ciiuONiQL'ES
• Cela se conçoltj me disait l'un d'eux ; aux Etats- Unis nous sùjnnies toujours pvej^st's de l'aire dcb che-, iiiiiis de fer ; dès qu'une localltu en sent le besoin, vite il se foj-iiK: unu compagnie, on se fait donner une cliarto et ion euustruit à la liûte pour les exigences du Jour, ('[iiiue :i taire renouveler la ligne par l'Etat quelques ai!i:ces après. Idrsqiic la nécessité d'une construction .solide et durable e.st devenue impérieuse. Ici, c'est toai ditîérent. L'Intercolonial est une voie nationale; il e-^t. 2)our ainsi dire, le clieniin de fer du Dominion , il liiut qu'il ait le caractère et la constitution qui conviennent ù toute œuvre publique, pati-imoine d'munation, héritage des générations à venir. Ce que vou> éicve/. aujourd'hui, ce n'est pas seulement une voie l'c/rée, mais encore un monument de toute inie époque. Eu voyant les magnili(|Ues ponts qui couvrent leiiijn\brcnses rivières de la Biiie des Chaleurs, en coin- ];i-endra que l'Intercoloniai n'a pas été fait seulemeia poui- les l)e.soins vulgaires du commerce, mai.s encore p..>ur être nn témoignage du degré de civilisation et de vigueur do tout un ])euple.
■ Le chemin do fer du Paciiique s'est fait très rapi- <lejiient, il est vrai, mais voyez combien étaient dilKrciiics les conditions de cette enti-eprise, Nous avions tles ouvriers en foule et des niilliers de Chinois qui ti-araillaient sur la ligne, pour un prix nomimd, de l'aube au ci'épnsculc ; tou.s les îuois il arj-ivait de nouvelle? ma.sses d'hommes venus de tous les points de r.Eun)jK' ^.{ lies Etals-Unis ; nucaue saison n'arrêtait les travau.x. l'argent abondiiit ; aucun paiti hostile n'entravait lu i..aivhe de l'enii-eprisc, le chemin du l'acilique était i:di. pour tous et au nom de tous sans que la politiquej|j
y rései'vâl. un ])oaec de tiurain ])OLir ses bîitaillc.>^ ; on ouf rc'j c'était une œuvre ])ui'ejiient eouuncjx'iale et chacun était impatient de voir eoin])léter le grand Thorowjli l'arc qui apporterait sur le bol amérieaiu les 2>i'<"li'i'>' (le la Chine et du Japon.
•' Ici, vous avez à peine le nombi'o d'ouvriei's indispeiisablos, et cchi à dey pi'ix très élevés ; tout s'opj^o.se nu progrès de l'entreprise, le bas prix des .soumissions, qui ruine ])resquc tous les entrepreneurs, upi'ès en avoir réduit quelques-uns à déserter leurs obligations, l'hostilité d'un parti politique qui ne laisse au gouvernement d'autre alternative que de sacrifier les scminissionnairos et la marche même do l'ouvrage aux exigences de l'économie, le clinuitqui paralyse les travaux ])cndant plusieurs niois de l'aimée, l'inaptitudo de prt'sque tous les ouvriers et entrepreneurs à un genrt! irouvrage presque nouveau dans voti-o pays, les rap- ))(n'ts inexacts des- explorateurs qui, en ti'ompant le g(nivernement et le puhlic, ont ])orté les soumissionnaires à sous-évaluei' le coût de plusieurs sections où se trouvent des obstacles presque insurmontables ; onlhi, cette dernièi'c et puissante entrave créée ])ar l'idée que Tlntercolonial n'est que l'attaire du gouvei-iK'iiient et que le pul)lie n'y a aucun intérêt..."
Peut-être y avail-il dan« ces pai'oles de l'ingéitieur iiiuéi'icain de la bienveillance et une politesse [joussér jusqu'au lyi'isme ; mais ce que je .sais ])ortiiK'inineul, ce (jue j'ai vu de nu\s yenx, Ce que j'ai appris par de iioiiibi'eux témoignages, je vais vou.s le dire.
I(or,s(pie !\LM. IK-rlranil et Ik'rliiiguet arrivùi'cut à
CHROXIQUES 271
sections qui s'étendent depuis cet endroit jusqu'à îfipesiguit et qui comprennent en tout soixante-dixhuit milles ; je dirai plutôt que c'est une conquête de l'énergie, du talent, de la persévérance indomptable et du savoir faire de Messieurs Berlinguet et Bertrand qui ont eu l'entreprise de ces quati-e sections, il y a trois ans.
Je ne m'expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacifique américain, qui a neuf cents lieues de longueur, avait été fait en trois ans, tandis que l'Intercolonial. qui n'est long que de huit cents milles, n'était pas encore fini, et je faisais à ce sujet les comparaisons les plus déraisonnables. Aller sur les lieux, voir par soi-même, s'instruire par sa propre expérience, est un remède souverain pour toutes les erreius ; je l'ai employé, et, maintenant, mes idées sont toutes difiérentes de ce qu'elles étaient.
Quand on a vu en détail cette partie du chemin que j'ai visitée, quand on connait le nombre et la nature des difficultés qu'il a fallu vaincre, et dont quelquesunes subsistent encore, on reste surpris du résultat et l'on se sent fier de ce que ce soient deux Canadiens- Français qui aient fait le plus bel ouvrage sur toute la ligne. Les diverses constructions élevées par MM. Bertrand et Berlinguet sont vraiment monumentales ; ce sont même parfois des œuvi"es d'art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la finesse de l'architectm-e. J'ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux compatriotes, et je les ai entendus dire qu'il n'y avait rien qui leur fût comparable aux Etats-Unis, tant pour la solidité que pour le fini du travail.
2i2 CHRONIQUES
" Cela se conçoit, me disait l'un d'eux ; aux Etats- Unis nous sommes toujours pressés de faire des chemins de fer ; dès qu'une localité en sent le besoin, vite il se forme une compagnie, on se fait donner une charte et Ton construit à la hâte puur les exigences du jour, quitte à faire renouveler la ligne par l'Etat quelques années après, lorsque la nécessité d'une construction solide et durable est devenue impérieuse. Ici, c'est tout différent. L'Intercolonial est une voie nationale ; il est, pour ainsi dire, le chemin de fer du Dominion ; il faut qu'il ait le caractère et la constitution qui conviennent à toute œuvre public|uç, jjatrimoine d'une
venir. Ce que vous seulement une voie
nation, héritage des générations i, élevez aujom-d'hui, ce n'est pas fejiTée, mais encore un nionumen;de toute une époque. En voyant les magnifiques ponts qui couvrent les nombreuses rivières de la Baie'des Chaleurs, on comprendi-a que F Intercolonial n'a/ pas été fait seulement poui" les besoins vulgaires du commerce, mais encore poiu" être un témoignage du degré de civilisation et de vigueur- de tout un peuple.
'• Le chemin de fer du Pacifique s'est fait très rapidement, il est vrai, mais voyez combien étaient différentes les conditions de cette entreprise. Nous avions des ouvriers en foule jet des milliers de Chinois qui travaillaient sur la liguJB, pour un prix nominal, de l'aube au crépuscule ; tous' les mois il aii-ivait de nouvelles masses d'hommes venus de tous les points de l'Europe et des Etats-Unis ; aucune saison n'arrêtait les travaux, l'argent abondait ; aucun parti hostile n'entravait la marche de l'entreprise, le chemin du Pacifique était fait poui- tous et au nom de tous sans que la politique
y réservât un pouce de terrain pour ses batailles ; en outre, c'était une œuvre purement commerciale et chacun était impatient de voir compléter le grand Thorough fare qui apporterait sur le sol américain les produits de la Chine et du Japon.
'•' Ici, vous avez à peine le nombre d'ouvriers indispensables, et cela à des prix très élevés ; tout s'oppose au progrès de l'entreprise, le bas prix des soumissions, qui ruine presque tous les entrepreneurs, après eu avoir réduit quelques-uns à déserter leurs obligations, l'hostilité d'un pai'ti j)olitic[ue qui ne laisse au gouvernement d'autre alternative que de sacrifier les soumissionnaires et la marche même de l'ouvrage aux exigences de l'économie, le climat qui paralyse les travaux pendant plusieurs mois de l'année, Finaptitude de presque tous les ouvriers et entrepreneurs à un gem-e d'ouvrage presque nouveau dans votre pays, les rapports inexacts des explorateurs qui, en trompant le gouvernement et le public, ont j^orté les soumissionnaires à sous-évaluer le coût de plusieurs sections où se trouvent des obstacles presque insui'mon tables ; enfin, cette dernière et puissante entrave créée par ridée que l'Intercolonial n'est que l'aftaire du gouvernement et que le public n'y a aucun intérêt..."
Peut-être y avait-il dans ces paroles de l'ingénieur am.éricain de la bienveillance et une ])olitesse poussée jusqu'aii lyrisme ; mais ce que je sais pertinemment, ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai appris par de nombreux témoignages, je vais vous le dire.
Iiorsque ]\DI. Ecrtraml t-t Bcrlinguet arrivèrent à
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leurs destinations, respectives, les gens de la Baie des Chaleui's n'avaient pas encore acquis le degré de civilisation qui est résulté dejîuis du contact de nombreux éléments étrangers. Une loi féroce, qui n'est pas encore abolie, réglait les rapports commerciaux ; tout homme pouvait vous faire emprisonner pour vingtcinq centins. que sa créance fût ou non établie ; il n'avait qu"à déposer une plainte et vous étiez emprisonné ou forcé de donner caution. Souvent ces plaintes n'avaient aucun fondement, mais vous étiez tout de même tenu de payer les frais de cour à défout du poursuivant, s'il n'avait pas le sou ; tel est l'admirable système judiciaire du !N'ouveau-Brunswick. On se fait un jeu de cette faculté offerte au premier venu et on l'exerce sans discernement, sans motif; c'c-st ainsi que MlVl. Berlinguet et Berti-and se sont vus aiTêtés des semaines entières par les caprices barbares de quelques uns de leurs employés. En outre, ils ont dû subir des grèves systématiques, à peine ari'ivés sur le sol brunswickois ; chacun cherchait à tirer avantage de leur position, de leur isolement dans im pays étranger et de la difficiilté pour eux de transiger dans une langue qui leur était alors presque inconnue.
Le jour même de son ai-rivée à Dalhousie, M. Berlinguet a vu réimis sous ses fenêtres deux à trois cents hommes, dont bon nombre armés, qui proféraient contre lui des cris de mort et menaçaient de l'exécuter s'il n'augmentait pas leur salaire. ]\Iais il fit tête à l'orage, et sans accorder aucune concession. par la seule force de l'énergie, il contint tous ces mutins qui durent retourner à l'ouvrage aux anciennes conditions. M. Bertrand a été victime des mêmes tentatives de
violence, mais il est resté inébranlable et a eu le dernier mot.
Ce que la nature oppose de difficultés dans les quatre sections qui longent la Eistigouche et la Baie des Chaleurs est vraiment étonnant. M. Berlinguet a eu à constiiiire cent vingt ponceaux sur les différents coiu'S d'eau qui sillonnent cette région et il a fait un ouvi-age remarquable, le tunnel de Morrissy Eock. De son côté, M. Bertrand a détourné les eaux de trente à quarante rivières et il a construit des ponts monumentaux, entre auti'es celui de Xipesiguit et de Peters' Eiver.
Près de Bathuist. sur la section X° quinze, entreprise par 31. Bertrand, se trouvent de magnifiques carrières de granit. Au dire des vieux Ecossais du pays, ce granit est même supérieur à celui d'Aberdeen, en Ecosse, lequel sert aux constructions de luxe dans un grand nombre de pays. Il brille, il étincelle comme le diamant: on reste émerveillé à la vue de cette splendide pien-e qui fait letfet d'un amas compacte de rubis ; on ne la mine pas, afin qu'elle ne soit pas fractui'ée en trop petits morceaux, mais on l'entr'ouvre avec des coins après l'avoir percée en plusieui*s endi'oits ; c'est ainsi qu'on obtient des blocs de sept à huit pieds de longueur sur trois ou quatre de hauteiu-, blocs qui servent aux constinictions maçonniques des sixième et quinzième sections.
Le voyageur qui, dans deux ans, passera en chemin de fer le long de la Baie des Chaleurs, admirera peutêtre encore moins ce granit que la manière dont il est travaillé ; il demandera le nom de l'homme qui a présidé à cet ouvrage et il me saura gré, s'il m'a lu, de hii
avoir rendu d'avance le juste tribut d'éloges quïl mérite.
De Dalhousie à Bathurst, ce n'est ni très gai ni très beau. Il y a là dix-huit lieues monotones, coupées de nombreuses savanes et de cours d'eau plus nombreux encore ; pas de villages, mais une suite de maisons plus ou moins espacées ; quatre à cinq chapelles i)rotestantes et deux ou trois églises catholiques, dont la plus grande est celle de Madisco, l'endroit le plus peuplé, le plus riche de tout le littoral. Ces églises sont toutes sur le même modèle et les maisons d'école, qui sont bâties de distance en distance, leur ressemblent à s'y ti'oraper.
On dirait que tout a été calculé d'avance dans ce pays pour reproduire de toutes choses une même image. C'est une stéréotypie énervante ; pas de paysage, pas d'accidents de terrain, pas de variété, si ce n'est que la Baie a parfois quinze mille5,d"autres fois vingt milles, d'autres fois trente milles de largeur. A l'un des endi-oits où elle a vingt milles, j'ai appris qu'un pont de glace s'était formé, il y a quelques années, et que tous les maquignons du lieu avaient concouru poui* le prix donné à celui qui traverserait le pont dans le moins de temps. C'était un fait merveilleux que ce pont de glace sui* une largeur de vingt milles, et les vieux habitants en parlent encore avec un attendanssement qui vous gagne.
Ces vieux habitants sont en général des Ecossais et des Acadiens, poiu' la plupart cultivateurs et vivant assez à l'aise sur des terres ayant toutes la même fer-
tilité. Ce qui fraj^pe le plus le voyageur qui fait le parcoiu-8 entre Dalhousie et Bathurst, c'est la beauté des chemins ; le sol est partout sablonneux, et les pluies torrentielles qui,depuis trois niois,n'ont cessé de tomber sur lui presque tous les jours, l'ont à peine détrempé ; il n'y a que les chemins à travers les savanes qui soient difficiles, et encore a-t-il fallu, pour les rendre tels, le loui'd charro^^age de la pierre pour la maçonnerie de l'Intercolonial.
Mais si les chemins sont beaux, il n'en est pas ainsi des femmes. Tudieu! quelles girafes ! Comment se faitil que le ]S"ouveau-Brunswick ne soit pas un désert quand il s'y trouve des créatures pareilles ? Ce ne sont pas des monstres, mais ce ne sont pas des femmes ; de grands homards sur des pattes de cinq pieds de long. On conçoit le laid, puisqu'on a l'idée du beau ; mais on ne le conçoit que comme une exception, une négligence coupable ou un mauvais vouloir de la nature ; personne ne s'imaginerait que les femmes de tout un pays s'entendent pour en faire la règle, et qu'elles aient, pom* horripiler le voyageur, cette unanimité opiniâtre qui jamais les distingue dans le reste de leurs actes.
O Brunswickoises ! vous m'avez fait bien du mal
Je vous aimais pourtant d'avance et je vous conf(mdais, dans mon ardente imagination, avec les truites et les morues fraîches qui courent dans vos eaux ; j'étais arrivé sur les rivages de la Baie des Chaleurs, séduit par ce nom historique et vénérable, comme le cerf altéré s'élance lorsqu'il entend au loin la source jaillissante ; je vous aurais trouvé belles, quoique médiocres,
car le voyageai" emporté par l'appétit ne s'arrête guère aux nuances ; il mange aveuglément de tous les plats et se contente de tous les lits ; vous m'auriez consolé
des huîtres qui me fuyaient, ah! et vous m'avez
fait fuir comme elles !
Parcourir ti'ente lieues de littoral sous les bouffées tonifiantes de l'air salin ; jouir, pour tous ses mouvements et pour tous ses actes, d'une liberté grande comme la mer ; contempler à chaque instant des vaches laitières supei'bes qui donnent envie d'être veau ; avoir sous les yeux, dans un heureux accord, les trois races les plus fécondes et les plus vigoureuses, les races irlandaise, canadienne, écossaise, et ne pouvoir trouver une seule femme qui vous révèle le secret de cette harmonie partout ailleurs ignorée, c'est à en devenir exaspéré, et l'on se sent des tisons courir dans la racine des cheveux.
Poui'tant, un jour, au milieu même de cette laideui* endémique, dans cette poignante uniformité de binettes retorses, j'ai failli faire un rêve, j'ai failli trouver une vraie fille de cette Eve adorée, quoique pécheresse, qui a laissé à toutes ses descendantes un morceau de la jîomme fatale.
C'était par une nuit terne et crue ; l'atmosphère était pleine de gelées indécises ; on se demandait s'il allait neiger ou pleuvoir ; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules pleureurs. La Baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle ; de temps à autre, la
lune s'amusait à jeter des lueurs sur les raies boueuses et les longues flaques d'eau du chemin ; pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux yeux ronds comme des calus de lave ; seul, le quac, ce gibier morose, éternel vieux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom. Les ci eux, la mer, les champs, tout était dései-t ; tout s'était réfugié, pour garder la chaleui* et la vie, dans les entrailles de la nature ; et, dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d'où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d'un réseau de frimas, seul, le chroniquem- du National s'avançait, de ce pas de géant qui le distingue, vers l'hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.
Il était onze heures du soir lorsque le poing formidable et geié du chroniqueur frappa à la porte de l'hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sur le peiTon du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c'est la fille et la nièce des géants, c'est la reine de la Baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d'Arabie qui fait cinq lieues à l'heure.
Le père de Sarah est un homme de soixante-seize ans, qui a six pieds trois pouces, Ecossais d'Ecosse, venu pftur fonder un foyer dans la Baie des Chaleurs, il y a quarante-deux ans. D'abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps j)rimitifs, faisaient en voiture tout le littoral du ^N^ouveau-BrunsAvick. Puis, les voyageurs augmentèrent, et, avec eux, l'auberge du bonhomme qui s'accrût d'une rallonge, puis d'une autre, jusqu'à ce
qu'enfin la maison eut quatre-vingt pieds de longueur. Aujourd'hui elle est flanquée de grands bâtiments, et de beaux troupeaux paissent dans la ferme qui l'entoure.
■ Cette maison est unique sur tout le littoral de la Baie ; elle est la seule où l'on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chauffé ! c'est là un itemy comme nous disons dans notre l>fl3's.
Ordinairement, dans le pays que nous parcoui-ons, les ]")ortes sont constamment ouvertes à tout venant et il n'y a pas de feu dans les maisons qui n'ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poêle dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, leurs habitudes, leur rang, doivent tous se réunir s'ils veulent se dégeler.
Or, l'hôtel du père Chalmers a des poêles dans chaque grande pièce; c'est merveilleux. La ph3'sionomie intime de cette albergo vénérable et l'atmosphère qu'on y respire rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu'il y eût des chemins de fer, des maisons qui ne s'ouvraient pas à tous les passants, mais où les gens comme il faut do toute la rive du Saint-Laurent se rencontraient dans des jours de]>rédilection, et s'amusaient comme on s'amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques. Jamais ces niaisons n'étaient envahies, jamais souillées par des voyageurs de toute provenance ; aussi elles conservaient cette dignité patriarcale qui répandait au loin leur réputation et l'odeur d'un confortable distingué. En enti-ant chez le père Chalmers, ce souvenir frappe inimé-
diatement l'esprit, et vous êtes transporté dans le bon vieux Canada d'autrefois.
Le père Chalmers a six frères tous plus longs que lui ; bout à bout, ces sept hommes font une pièce de cinquante-quatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre tilles robustes, vigoureuses comme la mère Eve, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans , passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles ne se montrent, (c'est la règle inflexible de la maison) excepté Sarah, l'aînée, qui a droit d'être partout et de voir tout le monde ; c'est elle qui serre la main des vieux amis et qui foit les honneurs de la maison aux nouveaux venus.
Quand Sarah s'habille, c'est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n'enchantèrent les rêves d'un poëte. Quand elle met ses habits de travail et qu'elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de inouton, elle a encore la majesté d'une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire.
Dans cette demeure puritaine, mais sans morgue, sans ostentation, il y a une discipline serrée, impitoyable, qu'exige le va-et-vient continuel de toute espèce de passants, dont quelques-uns, comme le chroniqueur, ])euvent être dangereux. La mère Chalmers a l'œil là-dessus. Jamais, chez elle, de plaisirs bruyants ni de fêtes, quoique chacun ait la plus grande liberté d'action. Seulement, comme pour montrer les contrastes
étranges qui marquent toutes les actions humaines, lorsque les villageois et villageoises d'alentour jugent à proj)OS d'avoir des danses folles pendant toute une nuit, les quatre filles Chalmers fuient comme des hirondelles le vieux toit du bonhomme et se livrent à une chorégraphie infatigable qui met sur les dents les plus intrépides valseui-s et giggeurs.
Après la danse, fût-il cinq heures du matin, toutes quatre sont à l'ouvrage, attisant les feux, balayant, charroyant, portant les fardeaux, préparant les repas. C'est un spectacle unique et superbe, quand on peut en jouir à la dérobée, que celui des trois cadettes dans leurs robustes opérations. Le bonhomme Chalmers, j)endant ce temps, fume sa pipe à côté du grand poêle, ou bien attèle ou détèle des chevaux. Je vous l'ai déjà dit; dans la Baie des Chaleurs, ce sont les femmes qui travaillent, les hommes n'en ont pas besoin. Sarah fait à elle seule plus d'ouvrage et se donne plus de mouvement qu'une compagnie de volontaires un jour de revue.
Maintenant, pourquoi ai-je parlé si au long de l'hôtel du père Chalmers qui semble ne pas mériter un si grand intérêt ? C'est d'abord parce que je lui garderai une reconnaissance éternelle poiu* m'avoir chauffé et fait voir les seules femmes montrables de toute la Baie des Chaleurs, et, ensuite, parce que c'est une maison unique qui, à elle seule, est un tableau des mœurs de toute cette contrée.
L'endroit où habite le père Chalmers n'a pas de nom ; on dit simplement " Aller chez Chalmers, " comme on dii-ait '" aller à Lachine. " Ce patriarche résume tout dans trois lieues à la ronde. Lorsque l'Intercolo-
niai passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du National arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce séduisant voyageur qui, dans l'automne de 1872, l'aida à monter le poêle du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s'empourprent, si ses yeux s'illuminent, vous aurez comj)ris de suite et vous saui-ez pourquoi la blonde brunswickoise a failli me faire faire un rêve.
20 Novembre.
Le dix-sept octobre dernier j'étais à Bathurst. Il y a déjà plus d'un mois : ô temps ! ô éternité ! Quand je pense qu'il y a plus d'un mois j'étais à Bathurst, je me demande ce que c'est que l'homme. Il y a trente-deux ans. et neuf mois, à pareille date, je n'étais pas encore né ; et dire que j'ai déjà tant souffert ! La coupe des larmes est tarie dans mon cœur et je n'ai pas encore payé le quart de mes dettes. J'ai eu tous les malheurs possibles, et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que mes ci-éanciers le savaient toujours d'avance. Que je cherche dans tous mes souvenirs, je n'en trouve aucun qui me console d'avoir vécu ces trente-deux ans et neuf mois; je n'ai pas été ministre provincial ni compagnon du Bain, c'est là tout ce qui peut me faire pardonner tant d'années perdues.
Il y a cinq ans et demi, j^ar exemple, je crus faire un beau coup en quittant le Canada, mes amours, pour aller à Paris, capitale du monde civilisé, où des boucheries d'hommes se font en moyenne tous les dix ans. Dans le Dominion nous n'avons pa.s besoin de ce pro-
cédé dépuratif qui enlève le mauvais sang d'un peuple ; ceux qui sont de trop s'en vont aux Etats-Unis où il est entendu qu'ils pourrissent.
C'était au temps de l'Exposition à laquelle, on le sait, noti'e pays a figuré par quelques bois, quelques métaux, quelques grains et un commissaire qui ne se montrait jamais, tout comme les quatre mille cinquante-trois émigrants qu'on dit s'être fixés ou figés sur notre sol depuis un an.
Il me plaît aujourd'hui d'initier le lecteur à cette phase de mon passé, de me reporter à ce souvenir déjà vieux, probablement parce qu'il m'a fait beaucoup vieillir ; ensuite, je lui dirai ce qui m'est arrivé à Batliurst. Ça ne traînera pas.
Paris ! c'est un nom qui donne le vertige et j'étais allé me jeter dans le gouffre. Force m'est ici de faire des révélations jjathétique». J'étais seul, sans appui, ignoré, ignorant le sombre et délicieux enfer où s'engloutissent tous les joiu's tant de vigoureuses espérances.
J'avais dit adieu à mes dernièr-es affections et serré la main de mes nombreux amis qui étaient venus me reconduire à la gare Bonaventure, ainsi appelée parce qu'on y éjn-ouve tous les mécomptes possibles à l'arrivée comme au départ. J'étais ruiné, ce qui paraîtra surprenant, et j'étais ambitieux, chose digne de remarque, attendu que je stiis arrivé à être chroitiquetir éternel.
Mon ambition était d'étonner mes contemporains par mon style. On voudra bien admettre que j'ai
réussi; mais cet étonnement, fort légitime du reste, ne s'est pas encoi-e manifesté par des colonnes ni par des statues; j'attendrai quelques dizaines d'années après ma mort pour jouir de ce spectacle.
Ne pouvant prétendre à aucune renommée littéraire dans un paj'S où disparaît de jour en jour la langue de la France, je m'exilais, sans espoir de retour, à la recherche d'un nom dans la ville du monde où il est le jjlus difficile à conquérir. Un ftmtôme allait devant moi et me sollicitait à le suivre ; je le suivis, ne pouvant résister, faiblesse particulière aux grands hommes que, seule, la réalité ne peut émouvoir. ]\Iille bruits bourdonnaient à m.es oreilles quand je songeais aux applaudissements qui m'attendaient ; je me voyais déjà l'auréole de la gloire au front, j'avais franchi d'un pas impérieux les portes de son temple, ne sachant pas que ce temple ne reçoit que des victimes couronnées. Insatiable de sacrifices, la gloire ne donne en échange qu'un vain nom qui n'est même bientôt plus à nous, j)uisqu'il devient la proie de tout le monde, dès qu'il est célèbre.
Je tombai donc dans cet immense Paris, et dès le premier jour j'eus peur. Il n'est pas de solitude plus déserte qu'une grande ville où l'on ne connaît personne. Je connaissais bien, il est \Tai, le commissaire de l'exposition canadienne ; mais, je l'ai déjà dit, il était invisible; généralement il se faisait remplacer par un Abénaquis, ce qui eût été pour moi ime petite protection.
J'errai, et bientôt je sentis le vide, l'angoisse, le vague saisissement de l'inconnu. J'étais venu plein d'illusions et rien ne me frappait. Je marchai sans but,
sans volonté, allant toujours devant moi. Je vis passer le flot de la multitude, cet océan de têtes toujoiu-s renouvelées qui vont et viennent, confuses, tourmentées, sombres, avides, inquiètes. Je me demandai ce que j'étais poui' tout ce monde et ce qu'il était pour moi, et je me sentis seul. Quelque chose de farouche entra aloi*s dans mon âme ; je me pris à haïr, à voir des ennemis dans tous ces indiiférents ; puis un accablement subit s'appesantit sur tout mon être, l'angoisse étreignit mon cœur dans ses serres brûlantes, tout mon sang y reflua, rapide; mon fi-ont se couvrit de suem-s et je m'assis haletant, près de défaillir, sur un des bancs qui se trouvaient le long du chemin. Je restai longtemps dans cette prostration ; car, loi-sque je me levai, des flots de lumièi'e tombaient sm- moi de toutes pai-ts ; la foule joyeuse et blasée se rendait aux théâtres, aux cafés, aux concerts ; les équipages ruisselaient sm' le boulevard, les boutiques étincelaient, l'air était chargé de parfums et l'on entendait au loin le murmure bruyant de la grande ville s'ébattant dans les plaisire avant de se plonger dans la nuit.
Je partis lentement. De sinistres présages commençaient à s'éveiller dans mon esprit; le doute, ce doute horrible, précurseui* du désespoir, saisissait mon esprit pom- la première fois ; je me rappelle qu'un lourd nuage flottait sm- mes yeux et que j'avançais avec peine. Le bruit retentissant de la ville, les mille séductions de l'élégance, la grandeur des monuments, le raflinement du luxe, tout cela m'apparaissait comme autant de pompeux sup])lices imaginés pour les malheureux. Oh ! quelle désillusion m'avait surpris tout à coup, dans ce Paris que j'avais tant désiré voir, cette
reine des arts et de la pensée dont le nom rayonne sur Je monde, éblouissant les imaginations. Je ne le connaissais pas encore et, déjà, j'aurais voulu l'ignorer toujours ; de toutes les figures qui passaient, pas une qui me fût connue... pas une main à serrer dans la mienne !...
Alors le regret amer, le remords déchirant jîénétrèrent en moi. Il me vint en souvenir les vieilles forêts d'Amérique où j'avais tant rêvé, les rives profondes du grand fleuve où souvent j'avais bercé avec les flots mes joyeuses pensées d'avenir. Je me rappelai mes amis et mon cœur vola vers eux sur un flot de larmes ; je les nommai tous, je leur parlai ; un instant je fus emporté près d'eux, mais, l'instant d'après, l'affreuse réalité retomba sur moi de tout son implacable poids
Il était tard quand je rentrai à mon hôtel. On avait retardé les formalités de police ; on me demanda mon nom, mon état, ma dernière demeure, et quand j'eus tout fait connaître, on me pria de payer un mois d'avance ; je payai et il me resta trente fi-ancs.
Trente francs ! et après ? J'oubliai que je n'avais pas dîné ce jour-là. Tout était si changé dans mon existence que ces vulgaires soucis me semblaient désormais étrangers. Ah ! s'il en était ainsi ! Je
montai à ma chambre, je m'assis en soupirant et me mis à réfléchir. En ce moment-là j'étais très faible, la lassitude avait succédé à l'accablement. Mais le ciel m'a donné une nature élastique, prom2)te à la réaction, vite abattue, plus vite encore relevée. Je sentis de nouveau mon sang s'animer, j'eus honte de tant de faiblesse et, m'arrachant à ma tor^jeur, je me mis à
marcher précipitamment. Un flot d'idées nouvelles bondit à mon cerveau ; ce n'était pas la fièvre de l'épuisement, c'était l'énergie réparatrice et vigoureuse qui reprenait son empire. Une voix me dit qu'on n'est pas vaincu avant la lutte et qu'il reste toujours à l'homme quelque chose qui survit à toutes les défaites, l'espérance.
J'étais seul, je me sentis renaître, ou plutôt non, je n'étais pas seul. Qu'est-ce que l'isolement quand la foule des souvenirs vous envelop])e, quand tout le passé vous accompagne, C[uand l'espoir et le regret, se combattant, forment autour de vous une atmosphère bmlante ? On n'est jamais seul quand on pense et qu'on se souvient. Les désenchantements du passé, les illusions de l'avenir viennent peupler la petite chambre où tout votre univers se concentre, où vous êtes heureux et malheureux tout ensemble. La solitude a des entraînements que le malheureux seul goûte et chérit, parce que rien ne convient au malheur comme l'oubli et le silence. Ceux qui ne pensent pas aiment le bruit, il remplit le vide de leur cerveau ; ceux qui pensent veulent être seuls, parce qu'il faut à la pensée l'espace et le calme.
J'avais quelques manuscrits ; je les rassemblai, je les relus ; je me dis : '' On doit être avide de connaître tout ce qui se passe en ce moment en Améi'ique ; voilà cinq ans que l'Europe a les yeux tournés vers elle ; commençons par un article de journal ; s'il est accepté, je verrai bien ensuite ce que je puis faire."
Et je me mis à travailler fiévreusement. Un premier article! Savez-vous ce que c'est qu'un premier article? C'est l'épreuve terrible de l'initié. S'il en sort vie-
torieux, l'avenir est à lui. Je me creusai la tête poxu* donner à mon article une originalité saisissante, je dis des choses cei'tainement ignorées, je fis des considérations toutes neuves, je retouchai, je corrigeai et je signai. En voyant mon nom au bas de cet article qui cependant n"était qu'une ébauche inconnue, j'eus un fi-émissement. Oh ! qui ne connaît pas les émotions d'un début ? Qui n'est pas familier avec ces combats intérieui's de l'espoir et de la crainte qui vous laissent haletant, effrayé, enchanté, inquiet et rassiu-é tout ensemble ? On se dit c^ue ce qu'on a fait est admirable, qu'il est impossible de ne pas réussir, et l'on est épouvanté. Qui te porte à mesurer le champ de la renommée et à t'y choisir une place, toi, pauvre diable qui ne peux attendre et qui as besoin de vivi-e avant d'être célèbre ? ^Mais l'espoir l'emporte ; la jeunesse, la confiance en soi, l'élan de la volonté sont comme le ton-ent qui liondit sur l'obstacle, ou l'enlève quand il ne peut le franchir.
Je m'endormis au milieu de chimères soui'iantes; mon sommeil fut léger, long et bienfaisant ; quand je m'éveillai, vers onze heures, ma chambre me parut enchantée. Le soleil, luttant contre les persiennes, essayait dem'envoyer quelques-uns de ses rayons joyeux ; mille rumeurs s'élevaient du sein des rues, mais ce n'était pas ce bi"uit de la veille, étourdissant, fatigant . mêlé de notes aigiies, de clameurs douloureuses, c'était un vaste concert plein de force et d'harmonie, la grande ville en travail. Je me levai à la hâte, brûlant de voir Paris dans sa fiévi-euse activité ; je ne le redoutais plus : au contraire, il me tardait d'aspirer son soutîlc puissant, de saisir le sein toujours gonflé où s'alimen-
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tent le génie défaillant, l'espérance lasse d'attendre.
Je sortis, emportant avec moi deux lettres de recommandation très flatteuses, l'une pour le rédacteui'-enchef d"mi grand joui'nal. l'autre pour un savant très estimé et ti"ès répandu, homme précieux pour ceux qui ont besoin d'appui, aimé poiu' lïnépuisable bienveillance et la générosité de son cœur autant qu'admiré pour ses travaiix. C'était !M. Cortambert, géogi'aj^he éminent, frère du rédacteur-en-clief du Messager Franco- Américain, que toute la jeunesse de Montréal a connu.
Je ne dirai pas tout ce que M. Cortambert et son fils ont fait poiir moi ; ce serait trop long et ça m'éloignerait trop de Bathurst. auquel il est temps que je revienne.
Ayant quitté Paris il y a cinq ans, je me suis trouvé à Bathurst, dans la Baie des Chaleurs, le 17 octobre dernier.
Ce n'est pas tout d'être à Bathurst : il faut s'y loger, et, une fois logé, ne pas se faii-e jeter dehors à propos de bottes. Yous allez voir où je veux en venir.
Bathurst, soit dit en forme de préambule, est une petite ville de seize à dix-huit cents âmes, bien et mal bâtie en bois, avec des rues larges qui n'ont pas de trottoirs, pittoresquement située au fond d'une baie dont le contour a trois milles, mais où il n'y a d'eau que poui" les chalands et les goélettes ; fendue en trois ou quatre parts par des rivières comparativement larges, sui" l'une desquelles entre autres est construit un pont d'un demi-mille de longueur ; flanquée à droite, à gauche, en avant, en arrière, de collines magnifiques, de val-
Ions et de pâturages comme ceux des beaux comtés agricoles de l'Angleterre ; faisant un commerce actif, surtout de bois, possédant ti'ois avocats, dont deux sont idiots et le troisième ivrogne ; plus, un chef de douane qui est un bandit de grand chemin, et un vaste établissement pour la préparation de la morue.
Les deux tiers de Bathurst sont peuplés d'Acadiens, dont plusieurs ont des magasins considérables ; l'autre tiers est formé d'Ecossais et d'Irlandais généralement emjjloyés sur l'Intercolonial. Bathurst possède encore un couvent et la plus belle église de toute la Baie des Chaleurs, à côté du plus brillant jardin de l'Amérique anglaise ; ce jardin appartient à l'honorable Fergusson, le roi de ces régions, un rustre consommé.
Cette petite ville est très ennuyeuse ; la vie sociale, qui résulte de positions indépendantes, de la culture intellectuelle et de loisirs élégants, y est à i)eu près inconnue. A Bathurst, il est rare qu'il y ait une veillée et presque inouï que l'on danse. J'ai déjà dit que cette absence de vie sociale chez les populations de la grande baie influait beaucoup sur leurs mœurs ; voici un fait brutal qui le démontrera mieux que toutes les considérations et qui fera voir quelle arme barbare peut devenir la loi entre des mains grossières.
Depuis trois joui*s j'étais installé dans une vaste maison somptueusement meublée, ornée avec profusion et avec recherche, ayant des corps de logis distincts comme ceux des châteaux, des chambres à coucher gi'andes comme des salons et des ])assagcs qui sont de
véritables vestibules. Cette maison est unique dans Bathurst où il n'y a pas seulement un hôtel tolérable pour les voj'ageurs habitués au confort. Comment j'avais fait pour m'y introduire, moi, inconnu, étranger, c'est mon secret. On a des ressources ou on n'en a pas.
M. Sutherland, le propriétaire, était, il y a deux ans à peine, le premier négociant de la ville ; il faisait des affaires pour $180,000 par année ; mais la chute subite de deux grandes maisons de Boston l'avait forcé à se mettre sous la loi de banqueroute. Néanmoins il avait payé intégralement, et, pour ne pas être troublé dans son intérieur, il avait fait à son meilleur ami, moyennant $1600 dollars, une vente nominale de sa maison qui en valait huit mille. Ce meilleur ami était le chef de la douane, Franc-Mehan, un homme qui deviendra célèbre s'il se décide à aller dans les Calabres.
Or, le 1*7 octobre dernier, j'étais tout bonnement enfoui, chez M. Sutherland, dans un fauteuil à ressorts, proportionné à l'ampleur de l'habitation, et je dégustais ma tasse de moka doré en fumant un des cigares princiers de M. Bertrand qui me comblait de largesses, comme font tous mes amis lorsque je les y invite spécialement, ce qu'ils qualifient du mot technique cï exploitation.
M. Bertrand, qui partageait avec moi une partie de la demeure de Sutherland, avait pris plaisir à étaler en outre, à côté de la boîte aux cigares, toute une légion de carafes contenant du rhum de Ste-Croix, du pur Avhisky écossais, un " Sherry " qu» donnait des pâmoisons, du genièvre de Hollande authentique, du Allsopp et du Bass de dix ans et du Sauterne de Barton
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Guestier. Pour le chroniqueur, c'était là un rêve réalisé, une illusion devenue tangible, prenant forme.
Abandonné à lïvresse délectable que le moka, savamment combiné avec le rhum, réjiandait dans mes sens, je ne m'étais pas aperçu que tous les hôtes de la maison étaient partis, qui d'un côté, qui de l'autre, me laissant absolument seul dans ces luxueux pénates, comme font tous les petits dieux de l'Olympe quand Jupiter fait la sieste. Il n'y avait pas jusqu'à une amie de la maison, jeune femme alHigée déjà de six années de veuvage, qui ne fût sortie, après être toutefois venue à plusieurs reprises voir si je ne trouverais pas quelques jjrétextes poui* la retenir; mais, enveloppé dans les vapeui's du bien-être, je n'avais rien compris à ce manège féminin et je me contentais de répondi'e du coin de l'œil aux regards profonds et obstinés de cette fille d'Eve.
Dans la matinée même on avait pris des dispositions pour l'hiver qui s'annonçait ; la jeune veuve avait rentré les nombreux pots de fleur et les plantes qui s'épanouissaient dans la serre, et les avait affectueusement étages devant chaque fenêtre ; on avait fait un ménage général, changé la destination de plusieurs pièces, et chacun, une fois l'œuvre finie, avait voulu faire une promenade par un de ces beaux jours d'automne où le soleil rassemble en deux ou trois heui-es ses plus éclatants rayons.
Je sommeillais ainsi dans ma solitude enchantée, depuis dix à quinze minutes peut-être, lorsque, tout à coup, j'entendis i-ésonner le timbre de la porte. L'instant d'après la servante alla ou\Tir ; j'étais resté seul
dans la maison avec cette créatui-e et je n'en savais rien ! mais elle devait le savoir, elle, oh !
Comment dirai-je ce qui suivit ? C'est un épisode des chauffeui'S sous le pi*emier empire, un exploit de la " bande noire. "
A peine la servante avait-elle ouvert que cinq hommes se précipitaient à la fois dans la maison. Tout à fait réveillé par ce bruit insolite et jîar un cri d'épouvante poussé par la tille qui fuyait, je me levai précipitamment. J'avais devant moi cinq gaillards taillés en hercules, armés de marteaux et de grands clous ; deux d'entre eux montèrent à l'instant l'escalier du haut duquel je regardais ébahi, trop étonné encore pour songer à la peur.
Evidemment, c'était à moi qu'ils en voulaient et ils allaient me crucifier. Je songeai à mes tantes, au National, à mes créanciers devenus forcément mes légataii'es, à mon correcteur d'épreuves qui m'avait fait dire tant de platitudes, et que j'aurais voulu, en ce momentlà, serrer sur mon cœur. Je trouvai que le Canada était un jîays superbe, que je n'aïu-ais jamais dû quitter ; j'énumérai toutes les femmes qui m'avaient juré un amour éternel et que je n'avais plus revues aiwès huit jours de soupirs ; tout ce que j'avais aimé, jusqu'à mes plumes d'oie, passa en un elin-d'œil devant mes yeux, puis je pris une attitude provocante en face de l'invasion, sans vouloir faire de sortie maladroite, comme le général Trochu, et l'on va voir pourquoi.
'' Monsieur, me dit le chef de ces galériens échappés, en prenant un ton de crocodile repu, je suis au désespoir de vous déranger ; vous êtes étranger ici sans doute; c'est pourquoi vous ne comprenez guère ce que signi-
fie ma présence ; mais je suis le propriétaire de cette maison et je viens m'en emparer. ''
Yous saisissez mon épatement. Ces façons, ces excuses à peu près, ces jjaroles dans la bouche d'un homme qui profite de l'absence des hôtes d'une maison pour venir s'en emparer à main armée, me jetèrent dans un véritable désarroi. J'avoue que je restai interloqué devant ce pandour de six pieds deux pouces qui avait des bras comme des billots, une barbe et une caiTure de burgrave. Après deux minutes d'une stupéfaction voisine de l'ébêtement, je me hasardai à dire : " Comment cela ? vous, le propriétaire ! mais il me semble que je suis ici chez ]\I. Sutherland, le seul Sutherland, et qu'il n'a pas eu le temps, depuis une heure, d'aller dans l'autre monde et d'en revenir métamorphosé comme vous voulez me le faire croire. Il me semble que c'est parfaitement Sutherland qui m'a reçu chez lui, chez lui, et non pas chez un autre, que cela s'est fait tout seul, que vous n'étiez pas là j)Our lui en donner la permission ; que, dans tous les cas, si vous êtes propriétaire de cette maison, c'est du moins Sutherland qui l'habite, qui en est le détenteiu- incontestable, et que vous ne pouvez venir ainsi armé dans son intérieur, au milieu de ses meubles, avec tous les signes de la violence et de desseins criminels.
— Monsieur, me répliqua alors en s' avançant vers moi un homme de soixante ans peut-être, mais di-oit et fort, je suis magistrat ; celui-ci est mon fils, Frank Mehan, propriétaire de cette maison, et je viens lui prêter l'appui de la loi et main forte en cas de résistance.
Ce magistrat, père de l'individu qui se disait proprié-
taire d'une maison qu'il venait surprendre, ces trois autres grands gaillards qui étaient allés se placer inr médiatement à chaque porte comme des sentinelles de bronze, tout cela me déroutait et me confusionnait teilemeiat que je ne savais plus que dire ni que faire.
En un instant, mon nouveau propriétaire et sa famille eurent encloué toutes les fenêtres et toutes les portes, moins une, pour empêcher qui que ce fût d'entrer- A cette dernière porte deux hommes se postèrent, chacun avec un marteau de forge, et Frank Mehan comm.ença aussitôt à parcoiu'ir la maison, tout en regardant à chaque moment par les fenêtres comme un homme qui a besoin de se rassiu-er. ]\Ialgré son audace, il était vert et bleu tour à tour. Cette iniquité, fût-elle même légale, était si monstrueuse qu'elle l'effrayait lui-même.
Il paraît toutefois, d'après ce qu'on m'en a dit ensuite, que la loi duXouveau-Brunswick a de ces guet-àpens féroces et que Frank Mehan était strictement dans son droit. Il avait acheté la maison de son ancien ami j)our 81600 dollars; c'était une vente simulée, mais il s'en tenait à son contrat et il avait refusé plus tard d'accepter'même 82,000 de Sutherland, pour rescinder l'acte de vente. De là était venue la difficulté qui n'en était pas une, mais il n'en fallait jjas plus à un bandit pour la faii'e naître. Xe pouvant se faire mettre en possession de la propriété par les tribunaux sans se couvi-ir d'opprobre et sans avoir à subir un i)rocès qui eût traîné longtemps, il s'était muni d'un bref d'exjîulsion et il était entré à la sourdine, bien sûr de tenir la maison dès qu'il serait dedans.
Ce qui suivit est horrible à raconter ; aussi je fuis ù
la hâte devant ce spectacle navi*ant dont ma mémoii-e indignée se rappelle tous les détails.
Frank Mehan et ses hommes, dès que toutes les issues fui-ent bien clouées et murées, commencèrent aussitôt le déménagement. Ce ne fiu-ent pas seulement les meubles qu'ils enlevèrent, mais la literie, le linge, les fleurs, les articles de toilette, les mille petits objets qui composent l'ornement d'un intérieur, la batterie de cuisine, jusqu'aux mets qui cuisaient dans les poêles, la verrerie, tout fut mis dehors et déposé sur la voie publique.
Sutherland, prévenu, restait impuissant ; il ne put que contempler cette scène poignante, voir sa femme, sa sœiu" et deux petites filles adoptives jetées brusquement dans le chemin sans aucun avis, sans qu'il eût pu même s'en douter, par le fait de cette barbarie légale qui armait un vaurien jusque dans le foyer d'un citoyen anglais.
11 nous fallut partir, M. Bertrand et moi ; le soir mên^e nous quittions Bathurst sous le poids d'une douloureuse émotion pom- n'y plus revenir. Quant à Sutherland, il dut faire transporter tout son ménage à son magasin et se pourvoir dun logement, poui* cette nuitlà même, avec toute sa famille.