cette année, de toutes les parties de l'Amérique
aux stations d'eau canadiennes. La seule ligne de bateaux à vapeiu- qui ne fiait le service que quatre fois par semaine de Québec à la Baie des Ha ! Ha ! n'y peut suffire ; c'est par centaines qu'ils débordent à la Malbaie et à Cacouna, outre que le chemin de fer en échelonne siu" tout le côté sud, à ivamouraska, à la
Rivièi-e-tlu-Loup. à Eimouski Ce que tous ces
endroits prennent d'accroissement et de mouvement chaque année est vraiment remarquable ; mais ils sont encore loin de suffii-e à la foule avide. 3Ioi qui ai vu, il y a dix ou quinze ans, ces campagnes devenues aujoui'd'hui de véritables villes rurales, je reste tout émerveillé de leur subite croissance ; partout ont surgi d&s maisons destinées unic^uement aux étrangers ; ce sont des villages entiers qui se forment de la sorte, avec toutes les coquetteries et tous les embellissements qui déterminent le choix, et l'arrêtent, une fois formé. Mais ce qui manque à la plupart de nos jolies stations d'eau, c'est la facilité, c'est la rapidité des communications. Ainsi, Tadoussac n'a pas même une route qui mène, soit à l'intérieur, soit sur le littoral ; pas de télégraphe non plus ; les voyageurs qui y arrivent ou qui eu partent sont obligés de ti'averser à la Rivière-du-Loup. Ceux qui vont à Cacouna sont encox'e tenus de descendre à la Eiviùre-du-Loup. s'ils viennent par eau, et de faire ensuite cinq milles en voiture. Les voyageurs qui vont à Kamouraska font encore en voiture la même loiigueur de chemin, à partir de la gare du chemin de fer ; impossible de s'y rendre par eau, parce que la marée bais.sante laisse à sec le rivage sur un mille d'étendue.
En face de Kamouraska, à un mille seulement du rivage, s'étendent trois îles qui, tous les jours, reçoivent les piqueniqueui'S en chaloupes ; il est fortement question de construire à l'une d'elles un petit quai où viendrait attérir le bateau à vajjeur, et d'j' bâtir un grandhôtel pour recevoir les voyageui'S qui se rendi*aient à Kamouraska, soit en chaloupe, soit en voiture, à la mai'ée basse. Si ce projet est mis à exécution, Kamouraska deviendi-a sans contredit avant peu d'années l'endroit fashionable de la rive sud ; on aura bientôt déserté l'ennuyeux Cacouna qui n'est fait que pour les Anglais du dimanche, et qui ne se corrigera jamais de n'être qu'un étalage stupide d'équipages et de toilettes.
Dans ces endi'oits marqués par la vanité humaine et où le touriste con]S.ant vient se faire victimer, il est impossible de se prociu-er à souhait les choses qu'on a dans les plus vulgaires campagnes. On y est habitué aux voyageurs qui posent, non à ceux qui viennent se rafraîchir et goûter les avantages de la villégiature. Or, un de ces avantages, il me semble, un des plus naturels et des plus faciles, serait bien d'avoir du lait et de la crème à discrétion ; eh bien ! c'est précisément ce que vous ne pouvez pas vous procurer dans les hôtels de la fashion ; chez les habitants, vous en aurez autant qu'il en ftiut pour abreuver toute une famille, et cela pour quelques sous ; dans les grands hôtels, ce n'est pas à prix d'or que vous en aiu'ez de quoi vous détremper le larynx. J'en veux à tous ces superbes établissements qiii vous vendent l'ennui bruy-
ant et la somptuosité tapageuse à des prix fabuleux, sans vous donner jîour un centin valant du vrai luxe de la campagne.
Malheureux et insensés ceux qui se laissent séduire par ce mensonge brillant ! ils s'en retournent à la ville plus fatigués, plus maigres, plus altérés que lorsqu'ils en sont partis. Avec cela, les entants, le vacarme, les serviteurs ahuris qui ne savent pas où donner la tête, les arrivées nouvelles de chaque jour qui bouleversent les chambres où l'on vous parque deux ou trois ensemble, la gêne de tous les instants, la nécessité d'être magnifique ou du moins de le paraître, l'impossibilité de prendre des bains à son choix, parce que les grèves sont couvertes à chaque instant du jour d'enfants et de femmes qui y viennent on ne sait pourquoi, croyezvous que tout cela puisse amuser un vrai touriste ou inspirer un chroniqueur ?
Pour moi, je vais où je puis me mettre en chemise et en pantouffles, et surtout à bon marché. Je rends grâce au ciel de m' avoir fait pau\Te afin de pouvoir boire du lait à ma fantaisie. Quand les chroniques m'auront rendu millionnaii-e, alors je songerai à payer quatre dollars par jour pour épaissir la croûte de mon abrutissement ; mais alors vous n'aurez plus de chroniques.