‹ Chroniques canadiennesChapitre 24 sur 27 · APRÈS · texte numérisé non relu

APRÈS

C'est 1g trois janvier enfin ! On a fini de serrer

et de resserrer ma pauvre main tout empoulée. On a fini d'avoir du bonheur par-dessus la tête et de s'en souhaiter mutuellement à s'en rendre malade. Les paresseux ont eu leur congé du deux de l'an sans compter celui du premier, lequel est obligatoire, mais non gratuit. De braves gens, mes compatriotes, que je ne vois pas une heure de toute l'année durant, ont voulu rattrapj)er le temps perdu ; ils se sont précipités sur ma main comme sur des étrennes, et l'ont engloutie dans leurs transports ; il me semble qu'ils la tiennent

encore Pendant deux jours, elle a été à tout le

monde, excepté à moi, et j'ai peine à la reconnaîti-e maintenant qu'elle m'est revenue.

Je i-egarde cette pauvre main qui essaie de reprendre la plume, et j'ai envie de lui souhaiter la bonne année.

Si je me la seiTais ! C'est une vraie fi-énésie. Le

jour de l'an est épidémique : j'ignorais cela; s'ildm-ait seulement une semaine, on ne pourrait plus se lâcher.

Les amis de nos amis sont nos amis ; c'est le cas de le dire. Pour moi, j'en ai vu de nombreux, qui ne sont certainement pas les miens, ce que je regrette, car ils m'eussent sans doute épargné, — ^je les ai vus s'élancer

vers moi, du plus loin qu'ils me voyaient, frémissant cr allégresse, transportés de bonheur. " Je vous la souhaite ! s'écriaient-ils tour à tour comme hors d'euxmêmes. D'autres, ne faisant qu'un bond à travers la rue : " Je vous la souhaite ! " s'écriaient-ils aussi, et crac, c'était encore un serrement de main à me faire trouver mal. Il y a même des amis de mes amis qui m'ont souhaité les comjjliments de la saison ; d'autres,

beaucoup d'heureux retours ! chacun fait et dit comme

il peut ; le jour de l'an étant le joiu* de tout le monde, il ne faut pas se montrer trop difl3.cile sur la langue.

Cette opération du serrement de main étant subie deux ou trois cents fois, j'avoue que, pour ma part, je ne déteste pas le jour de l'an. Mon triste état de vieux garçon m'oblige malheureusement à tout apprécier à un point de vue personnel ; eh bien ! je le déclare, le jour de l'an me plaît, malgré le danger que je com-s d'une paralysie absolue du bras droit. Ce jour-là, je me distingue des sept-huitièmes de mes compatriotes ; ce jour-là, plus que tout autre, je suis libre et je savoure ma sauvage indépendance, comme si je devais la perdre pour le reste de l'année ; je ne fais pas une visite, non, pas une, je m'affranchis de ce supplice ridicule et je ne vais pas marmotter à deux cents personnes indifférentes mes souhaits de convention.

Si le jour de Fan est vraiment un jour de bonheur, j'entends en jouir. Je garde au fond de mon cœur des trésors de souhaits pour mes amis, mes vrais amis, et je me garde bien d'aller confondre ces souhaits avec le flot de banalités qu'ils se condamnent à entendre. Pour les autres, les personnages, les gens à position, dont un abîme me séjDarera toujours, je me contente de les

plaindre. Je les plains d'avoir tant de devoii-s à remplir en nn seul jour, et d'en avoir si peu tout le reste de Tannée, puisqu'il est entendu que nous vivons dans un pays de cocagne où la sinécui"e est l'objet légitime des plus honnêtes ambitions.

Mais, d'un autre côté, je les envie. La plupart d'entre

eux ont une famille oh! la famille Le matin,

avant le jour, avant laube, il n'est pas encore cinq heures, les petits, ces petits qui donnent tant de mal et qui causent tant de joie, les petits enfants sont déjà debout : ils coui-ent, ils accourent les bras ouverts, la bouche pleine de baisers, vers le lit où la maman, qui les épie déjà depuis plus d"une heure, sans faire semblant de rien, les reçoit sur son cœur frémissant, les couvre de caresses, leur trouve à chacun une place siu" son sein gonflé de bonheur, les prend tous dans ses bras et les passe au papa qui pleiu'e de joie et qui devient j)resque une mère, en oubliant tout dans cette heui-e unique, excepté ce qu'il a dans son cœur.

On entend ensuite, on voit les petits, tout rouges encore de tant de baisers, tout essoufflés, courir à la cachette des étrennes, ces trésors légers, parcelles fugitives détachées de cet autre trésor inépuisable, lamour maternel.

Mais moi, ah ! moi qui n'ai même pas eu de berceau et qui n'ai pas connu ma mère, moi, condamné solitaire dès ma naissance, je ne connais le jour de l'an que le bonheur des autres, et son faxal retour et son inexorable fuite. Comme chaque jour de ma vie, je me suis éveillé le joiu" de l'an de cette année dans le froid et dans l'étreinte de l'isolement. J'ai regardé le ciel; pour moi. il était vide. J'ai promené mon regai-d désolé autoiu-

de ma chambre elle était m^nette : pas une voix.

pas un écho, si ce n'est celui des souvenirs qui. en un instant, en foule, se sont précipités sur mon lit silencieux. Être seul ce jour-là, se réveiller seul, se sentir seul surtout, c.est plus qu'une infortune, c'est une expiation, et l'on éprouve comme un remords de ne pas mériter ce bonheur dont tant d'autres jouissent. sans le comprendi-e souvent et sans avoir rien tait pour en être dignes.

Le bonheur que tout le monde s'obstine à croire introuvable, est pourtant facile et vulgaire ; mais comme toutes les choses de ce monde, il est purement négatif ; il suffit, pour être heureux, de n'être pas malheureux. Béalisez toutes vos espérances, tous vos projets, vous en concevrez d'autres, et vous serez tout aussi inquiets tout aussi impatients, tout aussi malheureux^que vous l'étiez d'abord. Être heureux, c'est jouir de ce qu'on a et s'en contenter ; mais être malheureux, c'est ne pouvoir jouir de rien, comme les vieux garçons qui sont toujours pauvres, fussent-ils millionnaires; ils manquent du premier des biens, celui d'une affection .sûre qui partage leiu* fortune comme leur détresse. Les avares seuls croient ti'ouver une jouissance dans ce qui n'est qu'une aberration, car on ne peut être heureux que du bonheur qu'on donne et de celui qu'on reçoit. Thésauriser est une maladie, répandi'e est un remède ; et l'homme se soulage par la générosité comme l'arbre qui écoule sa sève et en nourrit les lianes qiii se tordent en suppliant autour de sa tige. Ah ! de tous les souhaits qu'on m'a faits le pi-emier de l'an, on n'en a oublié qu'un seul, celui d'une compagne assez parfaite pour suppléer à toutes mes imperfections, assez indul-

gente pour ne pas m'en tenir compte et assez discrète pour ne pas s'en apercevoir. Montrez-moi ce trésor, ô mes amis ! et je le garderai pour moi seul, au risque de passer pour ingrat.

Il est envolé déjà, ce premier jour de l'année qui entr'ouvre l'inconnu. Quelques heures de soleil, beaucoup de tapage, des félicitations et des poignées de main innombrables, voilà tout ce qui l'a marqué dans le cours du temps.

Maintenant, il faut songer à l'avenir, prévoir, préparer, édifier : c'est la tâche toujours nouvelle, toujours ancienne. Qu'allons-nous faire en 1873 ? Il ne suffit plus de se démener, do politique)', de pousser dans une ornière déplus en plus profonde le coche boiteux et branlant de vieilles rivalités sans motif et de divisions sans objet ; il faut marcher, sortir du sentier ingrat où nous épuisons notre jeunesse trop prolongée, il faut secouer nos langes, nous défaire du vieil homme dont les loques pendent obstinément à nos bras, il faut romjH'e avec les petitesses et les traditions mesquines, jeter hors du chemin les débris fossiles qui l'obstruent et devenir un peuple jeune de fait, comme nous le sommes de nom, avec toute l'activité, la souplesse et l'énergie qui conviennent à la jeunesse.

Yoici les élections générales qui s'annoncent : protitons-en pour renouveler non seulement les hommes^ mais les choses. Nous avons tout à faire ou à refaire ; eh bien ! faisons et refaisons. Cessons de languir; les peuples jeunes qiii ne croissent pas, s'étiolent et meurent sui- leur tronc plein de sève. Nous sommes

déjà aux trois quarts anémiques ; nous n'avons guère vécu, depuis vingt-cinq ans, que de la force que nous ont laissée les générations antérieures. Si nous ne fouettons pas notre sang qui s'épaissit et se caille à vue d'œil, nous allons mourir d'une syncope nationale. Ce n'est pas la jjeine que les années se renouvellent pour nous, si nous reculons au lieu d'avancer avec elles.

Ce qui a toujoui's manqué au peuple canadien, c'est l'action. Il en faut bien peu pour que nous fassions de grandes choses, car nous avons tout en main. Les ferons-nous '? Que la jeunesse réponde ; qu'elle mette hardiment le pied sur le vaste terrain qui s'étend des deux côtés du triste chemin que nous parcourons, qu'elle conquière cet espace qui s'offre à elle, et, en moins dune année, nous aui'ons grandi de tout ce que nous avons négligé de le fiaire en vingt ans.

Depuis un quart de siècle, notre race subit une décroissance qui la mène à une infériorité aussi évidente que douloureuse poiu' les esprits qui savent voir les choses, au lieu de se payer de mots et de présomptions puériles. Eion n'est plus fatal que de vieillir en se croyant toujours jeune; l'impuissance vient et l'on compte encore sur l'avenir. Il ne suffit pas de se souhaiter de bonnes et heureuses années ; il faut les rendre telles. Se féliciter, puis se croiser les bras, mène droit à la momification. Avant un autre quart de siècles notre peuple serait pétrifié, et les Canadiens orneraient les musées de l'Euroi^e.

Un trait distinctif de noti'e race, c'est la fossilisation dès le bas âge ; il semble que nous ne soyons lx>ns qu'à être mis en bocal ou conservés dans l'esprit de térébentine. Tout Canadien a une peine infinie à soi-tir

de l'écaillé ; s'il pouvait y vivre indéfiniment renfermé, comme l'huître, il attendi'ait, dans une immobilité satisfaite, le réveil des morts à la vallée de Josaphat, sans se douter un instant que le monde s'agite autour de lui. Pourvu qu'il puisse dire tous les ans: " Je vous la souhaite ! " qu'il soit rond comme une balle le lendemain de chaque fête, qu'il en ait de ces fêtes à tout propos, inventées uniquement, je crois, pour faire concui'rence aux innombrables fêtes d'obligation de son pays, c'est tout ce que le Canadien désire ici-bas. Le reste, il sait bien qu'il l'aura dans l'autre monde, pour lequel seul il semble vouloir vivre.

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