‹ Chroniques canadiennesChapitre 16 sur 27 · MONTRÉAL, 6 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MONTRÉAL, 6 SEPTEMBRE

Enfin j'ai dû à mon tour quitter la campagne.

Ce n'est pas que j'eusse grande envie de revenir à Montréal où il n'y a aujourd'hui que des ingrats ; mais puisque tout le monde y revient, j'en fais autant. Un journaliste est toujours un peu singe ; à force de vouloir contenter toutes les gens, il finit par les imiter. A ce propos, j'élève une j^rotestation, taixiive, il est vrai, mais qui n'en est que plus motivée, contre cette théorie ahsurde, malsaine, inqualifiable, qui veut que l'homme soit un singe perfectionné.

L'homme est un singe non perfectionné.

Donc, en ai-rivant à Montréal, je suis devenu un ingrat, un vi"ai Athénien. Les Athéniens, rapporte l'histoire, à force d'entendre tous les jours, à tous les ».oins de rue, par tous les gamins venus, appeler Aristide le juste, Aristide par ici, Aristide par là, " As- tu vu Aristide ? As-tu vu le juste ?" en étaient devenus hoi-rible ment agacés.

De même, les Montréalais, à force d'entendre appeler Sir George Etienne l'homme de fer, l'homme do bronze, l'homme de castille, l'homme d'étain, l'homme de cuivre, l'homme d'antimoine, bardé, blindé, imijerméable, water-j^roof, fire-proot\ cofire-fort, en avaient déjà par-dessus les oreilles, même avant l'émission du UTit électoral et le manifeste de Médéric Lanctot que

je ne peux comparer qu'à xme .soupe au macaroni. Si le procédé Viger avait été connu plus tôt, on aurait coulé Sir George Etienne d'un seiil jet. Il y a heureusement la mine de fer titanique de Saint-Urbain qui ■ est inépuisable. La Minerve aussi est ingrate pour n'avoir pas ajoTité à sa momenclature de métaux : ''' Sir George, l'homme de fer titauique, ou l'homme titanique de fer, " peu imjiorte ; pourvu que titanique y soit, c'est le principal.

Renverser un homme métallique, quelle épaisse ingratitude ! C'est là la grande noirceur, prédite par la Minerve. En effet, il faut avoir pour cela l'âme

noire , noii'e comme du \Tai cirage. Si ce triste

calembourg peut me valoir un soui'ire sur la lèvre impassible de l'élu de Jacques-Cartier, je demande qu'on m'élève une colonne d'argent massif. En fait de métaux, je ne suis pas difficile ; tous les hommes n'ont

pas la chance de venir au monde en fer battu ;

et, puisque les colosses monopolisent le bronze, moi, petit, je me contente de l'argent.

Je m'explique enfin cette adhérence que rien ne pouvait entamer, cette cohésion, cette affinité de Sir George Etienne avec le Grand-Tronc : c'était un homme de fer ! S'il y a de l'ingratitude à trouver cette explication, je m'en décharge sur la Minerve qui me l'a inspirée ; mais cela n'empêche pas mes concitoyens d'être bien noirs pour avoir repoussé l'auteur du drill ahed. (1)

(I) Edilice ridicule qu'on avait construit à Montréal pour les exercices des volontaires.

Dans un article de la JUnerce que j'ai lu et relu bien des fois depuis jeudi dernier, il est question de plusieurs grands hommes, victimes de l'ingratitude populaire, lesquels grands hommes, tels que Mirabeau.

"Wellington, etc, ont toutes les resseml)lances

possibles avec Sir George Etienne. Après avoir fait ce rapprochement qui naît de lui-même sotis la plume, la Minerve ajoutait avec un accent douloureux :

Sir George a été sifflé, hué à Montréal, alors qu'il se disposait à grossir encore la liste déjà considérable des bienfaits dont il a doté la ville.

Il a pu entendre, lui aussi, vociférer dans la rue : '• la grande trahison de Cartier! " On ne lui a épargné ni les injures, ni les violences, ni les menaces. Que cela ait chargé son cœur d'amertume, c"est dans l'ordre; que cela l'ait étonné outremesure, non, car tout homme public doit compter sur l'outrage de ceux qu'il a servis ; que cela lait dégoûté, découragé et éloigné à tout jamais de l'arène poUtique, non encore, car Sir George possède une âme de bronze, que l'mgratitude populaire ne fera pas dévier de sa roule.

On ne manie pas le bronze comme on veut ; c'est un métal pesant ; on ne jjeut pas à discrétion le faire aller de droite ou de gauche. Il ne suffit pa:* d'être ingrat pour déplacer un liaronet en métal ; il faut absolument qu'il y ait eu de plus dés raisons d'une trèsgrande force et une impulsion formidable donnée à la répugnance publique.

On n'est pas ingrat pour le seul plaisir de l'être. S'il en était ainsi, il y a déjà longtemps que les Montréalais se seraient payé cette jouissance ; pour moi, voilà bien certainement douze ans que je stiis ingrat envere Sir CTCorge, sans que cela m'ait donné toutes le« joies de la terre. Malheurettsement. nos concitoyens.

se sont prononcés snr le tard, et cela. a donné le temps à 8ir George de "grossir" la ville de ses bienfaits.

Je trouve, pour ma part, que d'avoir retardé pendant vingt ans l'explosion de son ingratitude, c'est encore montrer diablement de reconnaissance. Que Sir George, après cela, persiste encore à rester dans la vie publique, quand il en est si épouvantablement rej^oussé, et qu'il veuille encore nous ''grossir" de ses bienfaits, lorsqu'évidemment la reconnaissance nous est à charge, qu'il ne soit pas encore éclairé par ce verdict foudroyant de toute notre grande ville, cela prouve qu'il a non seulement une âme de bronze, mais encoi-e ime tête de cyclope, et qu'il ne voit que d'un oeil, de cet œil avec lequel il n'a fait que se contempler lui-même toute sa vie durant.

Maintenant, Sir George est prévenu ; nous sommes ingrats. S'il veut encore, malgré cet avertissement, se faire élire quand même, c'est donc qu'il y trouve son compte et qu'il a bien plus en vue sa propre pex'sonne que celle des Canadiens qui n'en veulent plus. Je crois, du reste, que c'est là tout le secret de la vie jîubliqiie de Sir George et de ces énormes bienfaits dont il nous a sui'chargés.

Voyons un peu, faisons du raisonnement. Ke semblet-il "pas, en somme, que le métier d'un homme public est de faii-e des actes publics et de travailler pour le comté ou la ville qui l'élit? On ne l'envoie pas en chambre uniquement pour chanter " Vive Ottawa, la capitale des Canadas." Dès lors que je vous élis et

que vous me servez bien, nous sommes quittes. Mais que dire d'un homme qu'on élit malgré tout pendant vingt ans, qui vous sert très-mai, et qu'on ne renvoie qu'à la fin de sa carrière, lorsqu'il n'est plus capable de rien ? Il me semble que si quelqu'un doit avoir de la reconnaissance, c'est bien Sir George, et que si quelqu'un a montré ime profonde ingratitude, c'est bien lui pour ses électeurs. Leur avoir donné un Drill-Shed et fait à peu jjrès deux mille discours horribles, incompi"éhensibles, intraduisibles, inréj)étables, et cela pour les remercier de l'avoir élu pendant un quart de siècle, c'est non-seulement la plus noire des ingratitudes, mais encore le plus odieux des forfaits ! ! !

Maintenant, qu'il soit ijénible, douloureux même, de renvoyer de la scène politique, à la fin de sa carrière, le baronet malade, après trente ans de services publics et surtout privés, et surtout grand-tronqués, (1) je ne dis pas ; mais à qui la faute ? Poui-quoi a-t-il persisté à être iugi'at envers nous ? Après tout, que diable ! nous ne sommes pas pour nous sacrifier indéfiniment.

Le Parlement n'est ni un hôpital, ni un asile, et s'il fjillait y envoyer tous les infirmes, tous les ramollis, sous prétexte qu'ils ont soixante ans et qu'il est diflScile, à leur âge, de rompre avec de vieilles habitudes, nous en verrions de belles ! Ce ne serait pas ime Législature que nous aurions, mais un musée de fossiles, une collection antédiluvienne, une exhibition vivante de toutes les infirmités humaines. Ce n'est pas avec cela

(1) Allusion à la dépendance complète dans laquelle se trouvait Sir George vis-à-vis la compagnie du chemin de fer •" Grand Tronc."

qu'on fait des lois ni qu'on établit ses dicjits à ladmiration.

Je compatis de toutes mes forces à la douleur de Sir George, mais je ne puis oublier poui' cela les vingt années de souffi'ances qu'il nous a imposées ; et ce n'est pas une raison, parce que nous avons trouvé aujourd'hui le remède, de faire comme si de rien n'était et de recommencer pour vingt années de plus, en supposant même que l'hydi-opisie (1) soit un •' bienfait public. "

Le Courrier de Saint-Hyacinthe, organe des électeurs en fil de laiton, s'inspirant des articles métalliques de la Minerve, a ^Jublié ces jours derniers un écrit prodigieux, unique, labradorien, tout ce qu'il y a de plus boréal ; les mots me manquent, il fiaudrait en chercher dans la lune.

^insi débute l'écrit en question du Courrier de Saint- Hyacinthe :

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