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POUR LES DÉSESPÉRÉS

Je viens de voir une statistique désolante. L'année dernière il s'est commis, dans la France seulement, plus de quatre mille suicides, dont 734 par amoiu- !

Si la statistique se met à constater et à fixer le nombre des faiblesses humaines, elle a du champ devant elle.

On dit que notre siècle est froid, matériel, calculé, dur. Voilà pourtant un chiffre effrayant, 734, qui montre qu'il y a encore du cœui* de reste dans cette pauvi'e humanité tant calomniée. Se suicider par amoiu", quelle chose navrante ! 3Iais ce qui est plus navrant encore, c'est ce qu'il faut avoir souffert poui* en arriver là. Qu'on ajoute la folie de se tuer à la folie d'aimer, c'est à se révolter contre sa propre nature. Si encore cela servait à quelque chose ! Mais

plus on se révoltera, pins on se tuera ; plus il y aura de femmes méchantes, égoïstes, cruelles, plus il y am-a de cervelles sautées en leur honneui".

Hélas ! rien n'est plus puéril que l'amour, et cependant rien n'agit si fortement sur l'esprit humain. Qu'y a-t-il de plus déplorable en etï'et que de voir un homme faire d'une créature l'objet de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de toutes ses actions, de voir que l'humanité entière est jetée dans l'oubli poui* l'amoiu' d'une femme qui souvent n'est qu'un monstre de duplicité, d'égoïsme et de vanité féroce qu'au.cune immolation ne peut assouvir. On se tue pour cette femme qui, probablement, ne viendra pas verser une seule larme sur la tombe qu'elle aura creusée et qui n'aui-a pas même la peine de se consoler de vous avoir perdu.

Comment la femme peut-elle prendi-e sui- le cœur de l'homme un empire aussi funeste, aussi inévitable, c'est là un de ces mystères douloureux, une de ces fatalités horribles que la chute du premier homme a attachées à notre espèce maudite.

" Qu'il est doux d'être aimé ! " dit-on de toutes parts. Oui, mais à la condition de l'être tout seul et de ne pas payer de retour. Que de maux naissent en effet du lien formé entre deux cœurs ! Est-il une seule douleur, est-il quelque amère déception, quelque désespoii* que l'amoui' mutuel ne renferme en lui et ne fasse éclater à travers toutes les fibres de l'âme ? Est-il une illusion qu'il n'ait détruite, une vie qu'il n'ait brisée ?

Plus la passion est grande, plus elle est malheureuse, plus elle renferme de jalousies cuisantes, de craintes qu'un rien éveille, de supplices à chaque instant renouvelés, de tortures morales que le moindre soupçon ou

la moindi'e chimère enfante en un instant. Tous nos maux viennent de l'amour et le cœur de l'homme n"en soupire pas moins après lui ! Pauvres mortels ! Tristes jouets de toutes les faiblesses, vous désirez l'éterne], l'infini, et le moindi-e choc des choses périssables suflât à vous anéantir !

Tu veux te donner la mort, malheureux ! pai'ce qu'une simple illusion, la première peut-être, vient de sombrer en toi ; tu dis que la vie est un fardeau trop lourd quand l'espoii- ne la soutient plus ; tu dis que lorsque les liens du cœur sont brisés, l'homme devient insensible au sentiment pu au bienfait de l'existence. Oui, cela serait vrai sans doute si l'homme pouvait être un seul instant isolé sur la terre, et s'il pouvait trouver ie vide quand la vie s'agite tout autoui- de lui.

Tu te plains de la chute de tes esj)éi"ances. Mais vois d'abord si elles étaient légitimes ou si elles étaient autre chose que des chimères enlantées par ton imagination. Compare les espérances légitimes à celles que nourrit un cœur malade et dévoyé, et dis-moi si celleslà périssent. Insensé ! Tu crois donc avoir fait à vingt ans tout ce que tu devais faire sur la terre ? Tu crois donc pouvoir mettre toi-même un terme au bien que tu peux accomplir, aux services que tu peux rendre, ù l'utilité dont tu peux être pour tes semblables ? Tu te crois donc seul dans le monde, affranchi de tous les devoirs et de la solidarité qui lie les hommes entre eux ? Tu dis que ta vie t'appartient et que tu as le droit

de la détruire Eh bien! non, ta vie n'est pas à toi j

j'y ai autant de droit que toi-même, et. ce droit, je

veux rexercer. parce que chacun se doit à tous ; j'exige que tu vives, parce que ta vie est un contrat fait avec la mienne.

Que peux-tu me répondre ? Ton découragement, tes désillusions ? Enfant, qui te crois malheureux et qui as encore des illusions à perdre ! Attends donc qxie tu ne puisses plus t'affliger de rien, que tu ne saches plus comment ni pourquoi pleurer pour croire à la souffrance.

Chaqu.e homme en naissant reçut une coupe que sa vie entière se passe à remplir de fiel. A vingt ans, âge des sourires de l'amour, quand le premier rêve est brisé, le flot monte subitement dans la coupe jusqu'aux berds, et l'homme, qui n'a jjas la mesure de ses forces, se croit perdu. On a tant de confiance à cet âge que le premier malheur semble irréparable; la douleur est une chose si nouvelle, si inattendue, elle saisit tellement à l'improviste, et ses premiers coups sont si violents que le malheureux, ne |^ sachant comment résister devant cette terrible inconnue, fléchit, s'épouvante, et se croit anéanti parce qu'il est accablé.

Mais ce que la douleur à cet âge a de plus redoutable, c'est la volupté même qu'elle inspire. Ce qu'on redoute le plus lorsqu'on est frajjpé ])Our la première fois, c'est la consolation; on repousse tout espoir de remède comme un outrage fait à son mal, que l'on croit éternel, et l'on préfère mourir afin de n'avoir pas à se reprocher une vaine afliiction.

" Qu'importe la consolation, t'écries-tu, si le mal subsiste ! c'est le mal qu'il faut détruire." Mais, mon ami, n'est-ce pas le temps qui a fait naître, qui a agrandi et approfondi ta souffrance ? Eh bien ! laisse-le

donc maintenant détruire ce qu'il a fait. Quelques

jom's il t'a donné le bonheui-, il te l'ôte aujourd'hui : attends pour le voir revenir.

Ce qui est triste et malheureux en amour, c'est que la femme aimée remplace le monde entier pour soi, et, quand on l'a perdue, on croit qu'il ne reste plus rien à désirer. On aime encore plus sa souffrance que la femme qui en est la cause. On ne veut pas se consoler, pai'ce qu'on craint de ne pas aimer autant en souffii-ant moins ; on craint le calme des passions comme si l'on devait sentir moins en se résignant davantage.

Le secret de la résignation, il est vi'ai, est dans le caractère. Un homme bouillant et emjiorté préfère la mort à la souffrance calme et patiente ; mais l'homme vi'aiment fort accepte son destin et conserve l'espérance.

Pourquoi le cœur de l'homme serait-il seul immuable, éternel dans ses affections ? Pourquoi se révolter contre la nature qui veut que tout périsse ? Quoi ! mon ami, il est donc possible que ton âme se nourrisse toujom-s d'une seule pensée et que ton esprit succombe parce que ton cœur est malade ! Si tu as le courage de vivi-e, un joui" tu trouveras dans la satisfaction de tes vœux, dans le sacrifice de ta personne au bonheur des autres, assez de jouissances pour aimer encore la vie, et, si tu es condamné à souffrii-, du moins ce ne sera pas sans compensation et sans utilité.

Ah! ce qui empêche d'être tout à fait malheureux, c'est de savoir que ses maux peuvent servir au bonheur et à l'expérience des autres hommes. Si tu

ne veux plus vivre pour toi, vis au moins pour ceux qui auront besoin de savoir comment dompter la souffrance et retremper leur courage dans le malheur même, pour ceux qui auront besoin de savoir que la vie doit être un exemple et une leçon, non une possession, un métier.

Oublie-toi, si tu le veux, mais songe à l'humanité. Songe que depuis que tu as reçu lejour, tuasvécusans cesse parmi les hommes, et qu'ils ont besoin tous de se fortifier entre eux, s'ils veulent pouvoir vivi-e. Dieu a voulu que nous ayons une intelligence et des sentiments pour comprendre nos maux et pour en souffrir ; mais l'intelligence et le sentiment nous crient d'accord de ne pas nous boi'ner seulement à nous-mêmes. Sache bien ceci : personne n'est heiu'eux, et cependant tout le monde aime la vie ; elle a donc certaines jouissances qui l'emportent sur tous les maux possibles.

Quel est l'homme qui n'a pas eu dans le cours de sa vie une pensée dominante, un but suprême auxquels il a sacrifié tout ce qui jjouvait lui assurer une vie tranquille etheui-euse, auxquels il a consacré toutes ses inclinations, toutes ses énergies, toutes ses facultés ? Et, que serait aujourd'hui l'humanité si chacun de ces liommes se fût donné la mort pour n'avoir jias réussi ? Non. non ; l'homme en naissant était fait pour la lutte, car tout lui montrait un obstacle. Luttes dans son cœur, luttes dans sa pensée, luttes pour l'accomplissement du moindre de ses vœux. Dans son cœur était le foyer de l'amour ; mais dans son cerveau était le foyer de son immortelle grandeur. Dans son cerveau était le remède à toutes les passions, à tous les maux ; car l'homme, par la pensée, devait s'élever au-dessus de toutes les

misères qui rattachent son cœiu' à la teiTe ; là étaient l'énergie, le travail, la foi, l'avenir. Dans le cœm- il n'y a que faiblesse et découragement ; dans la pensée il y a l'espérance, la force et l'élévation.

Que serait donc notre œuvre ici-bas si tout se bornait à fléchir sous le premier sentiment qui envahit notre âme, ou devant les tristes déceptions des affections romj^ues ? A quoi servirait l'existence si l'on ne devait pas être plus fort que tous les maux et si le preinier souffle devait tout emporter ? Il n'y aurait aucune dignité à vivre, et loin d'être les maîtres, nous serions les esclaves de la nature.

Avant de vouloir mourir, sache donc au moins ce que c'est que de vivi-e. Embrasse un instant l'immensité des choses de cet univers qui toutes se rattachent à l'homme ; vois ce que tu quittes en quittant la vie, et reporte ensuite ta pensée sur l'objet misérable qui égarait ta raison ; tu rougiras de ta faiblesse. Ecoute î tu as vingt ans et tu as connu le bonheur ; il est donc possible ])our toi ! Ton cœur s'est bi-isé ; mais lorsque tu étais heureux, tu ne concevais pas que ton bonheur pût finir. Aujourd'hui tu souffres, et tu ne veux pas croire que ta souffrance cessera. L'homme étant le jouet des événements, l'espoir seul peut le rendre heureux. Avant d'y renoncer, demande-toi donc s'il est des choses éternelles ici-bas, et si la cause de ton malheur présent ne sera pas celle de ton bouheiir futur.

Tu désires ce qui est éternel. Eh bien ! vis pouisavoir que tes aff'ections ne le sont point. Vis pour souffrir, puisque c'est là ta condition ; plus tard tu

trouveras que la souffrance est un bien. Si l'homme <5tait fait pour être heureux, il croupirait dans l'oisiveté et laisserait la fortune se charger de son bonheur ; tout végéterait et l'existence elle-même perdrait de son prix à cause du peu de cas qu'on en ferait. Le bonheur qu'on ne peut apprécier lasse et tourmente ; mais le bien qu'on sait tirer, même de ses maux, est ce qui fait le mérite, la force et la consolation du sage.

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