QUATRIEME CAUSERIE
Puisque vous avez publié un vendredi ma dernière causerie du lundi, je ne vois pas pom-quoi vous ne publieriez pas la présente un samedi. Une fois lancé dans une voie pareille, il n'}- a plus aucune raison de s'arrêter, et l'on devient capable de tout, même de faire des causeries du dimanche, comme Eouthier qui ne respecte rien.
A propos du dimanche, laissez-moi vous parler d'un excellent speech d'Henry Ward Beecher, que je viens de lire tout au long dans un journal américain.
Yous savez qu'âne des questions sociales des Etats- Unis, en ce moment, est l'accès aux Itibliothèques le jour du Seigneur. Cela est plus ditiicile à obtenir que la réforme du travail et le vote du Sénat pour la rati fication du traité de Washington.
Xos voisins, qui ne perdent pas une minute la semaine, sont fort aises d'avoir une joui-née dont ils ne savent que faire. Or, comme l'oisiveté est la mère de tous les vices, c'est précisément le dimanche qu'on voit le plus de pochards titubant dans les rues et de vauriens parcourant par légions les banlieues des villes, en i-endant les j^romenades inaccessibles aux gens tranquilles qui cherchent l'air libre.
C'est ce qu'on ai)pelle en langue ordinaire keeping Sabbath day. Je ne suis pas dans les secrets de la divinité, mais je gagerais fort qu'elle est peu sensible à cet honneur. Cette espèce d'observation du dimanche est le fruit direct du puritanisme, morale pointue qui visse l'humanité dans une boîte à clous pom- la rench-e irréprochable. Entre nous, vaut mieux avoir quelques défauts, ce qui donne l'occasion de s'en cori-iger. que des vertus de convention qui vous immobilisent.
" Le puritanisme, dit notre confrère du Jfesschacébé, est à la vertu ce que la gloriole est à la gloire, c'est-àdire une affectation. Ce faux système ne tient aucun compte de la natiu-e humaine, de ses liassions, de ses faiblesses, et pose au.K sociétés imparfaites un idéal inaccessible, jjrétendant les lancer vers un sommet aitlu et héroïque."
En ettet, il faut être un héros très ardu pour jiasser un dimanche dans les villes de la Nouvelle- Angleterre sans y mourir d'ennxù ou de dégoût. Un dimanche dans Boston ou dans Philadelphie équivaut ù un apprentissage de croquemort. Les vi*ais puritains ont ce jour-là la rigidité civlavérique, et, s'il y avait quelque vertu pour eux à s'envelopper d'un suaire, je suis certain (]u'ils le feraient. A défaut de la chose même, ils
s'en donnent l'apparence, ce qui est le fond de tout puritanisme moderne.
Or, Henry Ward Beecher, qui est un grand esprit, qui n'est l'esclave d'aucune convention et qui voit le bien ^jartout où il n'y a pas cl^f al nécessaire, entreprend ime croisade contre les froides et tj'ranniques observances qui mènent droit à la' corriiption, faute d'une liberté honnête. Il veut que les tramways circulent et qiie les bibliothèques ])ubliques soient ouvertes le dimanche.aussi bien que les autres jours de la semaine. Comme certains journaux fanatiques de Montréal ont déjà entrepris une croisade en sepas contraire, il est bon de leur mettre sous le nez ce que dit le grand prédicateur américain.
S'adressant aux l'iches et aux heureux de ce monde : " Yous avez des demeures magnifiques, leur dit-il, et toutes les sortes de jouissances ; mais en est-il ainsi du pau-^Te tonnelier, du pauvre forgeron ? En est-il ainsi du pauvi'e ouAi'ier qui monte quatre étages pour atteindre sa chambre solitaire sous quelque mansarde où il ne trouve aucun confort, rien qui réjouisse la vue, pas même une petite branche avec des fleurs à sa fenêtre ? Il ne faut pas prendre pour m^e.siu'e votre prospérité. Il est très facile de dire : " Les tramways ne doivent j^as aller et venir le dimanche ; les gens doivent rester où ils sont le dimanche. " Pour moi, je crois tout le contraire, et si vous voulez savoir toute ma j^ensée, je déclare que les hommes riches ne doivent pas se promener dans les tramways le dimanche, mais que les pauvres doivent pouvoir y aller à moitié prix. Il faut rendi-e la locomotion facile pour ceux qui en ont le plus lie-oin. Ceux qui sont obligés de travailler
CHRONIQUES 1-iT
toute la semaine ne peuvent pas aller voir leurs parent* et leurs amis, tandis (pie vous, riches, vous pouvez aller les voir dans vos carrosses le jour que vous voulez bien ; pour le pauvre, il faut absolument les tramways du dimanche. Eien ne vaut mieux pour l'homme et n'a d'ol)jet plus moral que de conserver les liaisons de l'amitié. Il y a dans Xew-York pas moins de dix mille familles qui n'ont pas d'espace pour se remuer dans leurs petits logements ; il y a des hommes qui ont à peine i-espiré lair piu* ou vu la lumière du soleil pendant six jours ; ces hommes sont étiolés, n'ont plus de sang, peuvent à peine se dilater la j^oitrine, eh bien ! lorsque vient le dimanche et qu'ils disent à leur femme et à leurs enfants : " Si nous allions à Grreenwood entendre chanter les oiseaux. " leur liépondrez-vous avec un dédain morose : •' ^les jimis. il faut garder le jour du >Seigneur ? "
Henry Ward Beecher n'est guère connu que de nom parmi nos compatriotes, et cependant c'est un des grands orateurs du siècle. Son éloquence, puisée dans le cœur humain, s'inspire de toutes ses tendresses, de tous ses désii"s. C'est un moraliste qui sait qu'il s'adi'esse à des hommes, tout en leur montrant les sphères de l'inaltérable pureté céleste. Qu'importent pour lui les .sy.stèmes et les fictions sociales érigées en précejites de conduite ! Il veut satisfaire toutes les a.spirations légitimes, et pour donner aux hommes la liberté de fiiire tout ce qui n'est pas mal en .soi, il passe à travere toutes les règles.
On vient de voir im échantillon de son éloqiience passionnée, sensible, vraiment chrétienne, puisqu'elle s'inspire de l'amour des déshérités de ce monde, veut-
OU le voir maintenant dans son huinour f qu'on lise le passage suivant du même discours. C'est la jjeinture du jeune nouveau-venu à Xew-York poui* y faii'e de l'argent et qui. le dimanche, passe la jom-née à se demander ce qu'il va faire :
'• Il y a ici des milliers de jeunes gens qui se trouvent comme des étrangers au milieu d'étrangers. Ils travaillent dur tout le jour ; ils couchent au magasin ou se juchent dans les mansardes d'une maison de l^ension. Quand .vient le dimanche, l'un d'eux se lève de son colombier sous le comptoir, ou de son petit lit solitaire, et s'habille poui- aller déjeuner. Après le déjeuner, la question est de savoir ce qu'on va faire : '• Tom, dit-il à son ami, que te proposes-tu, toi ? — Je ne sais pas, et toi ? — Eh bien ! à jieu près la même chose. " Il est alors, disons, neuf heures et demie. Les deux jeunes gens ont dormi, dormi, dormi, et ne pourraient recommencer. Après avoir bien mangé ils se disent : •' Allons faire un tom- dans la rue et voir ce que nous poiuTons trouver. '"
" Peut-être ont-ils l'intention d'aller à l'église quelque part. Ils errent çà et là, sans préférence pour aucune église, et entrent dans la première' qu'ils trouvent ouverte. Ils comptent les personnes qui s'y trouvent, dix, vingt, trente, cinquante ; ce n'est pas assez. '• Allons ailleurs, '' se disent-ils. Ils se rendent au temple le plus rapproché, et, à leur enti-ée, deux ou trois personnes les regardent drôlement, comme pour leui" dire : " Poui*quoi, diable, êtes-vo\is venus ici ? "" Personne ne se lève pour les recevoir : aucune complaisance, aucune com-toisie ne leur est témoignée, car vous savez que ceux qui auraient honte d'être impolis
dans leiu" propre maison, croient juste de traiter les antres, dans la maison du Seiijiieur. comme des condamnés aux galères.
" Sans être décontenancés par cette froide récei^tion, nos deux jeunes gens continuent leur chemin et croient pouvoir trouver un siège, mais le Suisse les arrête : '' non, pas ici," et les ramène et les fait asseoii* dans un coin, tout à foit à l'arrière. Ils s'assoient, se regardent l'un l'autre un moment, puis se lèvent et tilent. De dimanche en dimanche, ils vont ainsi dans les différentes églises, et c'est un rare bonheur poui* eux que d'être reçus poliment dans l'une d'elles où ils rencontrent quelqu'un qui s'intéresse à eux, qui leur demande où ils demeurent et échange avec eux des pi-omesses de visite.
■' Eh bien ! que retireront ces jeunes gens de leui* fréquentation de l'église ? En supposant qu'ils y trouvent une place, quelle est la natui-e de l'enseignement qu'ils reçoivent "? On leur dit peut-être que le ministère religieux a été transmis de pasteurs en pasteurs depuis les apôtres, et cela les intéresse énomiément ; ils sont enchantés rju'il en soit ainsi ; ils y trouvent autant d'aliment spirituel que s'ils regardaient travailler à un tricot. Eien ne manque dans ces sermons méthodiquement cousus, chaque point esta sa 2)lace. Ailleurs, ils entendront dire que nous avons tous péché avec Adam, une doctrine bien consolante !
"S'ils vont dans une autre église. ils entendront parler de Balthazar, ou des visions de Daniel, ou des visions de l'Ajiocalypse. Combien de fois entendront-ils un prédicateur leur dire de ces choses qui vont droit à leui-âme.leur jjarler dé leurs tentations,de leurs besoins ?
Oombien de fois trouveront-ils des cœurs qui battent et brûlent de l'esprit de fraternité ? Combien de fois entreront-ils dans une église où ils auront de quoi nourrir
leur âme désolée ? "'
Yoilà une peinture faite d'après nature, voilà un tableau de mœiu-s, voilà du langage qui parle et qui ne ressemble en rien aux froides et vides déclamations de ces prédicants piu'itains qui se transmettent les mêmes discom'S de génération en génération et les renouvellent périodiquement, si bien qu'où peut dire d'avance que telle année, à telle grande fête, on entendra répéter le sermon fait par le pasteur en telle autre année.
Cependant, les jeunes gens des Etats-Unis sont bien heureux de n'avoir que le dimanche qui les embarrasse ! Que dire de ceux de Québec qui ne savent où promener leui's pas monotones et leur figm'e ahurie pendant toute une semaine ? Dans Québec il y a mi© rue où l'on fait des affaires ; cette rue a huit arpents de long et quinze pieds de largeur ; après une forte pluie, les gens se parlent d'une rive à l'autre, parce que l'usage des canots portatifs n'est pas encore introduit dans la capitale. Il y a une autre rue où l'on se })romène. Cellelà est longue d"un demi mille et n'a ni pavés, ni trottoirs. Opiniâtrement, inévitablement, les mêmes figures,pas belles du tout, malgré ce qu'on en ait dit, vous passent devant le nez ci)iq cents fois en deux heures. Les mêmes questions et les mêmes réponses se font tous les jours, et quand on n'a plus de quoi répéter et qu'une auberge se trouve sur le chemin, on entre se monter le cerveau au moyen d'un cock tail. Là se
trouve généralement un groupe d'abrutis qui ont déjà absorbé trois ou quatre verres et qui sont ravis de pouvoir renouveler la •'consomme" avec les nouveaux arrivants. On s'attable et l'on imbibe ; cela enlève vingt minutes au temps. Ceux qui ne sont pas tout à fait blasés retournent dans la rue Saint-Jean voir passer et repasser les mêmes binettes. La seule distraction est de se saluer ; aussi il y a de mes amis qui font du salut une véritable gymnastique. Qu'ils soient heureux et que Dieu les bénisse !
De la conversation, point. Et de quoi causer ? Dans ce milieu oisif, dans ce coin isolé du monde, entouré de montagnes, de quoi parlerait-on et qui peut avoir des idées ? Aussi l'homme d'étude en est-il réduit à vivre de lui-même. C'est monotone.
On a tort de croire que nos forêts se dépeuplent. Québec les remplace ; la plante des arbres est une véritable fureur dans notre ville cette année. Seulement, ces arbres n'ont pas de feuilles ; j'ai entendu dire que Montréal allait nous expédier une cargaison de nouveaux arbres ; hâtez-vous, si vous voulez qu'ils aient le temps de prendre, car l'hiver va bientôt revenir ici ; le fait est que nous n'en sommes pas encore sortis, et que le vent de nord-est a remplacé les tempêtes de neige qui n'en pouvaient plus de sept mois d'hiver. Le nord-est, à Québec, est une véritable institution, aussi immuable, aussi indestructible que le mixed bitters. (1)
Il y a ici quantité de vieilles dames et de vieux messieui's qui ont de gros revenus et qui ne savent qu'en
(l) Mélange de (lifrérenles boissons.
faii-e. Ils ne pensent même pas à faire réparer le trottoir devant leurs maisons, encore moins à consacrer leur argent à quelque entreprise ou à quelque amélioration lucrative. Mais ils le prêtent à G ou 7 pour cent, et prient le Seigneur de leur accorder longue ^-ie. Les gens les plus occupés de Québec sont les jjolicemen, ou, comme ils s'intitulent eux-mêmes, sergents-de-ville ; ils ont toutes les peines du monde à faii'e enlever les ordures des cours, et emploient les trois quarts du jour à voir s'il n"y a pas des toits qui menacent de crouler ou des pierres qui se détachent des murs. Heureux sommes-nous de les avoir !
Si les Cana'liens du paj's se j^laignent encore de la sécheresse, c'est qu'ils sont aussi incorrigibles qu'insatiables. Il a plu dans notre district cinq joiu'S par semaine depuis le 1er mai. ce qui n'empêchera pas qu'on entende dire pendant trois mois que le grain n'a pu venii", faute de pluie. Un des traits saillants de notre peuple, c'est de n "être jamais satisfait. Quon lui montre des travaux à faire, de l'ouvi'age en quantité, des richesses à acquérir, tout cela ne vaut rien si ça se trouve en Canada ; il faut aller le chercher aux Etats-Unis; à ce point que pour les grandes entreprises publiques qui seront mises à exécution cette année même, il va falloir aller chez nos voisins, faire ce qu'ils ont fait chez nous depuis si longtemps, chercher des hommes.
L'émigration des Canadiens n'est j^as un besoin, c'est une manie ; le fait est que c'est pis. Elle n'a qu'une seule et unique cause, le jilaisir de grogner. Yoilà.
CAUSERIES DU MAEDI
( Pour le Nalional )