‹ Chroniques canadiennesChapitre 18 sur 27 · AUTOMNE DE · texte numérisé non relu

AUTOMNE DE

Puisque le ciel le veut, je m'y soumets. A quoi sert de regimber contre les ton-ents ? Dieux vengeui-s ! s'il est dans vos desseins de faire du Canada un marais, 8oyez bénis. L'émigration ne s'en sentira guère, et mes compatriotes deviendront des amphibies. Il ne lem- manquait plus que cela!...

Il n'y a pas de raison pour que Québec ne soit pas avant quinze jours une ville submei'gée, et que, dans cinquante ans, des archéologues, aussi savants qu'abrutis, en retrouvant quelques-uns de ses toits à fleur d'eau, ne la proclament un monument d'une civilisation depuis longtemps éteinte.

Quand on voudra savoir, au siècle prochain, de quoi ■étaient construites les maisons de Québec, il faudj-a chercher dans les marais, les fougères en décomposition et les racines de chiendent cimentées avec des nids d'hirondelle. Alors, la science aura dit son dernier mot et le nombre des heureux sera incalculable.

Mardi, 8 octobre.

Complaisant lecteur, je m'élance à l'instant du cap de Québec dans le steamer Secret qui m" emporte aux Provinces Maritimes. Il est trois heures et demie. Depuis une heure la pluie a cessé, les Ijrouillards se déchirent et s'élèvent dans le ciel ; une température d'août, un petit vent tendi'e, empressé, chasse les dernières vapeurs qui somnolaient à fleur d'eau ; nous partons. Le Secret est le plus alerte des bateaux de la Compagnie du Golfe ; il porte un fret énorme et quarante à cinquante passagers qui manquent d'air dans le salon fermé hermétiquement ; la machine du bateau envoie des bouffées d'huile et de charbon qui ne sont pas à dédaigner ; lorsque les passagers se déchausseront poui" se mettre au lit, il y aura une agréable complication.

6 heures du soir.

J'allonge le nez sur l'avant du steamer pour attraper les premières senteurs salines ; pas encore. On me dit de revenir dans quarante minutes ju^te ; tout cela est réglé d'avance par la Compagnie.

T heures.

J'aspire un varech lointain, mais indubitable. Le temps est suave ; rien de neuf encore, la machine continue toujours de fonctionner et de puer comme lui artilleur volontaire en petite tenue.

8^ heures.

Dei'echef je renifle; enfin, le salin me pénètre. C'est ici que le voyage commence véritablement. Tant

qu'on est encore dans Teau douce, on reste stationnaire ; l'humanité a besoin de sel pour ne pas croupir, et 8i les hommes étaient privés de varech, ils moisiraient comme des champignons sur les arbres frappés de la foudi'e.

Minuit.

Heure solennelle à hiquelleil ne fait pas bondentrer dans une cabine déjà occupée. Du reste, une odeur horrible partout : l'infanterie allemande tout entière lui est inférieure, api-ès une marche forcée. Le principal objectif du maître-d'hôtel, steicard. semble être d'étouffer son monde. Sous prétexte de répandre de la chaleur, on nous calfeutre : encore deux jours de concentration pareille, et il faudra saler les voyageurs. Il y a du fret jusque dans le salon inférieur, qui est une cale bordée de lits ; on respire au milieu d'un amoncellement de balais et de barils de provisions.

Les bateaux de la Compagnie sont tous beaucoup trop petits pour le trafic énorme qu'il leur faut desservir. Le Secret, en particulier, ne jauge que 293 tonneaux ; il est obligé de laisse.' une grande partie de son fiet à Québec. Durant toute la saison, le nombre moyen des passagers a été de trois cents jjar voyage ; ils se sont couchés les uns sur les autres. Quant aux passagers de pont, il y en avait jusque dans les roues; c'est pour cela que plusieurs palettes des roues du Miramichi ne peuvent plus fonctionner.

MERCREni, (i 11. du matin.

Aurore, saluons-nous. Les vagues «l'azur cbuchott-^iit mollement autour du bateau comnu- <lcs commères

fatiguées de médire. Tous les passagers ont mal dormi ; quelques-uns même se sont réveillés sans connaissance ; l'asphixie a été comjilète, dans certains cas même mortelle. Pour moi, que le lecteur ne doit pas perdre de vue, je suis sur le pont depuis trois heures; j'aime mieux mourir gelé que de tomber en décomposition tout vivant.

Ce qui est choquant, ce qui est .superlativement stujjide, c'est qu'il n'y ait pas une carte à bord pour orienter les passagers ; il faut voyager dans ces bateaux-là en aveugle. La Compagnie vous donne à manger, vous couche dans des coquilles, prend votre argent, mais ne ft\it rien pour l'intelligence du voyageur. Il faut fatiguer le capitaine, puis le second, puis le pilote, puis chacun des matelots toui'-à-tour pour avoir des renseignements qui, souvent, se contredisent entre eux. Pourvu qu'on vous rende à destination, comme un ballot de marchandises, c'est tout ce qu'on semble envisager ; le voyageur ne doit rien savoir, si ce n'est l'heure d'arrivée et le prix du passage. C'est comme cela qu'on apprend à l'étranger à connaître notre j)ays, et aux Canadiens eux-mêmes à en parcourir d'immenses étendues, sans aiitre notion que celle de la distance et des inconvénients ou agréments pas- .sagers de telle ou telle expédition.

En ce moment, midi et demie, nous sommes devant Matane, à quatre-vingt lieues en bas de Québec. Ce n'est pas encore le Golfe, mais ya y ressemble bien. Le fleuve a ici quinze lieues de largeur et la côte du nord émerge à peine à l'horizon ; nous suivons la rive

sud d'assez près pour, qu'avec une longue-vue, l'apparence de la contrée soit parfaitement saisissable. C'est encore plat ; peu d'accidents de teiTain, peu de variété, si ce n'est une petite chaîne de montagnes qui sert de conti'efort au versant de cette région dans le fleuve. Nous arrivons à la limite des paroisses qui se suivent régulièrement ; dans une heure il n'y aura plus que des établissements détachés, de plus en plus rares, des " chantiers," des postes de pêche et quelques villages comme Cap Chat, Sainte- Anne des Monts

La houle du Golfe commence à se faire sentir, mais personne encore n'a le inal de mer, si ce n'est une jeune et jolie femme qui m'a aimé jadis ; aussi, son cœur est-il plus promptement atteint. On la couche sur le pont, bien enveloppée d'une couverture de voyage, et son regard se porte de moi sur les flots, d'un supplice à l'autre. Moi, cruel, je souris aux éléments.

Nous sommes une cinquantaine de passagers de cabine, dix hommes d'équipage, un capitaine de soixante-et-dix ans, vieux loup-de-mer qui a iin brandynose (1) où l'on pourrait jeter l'ancre au besoin, et la tête comme une équerre, ce qui ne l'empêche pas d'être un galant homme et un homme galant. Il commande le Secret depuis des aiinées et il a couru le blocus durant la gueiTe civile des Etats-Unis : à ce propos, laissez-moi vous dire que plusieurs des bateaux de la Compagnie ne sont ni plus ni moins que d'anciens coureurs de blocus ; c'est pour cela qu'ils sont si étroits. La guerre finie, ils ne pouvaient plus servir qu'à un com-

(1) On appelle en anglais " hi'amly-no&e " une trogne d'ivrogne.

merce naissant ; mais la Compagnie du Golfe était loin de se douter alors que le commerce avec les Provinces Maritimes prendrait le développement prodigieux qu'il a acquis depuis lors, et qu'il faudrait augmenter tous les ans le nombre des steamers, jusqu'à établir peut-être bientôt une ligne quotidienne.

Aujoui'd'hui, la ligne compte un steamer de mille tonneaux qui va jusqu'à Terreneuve, un autre de sept cent cinquante tonneaux, le Georgia, et quatre autres d'une capacité moindre, qui ont pour destination Pictou, dans la Nouvelle-Ecosse. Ils arrêtent à tous les ports de mer qui se trouvent sur leiu- route, et mettent ainsi en communication régulière tous les centres de commerce.

La ligne du Golfe n'a pas servi seulement de moyen de transport ; elle a surtout facilité les relations des provinces entre elles et créé un esprit d'entreprise inconnu alors que les communications manquaient. Elle a tout développé, tout avivé sur son passage ; grâce à elle, les populations, qui habitent à cent lieues seulement de Québec, ne nous sont plus étrangèi'es ; leurs ressources, leurs besoins, leurs progrès nous deviennent de plus en plus familiers. A la suite de l'établissement d'une ligne de steamers, d'autres communications sont devenues nécessaires ; il a fallu en conséquence créer des intermédiaires ou en augmenter le nombre ; les produits ont trouvé un débouché certain, et les ports .sont sortis de cet isolement funeste qui les aurait condamnés à n'être éternellement que les petits entrepôts d'un trafic limité, purement local.

Il faut voir et entendre les gens qui ont l'habitude de voyager sui- cette ligne pour se faire une idée de la métamorphose qui s'est accomplie en plusieurs endroits de son parcours. Qu'on se rappelle que. il y a quelques années seulement, la péninsule de Gaspé, dans notre propre pays, était plus éloignée de nous que ne l'est l'Europe ; que de petites goélettes seules s'y rendaient et en revenaient, que nous n'en connaissions que ce qu'en disait le commandant Fortin dans ses rapi^orts annuels auxquels bien peu s'intéressaient, j>aree que, pour s'intéres.ser à un pays, comme aux hommes qui l'habitent, il faut le connaître, avoir avec lui des relations, un contact fréquent d'où naissent une identité de mœurs et une certaine commmiauté d'intérêts propres à relier entre eux les hommes vivant éloignés les uns des autres. De tout le littoral qui s'étend de Platane à Halifiax, nous ne savions rien que par les récits fantastiques des mai-ins, pai- des traditions tronquées et des bribes d'histoire qui nous transpijrtaient dans un monde tout différent du nôtre. Personne ne se serait avisé de fîure le voyage du Golfe pour le voyage lui-même; aujoui'd'hui le nombie des touristes est réellement incroyable, et, en ce moment même, à la fin de la belle saison, il y a, à bord du Secret, une vingtaine de passagers qui. comme moi. voyagent poui- voir et connaître.

Il y a des Américains qui cherchent de nouveaux endi-oits de villégiature pour l'été prochain, et qui s'étonnent de ne pouvoir tirer de renseignements des Cann-

diens eux-mêmei ; ils s'étonnent de voir un si vaste pays isolé pendant si longtemjjs. sauvage encore et inconnu. Le bas Saint-Laurent, découvert il y a plus de trois siècles, na pas été révélé encore ; il faut recommencer la découverte, sacrifier la tradition, abandonner le rêve et embrasser la réalité, maintenant que chacun est à portée de se rendi'e compte par lui-même.

Le voyage de Gaspé. long de quatre cent quaranteti'ois milles, se fait maintenant en trente-six heures, à partir de Québec. Par terre, le même voyage prend dix jours, parce que. sur un parcours de cent dix milles, de Sainte- Anne des Monts au bassin de Gaspé, le chemin n'est pas encore propi'e à la voiture ; le lîostillon, chargé de la malle dans cette partie du pays, la porte sur son dos ; il fait tout ce trajet à pied.

Comment se fait-il qiie des hommes habitent cette contrée âpre, aride, dm-e, presque repoussante, qui s'étend de Cap Chat au bassin de Gaspé ? On le conçoit Il peine. Cependant, vous le voyez, ça et là apparaissent des lopins de terre cultivés, des maisons éparses sur le rivage, et, de distance en distance, des petites églises. Mais n'anticipons pas; il ne faut pas aller plus vite que le steamer.

Je vous ai lai.ssé à midi et demie, je vous reprends à six heui-es du soir. En ce moment, l'ombre des grandes montagnes s'épanche sur le fleuve comme un manteau agité par la brise. D'un côté, à cinq milles de nous, sur la rive sud, la silhouette sévère, hautaine, des monts Saint-Louis qui se dressent comme des géants entassés, pleins de colères, sous les rayons doux, craintifs

de la lune ; de l'autre, TesiDace, un horizon de vagiies et le vent qui bondit sur leur cime. Tout est silencieux ; les étoiles nous regardent et le sillon que trace le steamer se remplit d'étincelles. Le jour n'est pas encore éteint et la nuit lenvelopj^e de ses replis innombi-ables ; c'est l'heiire où l'on pense en automne, où l'on ferme son ombrelle en été. où l'on soupe dans toutes les saisons. Xous sommes dans le sombre infini. Les cieux. les flots et l'air, le grand air. l'air libi-e, flottent au-dessus et autour de nous. . .

Quelle chose délicieuse que d'avoir des poumons ! J'engouffre l'oxigène de l'immensité. Le temps nous cajole toujoiu's ; évidemment, c'est là une plaisanterie qui va bientôt toui'ner au tragique. Néanmoins, les matelots nous assurent que nous allons avoir beau pendant deux joui*s. Illusion nautique ! Le marin, fils de l'espace, est candide et se fie aux apparences ; Eole le blague tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret pour lui ; le dieu des vents est comme tous les mauvais dieux, ses fidèles ne sont que des dupes.

La soirée est longue à bord, surtout lorsqu'il n'y a ni joueurs de whist, ni musique, et que le hot scotch seul vient couper les heures monotones qui s'accumulent comme autant de sacs de plomb sur la tête. On ne jïeut ]>as toujours être à quatre pattes devant l'immensité à lui dire qu'on la trouve superbe. Quand on a reconnu cinq ou six ibh en vingt-quatre heures sa petitesse humaine, il semble que cela suflit et qu'un peu de variété à cet exercice rafraîchirait le tempérament ; mais dans le Golfe, à cent milles de Gaspé, l'homme n'a d'autre ressource que de se comparer aux astres et de se mesurci- en face do mondes innombrables, des

millions de fois plus grands que la terre, qui lui apparaissent comme dans une soucoupe. C'est surtout sur l'eau que le ciel est grand; entre deux abîmes, l'homme juge et sent mieux la profondeiu- de la création ; Dieu lui apparaît plus visible, plus éclatant ; il se manifeste dans toute la liberté de sa puissance, et chaque bouffée d'air, qui arrive comme un torrent dans les poumons, est une révélation partielle de l'intini.

9 h. du soir.

J'ai réussi à former une partie de whist ; mais au moment de prendre les cartes, le coeur me monte aux lèvres; le vent qui souffle à l'encontre de la ïnai-ée soulève une houle intérieure dans mon thorax. Néanmoins, je tiens bon ; il est absurde de vomii' sur l'atout. Ce qu'il faut d'énergie en ce moment rien que jjour marquer mes points est incroyable. Ici, je constate que l'homme est bien le roi de la nature. Gagner un rubber dans le tangage, c'est être au-dessus des éléments.

11 h. du soir.

Entre les deux mon cœur balance. Est-ce à droite ou à gauche que je vais déborder ? Tribord et bâbord me tendent les bras tour à tour. O thorax ! tu n'as donc pu contenir le flot montant de mes nausées ! Mais quoi ! qu'est-ce à dire ? qu'y a t-il ? Borée s'apaise, la vague s'allonge et s'abat, et sur le dos aplani de la prairie liquide, le Secret s'avance comme un héros antique? inébranlé, inébranlable. C'est que la marée change et que le vent est avec elle; ainsi, tout est contraste dans la nature ; une loi succède à xme autre, et de ce con-

t-rsi-ste passager naît l'iiarmonie éternelle et le bien-être particulier d'nn cœur remis dans son assiette.

Maintenant, la côte sud est montagneuse et sourcilleuse ; l'ombre des montagnes trouve encore le moyen d'assombrir les voiles de la nuitépandues sur le fleuve. Le Secret file le long de la côte comme un pirate ; un sillon rapide, semé d'étoiles, éclaire notre fuite argentée ; nous glissons et nous ne roulons plus, que Dieu est grand ! Je ne me couche pas, rien n'est plus monotone. A quatre heures du matin, assure le second qui passe son temps à remplacer le premier, nous arriverons au bassin de Gaspé. Je vais attendre dans le recueillement et la congélation. Quatre heures sous le dôme céleste, par une nuit d'octobre, lorsqu'on coupe le vent, c'est héroïque ! Mais je m'élèverai avec la souffance : '•Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur ;" c'est Musset qui a dit cela un jour qu'il se chauftait devant une bonne grille, ce qui prouve que tout est relatif dans ce monde.

4 h. jeudi matin.

Nous y .sommes, mais je ne vois rien; j'attendrai que les lueurs matinales glissent sur ma paupière aloui'die.

Cinq heures ! Le bassin se dessine et le cadre s'éclaire. Quel spectacle ! Qu'on se figure une baie de vingt milles de longueur se terminant en un bassin où peut loger une flotte de mille vaisseaux ! A droite et à gauche, deux rivières, séparées par le port, descendent le long des falaises de granit ; cà et là des collines sauvages, à

couvertes de pâturages veloutés ; au bas. une petite suite de quais, des bateaux-pêcheurs, das goélettes et quelques brigs balançant leui-s voiles amollies au souffle tiède qui s'échappe du rivage ; quelque chose d'agreste, de naïf et de vigoureux comme le premier jet d'une grande création. Le bassin de Gaspé a du géant et de l'enfant, il étonne et charme, il a une harmonie délicate et saisissante à la fois ; c'est un bébé qui fait la temjîête dans son berceau.

En quittant le bassin de Graspé, nous remontons la baie qui. comme je vous l'ai dit, a ^ingt-et-un milles de long, jusqu'à Percé qui est sur le Golfe même. Cela nous prend près de deux heures. Notons en passant que Gaspé est le seul port sur toute la ligne des bateaux du Golfe où l'on mouille au quai même ; partout ailleurs, il y a trop peu d'eau et Ton débarque dans des chaloupes qui viennent du rivage chercher le fret et les passagers.

Percé est une des curiosités du Saint-Laurent. Si l'on croyait tous les récits fantastiques, auxquels la tradition ajoute son prestige, qui se débitent sur ce roc formidable, projeté dans une mer toujours houleuse, souvent orageuse, comme un déli audacieux de l'écueil à l'abîme, on n'en approcherait qu'avec une teiTeur mystérieuse mêlée d'angoisse. Percé proj)rement dit est un village de deux cents feux, établi sur un promontoire qui semble garder l'entrée du Saint-Laurent : ce promontoii-e n'a pas de hauteur, il n'ajiproche en rien de nos montagnes du nord ; mais il est ruguou.x. menaçant,

d'une hardiesse violente ; on dirait que sa longue lutte avec l'océan lui a révélé sa force et le pouvoir qu'il tient de Dieu de ne pas laisser les flots dépasser leurs bornes. C'est un archer du moj'en-âge, bardé de fer, immobile dans son armure, et qui reçoit, invulnérable, tous les coups de l'ennemi.

Pei'Cé, en face de l'Atlantique qui le bat de ses temj)êtes depuis des milliers de siècles, frémissant sous l'averse éternelle des flots, mais immuable comme un décret du ciel, morne, pensif, subissant sans murmure les torrents pleins de colères qui l'inondent, penché comme un dieu déchu qui expie dans l'éternité l'orgueil d'un jour, nous remplit comme d'une admiration douloureuse et d'une pitié grande et profonde.

En face du promontoire est ce rocher célèbre, long d'un demi-mille, couvert d'un j^lateau uni comme une mer calme, fendu verticalement en deux à l'une de ses extrémités, et, à quelques cents pieds plus loin, s'ouvi'ant dans les flots de manière à former une arche, rocher à pic, roide, droit comme un poids qui tombe, qui a donné son nom à l'espace tout entier de terre qui termine la baie de Gaspé et fait saillie dans le Golfe. Près de là est l'île Bonaventure. longue de quelques milles, où se trouve un des établissements de la maison Le Bouthillier ; et, en face, de l'autre côté de la baie, à trois lieues de distance, un autre rocher analogue, nommé La Vieille, qui a été miné par l'action des flots et qui s'est écroulé en partie, laissant une échancrure béante, noire, oii tous les génies malfaisants de l'abîme doivent venir faire leur sabbat durant les tempêtes.

Le plateau du roc de Percé est la demeure des goélands, des mouettes, des cormorans, des pétrels et des

pigeons de mer. C'est là qu'ils déposent leui*s œufs, chaque espèce séparément ; joiu* et nuit ils lui font un dôme de leui-s ailes, et l'on entend leurs cris aïgus à traveiv les sifflements de la bise. On raconte qu'un hardi pêcheur avait réussi à tixer une corde au sommet du plateau, et qu'il sen servait pour aller ramassei', en une seule nuit, sept à huit quarts dœufs qu'il descendait au moyen de poulies attachées à la corde ; mais, un beau jour, la corde trop usée manqua, et, barils et pêcheur roulèrent dans l'alnme. Depuis lors, toute tentative de ce genre a été interdite par la loi.

Percé est le plus grand entrepôt de pêche de tout le CTolfe. C'est là que les Eobin ont leur principal établissement, sans compter ceux qu'ils ont à Graspé et à Paspébiac. On voit du bateau sui- le rivage les longues claies ou échasses sur lesquelles la morue sèche et doù elle est expédiée aux Antilles, de même qu'au Brésil et au Portugal. Une multitude de bateaux-pêcheui's nous entourent, la plupart faisant la j^êche à la morue, au hareng ot au maquereau. Quel l'éservoir inéi)uisable que ce golfe St-Laui'cnt ! Croiriez-vous que des goélettes prennent de soixante-quinze à cent quarts de hai'engs en im seul jour, non-seulement pendant toute une .saison, mais encore depuis des siècles chaque année, et qu'il n'y a aucune raison jiour que cela finisse jamais !

Il en est ainsi du maqxiereau. si abondant qu'il fatigue les pêcheurs ; il n'y a qu'à jeter et tirer incessamment la ligne ; l'un met rap])ât, l'autre hâle, et

cela pendant trois mois de l'année, tous les jours. Le maquereau et la morue se pèchent à la ligne, une ligne parfois semée de cinquante hameçons ; le hareng est pris au filet, pêche rapide, mais sans émotions.

Huit heures.

Xous quittons Percé par un temps incroyable en cette saison-ci, merveilleusement beau, Ijrillant, étincelant comme l'étoile du bonheiu-, et nous nous dii"igeons sur Paspébiac. à soixante-tlouze milles plus loin, en passant par la Pointe aux Maquereaux qui est à l'entrée de la Baie des Chaleurs.

A la Pointe aux Maquereaux, trente milles plus loin que Percé. s"entrouvre cette onduleuse. voluptueuse Baie des Chaleurs, pleine de longs replis, de languissants contoui-s, que le vent caresse comme un éventail, et dont le.s grèves amollies reçoivent sans murmure l'épanchement des flots. Quarante milles plus loin, au pied de collines douces, légèrement aplanies, apparaissent Paspédiac et Kew Carlisle, les deux plus jolis, les deux plus "coquets endroits de la Baie.

Ici commencent une nature, des formes, des a.spects tout différents de ceux que nous venons de quitter avec les rives du Saint-Laurent. Ce ne sont plus les montagnes abruptes de la côte noixl, ni les champs amaigri.s, fatigués de la côte sud, mais de gras pâturages, des champs bien noiuris, une végétation pleine de jeunesse. J)"un côté c'est le Canada, de l'autre c'est le Nouveau-Bruiiswick ; mais, dès maintenant, que le lecteur s'a])]n-éte à des usages, à une population, ù une physionomie locale qui ne lui rappelleront en rien le Canada.

Nous sommes, nous, un peuple ancien. Tout est vieux en Canada, les villes, les campagnes, les mœurs, le langage ; tout y est pénétré de l'antique et a la senteur lointaine d'un monde dès longteinps disparu. Nous parlons et nous vivons comme nos ancêtres ; en maints endroits, des souvenirs déjà séculaires attestent une vie, une histoire, des traditions dont nous n'avons fait qu'hériter, et qui sont maintenues par des coutumes jiour ainsi dire invariables. Quand onparcom't les campagnes canadiennes, le plus souvent on respire comme la poussière d'une civilisation éteinte ; des ruines, déjà vieilles de cent ans, jonchent le sol dans bien des villages ; il y a des églises et des demeures que le moindre souffle du vent ébranle, et qui remontent au temps de la régence d'Orléans. Des cités entières même, comme Québec, s'enveloppent dans des manteaux de débris et semblent souflrii" toutes les atteintes d'une vieillesse trop longtemps prolongée.

Le Bas-Canada est le vieux monde dans le nouveau, le vieux monde resté jjassif au milieu des secousses modernes, lézardé, mais immuable, sillonné de moisis- .sures et jetant au loin l'odeur des nécropoles. Depuis plus de deux siècles, bien des champs ont la même apparence, bien des foyers ont entendu les mêmes récits des vieux, morts presque centenaires ; les générations se sont succédées comme un flot suit l'autre et vient mourir sur le même rivage, et c'est à peine si, depuis ime quinzaine d'années, des mains hardies se sont mises à secouer le linceul sous lequel les Canadiens

avaient enseveli les légendes de leur passé et les beautés de leur histoire.

Il y a chez nous des classes sociales, des aristocrates, débris de l'orgueil et de l'ignorance féodales ; il y a des vieilles familles qui se détachent de la masse et qui consei'vent intactes des mœurs et des manièx'es surannées ; il y a les parvenus, il y a les enrichis, les petits boui'geois et les ouvriers, tous gens se tenant à part les uns des autres ; il y a des pauvres bien-nés et de gros marchands c^ui reçoivent dans des palais, et qu'on pourrait atteler avec des bœufs de labour ; il y a à part cela la classe d'élite, tière de sa valeur, dont l'exclusivisme n'a rien d'arx'Ogant, qui se mêle volontiers avec toutes les autres et dont les prédilections s'abaissent maintes fois jusqu'aux rangs les plus obscurs, c'est la classe des hommes de l'esprit et de l'étude. Mais ici, dès que l'on met le pied dans la Baie des Chaleui's, et dans tout le reste des provinces maritimes, les distinctions sociales disparaissent ; il n'y a plus C[ue des égaux.

Les communautés sont petites, jeunes et formées invariablement des mêmes éléments. On n'y connaît ]>îis plus la mendicité que les grandes fortunes, et si les hommes en général n'}" travaillent pas avec l'ardeur et l'âpreté que nous mettons dans nos entreprises, du moins ils font tous quelque chose. Prenez l'un après l'autre tous les groupes isolés d'habitations, auxquels on a donné le nom de villes, le long de la Baie et sur le littoral du Xouveau-Brunswick, et vous retrouverez, non seulement la même physionomie extérieure, mais encoi-e les mêmes mœui-s et les mêmes occupations.

Ce pays n'a pas de passé, pas de coutumes établies ; il n'y a là, pour ainsi dire, pas de lien, pas de solidarité ; chacun y vit de sa vie propre, affermit, dévelojDpe, élève et embellit son existence comme il l'entend. Les chaudes amitiés qui datent de l'enfance et qui remontent aux vieilles liaisons de famille, sont inconnues. C'est que les hommes, en petit nombre encore, y sont tous dispersés sur une étendue considérable ; pas de paroisses, pas de villages nulle part ; seuleînent, ça et là, des centres de commerce appelés villes, et qui ne ressemblent en rien à ce que nous sommes habitués à ajjpeler do ce nom.

En parcourant les rivages de la Baie des Chaleurs, vous verrez paraître inopinément un clocher au milieu d'espaces vides, comme ces calvaires qui, dans notre jiays, se dressent tout à coup sur les routes solitaires ; c'est la chapelle protestante ou catholique ; mais, autour d'elle, rien de ce rassemblement qui rappelle aussitôt l'idée du troupeau réuni sous la main du pasteur. Les habitations sont disséminées sur la grande route, parfois quelque peu rapprochées, assez suivies, le plus souvent clairsemées ; aucun endroit ne tire son nom d'un village ou du saint auquel il est consacré, mais d'une configuration de terrain, d'une petite rivière, d'un souvenir fortuit, d'un accident et même d'un hasard. On dirait que l'homme est arrivé sur cette terre comme une paille enipoj'tée par le vent, qu'il s'est arrêté tout à coup et a planté sa tente sans s'occuper de ce qui l'entourait, ni de son passé désormais perdu dans l'oubli.

Dans une pareille conti'ée, les mœui'S sont nécessairement quelque peu dures. Chacun, renfermé dans une individualité semi-barbare, a -peu de notions de la réciprocité sociale, des égards mutuels. On sent que les hommes y ont l'habitude de vivre séparés ; aussi sont-ils défiants les uns des autres. La loi, quand il y a lieu, reçoit son application la plus rigoureuse ; pas de tempéraments, pas d'adoucissements.

Dans une civilisation qui a pris son développement complet, tous les membres de la société sentent qu'ils se doivent mutuellement protection ; on obsei-ve moins la lettre que l'esprit de la loi, on l'élude même par mille fictions qui, en somme, ne font que démontrer combien chacun se repose plus sur les mœurs générales que sur les ordonnances, combien on s'en rajjporte plus à l'intérêt de tous, dans l'ordre de choses établi, qu'à la contrainte imposée par des textes inflexibles. Mais ici, l'on dirait que la loi, loin d'être faite pour les hommes, est faite contre eux, et qu'il n'existe pas d'autre sauvegarde mutuelle que dans une application di-aconienne de ses obligations.

Le lecteur saisira mieux du reste le sens et l'étendue de ces considérations par des exemples.

Nous étions arrivés à Paspébiac jeudi, le 10 octobre, à trois heures de Faprè.s-midi. Il faisait un temps à égayer des croquemorts et à faire chanter des corbeaux ; le ciel était resplendissant, la mer légèrement ondulée par la brise. Dans le port, la Canadienne, tirant des bordées, voletait comme un oiseau-mouche sur des flocons de lilas ; quelques navires blanchis-

saient à l'horizon ; d'autres, mouillés, attendaient leur cargaison de bois ou de morue sèche pour les Antilles, tandis qu'une centaine de bateaux-pêcheurs se balançaient sur les flots dans toutes les directions.

Nous fûmes accostés par deux énormes barges qui vinrent prendre le fret et les jjassagers. L'opération dui-a une heure et demie, pendant laquelle nous pûmes examiner à loisir la physionojuie de l'endroit éloigné de nous d'à peu près un demi-mille. A part le site qui est charmant, je dirais presque suave, tant il y a de douceur agreste daiis les longues collines qui viennent se baigner à la mer, ce qu'il faut l'emarquer avant tout à Paspébiac, c'est l'immense établissement de la maison Eobin qui constitue à lui seul une j)etite cité.

La maison Eobin emploie environ six cents hommes à la seule préparation de la morue ; ces six cents hommes demeurent tous dans l'enceinte de l'établissement qui est divisé par rues et par quartiers, et qui contient des boutiques de aiienuisier, de charpentier, de tonnelier, de forgeron, de mécanicien ... tout ce qui est nécessaire à une exploitation coiisidérable. Il y a là jusqu'à des petits docks et des chantiers pour la construction des navires ; l'entrepôt général s'élève sur pilotis dans la mer même, et en arrière s'échelonnent les diverses rues qui fractionnent l'établissement.

Une particularité de la maison Eobin, c'est qu'aucun de ses commis n'a le droit de se marier ; s'il en est qui ont ce malheur, il faut que leurs femmes vivent au loin et qu'ils n'aillent les voir qu'une fois tous les deux ans. Il y a loin de là au mormonisme.

Un jeune homme qui entre comme commis dans la maison Eobin doit faire six années d'apprentissage à

vingt-cinq louis par an, puis deux autres années à cinquante louis, puis, successivement de cette façon, jusqu'à ce qu'il finisse par avoii- une part dans la société. Cet établissement célèbre remonte à l'époque même de la conquête. Son fondateur, un Jersais, vint, dans ce temps-là, établir un petit entrepôt de pêche sur les côtes de la Gaspésie, et , depuis lors, toujours graduellement, ses successeurs ont étendu la société jusqu'à ce qu'elle ait eu des comptoirs dans tous les ports du Golfe. La maison LeBouthillier, qui rivalise avec la maison Eobin, ne compte guère, elle, que trente à trente-cinq ans d'existence et emploie à peu jyrès la moitié autant de monde. M. LeBouthillier, qui est mort conseiller législatif, il y a quelques mois à peine, avait d'abord été commis de la maison Eobin, jusqu'à ce qu'il fût élu pour représenter l'immense comté de Gaspé, vers 1838. Ses patrons n'ayant pas trouvé conforme aux règlements de la maison que le premier employé s'occupât d'aiïaires publiques, il se sépara d'avec eux et fonda l'établissement rival, connu aujourd'hui sous son nom, et dont quatre fils sont maintenant les héritiers. De même que les Robin, les Le- Bouthillier ont des entrepôts partout ; le plus considérable d'entre eux est sur l'île Bonaventure, en face de Percé.

Il était près de cinq heiu"es du soir lorsque nous quittâmes Paspébiac. Trois milles plus loin, nous passâmes devant New-Carlisle qui est le chef-lieu judiciaire du côté nord de la Baie des Chaleurs, et qui ne forme, à proprement jjarler, avec Paspébiac, qu'une seule et

même ville. Nous en avions encore pour quatre heures avant d'atteindre Dalhousie, le terme de mon voyage par eau et le port le plus reculé de la Baie. Là, j'allais commencer un voyage par terre qui devait m'initier à des mœurs et à des usages tout à fait nouveaux.

Il était passé huit heures du soir lorsque nous arrivâmes à Dalhousie, après avoir parcouru six cents milles de côtes. A notre droite s'étendait la rive canadienne de la Baie des Chaleurs et de la rivière Eistigouche, et^ à notre gauche, se découvraient les premières campagnes veloutées, fraîches et 2;rasses du Nouveau-Brunswick • d'un côté, les montagnes de la Gaspésie ; de l'autre, une vallée basse, sinueuse, moitié sauvage, moitié cultivée, où se trouvent les plus belles fermes et où jDaissent les plus beaux troupeaux de l'Amérique anglaise.

Un coup de canon retentit à notre bord et des milliers d'échos le répétèrent dans les solitudes assombries qui nous entouraient de toutes parts. " Le scow," crièrent aloi's plusieurs voix de l'équipage, "où est le scow V Je dressai l'oreille et j'entr'ouvris des yeux pleins d'échtirs qui durent illuminer le paysage. Le scow ! dis-je à mon tour d'une voix où il y avait de la terreur, que peut bien être le scoïc ? Le Secret avait jeté l'ancre et sa longue forme noire coupait les ombres qui semblaient menaçantes dans leur immobilité.

Les mouvements de Téquipage étaient devenus silencieux ; le capitaine et le second interrogeaient tour à tour les flots et la rive : les passagers, debout sm- le jîont, étaient rivés à leur place comme des morts ré-

veillés qui ne savent pas quel côté prendre ; lanxiété et le mystère planaient dans les longs replis de la nuit ; il ne manquait plus que des hiboux et des chouettes vinssent s'abattre sur les chapeaux des passagers et frétiller dans lem-s oreilles.

Tout à coup un objet noir, plat, large, à peine émergeant de la ligne des flots, se détacha du rivage et s'avança vers nous sans qu'on pût distinguer un seul de ses mouvements. Sa marche était lente, on eût dit qu'il rampait et qu'il cherchait à se déi"ober ; rien n'indiquait qu'il fût conduit par aucune main humaine, et l'onde, autour de lui, n'avait pas la plus légère ride. Il approchait cependant ; quand il ne fut plus qu'à quek^ues verges du Secret : •'' A^'oilà, voilà le Scoïc ! " cria le maître d'équipage, et aussitôt passagers et matelots, tenant des amarres, s'élancèrent au bord du steamer. En un instant je redevins moi-même, capable d'affronter tous les périls ; mon angoisse fit place à une douce allégresse et à un grand soulagement ; le Scoiv ! le Scoio ! n'était autre que le chaland à bord duquel sont transportés les passagei's qui descendent à Dalhousie. C'est ainsi que la Compagnie du Golfe ménage des sui^wises à ses j^assagers les plus chers.

Xous sautâmes dans le chaland une douzaine de passagers environ, et deux minutes après, nous abordions au quai Dalhousie. Il faisait nuit noire, de lumière nulle part ; mais des maisons blanches, carrées, dans le style américain, coupaient çà et là l'obscurité.

Dalhousie est une petite ville de quinze cents âmes environ, qui a des rues larges et dont les habitations

264 CHROXIQUKS

sont espacées, comme dans toutes les cités naissantes (les Etats-Unis. Elle est située au point où la rivière Eistig'ouche se décharge dans la Baie des Chaleurs, au sein d'un magnifique panorama qui s'étend à perte de vue. Sa position convient admirablement à l'exploitation agricole et forestière d'une vaste région ; mais, jusqu'à présent, c'est le commerce de bois qui a été l'objet presque exclusif de tous ceux qui se sont Irrré» à des affaires sérieuses. Le pin et le cèdre, dans toute la région qui forme la vallée de la Baie des Chaleurs, sont en quantité incalculable et constituent à peu jjrès les seuls articles d'exportation. Yous voyez les clôtures, qui séparent les champs, construites en troncs de cèdre de six à huit pouces de diamètre sur vingt à vingt-cinq pieds de longueur ; (dans ce paj's le bois ne coûte rien, on n'a que la peine de l'aller chercher.)

Un fait singulier, c'est que personne ne fait sa jjrovision de bois pour l'hiver ; au fui- et à mesure qu'on en a besoin, on va le prendi-e dans la forêt qui avoisine les établissements, et l'on en chauffe des demeures qui n'ont jamais de doubles fenêtres et dont les cloisons ne sont jamais embouftetées. Toutes les maisons sont en bois, faites de madriers disjoints, sur lesquels on applique immédiatement le crépi et qu'on recouvre ensuite d'une couche de bardeaux ; on dirait que l'homme apporte dans ce paj's une négligence calculée pour son bien-être, et qu'il ne fait que juste ce qu'il faut pour conserver la quantité de chaleur nécessaire à la vie.

Du reste, c'est là une observation qui s'applique à tous les actes, à toutes les façons d'agir des gens de la Baie des Chaleurs. En général ils travaillent peu, la

vie étant pour eux trop facile ; ils n'ont qu'à lever la main pour avoir le plus beau poisson et le plus fin gibier ; les pièces exquises que nous recherchons tant et qui ornent nos tables de festins, ils les dédaignent ; la morue fraîche, le homard, les canards, les perdrix sont poui' eux des plats vulgaires auxquels ils ne songent même pas. Pour le chauffage, il n'est d'homme assez pauvi'e qu'il ne pui.sse se procurer du bois à discrétion ; les terres sont d'un prix nominal et donnent, pour un peu de culture, des produits magnifiques ; nulle part, sur tout le continent américain, on ne saurait voir d'aussi belles races de bestiaux, des porcs aussi gras, des pommes de terre plus grosses et plus nourries que dans cette contrée fortunée dont bien peu de Canadiens connaissent la richesse agi'icole. Il n'y a de pauvi-es, dans ce pays, si toutefois on peut les appeler de ce nom, que ceux qui se font journaliers ou pêcheurs au service de quelque grand établissement. Tous ceux qui se livrent à la culture sont dans l'aisance ; les terres sont moins grandes qu'en Canada, mais produisent infiniment plus ; les quelques pei"Sonnes qui, cependant, ont voulu faire de grandes exploitations agricoles, sont arrivées à des résultats qui nous jetteraient dans l'admii-ation. Qu'on aille voir les fennes des Fergusson et des Fi-aser, où paissent des centaines de bêtes-à-cornes et trente à quarante chevaux, et l'on s'étonnera qu'un ])areil pays soit si peu connu et si peu habité.

Les Acadiens et les Ecossais, qui constituent le plus grand nombre de ceux qui habitent les rives de la Baie,

sont tous dans l'aisance ; qu'on entre chez le plus mince cultivateiu" d'entre eux et l'on y aui-a du beui-re ' frais comme il serait impossible de s'en procurer à aucun prix sur les marchés canadiens. Jusqu'à réi)oque où les travaux de i'Intercolonial ont commencé, tout ce monde-là, à peu près, ignorait la couleur de l'argent ; les journaliers travaillaient aux grandes scieries des Fergusson et des Motiiit et étaient payés en bons de provisions qu'ils prenaient dans les stores de leurs maîtres, absolument comme cela a été longtemps et est encore jusqu'à un certain point pratiqué par la maison Priée dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du produit de leurs terres sans songer à l'exportation.

Ce que le chemin de fer a ajjporté de changements dans les habitudes, dans les relations et jusque dans les exigences de cette jsopulation, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si Ton ne savait, j)ar d'autres exemples, les effets violents et contagieux d'une importation brusque d'argent dans les petites communautés habituées à l'usage primitif de l'échange.

Les mêmes hommes qui, autrefois, gagnaient à peine deux shillings (1) par jour, payés avec du lard et des biscuits, en recevant tout à coup un salaire mensuel de trente dollars soldé en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d'argent, et s'imaginèrent, dans leui- naïve avidité, que le métal du Canada coulait comme l'eau de leurs rivières, et qu'il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre comme ils font des homards. C'est ce qui explique plusieurs grèves faites

([j Quarante cenlins ou deux francs.

-i;(i CIIHONIQUICS

sont tous dnii.s I':ii.s:uico ; qu'on entre chez le plus iniuce cullivaiciir (.l'entre eux et l'on y îuirudu beurre irais eumnio il .serait impossible Je s'en procurer à iiLieun prix sur les marchés canadiens. Jusqu'à Vé\wnv.o où les tr'ivaux de l'Intercolonial ont commence', iouL ce monde-là, à peu près, ignorait la couleur (Kl'argent ; les journaliers travaillaient aux grandes seiei-ics des Fergusson et des Moil'at et étaient payés eu bons de provisions qu'ils prenaient dans les stores de leurs maîtres, absolument comme cela a été lon;^lonips et est encore jusqu'à un certain point pratiqua par la maison Priée dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du produit de leurs terres sans songer à l'exportation.

Ce que le iheuiin de l'er a apporté de changemen'is; dans les liabitudes, dans les relations et jusque dans les exigences de cette population, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si l'on ne savait, par d'autres exem])lcs, les eltets violents et contagieux I] d'une ini[)orialion briLsqiic d'argent dans les petilos eomiunnautés habituées à l'usage primitif de l'échango.

Les niGmes liommes qui, aiitrelbis, gagnaient à peine deux sliillings (1) par jour, payé.s avec i.lu lard et des biscuits, en recevant tout à coup un salaire u)eusuel de ti'ente dollars soldé en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d'argent, et s'imagineront, dans leur naïve avidité, que le métal du Canada eoulait comme l'eau de leurs rivières, et qu'il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre comme ils font ik'd homards. C'est ce qui ex[i!ique plusieurs grèves liiites

[Ij Quaranle cenliiis ou deux iVancs.

if

ciinoxiQUES 2o7

pur les travailleurs do l'intei'colonial et la diffioulté (|ii'oa eut à se procurer de.-: ouvriers dans les comnicnceiiK-uts de cette gigantesque entrejjrise. Aujourd'hui même, cette difficulté existe encore et est une des nonilii-euses causes qui ont retardé racconiplissemcnt de cette œuvre qui sera l'une des plus belles de l'Amérique, malgré les préjugés de partis et les fausses idées do coux qui, placés à distance, ne peuvent juger de ce (jui ce passe sur les lieux.

11 3' a cinquante-deux ans, Dalhousie n'existait pas. 1! n'y avait qu'une chaumière de tonnelier là où s'élève maintenant une petite ville qui, avant longtemps, aura quintuplé sa population. Ce tonnelier tnivaillait pour les bûtimonts qui venaient ù l'entrée de la lii.sti- ;^uaclie prendre des cargaisons de bois et de saumoi\s. Siir le parcours de la Baie, jusqu'à une dL^tancc de dixlaiit ou vingt lieues environ, il n'y avait que cinq îl .six maisons de pêcheurs, et toute la contrée était sauvage. Depuis ^[étis jusqu'à JJulhousie. à Iravers la vallée de la Métapédi;i, une longueur de cbeniin tic quai'ante-cinq lieues, il n'y avait que de.s Indiens éparpillés ça et là, les descendants de ceux qui avaient (uiiibattu pour le pavillon iVançais. On peut voir encore à Jvsquiminae, sur le côté canadien de la ]îisti- ;j;ouche, à dix milles de Dalhousie, l'endroit où une troupe d'Indiens massacra un équipage anglais ([ui avait voulu pénétrer dans rintéi'ieurde la coI(juie iranvaisc ; et, ])lus loin, le voyageur ])eut contenii)ler la l'ointe à la Batterie, fortificatioi» élevée pour déieiulre l>'s mi.ssions des Jésuites qui, ù cette époque, étaient

2oS CirKOXIQL'KS

iloris-sanles le long de l:i rivière Eisiigouciio. Aiijuur- {Vimi, il y ii là tlos villages iinportaiits, tels que Bour- (Uuii, Cross Point, suilout CainpboUtown, et les doux pjijs belles tl-nncs peut-Gtie do l'Amérique anglaise, i.\i{es de il. Fraser et de M. Fei-gu-sson.

Dalhou.sie n'a ni gaz, m trottoirs, ni aqueduc, iii rien de ce qui peut donner l'idée d'une ville telle qii..noa? le concevons, mais c'est un entrepôt considérable di bois et (.le commerce de poisson. On y voit une juison et une couv qui ont l'air de simples résidenci-s de campagne, et même une école militaire .semblaljlu ;\ celles que nous avons le bonheur de posséder, quel- (|ties cottages ça et là sur les Lauteui-s, enveloppés daii.> <los bo.squets de sapins et d'épinettes; voilà tout ce (|ui i Oiistitue l'oi'nementation de cette ville où s'arrêtciu • icux fois par semaine les steamers du Golfe et K- Ih'Uisay Ciistle, \u\ gi-and vapeur qui fait le service lic IjUs les ports du Xouveaii-Brunswick, dan.s cette pai- i (le de la province. i

Lorsqu'on arrive à la Baie des Chaleurs, le désir Kplus légitime qui vient naturollemeut à l'esprit o.-t (lien d'avoir de la moi-ue fi-aîciie, des homards, ilcs huîtres sortunlde l'i-ai!, «.lu hareng et <lu saumon enouri! ruisselants de l'onde. Longtemps d'avance, le p!il;ii> .s'humecte à ridée des jouis.sances que lui donnera le i-outact de ces chaires délicieuses dans leur siicculeiiio rVaîcheur. On pi-eudra des huîtres sur les bancs méino et ou les ouvrira sur le rivage ; tous les jours uiiO] v'l)louis:,an(e morue, eneon- saturée des essences de laj inm; viendra réjouir sa table ; ou voit lea LonianLiàl

It

ClHtON'lQlJES 269

iiùUe do ]!Oui'|)i'o t'iliK-floi' ;l;iu8 le ])]al ; lo liarcn^ii; le inaquei-cau, ri^.'<olaut dans ki jM^dc, inouïes (.ruuo ice dorée, j^étillont déjà .souîi les n!;j;ards avides ; ou nsc au largo sainnou attendant seulenicnl le contact couteau jiour ouvrir ses el'iairs tremblantes d'cni-

npoint et presque animées encore eh bien ! toute

,te eau qui vient à la bouche p:u" aniicl]jation n'est une duperie ; on déguste dans le rêve et ni huîtres, saumon, ni nioiaie ne viendront une seule ibis jusqu'à palais que ses illusions caressent, e qu'il est à peu ])rès impossible d'avoir dans la. ic des Clialeui-s, c'est du ])oisson smis aucune forme. iUS dirai-je que j'ai mang-é là de la morue sèche renie de (^iiél;ec ? On ne le croira pas, et auj(jurd'hui core j'eiu'age d'Gtre convaincu que c'est vj-ai. il l'aut c j'explique ce phénomène.

D'abord, il est très rare que le poisson suit détaillé us la Baie des Chaleurs, ceii.v qui s'occupent de che étant généralement an service des Jiobin et des Bouthilller auxquels ils doivent ap];orter le pj'oduit tier de leur travail : ])iiis, les g()ëlettes et autres .timeuts qui viennent l'aire la pêche pour lear com])te gardent bien de débitei- U^ poisson là où il n'a au- |.a prix ; ils l'aj^portent dans les villes du Canada ou eu vont le vendre aux Antilles ; ensuiti', les ])aftidiers n'ont aueun goût pour un [)roduit si aliondant a'ils en sont comme écœurés. Entin, quoifpie Caraiiette soit à l'enti'ée de la J^aie des Ohalenrs et ([ue liédiac soit sui- le llttoi';d du i^ouvean-lîrunswick, il d. plus dillicilc de se ]n'0curer de-i liuîires à vingt lilles de ces deux ])Oi'ls ([u'à Afordréal et à (Québec, iule do conDiiuidcations l(K';des,

210 CUIIONIQUES

i-A puis, lu înOinc raison existe pour les huîtres que Don.- les autres ])roduits Je la mer ; eeux qui en foiu le e'.'uimerec le font eu grand et .se gardent bien dy détailler dan.s de.-; lieux où ee commeree ne sei-ait pus lu! r;iiif, et où la pojnilation est trop f-laii-senice. J'ai demandé, je l'ai fait ]n-esque avee prière, dans tous Ic.-^ liôtek où je suis allé, qu'on me donnât une bouchéi; de morue fraîche et une assiettée d'huîtres ; j'ai ottL-ri (k's sommes folles, comme seul un chroniqueur du National peut en prodiguer, et j'ai éprouvé partout les mônies refus amers. Si Ton en avait eu, on m'en aurait donné pour rien, mais on iïqw avait pas ! J'ai pas^é devant une fabrique où l'on pj-éparait iehotuai'd, j'ai vti qitinzo à vingt champs couverts des carapaces de ee crustacé vermeil, et j'ai dû me contenter d'en aspirer la provocante odeur. A deux cents pas de nitji la Eaic roulait ses ondes vertes et bleues tourù • tour ; on y voyait presque foisonner des miriadcs do maquereaux et de morues, et j'ai dû les laisser foisonner. Quoi ! j'ai foulé sou'^ mes pieds vainqueurs la rivière aux Anguilles, et je n'en ai pas même pu pincer la (pieve d'itno ! Ainsi, l'une des plus chères illusions (K' mon voj^age s'est etiacée à, peine conçue, et j'ai dû e(jrriger mon tourment avec du motiton, du lard ut (K'S patates, mol qui m'étais élevé jusqu'à l'huître !

A vingt-six milles plus haut que Dalhousic, sur la livlère Ilistigouchc, commencent les j^i't^mi'^i'cs sectioiis de rintcrcolonial dans le Xouveuu-Brunswick. C'est totite une histoire que l'entreprise ô.ii:i quati'o

ClIRONl.QtJES 271

■.(.'lions C[iii s'cUcndeiit dupui.s cet endroit ju:>(|a'ù Xipcsiguit et qui comprennent en tout soixiuite-dixiiuiî. milles ; je dirai plutôt que e'e.st une conquête de l'i'uergie, du tident, de la persévérance indomptable et du savoir l'aire de Messieurs Eerlinguet et Berti-and (pli ont eu l'entreprise de ces quatre sections, il y a trois ans.

Je no m'expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacirique améi-icain, qui a neuf cents lieues de longueur, avait été l'ait en trois ans, tandis que l'Intercolonial, qui n'est long- que de huit cents milles, n'était }):is encore luii, et je faisais à ce sujet les com])arai.^ons les plus déraisonnables. Aller sur les lieux, voir par soi-même, s'instruij'c par sa pro])re expérience, est un rciuùde souverain ])our toutes les eri'eurs ; je l'ai employé, et, maintenant, mes idées soitt toutes dillérentes de ce qu'elles étaient.

(^uand on a vu en détail cette partie <\n chemin que j'ai visitée, cpiand on connaît le nombre et la nature des difficultés qu'il a fallu vaincre, et dont quelque.sluies subsistent encore, on reste surpris du résultat et l'on se sent lier de ce que ce soient deux Canadiens- Français qui aient fait le plus bel ouvrage sui' toute la ligne. Les diverses constructions élevées puv M]\[. liertraud et Eerlinguet sont vraiment monumentales ; ce sont même parfois des œtivres d'art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la iinosse tle l'aroliitecture. J'ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux comjKitriotes, et je les ai entendus dire qu'il n'y avait rien «liii leur fût comparable aux Etats-Unis, tant pour la holidité que pour le fini du travail.

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