‹ Chroniques canadiennesChapitre 4 sur 27 · MORT DE PAPINEAU · texte numérisé non relu

MORT DE PAPINEAU

Lundi matin le télégraphe nous annonçait la douloui'euse nouvelle qui a répandu le deuil dans tous les cœurs canadiens. Ce n'était pas seulement un grand homme qui mourait ; depuis longtemps le pays regrettait l'orateur illustre, le patriote indomptable, héroïque, qui l'avait comme tenu tout entier dans son âme au temps des sanglantes épreuves, et qui l'avait arraché à toutes les opiwessions. en payant sa liberté par l'exil et souvent même par l'ingratitude.

Le (/rand homme, l'orateur avait disparu dej^iis près de vingt ans, et ce n'est pas lui que nous pleui'ons aujourd'hui. Ce que nous pleuroiis. c'est le dernier représentant de la vertu publique, c'est la glorieuse image, maintenant eifacée, d'un temps où il y avait encore des caractères, de la grandeur morale.

Toute une éj^oque disparaît à nos yeux, l'époque où il y eut vraiment un esprit national, un peuple canadien. Cet esprit, ce peuple, ISL. Papineau le résumait tout entier. Pas un souvenir de notre histoire pendant vingt-cinq ans qui ne lui appartienne et que son nom ne rehausse : il était une pei-sonnitication, un symbole, et comme le génie tutélaire de nos destinées.

Jamais homme n'a été autant que lui une idée vivante ; la Grèce confondue avec Démosthène, FMande confondue avec O'Connell, c'était le Canada unissant sa vie, ses forces, ses aspirations, ses espérances dans

le cœur de !M. Pa2:)ineaii. Le premier nom que les enfants apprenaient à l'école, c'était le sien ; on le savait avant de rien connaître de notre histoire. Il était devenu une tradition et comme la légende d'un temps qui gi'andissait à mesui-e qu'il s'éloignait : lui-même, dans la retraite où il cherchait en vain à être oublié, grandissait sans cesse à l'horizon de l'histoire et dominait ce passé orageux qui n'est plus qu'un souvenir Les flots s'étaient apaisés autour de cet éeueil géant qui n'était plus entouré que de l'auréole de la gloire.

Il semblait immortel, tant la nature avait mis en lui de vigueur indomptable, d'inépuisable jeunesse. Il avait survécu à tout, aux choses et aux hommes de son temps, et il avait sui"vécu. non pas comme une éj)ave, non pas comme un triste débris de la vieillesse chagrine, maladive, mais avec toute la verdeiu* et la force de ses trente ans. droit, vigoui-eux. imposant et superbe. Qui ne l'a vu de toute la génération actuelle des jeunes gens ■? Qui d'entre eux ne l'a pas envié en le regardant passer dans les rues de Montréal, aussi ferme, la tête aussi haute, le i-egard aussi fier qu'il l'avait à la tribune, la bouche encore pleine de ces aj^osti-ophes bi*ûlantes,de ces sarcasmes terribles qui en sortaient autrefois comme des éclats de tonnen-e, lorsqu'il provoquait ropj)resseur ■?

Xais s'il n'a pas été immortel dans la vie, il le sera dans la postéi'ité.

C'est donc maintenant la tombe qui s'ouvre pour le plus grand de nos hommes d'état, pour le plus éloquent de nos orateui-s, pour le plus dévoué de nos pati-iotes. La mort, la mort aveugle ne sait pas distinguer, et elle courbe toutes les têtes sous sa main implacable, même

celles qui n'ont jamais fléchi. On ne s'attendait pas à la voir sitôt s'appesantir sur le gloi'ieux vieillard, mais, pendant que le télégraphe nous donnait des espérances décevantes, elle préparait déjà son linceul. Il s'est éteint loin des hommes, dans cette éloquente solitude de Montebello devenue le pèlerinage de tant d'esprits distingués, de tant de jeunes gens doués et ambitieux qui voulaient au moins entendre une fois l'illustre retiré, et savoir de lui le secret de la véritable grandeur qui n'est ni dans le génie, ni dans la gloire, mais dans le caractère.

M. Papineau est mort depuis ti'ois jours déjà, et nous pouvons encore à peine le croire. Cette mort est une surprise ; le spectre est venu à l'improviste, furtivement, par derrière, et il a frappé un coup inattendu, sans doute pour se venger des mépris de l'illustre défunt. M. Papineau n'avait pas d'égards pour la vie physique, et, à l'âge de 85 ans, il traitait son corps comme un esclave toujours soumis, toujours prêt aux plus rudes labeurs.

Il en a été victime, il a payé le tribu* commun à tous les hommes, et maintenant cette existence unique de près d'un siècle est engloutie au fond d'une tombe lointaine, isolée, inconnue à beaucoup de contemporains, mais où l'oiibli, certes, n'arrivera jamais.

Qu'il donne en paix le titan vaincu ! Ne troublons pas par des regrets vulgaires cette grande âme qui se repose dans l'éternité ; ne versons pas d'inutiles regrets, mais allons tous auprès de cette dernière et immu able retraite dans laquelle la mort a enfermé l'idole populaii-e, chercher ce qui fait la force, l'honneur, la vertu et comment pei-j^étuer tant de nobles exemples.

120 CHROXIQXES

P. S. La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec vient de prendre linitiative d'un noble projet, celui d'élever un monument à M. Papineau, au moyen dune souscription nationale de deux centins par personne. Dans noti'e ville, cette idée a un succès général et les bourses sont impatientes de s'ouvrir. La mort a rendu le grand homme aussi populaire aujoui'd'hui cj^ue lorsqu'il tonnait du haut des hustings et entraînait tout un peuple à ses moindres pas. Un monument n'est d'ortliuaire qu'un trophée ou un souvenir ; celui-ci sera de plus une consécration : il rappellera l'inaltérable fidélité du sentiment que doit un peuple au plus com-ageux, au plus éloquent de ses défenseurs.

Aujoiu'd'hui. 26 décembre, je verse un pleur.

C'est aujourd'hui, en eifet, date à jamais doulom-euse, le 26 décembre 1871, que le Pays a succombé à l'attaque foudroyante d'une maladie qui est restée un mysère, et que personne ne pouvait soupçonner.

Il est mort à vingt ans, entouré de ])restige et de force, à l'époque où commençait à crouler de toutes parts le vieux régime d'abâtardissement, de dégradation morale et intellectuelle, qu'il avait toujours combattu.

Il n'a pas vécu pour recueillir le fruit de tant de labeurs obstinés, d'une lutte généreuse, marquée de tous les sacrifices.

Un petit groupe d'hommes, débris de l'ancien lil>éralisme, s'étaient littéralement ruinés pour lui conserver la vie. Qu'ils aient pu résister pendant vingt ans à toutes les attaques du fanatisme, de la calomnie, de

la crainte envieuse, de l'hypocrisie armant tous les préjugés, c'est ce qui est \Taiment merveilleux !

Aujourd'hui la fortune a changé et les événements ont pris un autre coui's ; la jeunesse a secoué beaucoup de ses langes ; pour l'observateiu-, une ère nouvelle, aussi bien pour la pensée que pour les conditions politiques, se manifeste à des signes certains et avec une force trop longtemps contenue pour n'être 'pas irrésistible.

Je voulais écrire une épitajîhe en commençant cette page, et je me vois entraîné vigoureusement à faire une apothéose. Le Pays a cessé de paraître le 26 décembre IStl ; mais qui oserait dire qu'il est bien mort ? Qui oserait affirmer qu'il n'attend pas sa résurrection ?

Page 1