‹ Chroniques canadiennesChapitre 3 sur 27 · L\MARTINE · texte numérisé non relu

L\MARTINE

Il y a si longtemjDs de cela que le dieu tombé doit avoir la mémoire longue s'il s'en souvient encore. Plus je vais, plus je m'aperçois qu'il a perdu de son origine. Si l'homme est réellement tombé du ciel, ça doit être d'un ciel pluvieux comme celui qui inonde la terre de boue depuis six semaines : il est tombé avec les petits

crapauds ses semblables, et s'il n'est pas resté à quatre pattes, c'est par défaut de conformation. La femme, qui était tombée avec lui, sest relevée la première et l'a aidé, de sorte que vous voyez ce bipède courant aujom-d'hui les mers, les fleuves, les continents, et cherchant à rattraper le ciel qui l'a vomi. C'est un spectacle que ce flot humain coiirant par toutes les routes, mais c'en est un bien maigre cette année pour les voyageurs qui ont Ihabitude de visiter régulièrement nos stations balnéaires.

Les hôteliers ont l'air au désespoir. En eifet, à part le grand hôtel de Cacouna, je ne vois pas où les étrangers se dirigent aujourd'hui. Que voulez-vous ? J'étais à Tadoussac avant-hier ; à peine commencé-je à l'cspirer les jDarfums vigoureux que dégagent les mille montagnes du nord, qu'une averse subite s'abat des nues, une averse de cinq heures ! Hier, je traverse à la Eivière-du-Loup ; il faisait un ciel radieux, clair et pur comme le fond de mon cœur : j'arrive plein d'allégresse, mais à peine suis-je parvenu au bureau de poste, à deux milles du quai, que des grains de jîluie commencent à percer la voûte brillante du firmament ; en un clind'œil, les grains de pluie deviennent un déluge et l'orage est tombé toute la nuit. Aujourd'hui je prends le train pour une destination inconnue, (j'aime à m'envelo])per de mj^stère,) eh bien ! je n'avais pas fait six lieues qu'une nouvelle tempête gronde, le ciel se barbouille comme un journal mal imprimé, il tombe des

gouttes d'eau gi-osses comme des œufs, de la grêle

le diable .son train, et im froid ! oh ! le croiriez-vous ? le conducteur fut obliiré de faire allumer du feu dans

les wagons (1). Du feu le 20 juillet ! Allez donc à la. campagne maintenant. Canada, mon pays, mes amom'S^ tu n'es quun farceiu-.

Il y a à peine trente ou quai"ante pensionnaires dansces hôtels renommés où, l'année dernière encore, on nepouvait ti-ouver, à prix d'or, trois chaises pour se coucher dans im passage. Presque toutes les familles canadiennes et anglaises ont leui's maisons privées, et elles s'y rendent. Poui- le voyageur de passage, comme il n'aime pas à se faire inonder de pluie et barbouiller de boue, il va ailleui-s. Mais les Américains, eux, sont indomptables : les Américaines,sui-tout,bravent tous lesclimats. Quelles femmes ! on parle d'infuser du sang nouveau dans les veines de notre race, prenez de celuilà. Comme je travereais à Tadoussac, l'autre joui*, le bateau en était rempli ; la froide bise du nord nous saisit à quelques milles des côtes ; croyez-vous qu'elles se sauvèrent dans le salon ou s'emmitouflèrent de châles ? Xon, elles se précipitèrent toutes à l'avant dans leui's robes de mousseline ou de toile, chantant^ aspirant avec force l'air presque glacial, et, de leurs yeux pleins déclairs, perçant l'horizon sauvage et sombre formé par la chaîne des Laurentides. Quelles bavardes intrépides ! voilà des femmes qui savent rire. Cela nous charme, nous autres canadiens, habitués que nous sommes à des femmes qui ne rient jamais sansen demander la permission à leurs voisins.

C'est un étrange pays que cette côte nord du Saint-

(h En Canada on appelle les wagons des c/iar5, du mot anglais cars.

CHRONIQUKS 59

Laurent, en bas de Québec. Lorsque vous avez passé les premières campagnes qui sont Beauport, Château- Eicher. Sainte-Anne et Saint-Joachim, terminées brusquement par le cap Toui*mente, ce cap effi'ayant qui tombe perpendiculairement dans le fleuve, de deux mille pieds de hauteur, vous ne voyez plus i-ien qu'une chaîne abrupte, tourmentée, souvent aride, toujours grandiose, de montagnes qui se suivent jusqu'au Labrador en fermant l'accès à toute tentative d'habitation.

Quelques paroisses y viennent couper çà et là la nature surprise dans son orgueilleuse indépendance ; c'est la Baie Saint-Paul d'abord, après un intervalle de dix lieues de solitude farouche, puis les Eboulements,

puis Sainte-Irénée, puis la Malbaie, puis plus rien

que quelques petits postes perdus sur le penchant des montagnes. Les quatre paroisses que je viens de nommer se suivent ; comment font-elles ? je n'en sais rien, c'est par esprit d'imitation. Mais si elles se suivent, c'est en se disloquant. Tudieu ! quelles routes ! de la Baie Saint-Paul à la Malbaie. un espace de neuf lieues, ce sont des côtes continuelles ; l'une de ces côtes a trente arpents de longueur, je veux dire de hauteur. Il faut pour les gravir des chevaux faits exprès, des chevaux qui aient des sabots comme des crampons et des muscles en fil de fer. Les jambes de ces petits chevaux sont comme des rondins crochus ; ils ne montent pas les côtes, ils les saisissent, et quand ils les descendent, c'est comme s'ils les retenaient.

J'ai cru vingt fois que j'allais me cas.ser le cou dans cette fameuse C ote à CV)rl)eaux qui monte du fond de la Baie Saint-Paul jusqu'au haut du plateau qui domine le fleuve, et en face duquel est l'île aux Coudres : eh bien !

j'en suis sorti sain et sauf; c'est tout à fait absurde. — Cette Ile aux Coudres est habitée, croiriez- vous ça ? Ce sont surtout des navigateurs et des ])êcheurs, gens qui habitent partout.

Mais je suis injuste ; l'Ile aux Coudres est une petite oasis verdoyante, dorée, inondée de rayons, touffue comme un bosquet. Elle contient à peu près m^ille habitants, primitifs comme aux jours où il n'y avait sur la terre que notre aïeul commun avec sa femme, mère de ces abominables et insupj)ortables générations qui n'en finissent plus ; tant pis pour elles. Ce que c'est que la routine ! On déclame tous les jours contre elle et on la suit aveuglément, passionnément ; moi, célibataire, je m'en lave les mains.

Savez-vous que les habitants commencent à en avoir assez des dons célestes ? Ils demandaient à genoux des pluies, et Dieu leur a envoyé le déluge. La terre est comme un marais, de sorte que les habitants sont épouvantés de leur bonheur, et, comme il n'y a pas de traité de réciprocité avec les Etats-Unis, ils ne savent ce qu'ils feront de tous leurs trésors cet automne. Ne faisons pas de politique.

Puisque je suis sur la côte nord qui mène droit aux glaces éternelles, il faut que je vous rapporte quelque peu de mes impressions de vo3'age.

Dans les campagnes primitives du CansKla, l'on est fi'iand du merveilleux. La superstition y est aussi florissante qu'il y a cent ans, et qu'elle l'est encore dans certaines parties des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne. Il y a là quantité de goules, de sorciers à l'œil

louclie, de diables galopant dans les fossés ou entrant dans les maisons sous la forme de chats noirs, de serpents magiques traversant les chemins la nuit, de

mèches de crin jetant des sorts et toujours deux

individus qui ont vu ces prodiges et qui s'a^îpuient mutuellement dans leur narration.

. L'un renchérit sui- les frayeurs de l'autre et apporte au récit le poids de ses propres terreurs. Les anciens surtout connaissent des espèces innombrables de lutins ; ils causent avec eux, ils ont vu au moins une fois le diable courir- le long des clôtiu"es et s'an-êter devant certaines maisons dans des postui-es rien moins

que surnatui'elles pour les ensorceler peut-être.

"Poiu'quoi, di.s-je à l'un des bons halntants qui me racontaient tous ces prodiges, pourquoi vous laissez-vous aller à toutes ces imaginations ? — Mais je crois que vous êtes un ajjostat, me répondit-il ; notre curé qui a encore chassé le diable, il y a deux mois, chez la fille à Martin qui se faisait battre jiar lui tous les soirs à sept heures ! " Je ne trouvai rien à i-é])ondre. et j'admirai la douce innocence de ces cam^^agnes que le diable a choisies pour venir prendre de l'exercice. On comprend que la superstition puisse établir son empire au sein de cette nature profonde, mystérieuse, terrifiante, pleine de l'inconnu et de l'infini, qui pèse sur l'imagination et augmente encore la faiblesse humaine.

Les immenses amphithéâtres des Laurentides, qui s'échelonnent à perte de vue dans un lointain insaisissable, ont quelque chose de formidable qui surprend le regard même le plus intrépide. Souvent on ne peut en distinguer les cimes confondues avec les vapeurs de l'air ; elles grandissent sans cesse et semblent sortir les

unes des autres jusqu'à ce quelles se plongent dans l'immensité. Demère l'une d'elles, hérissée comme un géant en fureur, entremêlée de pics nus et désolés comme si la foudre y avait promené ses i-avages, se trouve im lac que deux hommes seuls ont visité. L'un de ces hommes, vieillard octogénaire, me raconta le voyage qu'il y avait fait il y a trente ans.

"Dans ce temps-là, me dit-il, les townships (1) n'étaient pas encore établis ; il n'y avait que les montagnes, la forêt et la nuit à deux milles des paroisses. Il me prit envie d'aller faire la pêche dans les lacs que Je découvrirais à l'intérieur. Ari'ivé au bas de la montagne dont je vous parle, j'hésitai ; elle me faisait peur. Roide, sillonnée de précipices, chargée lourdement jujsqu'à son sommet d'énormes rochei"S qui se penchaient comme pou.r m'engloutii', elle me causa un tel saisissement que je restai plusieure heures à la contempler, oubliant ce que j'étais vemt faire, et le temps qui s'écoulait, et les ombres qui commençaient à s'épaissii' tout autour de moi.

Enfin je me décidai à la gravir, et, m' attachant aux ronces, aux branchages, aux saillies des rocs, j'avançai haletant, lorsque tout à coup j'aperçus une crevasse large d'environ un pied, perpendiculaire, profonde comme la montagne même : j'en siiivis les bords, et à mesure que j'avançais, la crevasse s'élargissait et je voyais plus clairement dans son gouffre. J'arrivai à un point où elle avait six pieds de largeur ; je pus voir jusqu'à une profondeur de quarante pieds environ ; plus bas c'était l'abîme, les ténèbres. Le vertige faisait tourner ma tête et me sollicitait à me jeter dans ce

(1) Cantons.

tombeau sans fond ; je me cramponnai à une branche •et je détournai les yeux. C'en était assez ; je m'enfuis <le ce goutti-e plein d'un attrait horrible et je continuai ma route jusqu'à ce que, rendu sui- le penchant opposé, je retrouvai la même crevasse, suivant la même ligne, mais se rétrécissant à mesure que j'approchais du jned de la montagne. Je crois que cette crevasse est l'eflfet d'un tremblement de terre, comme il y en a souvent •dans nos montagnes, mais qui ont rarement d'aussi terribles effets."

Je ne sais si ce vieillard avait raison ; mais l'envie ne me pnt nullemet de le vérifier ; j'ai une sainte horreur des montagnes qui s'entrouvrent. Du reste tout porte à croire qu'il disait vrai. A chaque pas qu'on fait au milieu de cette nature tourmentée, informe, gigantesque, on s'attend à quelque cataclysme soudain. Certes, cette triple chaîne des Laurentides qui part du fleuve et se prolonge sur une longueur de trente lieues, en se grossissant toujom-s. jusqu'à ce qu'on ne distingue plus à l'horizon si ce sont leiu's têtes touffues qui se mêlent, ou d'éjîais nuages qui se groupent dans l'espace, e.st un spectacle unique. !Mais, en revanche, de longs et fertiles plateaux, où se dévei-sent les eaux des montagnes, s'étendent au loin comme poui* attester que la terre est bien l'empire de l'homme, et qu'il n'est sorte de nature sauvage où il ne puisse trouver encore le bien-être ou du moins ce qui lui ressemble.

10 AOUT, 18tl.

Avant-hier j'étais à la Eivière-dii-Loup, hier dans le Saguenay ; j'ai passé la nuit à Cacouna, aujourd'hui je vous écris de Ivaniouraska. Quel voyageur ! Comme le fils de l'homme, je n'ai pas une pierre où reposer ma tête ; heureiisement que j'ai perdu le sommeil.

Je l'ai vu enfin, je l'ai vu, ce fomeux Saguenay dont on parle tant ! il n'y a rien de si beau et de si bête. Voir le Saguenay. et puis vi^n-e !

Quelle lugubre promenade ! Être pendant six heures entre deux chaînes de montagnes qui vous étouffent, qui vous regardent toujours avec la même figure, je ne vois là rien qui j^i'ête à l'enthousiasme. Aussi, quand on y est allé une fois, on n'y retourne plus ; le dégoût succède aux transports, comme dans l'amoiu". Quel ennui dans cette solitude étroite et sublime ! Sur vingtdeux lieues de jîai-coui's, pas un être animé. Mais c'est grand tout de même ; il y a toujours quelque chose de grand dans la nature laissée à elle seule, surtout quand cette nature est virile, vigoureuse et hardie dans sa nudité. Les montagnes qui bordent le Saguenay ont quelque chose d'imjjlacable qui repousserait la main de l'homme comme xme profanation : aussi sont-elles restées vierges, tout en portant le poids d'innombrables regards jetés sur elles tous les ans par les toiuistes avides de les voir une fois au moins.

On va au Saguenay de deux manières : par le Clyde, qui ne fait guère que le commerce local entre Chicoutimi et Québec, et par les bateaux de la compagnie Inland JS'avigation, au nombre de deux, l' Union, et le Magnet ; ce sont ces derniers que les promenem-s

prennent de préférence. Je ne dirai rien du Clyde parce que je ne le connais que pour l'avoir vu : mais certes, s'il est une ligne de bateaux où l'ou soit traité dignement, où les officiers du box'd soient d'une politesse et d'une obligeance exquises, c'est bien celle de VInîand Navigation. Cette compagnie, du reste, est très vaste. Outre les deux bateaux qui font le voyage du Saguenay quatre fois i)ar semaine, elle en a encore neuf autres qui font le service tous les jours, de Montréal aux extrémités de la province d'Ontario. Il n'y a qu'un défaut à bord de l' Union et du Magnet, c'est qu'on y mange trop. Je suis devenu énorme en moins de deux jours : les icaiters (1) pourtant ne sont pas ti-ès adroits ni très vifs; ils ont l'air idiot, mais ils finissent toujours par apporter ce qu'on leiu* demande : c'est le principal quand rien ne presse.

Tous quittez Québec à "îh heures du matin ; à une heure de l'ai^rès-midi vous êtes à la Malbaie, à 5 heures à la Eivière-du-Loup, et à *7^ heures vous atteignez Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay. Yous y êtes sans vous en apei'cevoir.

Quel étrange, capricieux et pittoresque j^etit Tadoussac ! C'est une miniature dans un cadre colossal ; tout }• est imprévu. Yous ne voyez d'abord rien qu'un ])etit quai bâti entre deux cajis qui baignent leurs pieds avec gi-âce dans l'eau tranquille d'une crique grande comme une soucoupe. Du quai s'élève une colline que vous montez, et alors, subitement, se révèle le village placé, on ne sait comment, au milieu d'un

(l) (Garçons de table).

fouilli de cajis, de ravins, de petites baies qui ont l'air de vous sourire avec bonhomie. Tout y est calme et doux, et Ton seiit comme ime espèce de repos se glisser dans l'esprit et le cœur.

Il n'y a pas j^lus de trente à quarante maisons dans ce village qui n'est plus celui des gens de l'endroit, mais des étrangers qui y ont bâti leurs cottages. Cela a quinze arpents de longueur tout au plus en ligne droite. En tournant le chemin, vous arrivez, après quelques pas à peine, au grand hôtel qui s'étale glorieusement au-dessus d'une baie d'un contour harmonieux et irréprochable. Pas de plus bel endroit pour les bains ; une rive discrète, un sable fin, une eau pure, mais glaciale.

L'onde est trompeuse comme la femme ; c'est pour cela qu'elle attire. Séduit par la limpidité attrayante de ces flots qui venaient mourir si amoureusement sur le sable, et binilant de me reposer de deux jours de voyage fatigant, je me déshabillai à la hâte et me précipitai comme je l'aurais fait dans un bain public de Montréal. Juste ciel ! Dieux vengeurs ! Je revins à la surface de l'eau comme un homme qui a le tétanos, le corps en deux, les pieds dans les oreilles. Et quelle tête ! comme l'échiné d'iin porc-épic. J'étais tout horripilé ; l'estomac me rentrait dans le dos et les muscles de mon visage dansaient la gigue. Une. deux ; je me dilatai et je poussai des bras pour regagner la rive; jnais j'avais une vingtaine de crampes dans les jambes. O ma patrie ! quel danger tu courus ce jour-là ! Pourtant, par un violent effort et me secouant comme un chêne sous l'orage, je parvins à terre. Il était temi)s. " Fontaine, je ne boirai plus de ton eau, " ce qui veut

dire '' Baie de Tadoiissac. tu ne me repinceras plus."

J'arrivai à l'hôtel d'un trait, j'étais furieux ; il y avait foule dans le vestibule, et partout, dans les galeries, sur le balcon, des femmes ravissantes qui me riaient au nez. Ces femmes étaient des Américaines, je leur pardonne ; il ne faut rien faire pour empêcher l'annexion. (1)

L'hôtel de Tadoussac est un des plus beaux, des mieux construits, des plus frais et des jîlus agréables qu'il soit possible d'imaginer. Ce qui vaut mieux encore que l'hôtel, c'est son intendant, !M. Fennall. Quel homme charmant, empressé, heureux de vous être agréable ! Il voulut me présenter immédiatement aux infâmes et charmantes créatures qui venaient de se moquer de moi. Je me laissai faire, (je suis faible), et, en moins de dix minutes, j'avais mis sur pied, toutes ces belles Yankees qui gelaient depuis huit jours, et nous étions lancés dans des valses inouïes. Ce fut une révolution dans l'hôtel. Jusque-là les hôtes et hôtesses y avaient vécu calmes jusqu'à l'engourdissement.

Tadoussac a cela d'agréalile qu'il est très enmiyeux. Il n'y a pas dans ce petit port isolé sur la rive nord du Saint-Laurent de divertissement possible que celui de la pêche, à huit ou dix milles de distance ; partout autour de lui une solitude sans issue,et il faut faire dix lieues pour arriver aux Escoumins,sim])le poste établi

(I) L'annexion du Canada aux Etats-Unis a toujoHrs été ))lus ou moins ouvertement convoitée par un grand nombre d'esprits éclairés.

pool* le commerce du bois. Les étrangers qui vont à Tadoussac n'ont d'auti*e intention que de se reposer ; ce sont des valétudinaires ou des gens fatigués. Mais ils veulent faire reposer avec eux leurs femmes et leurs tilles, vivantes créatures qui ne demandent et ne recherchent que le plaisir. C'est par là que lem-s l:)onnes intentions deviennent mauvaises.

* Onze heures sonnèrent. Onze heures, c'est l'heui-e solennelle où le capitaine du Magnet prévient les passagers qu'il faut se l'endre à bord du bateau. C'est la nuit qu'on remonte le Saguenay, jusqu'à la baie de Ha ! Ha !, d'où l'on repart ensuite le lendemain matin à neuf heures, pour que les passagers jouissent jouir du .spectacle de la rivière dans tout son cours. Ari-ivés près du quai, nous entendîmes les accoinis du violon, accompagnés d'un battement de pieds qui donnait la mesure aux échos éveillés dans la nuit. Une quinzaine de jeunes gens dansaient des réels et des rigodons, ces naïves, harmonieuses et touchantes danses de village qui bercèrent l'eiifance de beaucoup d'entre nous et qui nous survivront encore longtemps. Comme ils étaient heureux, ces chers ignorants, et comme je me sentis triste en voj-ant devant inoi le bonheur si fiicile, le bonheur que nous cherchons en vain au pi*ix de mille peines ! Une journée de travail et le soir un réel au clair de la lune, voilà le bonheiu" ! C'est ti'op peu vraiment, et je me sentis un amer ressentiment contre la destinée qui m'a versé la coupe pleine de tiel, en y mêlant quelques gouttes de joie pour me la faire mieux avaler. Je l'Ogardai longtemps ces braves gens enivrés

du plaisir quïls donnaient à tous les spectateurs, et rivalisant entre eux de jias grotesques et imprévus à chaque nouvel éclat de rire ; puis je gagnai lentement le bateau qui fumait dans l'ombre. Il était minuit.

Minuit ! c'est l'heiu-e où tout s'achève et où tout recommence ; c'est cette heure où l'on croit pouvoir suspendre uu instant sa pensée au joiir qui finit, sans voir que le temps a déjà marqué les secondes au jour qui lui succède. Ce qui était espérance n'est plus que le souvenir, et il n'a fallu pour cela, quoi? qu'une seconde ! O dieux ! à quoi sert-il donc de vivre ? Prenons un night-cap, (1) et couchons-nous.

Le lendemain, à six heures, nous étions à la Baie de lia ! Ha ! qui est le terminus du voyage. C'est une gTande baie monotone où il y a deux villages et d'où partent deux chemins qui vont à Chicoutimi. Si ce n'étaient son contour si pur et si correct, son encadrement à la fois sauvage et doux, et sm-tout la célébrité que lui a acquise sa position au terme d'un voyage, qu'il faut atteindi-e si l'on veut voir le Saguenay dans toute sa longueur, on ne sait pas pourquoi les visiteurs prendraient la peine de s'y i-endre. Je ne connais rien de plus morne ni de plus ennuyeux ; c'est à peine si les passagers éprouvent l'envie de descendre et de se promener un quart d'heure sur la rive. Ils ont tout vu en y arrivant. Les Américains même, ces curieux universels, ne se sentent cette fois aucun besoin de connaîti'e et ne voient pas sur quoi faire des questions. Que peut-on interroger dans une pareille solitude ? Je

(1) iV((yf/i/-cap, un " bonnet de nuit,"' c'est-à-dire le dernier verre avant de se coucher.

débarquai toutefois et parcouras le premier village : rien, rien ; je revins accablé d'ennui.

A neuf heures, nous repartîmes. Deux heures après, nous étions devant se fameux cap de la Trinité qui tombe tout d'un bloc, droit et roide, d'une hauteur de 500 mètres. C'est effrayant et vertigineux. Le bateau liasse à quelques pieds seulement au bas de cette montagne formidable que recouvrent seulement çà et là quelqiies rares touffes de sapins étiques, et qui se forme de trois pics s'élançant dans le ciel comme pour attirer et menacer toiu'-à-tour la foudre. Par quelle colère, par quelle fureur de la natiu-e ce bloc isolé, horrible, a-t-il été arraché de la chaîne des Laurentides et jeté ainsi dans le Saguenay ? c'est ce qu'on se demande avec effroi. Les échos y sont puissants, multiples infinis ; un coup de sifflet de la vapeur y retentit près de trois minutes en se repercutant de montagne en montagne, de gorge en gorge, jusqu'à ce qu'il se perde dans l'espace comme un soupir douloureux. Seul, le cap Trinité brise la lourde uniformité de cette chaîne aride, désolée, d'une grandeur repoussante, qui borde le Saguenay dans tout son cours. L'instant d'après, on retrouve la même scène, les mêmes aspects, jusqu'à ce qu'on arrive enfin, à deux heures et demie, devant Tadoussac, heureux d'échapper à ce spectacle qui commence à peser de son poids gigantesque.

Le défaut à j)eu près général du paysage canadien, c'est de manquer de pittoresque, c'est d'avoir une uniformité, pleine de grandeur il est vrai, mais bientôt foti-

gante. L'esprit ne trouve pas à s'y relever de ses premières impressions et finit vite par en sentir le dégoût. En outre, dans ces campagnes du Xord, il fait souvent, même aux plus beaux jours d été, un vent humide et froid qui porte dans Tâme la tristesse. La nature agonise dans ce pays où elle n'a que trois mois de chaleur incertaine pour se réchauffer. Ici, les fleui-s naissent tard, jettent quelques parfums fugitifs, et s'étiolent bientôt sur leur tige, frappées par l'impitoyable vent de nord-est.

L'été passe comme ces brises molles qui apparaissent tout à coup sur une mer calme, et s'enfuient avant que le navire ait pu leur livrer ses voiles. Il répand à la hâte quelques rosées, verse quelques tièdes rayons, s'empresse de mûrir les grains, puis disparaît comme l'oiseau qui fuit un ciel inhospitalier.

Cette année surtout, il disparaîtra plus tôt que d'habitude, ])Our la bonne raison qu'il n'aui-a pas même paru. Il fait froid pai-tout, il pleut partout, il grêle même quelquefois ; le foin surabonde, les champs regorgent, l'habitant jubile et le voyageur est gelé.

C'est là ce qu'on appelle la saison des chaleurs en 18T1.

ALLEZ. MES JEUXES AXXEES !

20 Août.

Je ne vous ai encore rien écrit de Kamouraska, je me rései-vais, ou plutôt je réservais k Kamouraska une

place à part dans le nombre des endroits que je visite depuis six semaines, parce qu'il . en a une à part dans mes souvenii*s comme il s'en est fait une par sa physionomie propre, par ses traditions encore vivantes, comme au premier jour, dans l'esprit du peuple, enfin 2)ar la faveiu- dont il a joui, pendant plus de cinquante ans. aujDrès des meilleures familles canadiennes. Ces familles n'y rendaient invariablement, tous les ans, pom- faire de la villégiature comme on en faisait alors, villégiature qui accumulait dans les âmes et dans les corjîs des provisions de santé et de vigueur qu'on mettait ensuite tout un hiver à dépenser.

Aujourd'hui le mouvement des voyageurs se relentit, le tohu-bohu des arrivées et des déjiarts s'apaise; toute cette cohue, quelquefois brillante, le plus souvent tapageuse, s'écoule en laissant à la nature le soin de reprendre sa beauté un instant tourmentée, ses charmes simples et doux.

Que de beaux jours je dois à Kamouraska, et quelle jeunesse pleine de sève j'y ai jetée à tous les vents, en compagnie des plus joyeux amis que j aie connus ! Maintenant, comme moi ils ont vieilli, ils se sont dispei"sés, ils oublient le rendez-vous que nous nous donnions dans ce village assourdi pendant toute une saison de nos bru3*antes gaietés, de nos chansons éternelles, de nos danses folles le jour comme la nuit, de nos piqueniques imjjrévus, de notre intrépitle arrogance et de nos éclatants dédains de tous les préjugés. Tudieu ! comme nous étions libres et magnifiques ! Il fallait que dans chaque famille il y eût un bal par semaine, et cela ne suflSsant pas, nous dansions dans les champs, dans les

Ibo.squets, siu* les îles à un mille du rivage, sous l'orage «comme les épis qui se balancent au vent.

La fatigue nous était inconnue ; nous vivions comme les sauterelles au milieu des riches moissons, semant et j)rodiguant partout notre inépuisable vie, insouciants, glorieux, fastueux parfois, quand les tantes n'étaient 2)as trop rétives, ingénieux jusqu'au prodige dans l'invention des divertissements nouveaux, et toujoui's jeunes. Oh ! j'ai vu là des enfants de cinquante ans qui pouvaient m'en revendre, plus frais, plus dispos, plus iilertes que moi, malgré mon exhubérante jeunesse. Où sont-ils, oii sont-ils maintenant ? et quels rêves suis-je donc venu tout à coup éveiller dans ce Ivamouraska surpris par le veuvage de ses joies et livré sans merci aux froids, roides, monotones étrangers qui viennent y resj)irer l'odeur du varech, sans désempeser un instant pendant six semaines, et qui ne savent pas quels souvenirs passent inaperçus sous leurs regards inconscients, -quel passé ils défigurent avec leurs ridicules imitations ■des joyeusetés d'autrefois ?

Connaissez-vous ce petit cap là-bas, isolé, à un qaurt ■d'heure de marche, demeure séculaire des seigneurs de Kamouraska, brumeux et mystérieux, battu par les flots dont les éternelles caresses ne laissent jamais de traces ? C'est là, ah ! c'est là que j'ai passé les jîlus délicieuses heiu-es de ma vie, lorsque, fatigué de plaisirs, j'}^ venais livrer ma j^ensée vagabonde aux brises mutines qui courent dans les sapins et les broussailles. ■Que de fois j'ai posé mon front brûlant sur ces rochers

nus,enivré de rêves d'ambition, d'avenir et ! Il est là

toujours, le petit cap presque désert, presque abandonné, muet peut-être ])our tout autre, excepté pour mon cœur

qui y a déposé l'impérissable trésor de ses souvenirs. Pauvre cher petit cap! Tu n'as pas un sentier, aujourd'hui perdu sous les dépouilles entassées de plusieurs automnes, pas un vieux tronc d'arbre noir, rabougri, déchiqueté, pas un rocher que je ne revoie comme de vieilles connaissances ; je les salue du regard et ils ont l'air de me sourire, ces confidents muets de tant de drames intimes à jamais ignorés. Ah ! souffles du nordest, brises des marées montantes, parfums âpres de la grève, venez un instant rafraîchir mon front humide des sueiu's de la vie : passez sur ces rides d'hier, et eifacez la trace des années que je n'ai pas vécues de^juis lors ! A moi ! mon beau passé disparu, mes espérances

envolées, mes vingt ans ! enterrés sous dix autres.

Allons, bon, voilà que je dis mon âge : on oublie tout dans les transports du Ijaisme, jusqu'au lecteur qu'on a égaré avec soi et qui suit sans rien comprendre, attendant qu'on ait rejDris ses sens.

Le lecteur n'est pas toujours un être intelligent, comme cela a été surabondamment démontré par tous les génies méconnus avant le mien ; aussi j'en ai un suprême dédain, et j'entends bien dire tout ce qui me liasse par la tête. Je pourrais bien faire encore une colonne de poésie sentimentale, ça n'est pas plus difficile que ça ; mais il fait bien chaud :

Et comme j'écrivais cette page où j'exhume, Le dernier souvenir de mon bonheur passé, Un maringouin s'en vint se poser sur ma plume, Et jusques à mes doigts fût bientôt arrivé...

Il n'y a rien qui change l'allure d'une chronique comme le bourdonnement d'un maringouin ; avez- vous

jamais fait cette observation ? Des niaringouins le 20 août ! Tout est anomalie cette année ; dire que l'été n'est commencé C[ue depuis huit jours, et que c'est précisément depuis ces huit jours que les étrangers retournent à la ville ! Pour moi, je suis libre comme le coursier du désert, et j'entends porter encore mes pas errants de campagne en campagne jusc^u'au dernier rayon chaud de cet été tardif.

Quelle existence charmante on mène ici! Kamouraska est un des endroits les plus intelligents de la province ; vous y trouvez toute une légion de jeunes gens instruits, déniai.sés comme le sont peu de Canadiens, tout à fait de leur temps, libéraux en diable, absolument la chair et l'esprit qu'il faut pour la grande campagne électorale de l'année prochaine. Et les vieux ne le cèdent pas aux jeunes. Quels tj^^es ! tous ils diffèrent entre eux ; pareils originaux n'existent nulle part. Grrands buveurs, grands mangeui-s, grands chasseurs, grands parleurs.

De la cha.sse et et de la pêche tant qu'on en veut, un site ravissant, des lui'ons accomplis et des femmes...

je m'arrête, je ne veux pas dire de ces choses !

Passons au large.

On fi-appe à ma porte. Entrez. C'est une créature : oh ! soutenez-moi. "' Que i)uis-je faire pour vous être agréable, madame ? — Pourriez-vous me dire, monsieur, où demeure Mme Deniers '? — La porte voisine, madame. — Ah ! Bien des mercis, monsieur. — Xullemei\t, madame, vous êtes bien venue. — Oui, je ne suis pas mal

venue, en effet, puisque ce n'est que de la porte voisine que je viens Pendant que j'y pense, monsieur,

vous êtes éti-anger ? — Comme le Juif dans la terre sainte. — Est-ce que vous ne me feriez jDas un jîeu la charité ?..."

J'examine et je côtoie ma visiteuse des pieds à la tête : je reconnais une ancienne solliciteuse de jadis. — " !Mais, est-ce que vous n'avez au.cun moyen d'existence, par exemple des fils qui j^e'^i'^si^t ti-availler pour vous ? — Oui, j'ai trois grands garçons. — Que font-ils ? — L'un est marchand. — Marchand ! alors il doit vous venir en aide. — Oui,mais c'est pas un marchand comme fen ai vu!... — Comme quoi donc? — Il vent des guenilles aux portes. Mon second tils est officier. — Bigre, vaillante cai-rière ! celui-là, du moins, doit faire quelque chose pour vous ? — Ça se poin-rait, mais c'est j^as un officier comme il y en a ! ... lui, il balaie les offices des avocats. — Et le troisième garçon ? — Il est seigneur. — Corne de bœuf! Seigneur! pour le coup, en voilà assurément un qui ne peut pas vous laisser mendier.

— Ben clair, mais c'est pas un seigneur ah ! ah ! il

saigne les cochons et on lui donne le sang. "

Kamouraska est xm des plus jolis et des plus anciens endroits de la rive sud ; les grands viveurs l'ont de tout temps illustré. 11 y a quinze ou vingt ans, quand la rage des stations d'eau fashionables n'avait pas encore fait déserter nos plus belles campagnes, aller à l'eau salée voulait dire aller à Kamouraska. Aussi, qu'elles joyeuses et intimes familles s'y i-éunissaient tous les étés, et qu'elle bonne vieille gaieté fine et franche !

Les hommes les plus spirituels qui aient vu le joui* en Canada ont longtemps vécu ici. Qui n'a connu l'incomparable, l'unique M. Chaloult, le grand ami des juges Vallières, Avlwin et Stewart, oui a laissé im nom prèsque fabuleux, après avoir été ])endant un quart de siècle l'étonnement de tous ceux qui entendaient ses intarissables saillies ?

Qui ne se rappelle le légendaire, l'inouï, le merveilleux shérif Martineau, dont l'ajjparition seule était comme un cri de joie, ce boute-en-train infatigable qui. pendant quinze ans, mit Karaouraska sans dessus dessous, et qui a dépensé plus d'esprit, plus de verve, plus d'irrésistible gaieté dans ses glorieuses soulographies, qu'on ne j^eut en mettre dans un in-folio de cent pages ? Et, aujourd'hui encore, quels tj^ses prodigieux ! Qu'on ne vienne à Kamouraska que pour voir et entendre ces fantastiques originaux, et l'on passera une saison des plus amusantes.

Il y a tant de choses à dire siu* Kamouraska que je ne tarirais jamais, mais vous m'avez prescrit des limites et je dois m'}^ renfermer. Peut-êti'e en ai-je troj) dit, hélas ! je ne sais jamais où va ma plume, et je suis plein d'indulgence pour cette bonne vieille amie qui m'a joué tant de mauvais tours. J'ignore la discrétion, cette vertu des sages et souvent de ceux qui ne savent rien dire. Où en seriez-vous, grands dieux ! s'il fallait que je fusse discret, tout en étant chroniqueur?

CHEOOTQUE QUÉBECQUOISE

30 Août.

Faire une chronique québecquoise n'implique pas nécessairement qu'on soit à Québec. Pour le commun des lecteiirs, cette nécessité semble absolue ; mais le journaliste s'affi*anchit aisément du despotisme des titres, et son imagination doit être aussi libre que sa profession. Le chroniqueur surtout a un sublime dédain du convenu, ce tyi'an universel ; il dit ce qu'il veut, quand il veut, conjme il veut. Donc, je date aujourd'hui ma chronique québecquoise de Saint-Thomas, comté de Montmagny, à dix lieues de la capitale.

Puisque je ne suis pas à Québec, j'ai le droit d'avoir des idées à moi. Or. iine de mes idées en ce moment, c'est que je voudrais bien être un habitant de ^fycone Tune des îles Cjclades, dans le Levant. Là. paraît-il, la nouvelle mariée, en arrivant à la demeure nuptiale, trouve au seuil de la porte un crible sur lequel elle doit marcher en entrant. Si le crible ne se brise pas sous ses pieds, le mari conserve des doutes sur la candeur de son épouse.

Ceci est logique ; on s'accorde à ne pas admettre la vertu chez la femme légère; or, une femme légère courrait grand risque de ne pas défoncer le crible ; donc, la femme lourde offre toutes les gax-anties désirables. Une femme lourde, bien nourrie, bien éjjaisse,

est donc le desideratum de tout épouseur tant soit peu soupçonneux.

Cela m'a donné à réfléchir, à moi qui suis célibataire, Dieu merci, et quelque peu incrédule, et j'ai résolu de ne plus voj'ager qu'avec une balance, en cas que la faiblesse commune à tant de mes semblables s'emparât aussi de moi.

Dire qu'il j a un moyen si simple d'être à jamais fixé sur son sort, et que si peu de gens l'emploient !...

Chaque pays cependant a ses mœurs ; il y en a, comme le Canada, où les femmes sont si vertueuses, si fidèles, qu'on peut les épouser sans les peser. A propos de mœurs, il y en a parfois de singulières. Ainsi, sur la côte du Zanguebar, en Afrique, le mari est tenu, le jour de ses noces, de se mettre un emplâtre de farine sur l'œil gauche. Cela est bien inutile, puisque, lor.squ'on épouse, on est généralement aveugle. Mais pourquoi cet emplâtre sur l'œil gauche plutôt que sur l'œil droit, et ]>ou]'quoi de la farine plutôt que de la sciiu-e de bois ou du papier mâché ? O mystères profonds du cœur humain ! Soyez donc philosophe pour rester coi devant un emplâtre !...

Dans la Kabylie, toujours en Afrique, pays bien éloigné de nous heureusement, la jeune fille ne quitte le voile épais qui couvre son visage qu'après que les noces sont consommées. Le marié peut crier au voleur tant qu'il lui plaît, il est trojî tard. Trop tard! c'est le mot que Ledru-Eollin fit entendre d'une voix de stentor, à la tribune française, après la déchéance de Louis-Philippe, et lor.squ'il s'agissait de placer sur le trône son petit-fils, le comte de Paris. Vous saisissez l'analogie ?...

Du reste, dans les pa3's civilisés, dont le Canada constitue une infime molécule, si les jeunes filles ne^ gardent j^as un voile sempiternel, elles ont en revanche de faux chignons, de fausses dents, de faux... Je nfr m.'arrêterais plus ; tout est fausseté, tout est mensonge,^ excepté les discours d'un conseiller législatif.

L'été a commencé le quinze août cette année pour notre pays bien aimé. C'est l'époque où les voyageurs songent à revenir à la ville. Pour moi, je m'en sauve ; je suis parti de Québec, indigné poui* plus d'une raison, entre autres parce que je suis dj^speptique. Il n'y a pas dans cette capitale, qui date de Champlain. un seul restaurant où l'on puisse à toute heui'e chiiïonner une serviette et mâchouiller un roastbeef, même mal cuit. Les Québecquois sont moins civilisés que les- Chinois, et je vais le démontrer.

En Chine, pays de toutes les inventions restées à l'état d'enfance, il y a ce qu'on appelle les restaurateurs ambulants, qui portent sur un fourneau de la soupe et autres comestibles chauds pour les travailleurs et les passants fatigués. Sous le fourneau, dans un compartiment séparé, est le bois ou le charbon qui alimente le feu, et une carafe d'eau fraîche, accompagnée des ustensiles nécessaires, tels que cuillers, fourchettes, etc.. En outre, dans de petits tiroirs ménagés sur les côtés de cette cuisine portative, se trouvent l'arrow-root, mets populaire, le vermicelle, le sucre... Pour un centin et même un demi centin, tout malheureux affamé peut avoir, à une minute d'avis, del'arrow-

root, des boules de riz, du vermicelle ou du potage poiu" deux centin.s. il peut satisfaire sa faim ou du moins la contenir.

Yoilà ce quon fait dans les pays barbares pour l'amoiu* de ses semblables. A Québec, il vous faut crever de faim, si vous n'êtes pas prêt à dîner entre midi et deux heiu'es (1).

Québec a vu naître une nouveauté dans son sein ; c'est la fondation d'un théâtre français à Saint-Eoch. De toutes les choses inattendues, celle-là ne Tétait j)as le moins à coup sûr. Transformer la salle du marché Jacques-Cartier en salle de théâtre était déjà une tentative hardie ; elle a été couronnée de succès. Il y avait foule à la première représentation, et le jeu des acteurs a été aussi brillant que le choix des jîièces était heureux. ^Nlaugard et Génot sont des comiques de la bonne école : celui-ci était en même temps le peintre des décors. Son rideau de scène, représentant Jacques Cartier couronné par l'Amérique sous les traits d'une femme, est une véritable insjîiration ; c'est rendre du coup le théâtre jîopulaire, et je n'ai nul doute qu'il se soutiendra aisément, grâce à cette intelligente population de Saint-Roch qui n'a pas tout perdu avec le dépai't de ses nombreuses familles poui- les Etats-Unis.

Je reviens à Saint-Thomas ; ce n'est pas difficile.

(l) C'est bien changé depuis treize ans que cette chronique a été écrite.

puisque j'y suis. Saint-Tliomas est un endroit fort plat, fort laid, fort ennuyeux, mais qui oifre un attrait, la pêche au bar. Tout est relatif; quand je dis attrait, je veux parler pour ceux qui ont la patience l'idicule de rester des heures entières penchés sur une ligne, à attendre que le bar vienne mordre. D'auti'es, qui ont moins de patience, en voyant que le bar ne mord pas souvent, ont trouvé tout aussi commode de le prendre par la queue, d'où l'on voit que tous les moyens sont bons et que les extrêmes se touchent.

Je lis cette pensée dans une revue américaine : " Une lettre est un échange indirect des idées ; la conversation est un échange personnel de la vie." Il y a de grands écrivains tels que Butfon, Descartes, Lafontaine, Marmontel, Goldsmith, dont la conversation était insupportable, tellement qu'après une heure de causerie avec eux, on était obligé d'avoir recours à leurs livres pour ne pas êtj'e tout à fait désenchanté. En revanche, Mmes de Eambouillet, Eécamier, de Longueville, de Staël et de Solms, qui réunissaient dans leurs salons les j)lus beaux génies de leur époque, font voir quelle est la puissance de la conversation. Les femmes ont du moins sur nous cette supériorité incontestable, c'est qu'elles peuvent causer avec beaucoup de charme et écrire en même temps avec une grâce infinie.

Je m'aperçois que ma chronique devient de moins en moins québecquoise. Que voulez-vous que j'y

fasse ? Depuis que l'honorable Langevin a quitté la capitale, de quoi peut-on s'entretenir? Il est vrai qu'on a pris, il y a quelques jours, un veau-maria sur la batture de Beauport, et que cet imprudent amphibie avait quatre pieds de long. S'il avait eu cinq pouces de plus, ce serait peut-être plus intéressant ; ces cinq pouces m.'auraient sans doute foui-ni un paragraphe pour finir ma chronique, mais je suis obligé de rester court. Il est évident que cela ne peut pas durer, et qu'avec la repi-ise du mouvement, au commencement de septembre, il se fera une réaction formidable dans la vie de la caj^itale comme dans celle de mes coiTCspondances dont j'ai l'honneur d'être

Votre tout dévoué

POUR LE • PAYS

10 Septembre.

La grande aifaire du jour à Québec est le vote du comté de Champlain qui refuse de concoux'ii- à la construction du chemin de fer du nord. Il parait que c'est le diable qui est cause de tout cela; les habitants du comté en ont une peur incroyable, et depuis le jour où on leur a dit qu'une locomotive était le propre cheval de Belzébuth, ils n'ont plus vu dans les avocats du chemin que des suppôts de l'enfer et ils ont cru à la fin du monde. Le ijrograrame catholique n'est pas étranger à ces légitimes appréhensions de consciences

délicates. L'hon. M. CaiichoD a beau se couvrir de sa cuirasse d'orthodoxie, il a beau invoquer ses vingtcinq années de services rendus à la religion, les gens de Champlain exigent avant tout quïl soit exorcisé. L'opération serait difficile, car le président du sénat est un homme robuste, et il prétend mordicus quïl n'est pas possédé, ou plutôt quïl ne lest que du dévouement à la chose publique.

Quoi qu'il en soit, on ne s'attendait guère à voir l'ange des ténèbres jouer un si grand rôle dans un vote m^unicipal du Bas-Canada, et l'on se demande ce que feront les habitants de Chami)lain lorsqu'ils verront passer le chemin de fer avec ses ailes de feu, lorsqu'ils entendront au loin son sifflet comme un mugissement de damnés, et lorsqu' ils ven-ont s'élever au beau milieu d'eux une station poui* recevoir les maudits qui voyageront de Québec à Montréal. Quand j"}' songe attentivement, je trouve que le cheval de Lucifer doit être un animal merveilleux pour pouvoir voyager en même temps dans toutes les parties du monde, et par tant de routes différentes ; je trouve que Lucifer ne le ménage pas assez, et que. d'un autre côté, les citoyens de Champlain montrent trop de compassion envers une bête infernale.

Ceux de Lé vis. qui sont irrévocablement condamnés à la damiaation éternelle pour avoir élu le Dr Blanchet, semblent en avoir pris leur parti. Ils se lancent tête baissée dans la construction du chemin de Kennebec et la pom-suivent avec une ardeur vraiment diabolique. Chose étonnante ! ce chemin qui progresse rai)idement est un chemin canadien ; il est ^'l•ai quïl mène à la fi'ontière américaine où le diable est mieux reçu que

chez nous; maii^, dans tous les cas, c'est jouer gros jeu et c'est risquer son âme bien légèrement, même sur un court esjîace de chemin. La raison de cette diiférence entre les deux comtés consiste en ce que Lévis se trouve dans le diocèse de Québec où le programme a été condamné par l'archevêque, et que Champlain est dans le diocèse des Trois-Rivièves, dont l'évêque a voulu l'imposer comme une condition indispensable de salut. Dans notre diocèse, nous pouvons donc espérer aller au ciel, même en chemin de fer, tandis que dans Champlain, il faut suivre l'ancien chemin en emboîtant le pas derrière M. Anselme Trudel, le représentant des voyages à ])ied.

L'arrivée de M. Yannier, agent d'émigration française, à fait naître parmi nous de glorieuses espérances. On s'attend à ce que dix Alsaciens viennent s'établir avant la fin de l'année sur la rive nord du Saint-Laurent, pour faire concurrence aux dix-huit Belges annoncés, mais non encore apparus. Ce flot d'émigration mettra un terme, espère-t-on, aux criailleries des membres de l'opposition et de la presse libérale. Le Courrier du Canada voit déjà venir à sa suite une quantité innombrable de nouvelles industries, animées d'une âme qui sache penser comme l'âme des Canadiens-français. Il plaide à ce sujet la cause de l'émigration cosmopolite, et dit que tout homme, mêwe nn français, a le droit de venir gi-ossir notre population. Voilà une vérité désormais acquise ; il est vrai qu'on l'avait bien un peu mise en-pratique depuis longtemps, mais jamais elle n'avait été si noblement proclamée. Quand le

Courrier se met en frais de dii'e lu vérité, il n'y va pas de main-morte. Défaut d'habitude.

Québec menace décidément de n'être plus reconnaissable avant six mois ; la ville des ruines commence à avoir des trottoirs. Tous les esprits sont en mouvement et on ne parle que d'améliorations, de manufactures, d'industries nouvelles. Les miu*s s'écroulent de toutes parts, les jiortes sont renversées, et dans leurs espaces béants, parmi des flots de poussière, au son des mines qui éclatent, on voit l'essaim des travailleurs, la jDioche à la main, ne pas se ralentir du matin au soir. L'avenue Saint-Louis, avec ses adorables résidences, ses jardins, ses gazons, ses bosquets, pourra désormais être embrassée d'un coup-d'œil du haut de la j^lateforme, et la destruction de la porte Prescott change du tout en tout l'asi^ect de la côte de la Basse-Ville. Au sommet de cette côte est notre confrère V Evénement qui est là, seul, isolé au milieu des débris, montrant sa face jaune et railleuse à travers une vieille masure qui ne reste debout que par tradition ou par impuissance de tomber toute seule, — ce qui n'emj^êche pas notre confrère d'être, par lui-même, très vigoureux, au point de trouver que le Pays n'est j^lus un journal assez avancé, et qu'il nous faut aujourd'hui un programme de l'avenir à la place de ceUii que vous avez publié. Ecoutez-le plutôt :

" Le programme esquissé par le Pays, et qui, il y a quelques années, aurait paru fort sage, est trop étroit aujourd'hui. C'est un programme tout constitutionnel,

fait pour une situation permanente à laquelle au fond il n'y aiu-ait rien à changer. Adopté plus tôt, il aurait probablement donné le pouvoii* aux libéraux, mais aujourd'hui il ne promet rien ou à peu près rien au j^ays. L'espoir de voir régler, dans un sens plutôt que dans un autre, un très petit nombre de questions, ne sam-ait suffire. Il n'est pas bon en effet de chai'ger l'esprit des masses de trop d'aliments à la fois ; mais il n'en est pas moins absolument nécessaire de lui imprimer une direction ferme et précise, de donner à l'effort commun un but certain et déterminé."

D'accoi'd ; mais hélas ! dans un pays où l'on ne sait pas où l'on en est, il est encore plus difficile de savoir où l'on va. Xotre politique est un gâchis, le statu qiio une énigme ; si l'avenir peut la résourdre, aidons-le ; mais je crois qu'il vaut toujom's mieux commencer par le commencement qui est aujourd'hui. La première chose à faire est de se reconnaître, de se rallier, de s'entendi-e, et c'est déjà un effort assez pénible, au milieu d'éléments sans liaison, pour que cela suffise amplement aux plus vives impatiences.

Je suis désespéré. On dirait que tous les peuples du monde s'entendent pour m'empêcher de faire des chroniques. J'ai devant moi une masse de journaux américains, français et canadiens; j'ai jusqu'à des revues que je feuilleté obstinément, minutieusement, eh bien I dans ce monceau où plongent tour à tour ma main et mes regards, je ne trouve rien, absolument rien qui arrête un instant ma pensée, que deux déclarations de

j)rincipes ; l'une, de rempereur de Eussie signifiant à r ambassadeur français '"que la France restera isolée en Europe tant qu" elle gardera la forme républicaine ; '" l'auti'e, de M. Letendre, rédacteur du Courrier de Rimouski. lequel déclare " qu'après des réflexions sérieuses, après maints efforts, il n'a découvert dans le libéralisme qu'une négation, pas de principe actif, pas de vie. pas de protection, pas d'avenir, et que c'est pour cela qu'il accepte la vie, la pi'otection et l'avenir du parti conservateur qui ne se contente pas de promettre, mais qui donne. . ."

Il faut que l'empereur de Eus><ie soit bien naïf et M. Letendre bien blasé ! Comment, pour sa part, M. Letendre peut-il concilier l'avenir avec un parti dont l'essence même est de ne se rattacher qu'au passé ? L'empereur de Russie peut avoir des illusions, puisque les souverains d'Europe ne sont jilus eux-mêmes qu'une illusion vivante; mais que M. Letendre perde les siennes au moment même où les libéraux voient se réaliser presque tous les articles de leur programme, c'est une aberration qui lui enlèvera au moins cent abonnés sur les deux cents qu'il jjourrait avoir dans ce beau comté qui promet beaucoup, sans doute, mais qui donne peu, yen parle par exj^érience. moi, démocrate, qui y j)ossède un fief libre de toute redevance seigneuriale, mais non pas d'arrérages. Et cependant je garde mes illusions, au point de faire des chroniques, quand je ne puis rien saisir, quand tout m'échappe et me fuit. Oh ! les illusions, chères et douces consolatrices ! jamais le réel pourrait-il nous enrichir aussi bien que vous avec vos précieux mensonges, et que resterait-il donc aux chroniqueurs s'ils n'ajoutaient au prix ïnonnayé

de leurs articles la ravissante erreur de les croire lues par les femmes, ces êtres adorés qui immolent invariablement leurs adorateurs ?

^ 'fi

Le temps de rExi)Osition Provinciale approche. D'excellents préparatifs se font et il règne un mouvement, une activité de brillant augure. Il fait plaisir de voir que le nombre des bêtes à cornes va toujoui'S croissant dans notre beau paj's appelé jîour cette raison "nos amours " ; mais, en même temps que les bœufs, il ferait bon de voii* améliorer aussi les hommes, ces autres bêtes à cornes pour lesquelles il n'y a aucun prix de mentionné. C'est vraiment singulier que les hommes se négligent de la sorte eux-mêmes, malgré leur insondable égoïsme ; espérons que les bestiaux nous feront rougir par lem* exemple.

POUE LE " PAYS

ZD SEPT.

Le tabac que l'Angleterre importe presque tout entier des Etats-Unis lui donne un revenu de trente-deux millions de dollars. Ceci nous conduit tout naturellement à pai-ler du calumet qu'on vient de découvrir dans les démolitions de la porte Prescott, en face de l'édifice du parlement. Ce calumet est en pierre, et, jusqu'à moitié, il est rempli de ce narcotique délicieux

qui donne une mort lente, tellement lente que les plus-robustes vieillards sont ceux qui en font usage depuis plus d'un demi-siècle. Le tabac est un poison, sans doute ; mais il n'y a pas de remède qui vaille ce poisonlà. Avec lui, on goutte le sommeil sans fermer les yeux et l'on trouve l'oubli qui est le bien suprême.

Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir ?

a dit le poëte. C'est vrai : voilà pourquoi l'on enterrait les anciens guerriers sauvages avec leur calumet. Celui dont je vous parle est la chose la plus commune au monde Des ériidits prodigieux assurent que ce calumet remonte à deux cents ans ; à quel signe reconnaissent-ils cela ? Xon pas à l'odeur sans doute qui est aussi forte que si le tabac avait été fumé d'hier, ni à aucun signe extérieur du fourneau de la j^ipe qui est aussi nu qu'un poisson. Mais, pour les savants, il y a dans toutes choses un langage muet que le vulgaire ne saisit pas.

Avec le calumet on a trouvé une petite écuelle en zinc qui a l'air d'être beaucoup plus ancienne, ce qui ferait supposer qu'elle remonte au moins à cinq cents ans. Moi qui ne suis pas ttn érudit, je me contente d'être logique et de juger d'après les apparences. Les apparences ! Voilà la grande erreur, et cependant c'est ce qu'on cherche à sauver le plus. Je crois qu'il j a là une faute de langage. Ce n'est pas nous qui sauvonsu les apparences, ce sont les apparances qui nous sauvent.

Et dire que toute la société repose ainsi sur un aphorisme mal tourné !

En fait de curiosités, il y a encore ici une baleine de soixante pieds qu'on a trouvée échouée siu* la côte nord et qu'on a remorquée jusqu'à Québec, poui- la montrer aux badauds, moyennant dix cents. C'est une chose ti'ès rare qu'une baleine dans les capitales ; aussi, ne s'aborde-t-on depuis quelques jours dans les rues qu'avec ce dicton consacré par un usage solennel : "As-tu vu la baleine ? " Ceux qui ne l'ont pas vue rougissent de leur ignorance ou de leur pauvreté ; pour moi, j'ai ces deux grâces heureuses qui mènent droit au royaume des deux. Et cependant, vous allez voir quelle profondeur de science je trouve à l'occasion.

A propos de ce cétacé qu'on exhibe à mes concitadins, je me suis fait cette question. Quels ont été les premiers baleiniers ? E. S. Y. P. Ce n'est pas le Breton, dominateur des océans, ni le rude Danois, ni le Hollandais à moitié amphibie, ni le hardi Norvégien, fils des rois de la mer. Non, ce sont les Biscaiens et les Basques qui, les premiers, osèrent attaquer le Léviathan dans ses abîmes, et cela remonte à 1575.

Des historiens, comme il y en a tant, ont voiilu prouver, il est vrai, que les Norvégiens avaient été les premiers venus sur ce champ de pêche formidable ; mais en cherchant la preuve, ils ont perdu la piste. Ce que les Norvégiens chassèrent, c'est probablement le grampus du Nord, ou quelque autre diminutif de la baleine. Le vieux navigateur norvégien du neuvième siècle, Tethore, qui a raconté lui-même ses aventures merveilleuses au roi Alfred, parle de non moins de soixante baleines qu'il aurait tuées en un seul jour.

Vous voyez cela d'ici, — soixante baleines de cent pieds de long tuées en un seul jour par Tin seul homme ! Ce qui est certain, c'est que les premières barbes de baleine qui aient été vues en Angleterre provenaient du naufrage d'un navire basque en 1594, et, lorsqu'à la tin du seizième siècle, les Anglais équipèrent pour la première fois des baleiniers, ils fiu-ent obligés d'en appeler aux Basques pour les guider dans leurs préparatifs et pour remplir les fonctions les plus importantes du bord.

Depuis, quel changement ! c'en est au point que, loin d'avoir à courir au loin la baleine, c'est elle aujourd'hui qui vient nous trouver, comme celle qui est en ce moment à la Basse- Ville. Je ne dis pas qu'il faille absolument compter là-dessus pour abandonner la pêche dans les mers polaires ; mais enfin, c'est un progrès

On ne vit jamais à Québec autant d'Américains et d'Américaines que cette année ; les portes étant démolies, l'étranger peut accourir. Aussi a-t-il pris possession de la ville désormais sans défense. Les hôteliers, les marchands de nouveautés et les cochers de fiacre font fortune.

Hier, je me suis trouvé ex abrupto avec un de ces fils de Washington qui, tous les soirs, inondent la plateforme avec leurs femmes et leurs filles. La conversation est vite engagée avec des Yankees, et elle roule sans délai sur des sujets sérieux et pratiques : "J'habite, me dit-il, un petit village du Vermont d'à peu près quinze cents âmes ; le maître de jjoste n'y a d'au-

tre salaire que celui qu'il retire de sa commission sui* chaque lettre ou journal distribué ; or, il s'est fait l'an dernier un revenu de S 165 par ce seul moyen. Tous les jours il distribue à peu près trois cents journaux des grandes villes, de sorte qu'il n'y a pas une famille qui n'en reçoive un et même plusieurs."

Je Técoutais en silence, couvert de confusion. Je me rappelais que, pendant mes courses à la campagne cet été, dans des chefs-lieux qui comptent près de 3,000 âmes, c'était à peine si j'avais pu trouver quinze ou vingt abonnés aux journaux indispensables, quelle qu'en fût la couleui-, et que j'avais inutilement cherché en bien des endroits, soit le Pays, soit la Minerve. En Canada, le journalisme est la profession des hommes intelligents qui n'arrivent à rien, et ceux qui font des chroniques arrivent moins vite que les autres, parce qu'ils sont une espèce à part, beaucoup trop supérieui-e. Ici, le journalisme n'est qu'un moyen ; aux Etats-Unis? c'est une puissance. Chaque petit boiu-g y a sa presse qui communique jusqu'aux lo'j-houses les plus reculées des .squattei*s, l'histoire de toutes les heures, les découvertes de chaque jom-. Chez nous, c'est à peine si les grandes villes elles-mêmes peuvent sustenter des joui*naux de premier ordre.

A propos de journaux, on se fait une idée bien exagérée des salaires que reçoivent les principaux rédacteurs de Xew-York ; les rédacteui".s-en-chef du World, de la Tribune, du Herald et du Times reçoivent chacim 8100.00 i^ar semaine. C'est le Herald, le croirait-on ? qui paie le moius cher ses écrivains. Ses principaux rédacteurs i-eçoivent de §35 à §50 par .semaine^ ceux du Tribune de S50 à §60, tandis que deux des écrivains du

World en reçoivent cent. Le rédacteur du Times, qui est chargé spécialement des grands articles de fond, reçoit $150 par semaine, et les autres entre §60 et $T5.00. C'est assez poui' faire venir l'eau à la bouche, mais guère en proportion de ces grands journaux dont les bureaux sont de véritables départements publics. Quand on songe que le propriétaire du Hei'ald s'est payé derniéremeiit la fantaisie de donner $100,000 poui" l'érection d'une église, on se demande qui l'empêcherait de doubler le salaire de ses rédacteiu'S qui en ont plus besoin que tous les temples du monde !

A Messrs. Louis Perrault & Cie.

proj^riétaires du Pays.(l)

15 Octobre.

Ah ça ! mes propriétaires, est-ce que vous voulez jîromener la révolution radicale en charrette jusque dans nos paisibles campagnes ? Dej)uis deux ou trois jours on n'entend plus parler que des petites voitures

(1) La présente chronique a besoin d'un mot d'éclaircissement.

Les M.M. Perrault, imprimeurs, de Montréal, alors propriétaires du Pays, en avaient fait en quelques mois le premier journal français du Canada. Leur activité, leur esprit d'entre, prise et l'éclat dont ils l'environnaient, promettaient au Pays un bel avenir. Les premiers, ils avaient imaginé de faire distribuer le Pays à la campagne par des facteurs spéciaux, conduisant des petites voitures rouges, couleur du parti libéral. Qui aurait pu penser alors que le Pays dût si tôt mourir, lui qui semblait plus vigoureux que jamais ?

peintes en vermillon qui portent le JPay$ dans tous les villages avoisinant la grande métropole canadienne. On nous a raconté l'ébahissement des cultivateurs à la vue de ce véhicule inouï qui promène dans ses flancs le produit de tant d'intelligence hors ligne. On nou.s a xlit leiu- curiosité, puis leiu* enthousiasme, jîuis leur acharnement à se disputer les exemplaires destinés aux dépôts. On nous a dit qiie le cocher (est-il, lui aussi, l>eint en vermillon ?) avait toutes les peines du monde à leur faire comprendre la resi)onsabilité c|ui pesait sur lui, s'il ne livrait pas aux dépôts le nombre exact des exemplaires qui lui étaient confiés.

Mais il parait que le peuple est toujours et partout le même ; il n'entend pas raison et il veut se satisfaire tout d'abord. Il y a plus. On nous apprend que vous avez fait l'acquisition d'une presse qui imprime 4000 exemplaires à l'heiu'e. Si cela est, la circulation du Pays, doit être quadruplée depuis qu'il est enti-e vos mains. En face de ce résultat mei-veilleux, im seul .sentiment trouve place en moi, l'admiration du génie devant lu splendeur. Tous renversez toutes mes idées péniblement, très péniblement acquises sur le journalisme canadien. Je m'étais habitué à le voir revêtu de l'éternelle tunique de Joh. couvert non pas de lèpre, mais de dettes, ce cj^ui est bien plus irritant ; je me rappelle le temps, et il a dm-é des années, où cinq à six cents lecteurs, émerveillés de mon style, ne me rapportaient auti-e chose que l'obligation de demander •crédit à mon boulanger. Que de créancière, assez braves gens du reste, trop peut-être, ont été immolés ainsi aux mânes de l'ancien journalisme !

Ah ! ce n'est donc plus un vain titre que celui

d'homme de lettres en Canada, et l'on peut y être écrivain sans porter des habits d'occasion ! Grande et sublime transformation sociale ! Tous êtes des radicaux, mes propriétaires ; avant peu, vous voudrez bien m'associer à vous, comme la Minerve vient de le faire de son premier rédacteur qui le mérite bien moins que moi. Ça été là un noble exemple, que le JVbuveau- Monde (1) ne suivra pas, sans doute, rien que par esprit d'antagonisme ; et, du reste, ses propriétaires ne pourraient s'associer personne, attendu que la vérité, une et indivisible, ne permet pas de partage.

Le Nouveau-Monde aj-ant fait dans un récent article cette immortelle déclaration :

" Le libéralisme est une erreur dans tous les ordres de choses. On peut en politique le subir comme un moindre mal, le tolérer pour prévenir les désastres d'une révolution sanglante ; mais il y a un abîme entre souffrir ainsi le despotisme libéral, et l'accepter comme principe ou doctrine politique,"

Jj Evénement lui répond :

" Ces mots, qui contiennent l'essence de la doctrine au programme, ouvrent un abîme entre le parti conservateur et ce que nous avons pris la liberté d'appeler le parti réactionnaire. Ils sépareront à jamais ces deux partis, car les hommes d'Etat, qui ont entrepris de faire fonctionner la constitution actuelle, ne peuvent accepter le concours de ceux qui se déclarent les ennemis des libertés publiques, et qui n'hésitent pas à dire

(1) Journal ultramontain.

qu'ils ne font que suoir comme xin moindre mal, que tolérer le régime constitutionnel, et qu'il n'y a que la crainte d'une révolution sanglante, que la peur, en un mot, qui les empêche de travailler à le renverser. Les réactionnaires n'élèvent pas de barricades, mais ils s'eti(>rcent d'altérer le système, de fermer les ouvertures, de clore jjortes et fenêtres, et de chercher à y asphyxier la liberté qu'ils n'osent attaquer de front. L'alliance avec un pareil parti est impossible pour qui est convaincu que la constitution anglaise a posé des limites au-delà desquelles aucun peuple en Amérique ne doit et ne peut reculer. Eien de plus, mais certainement rien de moins. Le libéralisme anglais est devenu pour nous l'essence même de notre vie publique.

" Il faut que les réactionnaires en prennent leur parti : conservateurs et libéraux, nous avons une foi politique commune, le constitutionalisme. L'ordre de choses actuel contient, pour les uns le minimum, pour les autres le maximum des libertés piibligues ; mais personne, aucun parti, aucun homme public, ne voudrait en laisser supprimer une seule. Noits avons tous pour ancêtres des libéraux, des hommes qui ont lutté \)0\\v la liberté et qui ont contribué à la conquérir pour l'avenir. Xous ne renoncerons jamais à cet héritage, î^ous différons siu- les questions secondaires, transitoires ; nous sommes unis sur ce point principal."

Cette réjxmse, qui ne permet pas de réplique, établit nettement l'état des choses, et nous savons désormais' à quoi nous en tenir. Les programmistes ne sont ni plus ni moins que les perturbateurs de nos institutions sociales, des ennemis dangcureux des lois qu'il faut 2)0ui*suiv^re à outrance. Je propose donc, pour les

punir, qu'ils soient tous élus députés sous l'empire de la constitution. S'ils acceptent, ils se mettront en contradiction avec eux-mêmes; s'ils n'acceptent pas, ils se mettront nécessairement dans l'opposition qui n'est composée que de libéraux.

Les Chinois, nos maîtres en tout, ont un moyen infaillible pour faire changer le temps quand il est mauvais. Le voici :

" Quand la période des pluies, des vents, de la grêle ou de la neige se prolonge outre mesure en Chine, les indigènes, assure-t-on, après avoir vainement supplié leurs dieux de faire cesser l'intempérie régnante, les mettent dehors et les exposent à cette intempérie, pour voir s'il trouvent la chose de leur goût."

Parmi les chrétiens, il n'y a que ceux du youveau- Monde qui en fassent autant.

L'hon. M. Langevin est revenu de la Colombie Anglaise ; il s'est abattu sur nous au bruit des cloches sonnant à toute volée. Son voyage à la Colombie a eu pour résultat de faire découvi-ir de nouvelles mines et d'apprendi'e à dîner aux habitants de Cariboo. En outre, comme il l'annonce lui-même, il a trouvé à 150 pieds sous ten-e des mineurs jîouvant lutter, j^our la (irâce des manières avec les premiers gentilsJiommes du Royaume-Uni. Il a fait entendre à ces fashionables d'illusti'es paroles qui renferment tout un programme

politique : " Tout dépend, leur a-t-il dit, des prochaines élections. Si vous élisez de mauvais représentants, vous n'aurez à blâmer que vous-mêmes^

LE RIRE DE DIEU, (i)

Je suis furieux ; les hommes sont devenus trop bêtes, même pour qu'on en rie. I i ne m'était resté pourtant que ce plaisir-là, à part celui de rire de moi-même, en dei-nière ressource. A^oye/.-raoi un jieu cet aplati de Nouveau-Monde ; il ne lui Mitfisait pas d'avoir des rédacteurs montréalais ; le voilà maintenant avec un rédacteur québecquois. et r^uel rédacteur! C'est ]\I. Eouthier, programmiste, vcuillotiste, ci-devant coadjuteur du Courrier du Canada. Ce M. Eouthier fait un livi'e dans lequel il y a deux chapitres intitulés: '• Le rire des hommes et le 7'ire «le Dieu." Je sais d'avance ce que c'est.

" Le Eire des hommes. " «-'est celui qu'on éprouve en lisant les articles de M. Eouthier sur les Etats-Unis. Le " Eire de Dieu, " c'est le rire de l'Etemel en voyant le Nouveau-Monde se donner comme son représentant. Ce dernier l'ire doit êiic parfois bien douloureux. Je vois d'ici le rédacteur québecquois de l'organe progi-ammiste, admis par faveui spéciale en contemplation devant l' Esprit-Saint et étu<liant le jeu de sa physionomie. Le rire de Dieu! voilà un titre! Jusqu'à présent

(I) Tr-i est le titre d'un cliaiiiii" tiré des " Causeries du Dimanche," volume publié par M. h' Juge A. B. Routier.

Venillot s'était contenté de rire tout seul et n'avait pas; fait la photographie du rire divin ; mais 31. Eouthier, écrivain de jjremier ordre, d"après le Courrier du Canada, est tenu d'être un chérubin et de rester devant le trône du Tout-Puissant pour le regarder rire. Vous concevez ; un homme qui sait comment Dieu rit. ce n'est plus seulement un proiîhète ou un inspiré, c'est un assidu de l'Ol^'mpe! Je voudrais bien savoir pourquoi il n'j' a pas un troisième chapitre intitulé : '"Le rire de M. Eouthier: " ce rire doit avoir quelque chose de céleste par imitation, et l'on y apprendi-ait comment rire dans ce monde-ci à l'instar des séraphins.

3Iais je n'en reviens pas. Le rire de Dieu ! quel chapitre ! On croirait tout d'abord que M. Eouthier arrive en droite ligne du troisième ciel ; pas du tout. Il arrive de Chicago. O programme ! serait-ce là une de tes dérisions ?

Il X a une chose qui m'agace, c'est l'éternelle plaisanterie des féniens qui font irruption périodiquement sur notre territoire, regardent et s'en vont. Veni, vidi, fugi. Mais ce qui m'agace encore plus, c'est cette levée de boucliers qui se fait jjar tout le Dojninion, dès qu'un fénien ivre ou idiot a traversé la frontière. Les féniens, cette fois, ont pris un fort où il y avait trois femmes et un infirme, puis ils se sont laissés ju'endre à leur tour ; la guerre était finie. Cela nous coûte cinq cents hommes envoyés de toutes les provinces et une l>roclamation de Sir Etienne. Ces hommes sont choisis, jîardieu ! mais la proclamation ne l'est pas. En revan-

che, celle du ii^ouverneiu" du Manitoba est très-bien. Des qu'il apprit que les fëniens avaient été caj^turés par les troupes américaines, il lança un ordre du jour à son peuple en armes : " Les féniens sont près, s ecria-til ; gens de Manitoba ! tenez-vous le corps raide. Dieu sauve la reine ! "

Dieu sauve toujours la reine sans l'ire dans ces grandes occasions-là. Je ne sais siV écrivain depremiei' ^rdre l'a remarqué, mais je vous jure que rien n'est plus exact. Ce n'est cei^endant pas précisément la reine qui est attaquée quand les féniens débouchent sur nos domaines. Voilà pourquoi ces proclamations énei'giques, mais idiotes, me donnent le rire des hommes.

On ne croirait jamais quelle quantité de vieille ferraille il y avait dans Québec. C'est le départ du dernier régiment de la garnison qui nous le dévoile. Canons éclopés, obus rouilles, mortiers infirmes, tout cela dégringole des remparts. Remarquez que ces instruments de destruction étaient là depuis un siècle à essuyer tous les temps, sans avoir une chance d'essuyer le feu de l'ennemi, malgré les provocations de M. Cartier : c'est sans doute ce qui a hâté de beaucouj) leur vétiisté ; on ne reste pas indéfiniment dans l'attente sans se rouiller. Les officiers et soldats anglais le sont autant qi;e les canons ; ils avaient fini par s'enraciner au sol, par prendre goût à cette carrière militaire, présage, au Canada, d'une paix éternelle, et ça les contrarie d'être envoyés si prématurément sur le champ de bataille de Dorking, mais ils ont déjà des

remplaçants, et c'est à l'artillerie volontaire, qui prend ses quartiers à la citadelle, que sera désormais dévolue la mission de tirer le coup de canon de midi.

Je ne vous en écris pas plus long ])our cette fois. Il faudra que vos lecteurs se rattrapent de la quantité par la qualité. C'est ma prétention, du reste, de me croire presque aussi écrivain de premier ordre que le rédacteur québecquois dont dit est plus haut. Peutêtre }'■ a-t-il là de la jalousie, mais enfin cette jalousie est bénigne et ne m'inspire que le rire, le rire des hommes, bien entendu.

20 Octobre.

Quoi ! déjà l'automne, déjà les fi'oides brises qui donnent l'onglée, déjà les poêles que l'on monte, déjà les pétillements de l'âtre et les pardessus précurseurs des épaisses fourrures.

Image de la jeunesse, hélas ! Que les jours chauds, que les jours dorés ])assent vite ! Image de la vie canadienne siu'tout, où il faut avoir chaud trois fois plus en un mois que dans tout autre pays, si l'on veut passer l'hiver sans que la dernière goutte de son sang soit figée.

Il avait foit si beau toute la semaine dernière, le soleil avait été si prodigue, il s'était si bien jnontré que, partout, les plus joyeuses espérances éclataient en un concert de bénédictions poussées vers le ciel. Quel beau mois de septembre ! quel radieux automne ou allait avoir ! Les anciens cro3'aient que leur imntemps recommencerait, et les jeunes croyaient que le

leur allait être éternel. O illusions! vous êtes donc de tous les âges !

Pendant que les cœurs re dilataient et que les visages s'épanouissaient sous les chauds rayons qui allaient bientôt nous dire adieu, moi, pensif, je regardais à l'horizon grandir les blancs nuages pleins de vapeurs glacées, et je parcourais les avenues de Sainte- Foye et de Sillery où déjà la tei-re durcie craque sous les pas. J'ai vu bien des feuilles mortes arrachées à leurs tiges fuir avec la bise aigiie et joncher les champs dépouillés de leurs moissons. Il y aura donc aussi un hiver en 1871 ; bientôt on mettra les doubles croisées ; les scieurs de bois, personnages courbés et sinistres, s'arrêteront à toutes les portes, semblables à ce vieillard éternel, couvert de frimas, qu'on donne comme l'image de l'hiver ; l'érable, le noble érable, cet ornement de nos bois, coupé, fendu, scié, mis en coi"des, parcoiu-ra la ville avant d'accomplir son dernier sacrifice et de mourir pour nous qui nous parons de ses feuilles au grand jour national ; le givre s'attachera, pour ne les plus quitter, aux carreaux des fenêtres, et chacun, claquemuré dans sa maison comme dans un hôpital, attendra pendant six mois le doux retour des fleurs et les parfums de la plaine.

Six mois d'hiver, c'est déraisonnable, malgré tout ce qu'offrent d'encouragement et de consolations les belles fourrures étalées à l'exposition provinciale, et je ne vois pas que le légitime orgueil des manchonniers nous dédommage des frais qu'il nous coûte. Eh bien ! qu'importe. Allons cherchoi- nos mitaines, nos crémones Qt nos pea jackef s onfonie^ dans le camphre, au fond des valises, et faisons-nous une contenance,

cela réchauffe. Allons, gilets de laine épaisse, vestes doublées, bonnes grosses fourrures qui caressent le menton et les oreilles, sortez de votre cachette que je vous contemple avant de a'Ous entasser sur mon corps frissonnant... Mais non, non. c'est trop tôt; restez, hélas ! hélas ! je vois que vous n'en avez plus que pour un hiver peut-être, ménageons ; vous m'avez coûté bien des chroniques et qui sait si je pourrais vous remplacer! J'ai vieilli dun an depuis l'hiver dernier, et beaucoup vieilli ; je perds cette verve, si piquante que j'en étais venu à madmirer moi-même,

" Et ma jeunesse et ma gaité,

" .l'ai perdu jusqu'à la iierté,

" Qui faisait croire à mon génie..."

Pourtant le Pays paie bien. Oui, mes chers propriétaires, vous payez royalement. C'est vous qui avez introduit dans le journalisme canadien cette étonnante réforme qu'au lieu d'avoir à payer soimême, comme jadis, pour faire insérer ses articles, on en est payé lorsqu'ils en valent la peine. Soyez bénis, et surtout continuez.

Si l'hiver est glacial, s'il abrège les jours, s'il nous oblige à porter cinquante livres pesant d'habits, il n'en est pas moins imi^uissant contre l'ingéniosité de l'homme. C'est en effet l'hiver qu'il a choisi pour en faire la saison des plaisirs. S'il fait noir à cinq heures, on a en revanche les bals, les soirées qui prolongent les veillées jusqu'au lendemain ; on a surtout le théâtre, oh ! laissez-moi vous en dire un mot. C'est une innovation, c'est un inouïsme que le théâtre français l'hi-

ver, et c'est nous, les Québecquois, gens de routine et -de réserve craintive, qui faisons cette révolution. Mais nous savions d'avance que nous ne risquions rien, voilà pourquoi.

La petite troupe française, composée de six personnages seulement, qui a monté le théâtre Jacques-Cartier, en plein faubourg Saint-Eoch, est la troupe la plus ])arfaite, la mieux équilibrée, la plus artiste, diraije bien, que nous ayons encore eue. Elle joue deux fois par semaine et chaque fois il y a salle comble, malgré qu'il faille descendre des sommets de la haute ville pour aller à Saint-Eoch, et sm-tout y remonter à onze heui'es du soir, ce qui est redoutable, je vous le jure. Mais nous sommes poussés comme par un ouragan vers la civilisation. Du reste, il n'y a rien qui tienne au plaisir d'entendre M. et Mme Maugard. M. ■et Mme Génot, M. et Mme Boui'dais ; je les nomme parce qu'ils en valent la peine, et surtout poui* taire bisquer les Monti-éalais, ces suffisants qui prétendent qu'on ne peut rien trouver à Québec. Attrapez.

Lorsqu'on sort du théâtre, à moins d'être un bon père de famille rangé, craignant les indigestions, ou un dyspeptique désespéi'é. on va généralement manger 8a douzaine d'huîtres ; puis on prend son veiTC de hot scotch, puis on allume sa pipe et l'on reste un quart d'heure à la bar, puis on prend le deuxième hot scotch, ■et l'on devient causeur, je ne veux pas dii*e causeur aimable, puis on allume une nouvelle pipe, et lorsqu'on est bien enveloppé dans les nuages d'une fumée

épaisse que vingt bouches se renvoient à l'envi, on songe au night cap^ dernier degré de la perfection humaine.

Heureux les maris que leurs femmes font rentrer de bonne heure ! heureux les fiancés qui ménagent leur jeunesse ! heureux les amoureux qui fuient l'étourdissement et le tumulte fumeux des buvettes ! Ils se lèveront le lendemain sains et dispos, ils n'auront pas mal à la racine des cheveux, et ils trouveront au milieu de leurs pressantes occupations cinq minutes pour lire la chronique du Pays, ce qui leur vaudra bien des expiations.

Québec a eu enfin ses régattes. C'était là la grande aftaire. Sans doute ; comment pourrait-on vivre sans régattes ? Et qu'est-ce que les journaux auraient donc, sans elles, pour remplir leurs colonnes, dans ce temps d'insignifiance et de monotonie ? Ce n'est pas que je veuille déprécier ce salutaire et gracieux exercice de la rame, ces exercices du corps qui font des Canadiens les imitateurs et presque les émules des anciens Grecs, mais en voyant l'enthousiasme, la fi'énésie, dirai-je bien, qnï fait courir toute une population à ces sortes de spectacles, je m'écrie avec Alfred de Musset :

" O mon siècle ! esL-il vrai que ce qu'on te voit faire " Se soit vu de tout temps ?..."

Eh bien! oui, toujours; il n'y a rien de nouveau sous le soleil, jusqu'à ce jeu de croquet qu'on a cru une in-

vention de la libre Angleterre, et qu'on jouait déjà en Franco du temps de Charles IX, sous le nom de Pêlemêle. Et que diriez-vous si la mitrailleuse elle-même, la célèbre mitrailleuse, avait déjà été inventée par un habitant de l'île du Prince-Edouard ? Seulement, il n'avait pu en faire l'expérience en grand, faire merveille, comme disait le général Favard ; et son génie, faute de ressources, est resté enfoui dans les brumes vaporeuses de son île. Le sort est toujours injuste : c'est bien le moins pourtant que les hommes connaissent exactement ceux qui trouvent les meilleurs moyens de les détruire !

S'il n'y a rien de neuf sous la calotte des cieux, que fera-t-on des douze mille mots nouveaux que le célèbre j^rofesseur Hindi vient d'ajouter à son dictionnaire ? Demandons-le aux Chinois qui connaissent tout, mais qui n'ont rien fait connaître. Voilà la difféi-ence ; les hommes n'ont fait de progrès que par la l^uljlicité ; c'est pourquoi les imprimeurs, et surtout les propriétaires de journaux, sont incontestablement les premiers des humains.

Ces Chinois sont assommants. "Vous pensiez sans doute que l'emploi du charlion datait de la découverte des mines en Angleterre, eh bien ! non, il y a longtemps que les Chinois en font usage. Il y a dans ce maudit pays, appelé l'empire céleste, des terrains carbonifères plus grands que tous les terrains de même nature réunis en Europe ; ils sont inépuisables, de sorte qu'il n'}' a jilus moyen d'en finir. Les Chinois ont aussi

des usines considérables de fer magnétique ; mais, sous ce rapport du moins, nous n'avons rien à leur envier, grâce axix mines de Xoisic'et de Xatachequan qui ne sont pas encore exploitées, parce que nous ne sommes pas encore assez Chinois. Ça viendra.

Le Canada a une industrie florissante que vous ignoriez peut-êti'e aussi bien que moi, c'est le fromage. Le fromage raffiné ne s'exjjorte pas, à cause des quarantaines rigom-euses qui sont établies dans toTis les jîorts d'Europe ; mais les fromages d'autres espèces trouvent un marché abondant. C'est ainsi qu'un seul individu vient d'en expédier 68,000 livres en AngleteiTe. A ce sujet, je me sens incajjable de faire la moindre observation originale ; du reste, je décline visiblement et la fin de ma chronique approche. Ce n'est pas une raison pour que je m'en fâche, mais je suis accessible au remords, malgré huit années de journalisme, et je voudrais trouver au moins une raison pour dire bonjour à vos lecteurs. Ah ! voici. Pai-lons-leur de M. Langevin, c'est le meilleur moyen de leur faire crier à l'envi " Holà, oh ! assez, assez. " Or donc, l'honorable compagnon du Bain, arrivé àCariboo, est reparti de Cariboo et retournera à Cariboo où il restera encore jusqu'à ce qu'il quitte Cariboo, o, o, quoi ! Qu'entendsje ? On réclame ? C'est bien, brisons là.

3 !N"0VEMBRE.

Je suis inondé, submergé, coulé. Ce ne sont plus des averses, ce sont des cataractes qui tombent des nues, et, comme disait le père Lacordaire, "les grandes

eaux du ciel se sont déchaînées. " Déchaîné est le mot ; c'est une vraie rage. L'arche de Xoé ne serait qu'une coquille au milieu des torrents qui bondissent dans notre pauvre vieille ville qui sombre. S'il n'y avait que de l'eau encore ! mais les rues sont des marais : on a voulu les macadamiser avec les débris des démolitions, et l'on a fait une boue insondable où hommes et voitures disparaissent. On enfonce, on est englouti, et quand, croyant trouver une planche de salut, on met le pied sur un bout de trottoir, on n'est jamais .sûr que l'autre bout ne vous sautera pas à la figure. Ajoutez à cela qu'il y a beaucoxip de gens qui se mouchent avec leurs doigts, qu'il faut changer de chaussures six fois ])ar joiu*, que le parapluie d' autrui vous entre dans l'œil à chaque instant, sans que le vôtre suffise à vous garantir de la pluie, et que la malle de Montréal n'est jamais di.stribuée avant onze heui-es du matin ! et cœtera. Toiit cela m'agace horriblement et j'en veux au ministère.

J'affirme que les ministres auraient dû adopter le programme catholique : au moins, ils se seraient mis bien avec le ciel et en obtiendraient aujourd'hui de ne jjas renouveler le déluge à propos de bottes. Le rire de Dieu évidemment a ce-ssé depuis que M. Eouthier a voulu le peindre, et maintenant ce sont les pleurs qui commencent. L'Eternel n'a plus de secrets pour nous.

Si Québec est une fondrière, ce sont les enfants qui jubilent. Avez-vous remarqué comme les enfants aiment à se salir ? Tant que la capitale n'a pas eu de

trottou's, on les voyait courir assez volontiei"8 sur les pièces de bois pourries, disjointes, trouées, qui en tenaient lieu ; mais dei^uis que la municipalité s'est ruinée jîour en faire construire quelques centaines de pouces, on ne voit plus les enfants coiu'ir qu'aii milieu des rues marécageuses, délayées par les dernières pluies jusqu'à deux pieds de profondeur.

Si je prends la peine de vous écrire cela, ce n'est pas que je le ti'ouve intéressant, mais je veux prévenir vos lecteurs que j'ai cherché inutilement toute une semaine pour avoir quelque chose à dire et que je ne lai pas. Pourtant je me suis donné bien de la peine, ce qui prouve que le travail n'est pas toujours récompensé ; et comme je suis opposé aux grèves, je me vois obligé d'écrire une colonne de niaiseries poiu" remplir mon devoii'.

Etrange ! étrange ! Moins il y a à dire, jjliis il se fonde de joui'naux ; c'est le Courrier de Himouski, c'est la Nation, c'est enfin YEcho de la Session qui s'annonce

d'avance et qui promet d'être impai'tial comme

tous les autres. Aucun journal n'avait songé à dire cela aupai-avant ; voilà enfin du nouveau.

L'Université Laval achève de se perdre. Elle vient de pousser le gallicanisme jusqu'à permettre à ses élèves de donner une fête aux huîtres, à laquelle se sont trouvés beaucoup d'invités du dehors qui ont été s'irriguer le palais, suivant l'expression d'mi de nos confrères québecquois. Le verbe réfléchi s'irriguer, tiré du vocabulaire de l'avenir, vient du substantif «n'iV/af «on

dont rancienneté se perd dans la nuit des temps. On voit que l'université Laval se fait un tort énoi'me.

L'Angleterre est bien déterminée à nous laisser seuls ; c'est décidément le 15 novembre que les derniers débris de la garnison s'envolent de Québec. En attendant, la Crrande-Bretagne déménage petit à petit ; elle vient de faire transporter, de la citadelle au port, trois charriots de bourres à canons ; la menue ferraille, les essieux rompus, les affûts brisés viendront après. Il n'est -pas question d'enlever les remparts, ils partent d'eux-mêmes : dans un mois, Québec sera dénudé et présentera le spectacle indécent d'une ville fortifiée sans fortifications.

Heureusement qu'il nous reste quarante mille hommes de milice pour défendre notre langue, nos lois et nos mœurs contre l'envahisseur. Quel envahisseur ? on n'en sait rien ; mais c'est égal, il faut qu'il y en ait un. A ce propos, le Chronicle de Québec, journal révolutionnaire, s'exprime ainsi : " Nous n'avons aucun danger de gueri-e à craindre ; nos amis les féniens sont devenus pauvres et faibles, et les Etats-Unis se sont engagés à nous épargner à l'avenir leurs visites de cérémonie. En outre, nos obligations, provenant de la confédération des provinces et comprenant plusieurs centaines de lieues de voies ferrées à construire, absorbent tout le capital dont nous pourrons disposer pour longtemps.

" Nous n'avons donc aucun besoin d'une milice dispendieuse. Sans doute de brillants uniformes et de longues lignes de baïonnettes reluisant au soleil sont

un délicieux spectacle, de même qiie les volées de l'artillerie sont très agréables à entendre à distance ; maistoutes ces belles choses ne sont ni nécessaires ni avantageuses. Le département de la milice pourrait mettre en usage tous les appai-eils militaires, toutes les armes et toute la poudre de l'Angleterre sans toutefois constituer une force suffisante. Ce n'est pas la quantité qu'il nous faut, mais la qualité. Une petite armée de miliciens bien disciplinés, bien approvisionnés, formerait le noyau d'une grande force, lorsqu'elle devien drait nécessaire, et suffirait, pour le présent, à tous nos besoins ; elle remjilacerait avec avantage cette grande armée de -10.000 hommes qui est la création de sir George Etienne, mais qui n'a ni discipline, ni équij:)ement, ni habitude des armes. Sir George a, paraît-il^ plus d'hommes qu'il n'en peut j^ourvoir. Si toutes les ressources du département et du paj'S n'ont pu fora-nir a 2,500 hommes réunis à Prescott les choses simplement nécessaires à la vie, dans un temps de paix profonde et après une expérience répétée du système des campements, que pouvons-nous attendre, dans les temps de péril, de 10,000 hommes qu'il faudra équiper et former ? Nous pensons que tout notre système de milice a besoin d'être refait et que les réformes doivent embrasser, entre autres, une réduction considérable des dépenses actuelles. "

Pour parler ainsi dans une ville qui a des remparts, sous la gueule entr'ouverte des canons de l'artillerie volontaire, il faut avoir un courage poussé jusqu'à l'indécence et ne tenir aucun compte du préjugé militaire, la plus glorieuse bêtise qui ait jamais possédé les hommes.

!M. Eouthier, rhomme du programme, se rend aiix Etats-Unis ; grande nouvelle ! Il l'annonce lui-même dans le Courrier du Canada, et il a l'obligeance d'ap- ]:)rendre au public qu'il est parti en Usant V Univers. Il n'y a pas de meilleiu-e préparation, et si M. Eouthier lit r Univers durant tout son voyage, il est incontestable qu'il pomTa juger les Américains sans parti pris, comme il en fait la promesse précieuse. Les lecteurs ne seront pas volés lorsqu'il leur donnera à son retour vingt-cinq colonnes de Yeuiilot en guise d'appréciations ; c'était annoncé. — C'est pourtant bien ainsi que se fait aux trois quarts l'éducation de notre peuple, iléfiexion amère !

Nous avons passé jusqu'ici pour une race inférieiu-e et, Dieu merci ! ça n'était pas volé, mais voilà que le Xouveau-Brunswick entreprend notre réhabilitation. Ça surprend d'abord, mais on s'y fait vite et 1 on ne devine jias le motif seci-et ; la louange a la propriété de rendi-e aveugle, sui'tout la louange grosse, épaisse. On peut faire brûler n'importe quel encens, pourvu qu'il fume ; il n'y en a jamais de troj) grossier, même pour les plus fins esprits ; voilà pourquoi les souvei-ains les mieux doués ne voient jamais les choses qu'à travers un brouillard.

Or donc, le Xouveau-Brunswick, ayant besoin de meilleurs termes, et n'étant j)lus satisfait de ceux qu'il a obtenus par l'acte de la confédération, demande au

l^arlement fédéral d'augmenter son subside. La !N"ouvelle-Ecosse en a fait autant l'année dernière et a réussi ; il n'y a donc pas de raison pour que le Xouveau- BrunsAvick n'ait pas son tour. Mais Ontario, le Cerbère du Dominion, ventru, replet, gorgé et grognard, montre les dents chaque fois que les petits veulent avoir des miettes de la table. Epeuré, le Ifouveau- Brunswick se retourne vers nous et '• regarde avec espoir, dit le Telegraph de Saint-Jean, les descendards chevaleresques de la vieille France qiii dirigent les destinées de la noble province de Québec. " Ça, c'est pour avoir les $150,000 de sub.sides demandés ; mais qu'importe ! il y a du vrai au fond, et nous avons dans notre noble province tant de chevaliers et de sires, et tant d'autres qui se sentent propres à l'être, que nous ne pouvons nous empêcher de trouver le compliment mérité.

De quelque côté qu'on tourne les yeux, on ne voit que des choses qui s'écroulent, des institutions qui disparaissent comme des souffles et des préjugés qui s'effacent, laissant les hommes tout étonnés d'avoir été si longtemps leurs propres dupes. Croirait-on que l'ar chevêque de Paris est allé si loin dans la voie des réformes qu'il permette à son clergé de porter la bai'be toute longue ? C'est là un rajîprochement avec le clergé de l'Eglise grecque, composé de prêtres énormément barbus.

Comme on n'est sûr de rien et que la Commune pom'rait bien revenir, la mesure prise par l'archevêque, quelque schismatique qu'elle soit, sera peut-être bien

utile, attendu que bon nombre de prêtres n'ont dû leur salut, sous le règne des communards, qu'à leur barbe qu'ils avaient laissé croître.

Je lis dans un joui-nal québecquois : '• M. Thibault doit, nous dit-on, se livrer à l'enseignement privé. Nous lui souhaiions autant d'élèves qu'il en désire. "

Il est impossible de mieux manifester ses sympathies. Comment ne pas être sincère quand on est

à ce point ?

Dans le dernier Congrès de la paix tenu à Lauzanne, où l'on s'est battu pendant trois jours, des choses inouïes et des sciences nouvelles, dont le nom seul dévoile des abîmes de profondeur méditative, ont été révélées au monde.

C'est ainsi qu'un des orateurs, M. G-uignard, a proposé de remplacer dans la devise de la Ligue le mot " Liberté, " par celui, " d'Humanité, " et de nommer une commission pour étudier le principe de l'humanisme végétarien et ïhygiène de la morale. Une femme, — il y avait là des femmes pour mettre la discorde, bien entendu, — a déclaré que le Congrès était la fête de toutes les mères du globe terrestre. Il y a de c^uoi se réjouir d'être invite à des fêtes comme celles-là.

A Paris, les mœiirs se réforment étonnamment depuis la chute de la Commune. Dans cette Babyloue oii l'on ne se mariait plus et où cette institution sacrée, ou civile, comme on voudra, n'était plus guère que le prétexte ou l'instrument complaisant de toutes les galanteries scandaleuses, le mariage est devenu une

espèce de frénésie : on cite une femme de quatre-vingtcinq ans qui a été enlevée. On ne dit pas toutefois que l'enlèvement a été précipité. M'est avis que la dan\e en question est luie pétroleuse enlevée par un gendarme.

Ici. à Québec, on est dans l'attente de deux événements, le diner de M. Laugevin, et la première séance de l'assemblée dans laqiielle il faudra nommer un '•orateur."

La plus grande incertitude règne sur chacun d'eux.

Je lis sur l'enseigne d'un digne cordonnier du faubourg Saint-Eocb : "X marchand de chossure en

détail, à bon marché. ..." X'avoir qu'une chaussure et la vencb-e en détail, c'est là le comble de la concurrence.

Il est évident que le bon marché exceptionnel obtenu par ce procédé noiiveau va obliger tous les autres crispins à fermer boutique.

J'exti'ais cette phrase d'un obituaire fait par un de mes confrères québecquois: "Un tel est mort entouré de toutes les consolations de la religion et de ses plus proches parents." Yoilà du moins un rapprochement qui éclate aux yeux. Je voudrais bien trouver quelque chose comme cela qui me rapproche de la fin de ma chronique ; mais, dejjuis une heure que j'écris des niaiseries, je n'ai rien trouvé encore d'assez niais pour

terminer. Pourtant à tout prendre dans l'ensemble,

ça jDcut suffire.

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