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CHRONIQUE D'OUTRE-TOMBE

16 Janvier.

Etre seul près d'un feu qui rayonne et pâlit toiu* à tour, par une de ces nuits d'hiver où les rafales du vent font crier les toits et gonflent les cheminées de bruits qui courent dans tous les sens; quand l'ombre des arbres, luttant avec le froid et monotone éclat de la lune, s'étend sui' la neige comme un crêj)e sur un front de vierge, est-il rien dans la vie qui approche de cette jouissance que l'on concentre et que l'on réchauflte pour ainsi dire autour de soi ? Est-il une heure plus propre à la rêverie, aux tranquilles retours vers les tourmentes du passé, à la douce fréquentation de tant de fantômes chéris qui reprennent un instant leur forme réelle i^our inonder l'âme avide de se retrouver et de se rajeunir par l'illusion ?

Veiller aussi tard qu'on le peut, étendre les longues soirées d'hiver jusque bien avant dans la nuit et se lever ensuite avec le joui-, c'est un moyen de prolonger la vie, de fixer quelques minutes son éclair rapide. D'autres diront que c'est le plus sûr moyen de l'abréger : ils se trompent. On vit double, on vit triple diu'ant ces longues et cependant fugitives heures que l'on donne à la méditation, à la revue silencieuse des années envolées, au bienfaisant espoir de revivi'e plus tard dans un monde sans reerets et sans alarmeâ.

Pour échapper aux misères qui nous entourent, à la certitude désolante que tout est faux, périssable, qu'il n'est rien, rien sur lequel on puisse fonder une assurance absolue, sans faire une large part aux défaillances humaines et à l'égoïsme d' autrui qui est l'écueil de toute confiance, il n'y a qu'un remède, se plonger dans l'idéal et créer par la pensée une existence en dehors de toutes les atteintes.

Lorsque je m'abandonne ainsi à cette divinité familière qu'on appelle la réflexion et qui m'attend toujours, patiente comme une veilleuse, dans quelque coin de ma chambre solitaire, il est une chose qui me frappe souvent, c'est l'impossibilité de la mort. Pourquoi la même pensée revient-elle toujours, sous une forme presque réelle, comme un ami qui me jDarle pour me i-assurer ? Je ne l'explique pas, si ce n'est que rien ne peut me contenter de ce que je vois, de ce que j'ai et de ce qui me charme un jour pour me laisser le lendemain le dégoût ou le regret.

La mort, comme toutes les choses de ce monde, est relative. On est dissous, on est disséminé, pulvérisé, mais on reste quelque chose. Il n'y a pas une petite parcelle de cadavre qui ne se trouve un jour, sous une forme ou sous une autre, mêlée à d'autres objets. Etre quelque chose indéfiniment, toujours, faire partie d'ixne multitude d'existences futures qui, à leur tour, se transformeront, se mêleront, voilà pour le corps. Quant à l'âme, qui est entièrement séparée de son enveloppe, quoiqu'on en dise, elle reste immortelle, invariable dans son essence. Elle embellit, se spiritualise, se purifie de plus en plus, mais ne change pas.

L'auti-e soir, comme je songeais, fatigué des mille agitations du joui-, et cherchant en vain à fixer ma pensée sur quelque chose de saisissable, moitié assoupi moitié rêveui', je me sentis comme emporté dans une atmosphère inconnue, et une voix d'oittre-tombe. une voix de trépassé, que je reconnus poui' l'avoir entendue souvent, vint frapper mon oreille :

" Tu ne moiu-ras point, tu ne mourras jamais. Ton âxne, étincelle divine, purifiée, flottera libre dans les cieux que tu ne fais qu'enti*evoir. Ce qui pense ne peut être enfoui dans un tombeau. Tu seras toujoui's, parce que rien ne peut détruire ce qui est insaisissable, ce qui est à l'épreuve du temps. La poussière de ton corps seule ira se perdre dans la source sans fond, dans le creuset de la natui-e où tout se transforme, où la vie se renouvelle sans cesse en changeant d'aspect et de nom. Qu'étais-tu avant d'être un homme ? Quelque chose que tu ne connais pas, mais qui a existé et qui s'est brisé, détruit, pour te donner à ton toni* l'existence. Tu es né dans le mystère : mais ce mystère, devras-tu toujom-s l'ignorer? Non; en quittant ta forme présente, tu deviens un esprit qui s'agrandit s'élève, passe j)ar tous les degrés de la perfectibilité et arrive ainsi à la connaissance de toutes choses.

"Si cela n'était point, autant vaiidrait dire qu'en devenant un homme, tu n'étais pas j)lus que l'objet inconnu, le germe mystérieux où tu as pris le jour, et que ta pensée est restée aussi faible qu'elle l'était à ton berceau. La natui-e entière marche au progrès;

chaque être est dans un état continuel de perfectionnement. Cet état durera-t-il toujours ? Oui, puisque le temps na pas de tin. Eternité veut dire perfection. " J'ai habité comme toi la terre et je l'ai arrosée de larmes. Aujourd'hui l'espérance me porte sur ses ailes dans l'infini des cieux. Mon âme embrasse des mondes inconnus de toi ; je vois comme un joui* éclatant ce que les hommes appellent des mystères, parce qu'il n'y a de mystères que pour l'ignorance. Je contemple face à face la vérité que les hommes appellent souvent l'errem", parce que leurs passions perverses leur cachent la lumière

Mourir ! c'est une chose que je ne comprends; pas. Il faudrait pour mourir, ce qui serait vraiment la mort, c'est-à-dire l'extinction complète de la vie et de la j)ensée, une philosophie au-dessus des forces humaines, ^on, je ne me sens pas capable de tomber dans le néant ; non, je n'ai pas le courage de n'être un jour qu'un cadavre hideux, masse infecte rongée par les vers. Cette seule pensée me fait plus d'horreui* que si je voyais la terre éclater, jetée à tous les vents de l'esj)ace, et moi-même précipité de mondes en mondes dans l'infini.

Je dis qu'il est absui-de, illogique, imj)ossibIe de naître pour mourir. Je dis que si l'homme devait mourir, il n'aurait pas eu la pensée en partage, car la pensée et le néant se repoussent.

Peu importe d'où vient la pensée, qu'elle soit une

sécrétion, qu'elle ait son siège invisible, mais certain, dans un lobe du cei-reau, qu'elle soit un fluide électrique, qu'elle soit l'essence de la vie. la résultante de l'organisme, je dis qu'elle ne peut s'éteindre.

Cela ne se démontre pas, cela se conçoit, et cette conception est dans mon esprit si forte, si irrésistible, que j'ai beau me raisonner moi-même, invoquer les démonstrations les plus irréfutables du matérialisme, j'en viens toujours à me heui'ter à l'absurde.

Il faut que toute créature ait une raison d'être et un objet, et quand cette créature est intelligente, il faut qu'elle ait un but. Or, si l'âme n'est pas immortelle, nous n'avons plus ni raison d'être, ni but à atteindi-e.

Dites-moi, que servirait de venir au monde, jouer un jour la ridicule comédie de la vie et puis disparaître ? C'est à cela que se bornerait notre fonction, à nous qui mesiu-ons le coui's des astres et qui cherchons le secret de tous les mondes, non contents d'approfondir celui où nous sommes ? Qui ne voit que si ces mondes ne devaient pas être un jour habités par l'homme, il n'y penserait même point ? Qui ne comprend que si sa vie devait cesser avec sa disparition de cette terre, il se bornerait uniquement à la poursuite des choses dont il a immédiatement besoin, à la satisfaction de ses goûts et de ses penchants, à mesure qu'ils naissent ? Il n'aui"ait aucune aspiration, aucun désir de se perfectionner, de se j^eii^étuer j^ar des œuvi"es qui lui survivront, et il se bornerait à l'horizon étroit qui entoure la petite scène où il s'agite.

Qu'est-ce qui me pousse à écrire ces lignes pour d'autres, au lieu de les penser tout simplement ? C'est que j'ai une vie en dehors de ma vie propre, et par

conséquent toute mon existence ne se borne pas à l'envelopj^e qui entoure mon corps.

Je dis que si Tâme n'était pas immortelle, l'idée n'en pourrait même pas venir à l'homme. Comment lui viendrait-elle ? qu'est-ce qui pourrait la faire naître ? Mais cette idée tombe sous les sens

Quelques-uns diront qu'elle n'est qu'une aspii'ation. Soit. Mais cette aspiration, quelle serait sa raison d'être si elle n'était pas justifiée ? Encore une fois, comment existerait-elle, comment surtout viendrait-elle au cœur de chaque homme, la même, oui toujours la même, partout, et dans tous les temps, si elle n'était pas comme une nécessité de son existence ?

Je sens que cette aspiration est invincible, qu'elle résiste à tous les chocs, à toutes les réfutations scientifiques, et c'est pour cela que je réponds sans hésiter à ceux qui demandent des preuves, que " l'immortalité de l'âme étant au-dessus de la science, ce n'est pas la science qui puisse la démontrer, ce n'est pas elle non plus qui puisse la détruire."

Si l'âme n'était pas immortelle, l'homme ne poun-ait pas vivi'e ; car le désespoir le prendi-ait à ses premiers pas dans le monde. Comment en effet résister aux déceptions, aux injustices, aux persécutions, à la méchanceté, aux illusions j)erdues, à ces peines profondes du cœur, plus cuisantes que toutes les blessui*es, si la certitude d'une vie plus heureuse ne soutenait pas la défaillance humaine ?

Et cette certitude l'accompagne dans toutes ses

espérances, le suit jusqu'au dernier jour, jusqu'au dernier soupir. L'homme, en mourant, espère encore. Pourquoi cela, si tout est fini ? Poui'quoi souffrir pour le bien, pourquoi se dévouer, poui'quoi se rendre inutilement malheui-eux ? Le voyez-vous ? Le voyez- vous ? Si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a plus de vertus possibles, les hommes ne sont tous que d'horribles égoïstes et chacun d'eux est l'ennemi naturel de l'autre.

Qu'est-ce qui peut soutenir contre la méchanceté envieuse, contre le préjugé cruel, contre la calomnie envenimée ? Est-ce la volupté d'accomplir le bien ? Cela ne peut suffire longtemps. Est-ce le sentiment de sa supériorité ? Il n'y a certes là rien de bien consolant, et toutes les fois qu'on veut se renfermer dans son orgueil, on fait au dedans de soi un vide plus affreux que tout le mal qu'on peut recevoir du dehors. Ce qui soutient, ce qui uniquement soutient l'homme, c'est le sentiment de son immortalité, c'est la certitude qu'il n'est pas né seulement poui* souffrir, et que, s'il souffre, cela doit être en vue d'une récompense.

Hélas ! j'ai longtemps nié moi-même l'immortalité de l'âme, sans réfléchir. Aujourd'hui je ne la trouve même pas niable ; et, à mesure que j'avance dans la vie, que j'approche du tombeau, l'espérance grandit et me soulève, et j'entends de plus en plus distinctement les voix de l'infini qui m'appellent. Peu disposé à croire en général, n'admettant que ce qui est ii'réfutable, dans l'oi'dredes démonstrations scientifiques, c'est-à-dire très

peu de chose, je ne demande cependant pas de preuves de mon immortalité, parce que je la sens, je la sens, elle me frajîpe comme l'évidence et résulte à mes yeux de mon existence même.

Qui ne voit que la vie humaine, même la plus longue, n'est dans aucun rapport avec l'infini des désirs ? qu'on ne saui'ait avoir des aspirations qui n'ont pas de limites et ne vivre que soixante à quatre-vingts ans ? Cela est naturellement, physiquement impossible.

Voici encore une preuve que l'âme est non seulement immortelle, mais encore indéfiniment perfectible, car c'est là la condition de son immortalité. La vie se passe à enfanter des désirs qui, aussitôt satisfaits, se changent en dégoûts. Mais remarquez la progression ascendante de ces désirs. Ils passent toujours d'un ordre de choses inférieui' à un autre ordi*e plus élevé ; ce qu'hier on convoitait ardemment, aujourd'hui semble indigne de soi ; et, ainsi de désir en désir, d'aspiration en aspiration, on an-ive à ne plus pouvoii' se contenter de ce qu'offre la terre, et l'on se porte vers les mondes inconnus où désormais tendent tous les vœux. Ces vœux doivent être satisfaits, car ils sont légitimes ; ils naissent d'eux-mêmes, inévitablement, comme une conséquence ]>ropre de notre nature, et, ce qui prouve que la vie future sera meilleure que celle-ci, c'est qu'on y aspire.

Souvent je suis allé contempler sur le bord de la mer le firmament profond d'une nuit étoilée. Oh ! l'océan ! l'océan ! c'est l'infini réalisé, c'est l'insondable aperçu, devenu tangible, c'est l'immense inconnu qui se fait

larme, murmure, harmonie, caresse ; c'est l'éternité qui se circonscrit et se rassemble pour que l'homme puisse l'embrasser au moins du regard.

Je restais là des heures, des heures que j'ignore, car, alors, je n'appartenais plus à la terre. Pai-fois j'ai cru avoir des ailes et j'étais soulevé ; tous les mondes lumineux m'attiraient et j'étais prêt à prendre mon vol. Oh ! combien je sentais alors que je ne suis ici-bas qu'en fugitif, que j'y traverse une phase de mon existence, et que je ne jjeux jîas plus avoir de terme que l'espace lui-même que je gra\'ite par la pensée, jusqu'au dernier astre qu'atteint mon regard !

Malheur, malheur, à celui qui ne s'est jamais arrêté une heure pour contempler une nuit semée d'étoiles ! Il a peut-être raison de se croire mortel, puisque sa jjensée ne dépasse pas sa sphère ni son horizon.

J'ai lu peu de choses sur l'immortalité de l'âme, à peine même l'entretien de Socrate avec ses amis la veille de sa mort. Je n'en ai j^as besoin, jjarce que je ne tire pas mes arguments de la philosophie, mais de la nature des choses. Je n'ai qu'à me demander pourquoi je vis, je n'ai qu'à regarder un homme, chercher son regard presque toujours porté vers le ciel, contempler son front que les mondes ne peuvent remplir, pour savoir que ce qui, de cet être-là deviendra l'aliment des vers, n'est que son enveloppe de nerfs et de muscles, semblable à celle qui retient le papillon jusqu'au moment où il s'envole dans les airs.

25 Janvier.

Lecteurs, je suis à Montréal aujourd'hui, c'est-à-dire dejîuis huit jours, à Montréal, ville terrible et superbe !

Il est heureux que je sois immortel, comme je l'ai déclaré dans ma dernière chi'onique ; sans cela la vie que je mène ici me tuerait en moins d'une semaine. Quels féroces bambocheurs que ces Montréalais de tout âge ! Depuis huit joiu'S, ils me plongent dans le mixed-bitter, le cock-tail, le kirsch et le bitterhavrais, cet apéritif olympien inventé par un grec du Bas- Empire pour les estomacs fatigués et cependant encore pleins de convoitises.

Grands dieux ! quelle jauge il y a chez l'ho mme quelle immense capacité d'absorption ! Je ne suis pas un ivrogne, non, certes ; tous ceux qui me connaissent ont pu en juger à ma physionomie de cénobite ; c'est pour cela que je m'éijouvante de la quantité que j'ingui'gite, et je m.e demande combien il faut s'être logé de tonneaux dans l'abdomen pour devenir un vrai pochard.

O ma génération ! tu mourras embouteillée ; tu mourras de tes propres mains qui tremblent et peuvent à peine tenir le verre homicide ; tu mourras ginée, coektailisée, whiskyfiée ; toi, je te le jure, tu ne seras pas immortelle, tu dureras ce que durent les futailles et tu te lanceras dans le néant la main dans les cheveux.

C'est la position dans laquelle je me suis trouvé ce matin. Ah ! quel moment délicieux ! Y a-t-il une ivresse qui égale les titillations du cuir chevelu ?

Pour être vraiment grand comme le monde, il faut

s'être couché la veille avec l'aide de plusieurs amis chancelants, mais dévoués, et quand on s'éveille le lendemain, on est maître de l'univers autant qu'on l'est peu de soi-même.

C'est le moment ou jamais d'entamer une chronique, œuvre difficile lorsqu'on est à jeun, œuvre de prédilection lorsqu'on se souvient juste assez du lecteur pour lui rendre d'un coup tout le mal qu'il nous fait en une semaine.

Pour moi. je le regrette, je n'ai pas les lendemains féroces ; c'est sans doute là un des signes du ramollissement prématuré qui m'envahit. Quand un homme a le feu dans la tête et qu'il n'est pas fui-ieus, c'est qu'il est bien près d'être idiot. Juste ciel!... Mais parlons des événements d'Europe.

Xapoléon III est mort, c'est incontestable, et on lui en sait généralement gré, quoiqu'il se soit fait un peu tirer l'oreille pour en venii* là. Malheureusement pour lui ou ne peut l'oublier, et c'est le souvenir qu'il lais.se qui est son plus terrible châtiment. Sedan n'était quun stigmate, la mort est un sceau impérissable, inetfaçable, mis sur sa vie. Il s'éteint sans avoir rien racheté, en prolongeant même les impuissantes espérances du crime avorté. Il a traîné jusqu'à la tombe le boulet de l'ambition coupable, et, ne pouvant plus dominer, il n'a pas cessé d'être nuisible.

Pendant deux ans, à Chiselhurst, il a eu laudace de conspirer encore et a voulu léguer à son fils l'héritage soi'dide de son règne. Spectacle hideux et qui

donne bien la mesure d'une époque! Ce qui épouvante, c'est qu'il y ait des gens qui s'appellent encore euxmêmes bonapartistes ; il y a donc dans l'infamie un certain degré où le cynisme devient nécessaire, et quand on n'a plus rien à redouter de sa conscience, c'est donc une loi fatale qu'il faille l'étouffer pour échapper à ses retours possibles ? Napoléon soudoyant des journalistes pour défendre l'Empire, après l'oj)probre de Sedan, c'est le gouvernement provincial ])ayant des agents d'émigration pour hâter le dépeuplement du pays.

Cette comparaison peut surprendre comme toutes les vérités crues dites brusquement, mais elle est aussi juste qu'une décision de l'empereur d'Allemagne.

Puisque je suis à Montréal, laissez-moi me reporter, seulement quelques minutes, au temps où je l'habitais d'un bout de l'année à l'autre, à cette époque où mes amis et moi nous étourdissions la ville de nos bruyants ébats, des éclats fantasques de notre gueusorie.

Quel temps ! nous étions une dizaine de fous qui n'avions d'autre souci que d'abréger notre existence ; quelques-uns d'entre nous ont réussi, hélas ! beaucoup trop vite ; ils sont restés sur ce chemin retentissant que je foule encore de mes talons usés ; les autres sont mariés, sont pères, sont presque riches, ô profanation ! Ils ont épousé et ils se couchent avec des bonnets de coton, et ils paient les robes de leurs femmes, et ils ont des cuisinières... et des bonnes, dieux vengeurs! et ils font des spéculations, les apostats, les déserteurs de notre glorieuse bohème.

Puisque je suis resté seul, je me venge d'eux et je leur fais des chroniques en échange des dîners et des

lunchs dont ils m'accablent, s'imaginant, par ce procédé vulgaii'e, étouffer la voix du passé et le cri de mon orgueil qui ne se refuse à rien et qui accepte par pitié jjour leur splendeur. Grâce à eux. grâce à tous ces traîtres qui m'ont laissé comme un chardon envieux sur la route qu'ils sèment de fleurs, je n'ai pas eu le temps de faire des visites à des familles qui me sont chères et qui me prennent sans doute pour un ingrat. C'est ainsi ; jusqu'à présent je n'avais passé que poui* insolvable, aujourd'hui je suis un oublieux; j'arriverai à ne plus êti'e rien du tout, ne laissant pas même de quoi payer mon éjDitaphe. O mes amis ! vous auriez bien dû me prendre en société, et j'aurais pesé de tout mon poids dans la colonne des dé2:)enses ; quant aux recettes, nous aurions noblement partagé en frères. Aujoui'd'hui vous me faites des j)olitesses ; c'est bien joli, mais vous gardez les revenus. Soit ; je vous charge de mes obsèques.

Maintenant, faisons des ajjpréciations. Savez-vous. Montréalais, que vous habitez la première ville du monde? Croyez-m'en, moi qui suis un voyageui", un cosmojiolite ; je ne connais pas de ville qui ait grandi et se soit métamorphosée comme la vôtre en si peu d'années ; j'entends le développement suivi, régulier, constant, et non j^as ces soubresauts qui tiennent de la magie, ces élancements électriques qui ont fait jaillir Chicago et quelques villes semblables comme par des coups de foudre. Montréal va vite, mais sans emportement; les particuliers qui ont de la fortune semblent fiers d'en consacrer une bonne partie à l'em-

bellissement de leur ville, et ils se bâtissent pom- cela des palais qui, toutes proportions gardées, n'ont pas d'égaux dans le monde.

Ce qui étonne, c'est que cela se fasse dans une ville où l'accroissement de la population n'est nullement en rapport avec celui du commerce et de la richesse. On dirait de ^lontréal : '• C'est une ville de millionnaires," mais on la croirait habitée par 500,000 âmes; elle a l'étendue, le déploiement d'une grande métropole, tandis que sa population ne dépasse pas celle d'une cité de quatrième ordi-e. Cent vingt mille âmes pour 3Iontréal, c'est presque humiliant. Allons ! qu'est donc devenue notre race de pati-iarches ? Où sont-ils ces enfants qui se comptent par dizaines autoui" de chaque foyer ? Tudieu ! est-ce que nous dégénérons ? Pas encore : mais cela viendi'a vite ; car nous faisons pis, nous émigrons; les plus forts partent, laissant derrière eux tous les rabougris et les vieux garçons comme moi dont on ne peut plus rien attendi*e, et qui séreintent à prouver qu'ils sont inutiles.

MATHIEU rs. LAFLAMME. (i)

(breach of promise.)

18 Février.

Je trouve que cela est odieux; je trouve que les lois humaines sont trop souvent en contradiction flagrante avec la nature. Enlever à la femme le droit d'être trompeuse, perfide et parjure, droit qu'elle exerce depuis le temps de la mère Eve, c'est supprimer la femme. Il n'y en a plus : là, vous êtes bien avancés, juges de la ten-e qui judicatis mulieres.

D'abord, le suprême du ridicule, c'e.st de vouloir juger les femmes : ces rejDtiles suaves ne veulent pas être jugés. La femme aime qu'on l'adore ou qu'on la batte; l'amour ou la force, la crainte ou la passion; mais êti"e condamnée aux termes de l'article XX... d'un code saxon quelconque qui date de bien avant la conquête normande, cela est pour elle aussi humiliant qu'illogique et monstrueux.

De même que la parole a été donnée à l'homme poui- déguiser sa pensée, de même le mariage a été donné à la femme pour déguiser son inconstance ; mais lorsque, malheureusement, cette inconstance

(t) A propos de la rupture d'un engagement matrimonial, de la part de Mlle Laflamme, ilancée du docteur Mathieu, dentiste de Montréal, et du procès intenté par ce dernier contres la dite demoiselle.

éclate avant les épousailles, il y a un tarif qui règle tout. L'homme se souviendra éternellement de la pomme et il s'en vengera de toutes les manières. Ce qu'il ne reconnaît pas toutefois, c'est que le père Adam n'a pas été plus mal inspiré, il y a six mille ans, que ses fils ne le sont tous les jours. On n'est pas plus avancé aujourd'hui que l'était ce père commun de tant d'imbéciles ; peut-être l'est-on moins. Si l'homme a découvert la vajjeur, la femme a découvert \aflirtation, qui est la vapeui* et l'électricité combinées. Découvrons et employons, si nous voulons, toutes les forces de la nature, nous viendrons toujours nous briser contre cette créature en apparence faible, molle, craintive, mais qui résume en elle toutes les forces connues et inconnues.

La femme ! profondeui- mystérieuse et terrible ! poiubien y voir il faut être aveugle. Les tribunaux ! elle s'en moque bien ! Est-ce que Dieu ne l'avait pas condamnée dès le premier piège qu'elle tendit à l'homme, et cela l'a-t-il corrigée ? Au contraire ; puisqu'elle était tombée, elle s'en prit à sa victime; c'est toujours comme cela que la femme raisonne. Il lui fallut, dès sa chute, un souffre-douleur, une pelote sur laquelle elle plantât ses épingles à travers les âges ; et l'homme, avec son air bête et sa confiance bonace, lui sembla l'objet propre à la chose.

Maintenant il y a un tarif, cela devient sérieux ; les rôles vont changer. L'homme a eu là une lueur d'intelligence : dans un siècle où tout est affaire d'argent, si la femme est prise par la bourse, on court le risque qu'elle soit constante ou du moins qu'elle le paraisse ; épouvantable perspective ! Car, remarquez bien que la

CHRONIQUES 35f

femme est tout apparence, tout dehors ; c'est son talent à elle de paraître aussi vraie que la vérité, aussi franche que l'acier trempé. Si donc elle paie, nous sommes coulés, rasés, flambés. Il faut y l'éfléchir, législateurs, maris et futurs maris. !Mieux vaut cent fois faire une expérience qui coûte mille dollars en voitm-es et en meubles que d'en faire une qui rend ridicule pour la vie, sans même avoir pour soi les sympathies de son sexe.

Pour moi, homme, si j'avais le malheur de m'être fiancé dans un moment d'oubli, je tâcherais de me sortir de là coûte que coûte ; j'engagerais mes chroniques pendant dix ans, s'il le fallait, et je paierais mêmepouiqu'on me poiu'suive en dommages-intérêts, préférant payer de ma bourse que de ma personne.

Depuis le récent arrêt qui vient de condamner une descendante d'Eve coupable seulement de s'être trompée d'époque, les jeunes filles sont furieuses, sm-tout les héritières, bien entendu. Dans les premiers transports de leur effroi, elles s'imaginent quelles ne pourront plus tromper personne et que, dès lors, leui* rôle ici-bas est fini. J'ai reçu d'elles une vingtaine de lettres, toutes plus pressantes les unes que les autres, qui me supplient de revendiquer leurs droits. Je leur rendrais avec enthousiasme ce sei-vice si je pouvais compter que l'une d'elles seulement voulût me tenir en dehors de la loi commune, me faire l'honneur de ne pas me prendi-e à priori pour une dupe, simplement parce que je suis un homme ; je lui assurerais en échange un di-oit exclusif sur moi.

Ce que je demande à cette femme idéale est bien difficile, c'est vrai ; mais aussi, diable, ce que j'offi-e l'est bien plus. Arriver ainsi d'un bond à la vertu absolue, sans apprentissage !

En principe, j'approuve le docteur Mathieu et je le déclare hautement : dans la pratique, ce qu'il a fait ne vaut rien. L'homme a déjà tout contre lui dans sa lutte avec la femme ; s'il ne peut au moins avoir avec lui la loi, la loi qu'il a faite pour se protéger, pour se garantir surtout contre cet être prétendu faible qui le terrasse invariablement, chaque fois qu'il ose se mesurer avec lui, alors fermons boutique, donnons notre démission. Je sais que ce que j'écris en ce moment ruisselle de contradictions, qu'un paragraphe dément ou détruit celui qui le précède : mais comment parler autrement lorsqu'il s'agit des femmes ? Vouloir faire de la logique avec elles, c'est vouloir aller jusque devant le tribunal : or je ne suis pas prêt à conclure avec ce rigorisme, fût-ce même en vue de faire payer mes meubles.

Cependant l'exemple donné par le malheureux ou l'heureux docteur peut avoir du bon pour ]es gens d'affaires. Faire sa cour deviendra une nouvelle spécialité financière ; il y aura des hommes exprès qui entreprendront des fiançailles et les feront souscrire par actions. A chaque petite visite rendue par le futur à sa fiancée, les actions feront hausse; à chaque chaise de paille, à chaque oreiller qu'il achètera, prime. S'il se fait serrer l'index o\i l'annulaire de cette façon éloquente qui est le langage du silence, deux cent, trois cent pour cent ! Il y a des fortunes à réaliser dans ce genre d'opérations, comme on dit en style de commerce. Il

CHROXIQUES 359

est malhem-eux que je manque de l'esiîrit d'entreprise nécessaire.

Avant de quitter ce sujet appétissant qui est pour moi, vieux garyon, intarissable, (car j'en sais long làdessus, moi qui ai été traité comme le docteur Mathieu au moins trente-trois fois,) je veux donner un conseil. Le sui^Ta qui pouiTa. N'allez jamais devant les tribunaux contre une femme; c'est parfaitement juste, logique, sensé, mais c'est détestable.

Malheureusement ce n'est pas la raison qui gouverne le monde, c'est le préjugé. Or, le préjugé sera toujoui's plus fort que la loi. Yotre exemple ne sera jamais beaucoup suivi, quelque louable qu'il soit dans un cas particulier. Il ne sei-vira tout au plus qu'à donner des espéi*ances aux pleiitres et à tous ces petits cuistres vils qui se faufilent dans les familles en calculant d'avance le prix de leur évincement. ]^e poursuivez pas la femme, parce qu'il n'y a pas de tribunal qui puisse l'atteindre; elle est au-dessus comme en dehors de la loi ; ce qu'elle vous yjaierait en dommages, vous le perdriez dix fois en considération ; et puissiezvous monter à ce prix trois maisons, vous ne monteriez plus un seul ménage. Mais, servez-vous de" ses armes, rendez-lui ce qu'elle vous fait, jouez son jeu. Quand elle vous verra aussi fort qu'elle, soyez assuré de sa loyauté et de sa constance. Eien ne plie, rien ne cède comme la femme, mais à la condition qu'on la batte sur son terrain. Essayez cela et vous réussirez, dût-il vous eu coûter d'abord vingt défaites. Ce noviciat fini, vous serez le maître et toutes les femmes seront folles de vous; mais, hélas! vous ne serez plus fou d'elles

27 Février.

Enfin je l'ai vu. je l'ai vu, je l'ai vu le contrat !

Il a été ti-aduit dans ce style particulier aux traductions, incompréhensible en langage ordinaire. J'ai saisi toutefois, ou plutôt j'ai deviné certains passages ; l'un d'eux m'a épouvanté. Il était jjourtant bien entendu que le gouvernement ne devait pas construire le chemin du Pacifique, qu'il l'abandonnait aux compagnies privées et que le peuple, le pauvre peuple, ne serait pas soumis à de nouvelles taxes poui' payer cette monstmeuse splendeur. Eh bien ! voilà une déception nouvelle. Il est dit que la confédération ne fera que des dupes.

Pour ce chemin que le gouvernement ne devait pas construire, il donne trente millions ! Or, c'est là une taxe de ti-ente millions payée du coup. A la session prochaine, pour luie raison ou pour une auti-e qui ne sera pas la véritable, on nous flanquera un di-oit de cinq pour cent plus élevé sur un objet quelconque. Sous prétexte de moralisation, on rendra le tabac et les liqueurs inaccessibles aux petites bourses, qui sont les plus nombreuses. Je nai jamais compris, entre jiarenthèses, poiu-quoi les petites bourses, étant les plus nombreuses, ce ne soient pas elles qui gouvernent. Le régime constitutionnel est donc aussi lui une duperie !

Nous paierons, c'est superbe, et dans vingt ans nos petits-fils, au lieu d'aller à Cacouna, iront prendi-e les bains dans le lac Supérieur ou dans les ondes delà Sascatch ewan. Quelle perspective ! Avoir à soi, sillonnée par un chemin de fer à voie large, (il faut bien que ce

soit une voie large, il y a tant de tei-re dans ce pays là !) avoir à soi, dis-je, toute cette immense région de l'ouest entre le 49e et le 57e degré de latitude nord ; faire reculer les oure blancs, les visons et les chats sauvages jusqu'au pôle, qui est Vadossement de l'Amérique Anglaise, comme l'a dit un ministre célèbre ; posséder avec cela des embranchements qui multiplieront les aspects du désert ; faire venir le bois de corde du flanc des montagnes Rocheuses, expédier aux innombrables populations de la Colombie Anglaise du fromage raffiné et même de la tire, par des trains spéciaux, c'est là une de ces grandes conceptions qui exigent que tous les membres d'un ministère soient des hommes de bronze ! En revanche, les directeurs de la nouvelle comjjagnie seront des hommes d'acier hein! quoi ?

Avez-vous remarqué une chose toute naturelle et qui cependant arrive rarement ? c'est que l'abdication du roi Amédée coïncide exactement avec celle de nos ministres. Je ne soujîçonnerai jamais le roi Amédée de s'être entendu avec le chef du gouvernement jirovincial pour laisser ainsi au dépourvu deux peuples dont l'avenir est maintenant brisé ; mais il y a au moins là quelque chose de fatal ; c'est la logique de l'imprévu. Amédée s'en va absolument comme l'honorable Hector Langevin laisse Ottawa pour Québec ; pas de bruit, pas de violence, pas de révolution. Voici un fait singulier. Depuis vingt ans, ce n'est que lorsque des prétendants quelconques montent sur un trône qu'il y a des massacres. Quand ils sont obligés de le

quitter, on s'en aperçoit à j)eine. Pauvre roi d'Espagne ! il était pourtant un des meilleui-s et des plus rares, puisqu'il n'a pas voulu gouverner conti-e la volonté nationale. Il lui eût été si facile jîourtant de faire tuer une vingtaine de mille hommes ! Décidément les rois vont devenir méconnaissables.

10 Mars.

Depuis trois ans je cherchais un principe auquel me rattacher dans la confusion des choses sociales, politiques et morales ; le bleu et le rouge ayant disparu pom- être remjjlacés par des nuances, toutes les transformations et les atténuations me laissaient perplexe. J'étais comme dans une mêlée où je me connaissais à peine moi-même. Arriver à douter de soi, c'est l'idéal du sceiDticisme; je glissais donc sui" cette pente où mon identité devenait de plus en plus incertaine à mes yeux, lorsque, tout à coup, la Jlinerve m'a tiré de ce chaos par un de ces aphorismes vainqueurs, une de ces maximes lumineuses qui font le soutien des peuples et les ramènent au sentiment de leurs destinées.

Cette maxime peut se formuler ainsi :

" Quiconque n'est pas chef de parti, mais simplement sous-chef ou lieutenant, n'a pas le droit de donner des dîners."

Cela n'admet j^as de réplique et il ne manque à cette formule que d'ajouter ce qui en découle comme corollaire rigoureux : "Quiconque n'est que simple membre d'un parti et n'y exerce aucun pouvoir, n'a pas le droit de manger."

Si l'on veut savoir maintenant ce qui a ameué la Minerve à rappeler cet axiôme,niéconnu dans la longue possession du pouvoir et le soin assidu des intérêts privés, nous dirons que c'est à propos du premier dîner public donné par M. Hector Langevin après dix années de ministère. M. Cauchon, dans un récent article du Journal de Québec, blâmait l'honorable ministre de s'être un peu fait attendre et de ne recoui'ir à la ressource suprême de la table que dans un cas désespéré. Ce reproche paraissait plausible aux esprits non familiarisés avec les vérités fondamentales, mais la 2Iinerve eût bientôt rétabli le caractère et les devoirs de chaque condition :

" De quel di-oit, dit-elle, ^I. Langevin, jusqu'à ce jour simple lieutenant de M. Cartier, aurait-il convié à un banquet les membres du parti conservateur ? La modestie, le désintéressement de M. Langevin durant le cours d'un commandement subalterne, sont non seulement des titres réels à la considération, à l'estime et au respect de tous, mais encore l'assurance la plus formelle de ses capacités de chef."

S'il ne faut d'autre garantie, pour devenir un bon chef, que de ne jamais déboucher le Champagne ni offrir des perdreaux aux choux, il est indéniable que notre pays est une pépinière de gens propres aux rôles secondaires. La frugalité de M. Langevin, qu'il n'a pas hésité à faire partager, pendant dix ans, aux dociles adhérents de l'homme de bronze, devient un signe de mérite assez commun. ''Pour savoir commander, ajoute la Mùwve, il faut savoir obéir." Faut-il conclure de là que l'honorable ministre, à force d'assister aux dîners de son chef, a ajjpris à en donner à son

toui" ? C'est fort méritoire; mais que l'on mette dix ans à acquérir cette capacité, voilà ce qui rend l'axiome d'une pratique trop restreinte et d'une conception trop difficile.

J'admets que le principe établi par la Minerve n'a même pas besoin d'être discuté, mais il met lord Dufferin dans une situation formidable. En effet, lui seul va être charcjé désormais de faire manç-er à tour de rôle les députés de droite et de gauche ; les lieutenantsgouverneiU"S n'y auront plus aucun droit. En outre, et ce qui est bien plus terrible, l'honorable Langevin, en supjiosant qtt'il reste au pouvoir une session de plus, va j laisser toutes ses épargnes. Avant de formuler son axiome, la Minerve aurait bien pu songer qu'il va devenir ruineux pour son chef d'occasion, celui que la fatalité lui impose aux dernières heures, et qui n'est à la tête que pour avoir bien su tenir la queue, comme la Minerve le reconnaît elle-même.

En voulant ti'ouver une excuse à la longue persévérance de son chef dans lobéissance, la Minerve ne craint-elle pas de le réduire au désespoir et de lui enlever le finiit de tant de labeiu's parcimonieux ? Mettre Ihonorable Hector dans une obligation semblable à celle où se trotivait l'homme de bronze qui, lui, n'épargnait rien, et qui ne gouvernait souvent qu'à force d'omelettes et de galantines, c'est ériger la cruauté en principe, c'est vouloir faire une victime au nom d'im axiome, sacrifier le compagnon du bain à une formule, et, pour le plaisir d'émettre une vérité

CHRONIQUKS 365

éclatante, imposer un carême général à une population affamée.

Il y a plus. Les députés mini-stériels, auxquels la 3Iinerve envoie cet axiome absolument comme si elle leur jetait un biscaïen, seront décontenancés. Ils ne croiront pas à sa réalisation ; et, par suite de la faiblesse inhérente à la natui'e humaine, ils saci'ifieront le principe en écartant l'homme si peu fait poiu' le représenter.

Voilà où conduisent les formules gastronomiques.

L'honorable Langeviu n'aura pas seulement la consolation d'avoir osé à propos, eîi escomptant les devoirs de la conscience par les sensations de l'estomac, comme le dit encore la Minerve dans un style qui ne manque lias d'ampleur, ni même d'ampoule, ni même de pathos inintelligible. Il aura préparé un dîner pendant dix ans, et cela ne lui donne pas un seul comté dans le district dont il prétend représenter les opinions ! II aura fait casser des œufs et beaucoup de mâchoii'es

d'électeurs, pour voir ses créatures repoussées

unanimement dans chaque élection ! O principes ! que vous coûtez cher, et que V obéissance est ime vertu funeste !

31. Langevin a fait présenter M. Jean Blanchet à la Beauce : battu par douze cents voix. — Il a fait présenter ]\I. Philias Huot dans Québec-Est : battu par huit cents voix. — Il a fait présenter M. Brousseau dans Portneuf : battu. — Il a fait présenter il. Eouthierdans Kamouraska : battu. — Il a fait pré.senter M. Ci mon dans Charlevoix : battu par sept cents voix. — Il a fait présenter M. Adolphe Caron dans Bellechasse : battu aussi par sept cents voix ; de telle sorte que 31

Laiigevin, repoussé partout, devra chercher sur la carte une nouvelle province à annexer au Dominion, pour combler tant de vides et se refaire une majorité. Toujours entraîné par cette vertu de l'obéissance que les singes possèdent à un degré surj^renant, 'M. Langevin a voulu imiter son maître jusqu'au bout et s'entourer de nullités, de pantins, d'automat&s. Il n'a pas comj)ris que le règne des crétins n'est pas illimité, et que c'est un fait anormal que le gouvernement des peuples par les imbéciles. Un homme, à force d'audace et de mensonge, et servi par la profonde ignorance de la masse, peut quelque temps escamoter le pouvoir, mais il ne peut être suivi impunément et remplacé par un homme qui n'a que des velléités, des convoitises, et seulement les obliquités louches du cynisme dont le premier avait toute l'impudeur agressive et dominati'ice. Pour succéder à M. Cartier, il ne faut pas attendi'e le moment où il croule ; il faut avoir tous ses vices et non pas seulement les afficher ; il faut avoir auti'e chose que les vertus négatives qui ne conviennent qu'aux impuissants.

Xous assistons à un réveil de l'opinion aussi subit qu'il est général. Jamais pareil revirement ne s'était vu dans notre pays. Cela a commencé du jour où sir Greorge, jusqu'alors possesseur par le droit de la force de Montréal-Est, s'est trouvé tout à coup n'être plus que le représentant de vingt-et-un métis, de six blancs et de trois ou quatre sauvages. Encore a-t-il fallu qu'on les lui otîi-ît. Maintenant il ne peut pas

même voter par procuration dans ce parlement où il étouffait tout avec sa majorité accroupie..

Pendant son règne, les Canadiens-Français n'avaient de voix à la Chambre que pour voter. Quant à la langue, Ils n'en avaient pas ou n'osaient s'en servir de peur de lui donner le coup-de-grâce (1). Aujourd'hui la belle langue française a repris ses droits et se fait écouter, par la seule raison que les dépu.tés bas-canadiens nouvellement élus sav^ent la parler. Aux ignorants, aux aplatis et aux satisfaits opaques a succédé une phalange de jeunes députés instruits, formés à la parole, connaissant leur histoire et leur droit, et faisant figure, quand lem-s prédécesseurs ne faisaient que des ombres. Désormais la province de Québec ne joindra plus au désavantage de la minorité celui de l'incapacité et de l'ineptie ; ses représentants ne seront plus des automates mus par des dîners et des cock-tails. S'il leur arrive, par condescendance, de manger du dinde officiel, ils n'en seront pas farcis, et le Champagne, au lieu de les abrutir, prêtera des ailes à leur imagination.

L'honorable Hector n'a pas compris, en donnant son premier dîner si tardif, que les estomacs diffèrent en même temps que les cerveaux. Que de choses il n'a pas comprises, toujours parce qu'il n'était qu'obéissant, et qu'il ne suffit pas, malgré le proverbe, de savoir obéir pour savoir commander ! La Minerve a tort d'en vouloir faire un chef par la seule raison qu'il a été bon soldat. Si on lui ôte l'exercice de l'obéissance, que lui restera-t-il donc, grands dieux ! et quelles

(1) Allusion au français horrible que parlaient bon nombre des députés.

destinées nous réserve-t-on avec un homme qui n'a appris que l'usage des signes, et qui veut s'en servir avec une armée formée à une tout autre école !

Dans le district de Québec, nous ambitionnons aujourd'hui autre chose que de danser sm- la corde et d'exécuter des battements de pas au commandement d'un jongleur. L'obéissance y est devenue une vertu fort compromise ; la docilité n'a plus d'avenir et les ti-aînards restent en arrière tout seuls sans pouvoir retenir plus longtemps la niasse rendue à l'intelligence et aux idées. Si M. Langevin avait appris autre chose qu'à emboîter le pas, il se rendrait compte du changement des temps, et en se rendant ce comj)te facile, il les jugerait désormais imj)0S8ibles pour lui.

28 Avril.

Il pleut, il grêle, il neige ; un rayon de soleil par ci par là, des entassements de glaçons dans les rues, des chaos insondables, des trottoirs à moitié dénudés, des passages étroits entre des monceaux de glace et des ornières pleines de neige fondue, un fmnier flasque qui vole en éclats sous le pied, des maisons qui suintent, des chariots que mille travailleurs, interceptant le passage, emplissent de glace souillée et d'ordures de toutes sortes, des débris s'ajoutant aux eaux crottées qui se cherchent en tous sens une issue vers les égoûts, voilà le printemjîs à Québec, précurseur de la belle saison, rénovateiu" de la vie ; voilà ce qui s'appelle retrouver les beaux jours, sortir d'une léthargie de six mois et renaître sous le soleil !

Cette année, renaître sous le soleil signifie passer à travers dix pieds de neige, quelquefois vingt ; il j a même des poteaux de télégraijhe complètement enfouis qui, eux aussi, vont renaître sous le soleil. Dans les cours de certaines maisons, la neige domine les toits ; il y a jusqu'à des rues entières où, pendant un mois, les locataires n'ont eu d'autre issue que par les lucarnes. Maintenant que la neige a fondu de moitié, ils sortent par les fenêtres du troisième ou du deuxième étage, suivant le cas ; c'est ainsi que fait John A. jMacDonald, bloqué par la motion Huntington. Il lui faut descendre d'étage en étage jusqu'à ce qu'enfin il arrive à la porte qui l'attend avec la débâcle.

Tous les printemps c'est la même chose dans cette ville en compote où tout le monde se plaint et où tout le monde laisse à l'abandon s'entasser devant sa porte des monceaux de fumier et les ordures de toute la province. Avec cela que le pont de glace est inébranlable; il résiste à la pluie, au vent, au soleil, aux prières de 60,000 âmes en état de grâce et toutes puissantes au ciel. Les ponts de glace sont des châtiments, ■ ils ont l'impassibilité d'une sentence ; jour par joui-, je dirai heure jDar heuj-e, on va regarder si l'un des grands dissolvants de la saison entame sensiblement cette épaisse couche qui tient notre fleuve captif, et, chaque fois, c'est une déception nouvelle.

Depuis trois jours le pont n'a pas bougé d"une ligne. A trois ou quatre cents pieds seulement de l'endroit où il s'arrête, les voitures passent comme en plein cœur d'hiver, et l'on voit, presque sur la limite même de cette prison de glace, un bateau à vapeur tenter d'impuissants efforts pour en sortir. " Quand on aura le

chemin de fer du Xord, disent les pauvres Québecquois. on se moquera du pont de glace." Eh oui! mais en attendant, ils ne l'ont pas ce chemin tant désiré, et c'est le pont de glace qui se moque d"eux.

Je vois des choses inouïes. Figurez-vous qu'au lieu de ramasser le fumier délayé qui inonde les iiies et de le porter sur les terres, quelques pauvi-es diables s'amusent, ça et là, à en détacher, avec de petits grattoirs, de légères parties et à les pousser dans les égoûts, pour les boucher sans doute. Le soir, il n'y a plus de gaz dans les rues. Pourquoi ? j^arce qu'elles sont impraticables et que, le jour même, on a toutes les peines du monde à ne pas se rompre le cou dans les mille trous et bosses qu'y pi*atique la débâcle. On se fie à la lune poiu- l'éclairage des rues, comme si la lune n'était pas le plus inconstant et le plus jierfide des astres, comme si le moindre nuage n'était pas pour elle im prétexte excellent pour nous envoyer paîti'e. Du reste, la lune est le satellite de la terre, c'est tout dire.

Depuis quelques jours on démolit deux portes, celle du Palais et celle de la côte Léry. Il en restera encore une, renouvelée à grands frais il y a sept ans, celle de la rue Saint-Jean. Combien faudra-t-il de temps encore pour qu'on se décide à démolir tous ces vieux remparts qui font à la capitale comme un bandeau de débris ? Xul ne peut le dire ; c'est le secret de l'honorable M. Langevin, ministre des travaux publics, qui est trop occupé d'élargir les canaux pour élai'gir les rues et donner de Tair à une population suffoquée. Pourtant, c'est au milieu de cette population que se ti-ouvent ses

CHRONIQUES 3tl

commettants. Mais il en est partout ainsi ; l'homme, arrivé au faîte des grandeurs, oublie toujours les vils instruments qui l'y ont porté ; et M. Langevin, qui n'est pas du tout une exception aux mortels vulgaires, se venge de la bassesse de son élection en tenant, dans le même statu quo et ceux qui l'ont élevé et ceux beaucoup plus nombreux qui l'ont ignoré.

Que c'est ennuyeux de dire toujom's les mêmes choses! Eh! morbleu, donnez-m'en donc de nouvelles. Est-ce que nous n'habitons pas également, vous et moi, les villes du Canada, les jjIus monotones de l'univers ? Y a-t-il ici des théâtres, des cafés, des places publiques, des endroits de réunion où les hommes se rencontrent, échangent des idées et reçoivent le contact quotidien des hommes d'autres pays? Y a-t-il enfin une vie sociale chez nous ? Y a-t-il même, dans ce pays constitutionnel, une vie publique qui fasse naîti'e des incidents et fournisse des objets dignes d'occuper l'attention ? Non, tout est muré, claquemuré, chacun vit chez soi ; mille tonnerres, mille sabords ! est-ce qu'on ne sortira pas de là avant la fin du monde ? Je me morfonds et je m'étiole dans le vide, je m'entoure de visions, je me crée une vie factice et j'enfante des mondes tout autour de moi, afin de pouvoir me débattre dans quelque chose et d'échapper aux étreintes glacées du néant. Mais crac ! dès que j'ai amoncelé des chimères infinies, que j'ai peuplé ma solitude de fantaisies innombrables, je me retrouve tout à coup tout seul, plus seul qu'auparavant. Par la sang-dieu ! ce n'est pas vivi*e, cela,

et les Modocs ont cent fois plus de plaisir que tous les Canadiens ensemble.

Dans le cours de l'hiver nous avons été plus d'une fois trois, quatre et cinq joui's sans malles ; il n'y avait plus qu'à répéter les vieux cancans, à redire les médisances cent fois rebattues sui- le comj)te de tous les amis possibles. Maintenant la malle arrive à peu près tous les jours, entre trois et quatre heures de l'après-midi ; mais chose étrange ! les cancans sont restés les mêmes. Oh ! les cancans, voilà une industrie nationale qu'aucune grève n'atteint. Pour les autres industries, c'est une grève continuelle dans Québec, une grève sans grévistes ! voilà le prodige de l'art. Vous en étonnezvous? C'est bien simple, c'est aussi simple que c'est accablant. Vous voulez, par exemple, fonder une entreprise nouvelle ; c'est une entreprise dont le besoin se fait sentii-, dont les avantages sont démontrés, reconnus ; depuis longtemps on en parle, depuis longtemps on regrette de ne pas la voir établie. Vous vous mettez à l'œuvre avec des capitaux, mais pas tout à fait assez pour compléter le matériel ou l'outillage nécessaire ; naturellement vous vous adressez à ceux qui sont en mesure de vous faire des avances, de favoriser cette entreprise destinée immanquablement à j'éussii'.

Vous frappez à la poi'te des capitalistes. Ici, un capitaliste, c'est un thésauriseui*, un homme qui place dans les banques ou prête aux pauvi-es diables d'habitants afin de prolonger de deux ou trois années leur séjoui" en Canada. 11 y a aussi un certain nombre de vieux bonshommes chétifs, i-âpés, aux collets reluisants, sorte de rats émaciés, sur deux pattes, qu'on croirait

CHRONIQUES StS

sortir de quelque ruine grecque ou romaine, parfois très corrects dans leur redingote demi-séculaire ; ceuxlà vivent de leur argent prêté à quinze ou vingt pour cent. Ces compères ont leur commères, viei'ges ou veuves antiques, détachées des liens de ce monde dont elles ne perçoivent que l'intérêt,, jaunes, tannées, on les dirait même salées et fumées, dans un bon état de conservation pour l'autre monde. Ces tendres haridelles n'ont qu'un souci, savoir au juste de combien elles peuvent dépasser dans leurs prêts l'intérêt canonique, sans se précij)iter dans les feux infernaux à côté de Belzébuth, dont elles ont horreur en sa qualité de démon masculin. Prêteurs des deux sexes sont les taupes qui habitent la ville en ruines et se font des trous dans sa ijoussière.

Mais vous frappez, comme nous le disions, à la porte des capitalistes. " Ah ! c'est vous, mon cher monsieur, enchanté de vous voir ; vous voulez de l'argent, n'estce pas? bien, bonjour; pas d'atfaires." Yous ferez ainsi le tour de la ville pour ti-ouver deux mille dollars et vous ne les aurez pas, et ceux qui les refuseront se plaindront comme vous de la mesquinerie et de la léthargie des Québecquois. Ici, il n'y a que trois ou quatre genres d'affaires qui se maintiennent; les gens à moyens n'osent sortir de la routine, de la seule et même chose à laquelle ils ont été habitués ; ils ne comprennent pas la solidarité des industries et ne voient pas que du succès de l'une dépend celui de l'autre. Le commerce est ignoi-ant et puéril comme tout le reste : " Si ce que je fais réussit, pom-quoi vous aiderais-je à faire autre chose ? faites comme moi." Voilà le langage que l'on tient en tout temps ; aussi toute l'activité.

humaine est-elle comprimée dans une sphère étroite et forcée de subir les étreintes de traditions invariables.

Voilà deux ans passés que je dis la même chose sur Québec, et Dieu sait combien longtemps encore on le dira après moi. Mais je ne me lasserai pas quand bien même je lasserais tout le monde ; je suis plus énervé encore que mon lecteur, mais j'irai jusqu'au bout. Si vous voyiez comme moi tout ce qu'il y a d'étroitesse et de lésinerie, jusque dans les détails les plus ordinaires, .si vous étiez témoin joamalier de cette façon de vivre retenue des petits bourgeois de France, si, comme moi, vous aviez été enfermé durant trois hivers consécutifs dans ce tombeau de glace, coupé du reste du monde, battu par l'infatigable nord-est, abasourdi par les cancans de milliers de langues jeunes et vieilles, vous seriez pi-is de cruels accès d'hydrophobie et vous mangeriez de vos compatriotes.

Hem-eux ceux qui peuvent s'échapper ! j'envie tous les Canadiens qui émigrent et qui peuvent gagner soixante à quatre-vingts dollars par mois aux Etats-Unis. Hier, il en arnvait trois cents dans le même train, venus des paroisses d'en bas; on a beau i-épéter au l^euple qu'il y a toute espèce de grandes entreprises publiques en pei-spective, que les chemins de fer, les canaux, les havres, les routes vont donner de l'emploi à des milliers d'ouvriers, c'est comme si l'on chantait un refrain chimérique. Des salaires qui, il y a quelques années, eussent retenu chez nous toute une population industrieuse, sont aujourd'hui regardés comme une misère : " Nous gagnons le double aux Etats-Unis ;

voilà la i-éponse invariable. Aussi, pour conserver le reste des travailleurs, va-t-il falloir élever à un niveau excessif le prix de la main-d'œuvre. lié quoi ! que voulez-vous ? Après un hiver où il est tombé de dix à quinze pieds de neige en moyenne, voilà qu'il neige encore, aujoui-d'hui, le 28 a^i-il ; il y a déjà deux pouces -de cette manne sur le sol, les rafales soufflant du fleuve nous aveuglent, on reprend ses foiUTures et ses mocassins ; c'est éternel. Et dire qu'à la fin de septembre on recommencera encore à geler, on reviendi*a de la campagne tout grelottant, et la neige retombera comme de plus belle à la fin de novembre i)our ne jîas cesser pendant six mois ! O mon Dieu ! est-il donc vrai que, dans votre justice infinie, vous ayez voulu que les Canadiens expiassent les péchés du reste des hommes !

11 Juin.

La mort, l'horrible mort frappe, abat, fauche, moissonne de tous côtés ; on a beau prier l'odieuse invisible, plus elle frappe, plus elle se bouche les oreilles et nous laisse prier. Il semble qu'il y ait comme im crêpe constamment suspendu sm* la pauvre %'ieille capitale i nombreux sont les foyei-s en deuil, nombreux sont les coeurs attristés. On meurt, on meurt partout, à chaque porte; les églLses frémissent du chant des libéras, les cortèges funèbres défilent à toute heure et les vivants ne semblent avoir plus d'autre office à remplir que de reconduii-e à la tombe lem-s amis dis])ai"us.

Ce matin, on enten-ait ce cher et regretté Dessane, un artiste éminent qui, depuis vingt années qu'il est

en Canada, s'est voué à une vie d'incessants et pénibles labeui's. On avait conservé pour sa mort, arrivée dimanche dernier, toutes les décorations funéraires qui ornaient la cathédrale lors du libéra officiel chanté en l'honnem* de sir George. Ces décorations étaient de longues draperies noires et blanches s'étendant d'un côté à l'autre de la nef. des crêpes couvrant les autels, des tableaux, enfin des tentures déployées du haut des jubés et entom-ant la vaste église d'un cercle lugubre.

Je ne sais pourquoi, mais toutes ces décorations, disposées à grands frais et rendues imposantes bien i)lus par la pensée de la mort que par leur seul aspect ou la solennité de la circonstance, avaient, au simple enterrement de Dessane, une physionomie de douleur et de regret qu'on eût en vain cherchée lors de l'orgueilleuse et excessive démonstration faite à la dépouille du ministre canadien.

Jamais, non jamais, malgré tout l'éclat dont on a ^^oulu l'entourer, malgré la j^ompe de commande et toutes les marques extérieures d'un deuil public, cérémonie funèbre laissa-t-elle moins d'impression, eût-elle nne physionomie plus indifférente, plus froide, plus étrangère, ^Dour ainsi dire, à son objet. Une foule énorme de curieux assistaient à un spectacle, mais il n'y avait pas un visage, pas même un visage officiel capable de revêtir seulement l'ai^parence de la tristesse. On avait convoqué les différentes professions, les différents corps sociaux à former en ordi-e le cortège funèbre ; on avait fait un programme qui annonçait la participation sans restriction de toutes les classes au malheur qui frajjpait une famille, un gouvernement, un parti ; longtemps à l'avance une somj)tueuse mani-

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festation était organisée, le canon retentissait du haut de la citadelle, le j)arlement et le bureau de poste, deux édifices du gouvernement, déployaient dans l'air d'immenses tentures qui traversaient les rues ; une chapelle ardente avait été dressée par des mains habiles à bord du bateau qui contenait les restes du chef tory, un corbillard, traîné par six chevaux et accompagné de huit honorables j^ortant les coins du drajD, avait été commandé pour la circonstance, rien enfin ne manquait aux apprêts, et le 9 juin 1873, jour de l'arrivée du steamer Prussian, allait devenir un jour à jamais mémorable, à jamais empreint dans la mémoire du peuple de Québec.

Hélas ! l'administration propose et le peujîle dispose. Jamais convoi d'homme public ayant joué un grand rôle n'a reçu moins d'hommages spontanés, ni ne fut à la fois entouré d'un pareil déj^loiement de démonstrations extravagantes, excentriques, frisant presque le ridicule par leur exagération, je dirai même par leur inconvenance. Ce n'est pas un jugement que je porte en ce moment ; je ne fais que constater, je ne me fais que l'écho d'un grand nombre d'appréciations plusieui'S fois répétées et presque toutes analogues.

A la place des différentes professions, des difiFérents corps convoqués, pour ainsi dire sommés de marcher dans leur ordre respectif à la suite du cercueil, et de la foule énomie qu'on s'attendait à voir accompagner la dépouille de celui qui était représenté comme un des grands tj^es de notre nationalité, comme une gloire chère à tous les Canadiens, quels qu'ils fussent, qu'a-ton vu ? Quelques militaires, personnages très officiels, avec des sabres très retentissants et des bottes imjjo-

santés ; huit ou dix avocats, trois ou quatre médecins, tous les élèves des Frères sans exception, tous les hommes de police urbaine et riveraine, un certain nombre d'employés, des ministres fédéraux, des ministres p]'Ovinciaux surtout, puis plus rien, si ce n'est la foule stationnant sur la marche du convoi et retenue par un irrésistible instinct de cm'iosité.

Yoilà à quoi s'est réduit cette cérémonie dont on a absolument voulu faire une démonstration. Jamais les dehors, l'affectation du deuil n'ont été poussés plus loin ; mais rarement aussi le sentiment public y a-t-il aussi faiblement répondu. Bien des pauvi'es gens y trouvaient un prétexte d'envie et murmuraient contre ce déploiement fastueux qu'ils ne ti-ouvaient pas justifié. D'autres, des hommes éclairés et intelligents, cachaient à peine la mauvaise impression que leur faisaient tant d'honneurs rendus à un cadavre qu'on allait promener ainsi de ville en ville et apothéoser dans cinq ou six endroit*? différents avant de le livrer au repos de la tombe, honneurs bien plus grands, bien plus pompeux qu'on en aui'ait rendu à un bienfaiteur public, tandis qu'il ne s'agissait ici que d'un homme politique, exclusivement et absolument homme de parti, qui jamais n'avait pensé, agi et voulu que pour son parti ; qui, dans maintes occasions, avait montré un jjrofond dédain de la justice, pour qui la violence était un moyen habituel, qui, en somme, n'avait aucune grande qualité morale ni aucun talent supérieur, mais seulement une forte capacité de travail, une énergie que rien ne déroutait et une obstination plus grande encore qui le rendait indifférent quant aux moyens à employer pour atteindre son but.

CHRONIQUES StO

Yoilà quels étaient les sentiments chez les uns et les auti'es, chez un grand nombre, à la vue du corbillard hermétiquement fermé, traîné par six vilains chevaux qui gravissaient péniblement la côte de la haute ville, et suivi d'un aussi maigre cortège. Evidemment, on sentait que le mort qui passait silencieux sous les nombreuses tentures déployées avec ostentation sui" son chemin n'avait jamais rien fait qui allât au cœur du ■peuple, rien qui laissât de lui un souvenir immortel? une mémoire chérie, qu'il n'avait jamais mis son âme et sa vie en rapport avec l'âme et la vie du peuple qu'il avait été appelé à défendre et à servir ; on sentait que c'était presque un inconnu, sans doute trèshaut placé, sans doute superbe, qui, ce jour-là, couché dans une bière, passait comme parmi des étrangers ; on se rappelait qu'il était mort en Canada de véritables grands hommes, de beaucoup supérieui's sous tous les rapports à ce chef de parti pour qui le canon tonnait, pour qui se pavoisaient les édifices jjublics et les églises, et qu'on n'avait pas fait en leur honneur la moindre démonstration pour témoigner de l'empreinte impérissable qu'ils laissaient dans l'âme de plusieurs générations, comme aussi de la trace immortelle qu'ils laissaient dans l'histoire ; on se demandait poiu"quoi cette pomjîe purement officielle, purement organisée, à laquelle ne répondaient aucune impulsion, aucun élan publics, et l'on s'étonnait qu'on eût fiiit tant de frais au milieu d'un si grand vide.

Mais laissons là ces idées et ces impressions du moment; l'histoire ne tardera pas à parler à son tour; peut-être sera-t-elle plus exacte, plus sûre dans son appréciation, mais sera-t-elle plus clémente ? Cela

n'est guère possible, à moins qu'elle ne pardonne, aussi elle, comme tant d'autres l'ont fait, sur la tombe à peine fermée d'hier, et où reposent pour un jour les passions et les inimitiés politiques en attendant qu'elles éclatent demain, peut-être ])lus violentes et plus acharnées.

Jamais temps plus doux, jamais soleil plus bienfaisant, plus pur et plus calme ne s'offrit à nos regards, que le soir où les restés mortels de sir G-eorge furent transportés à la cathédrale de Québec. Il semblait qu'un seul et même concert de la nature, suave et doucement solennel, se joignit à la voix profonde du libéra pour ne fiaire qu'un chant qui montât avec des accords toujours plus imposants vers les cieux. On n'eût jamais pensé à prendre un pareil jour pour un jour de deuil, ni à faire conti*aster les lugubres ombres des tentures avec le blanc et le bleu limpides du firmament. Le lendemain et le surlendemain, encore un temps délicieux : mais la mort n'arrêtait pas son œuvre ; elle a frappé indistinctement à bien des poi'tes depuis.

C'est donc au moment où tout renaît, où la nature se pare, où tout aspire à la vie, où tout ce qui respire en jouit avec plus de force et de bonhem-, où, jusqu'aux plus tristes vieillards, tout se sent rajeunir, c'est à ce moment-là, dis-je, que la mort se montre cette année plus avide, plus aveugle, plus impitoyable que jamais !

Ah ! c'est toujours bien étrange, et c'est vraiment ])arfois insupportable qu'aux deux actes les plus so-

lenneLs qui marquent son passage sur la terre, la naissance et la mort, l'homme ne soit absolument pour rien.

Il reçoit inconscient le misérable cadeau de l'existence et il le perd de même, après des efforts inouïs pour conserver ce qui est vraiment un supplice et une expiation. Heureux ceux qui ne sont plus ! Ils sont certains du moins que c'est une affaire faite et qu'ils n'auront pas à recommencer, comme tant d'autres qui sont menacés de naître. Fût-on grand chef politique ou simjjle journaliste, on a le même sort et la même consolation, celle de ne faire qu'une fois ce détestable voyage où il n'y a de relais nulle part, pendant lequel on marche toujours, même en dormant, et dont on ne voit le terme que lorsque tout nous quitte à la fois.

Ce qui est étonnant, c'est que tout le monde voudi-ait retarder le terme de cette étape dans la vie éternelle. Ce qui étonne, c'est qu'un simple instinct de conservation, purement matériel, soit plus fort que tous les raisonnements et l'emporte sur l'évidence; on veut vivre quand même, comme si ce n'était pas déjà assez d'être né quand même ; et, quand arrive la mort, on tremble. Hélas ! que serait-ce donc à la naissance si l'on savait trembler alors, et si l'on savait tout ce que nous coûtera cette vie qui cause autour du berceau tant de réjouissances ?...

Il fait bon de vivre jusqu'à vingt-cinq, et rarement jusqu'à trente ans. Passé ce terme, on a des rhumatismes, des dyspepsies, des maladies du foie, du cœur, des reins, des bronches, et alors ce n'est plus vivre, c'est se défendre avec un tronçon d'arme pour garder un souffle qui s'éteint quand la mort nous étrangle.

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