‹ Chroniques canadiennesChapitre 9 sur 27 · PREMIERE CAUSERIE · texte numérisé non relu

PREMIERE CAUSERIE

La causerie est le genre le plus difficile et le plus rare en Canada ; on n'y a pas d'aptitude. Il faut être un oisif; un propre-à-rien, un déclassé, pour j donner ses loisirs. Je suis tout cela. Mes loisirs à moi consistent à chercher tous les moyens d'ennuyer mes semblal)les, pou]' leur rendre ce qu'ils me font sans aucun effort. Si je réussis, j'aurai fait en quelques heures ce que Sir George Etienne Cartier fait depuis vingt-cinq ans sans le vouloir, et surtout sans le croire. Ce grand homme d'Etat a encore des illusions ; moi je n'en ai plus. Cela nous distingue l'un de l'autre. Quant au reste, nous sommes parfaiteiuent d'accord, excepté sur le chemin de fer du Pacifique, sur l'annexion de la ( volombie Anglaise, sur le traité de Washington, sur le double mandat, sur l'indépendance du parlement, sur le salaii-e du gouverneur-général, sur la perpétuité de la dépendance coloniale, sur la juridiction électorale, sur l'emploi des deniers publics, &c. &c. &c., mais ce sont là des bagatelles qui n'empêchent pas ime union parfaite de sentiments menant dans des directions diamétralement opposées.

<^uant à l'honorable Hector Langevin, compagnon

du Bain et des mineurs de Cariboo. il est un point essentiel siu* lequel nous différons tous deux. Je ne crois pas, comme lui, que le principal avantage de l'annexion de la Colombie soit de permettre à ses habitants l'usage des cartes-lettres, et de correspondre par tout le Dominion au moyen d'un centin. Ce sont là les petits côtés de la politique. La gi-ande chose pour la Colombie, c'est d'envoj'er à notre parlement quati'e députés et deux sénateui-s qui ont leui-s fixais de voyage payés, ce qui repi-ésente plusieurs milliers de dollars pour chacun d'eux. En outre, les Canadiens se mettent en relation directe avec les Caribooiens et les Chrioucks, et comme les petits présents entretiennent l'amitié, nous allons payer pour cela cent millions de dollars.

Est-il nécessaire que ma causerie soit régulière et s'enchaîne méthodiquement ? Dans ce cas, coupezmoi les ailes, étouffez les cris de mon âme. Pour être intéressant, il faut être décousu, excentrique, presque vertigineux ; c'est la condition de la littérature moderne dont tous les excès se sont fait sentir chez nous avant même que nous eussions une littérature.

Ce courant vous plaît-t-il ? Là n'est pas la question, La nécessité, c'est d'y voguer.

Avant tout, ne parlons pas de choses sérieuses, ou, du moins, n'en parlons pas sérieusement. Il est permis d'aborder tous les sujets dans une chronique, pourvu que ce soit avec des sourires ; les plus grandes choses de ce monde n'en méritent pas davantage.

Si l'on savait bien d'où viennent la plupart des idées,

des convictions, des esjDérances, ce qui inspire naême les plus graves calculs, sur quelles illusions on appuie souvent tout un édifice social, on ne pourrait plus ressentir qu'une pitié railleuse. Les illusions, en particulier, semblent être le patrimoine héréditaire des Bourbons ; le fait est qu'il ne leur reste guère plus que cela. Voyez le Comte de Chambord. Il croit pouvoir séduire le peuple de ses aïeux par des manifestes et s'obstine à se tenir loin de la France pour lui prouver son amour, en proclamant qu'il ne peut y entrer qu'en roi, comme si la royauté, au XIXe siècle, était un fruit qui mûrit sans culture.

Ces illusions bourbonniennes qui résistent au temps, à l'expérience, aux déceptions, et qui conservent quelque chose de noble en elles, comme toute crédulité poétique, me rappellent une anecdote assez plaisante que je ne puis m'empêcher de vous raconter.

Lorsqu'on 1814 les Bourbons revinrent en France, ils conservèrent la plus grande partie des cadres de l'armée impériale ; les noms seuls changèrent, les grenadiers de la vieille garde, par exemple, devenant les grenadiers royaux. Un jom- que le comte d'Artois, plus tard Charles X, était venu visiter ces braves gens dans leur casernement, leurs nouveaux chefs, tous officiers légitimistes, leur donnèrent le signal d'une ovation en entonnant Vice Henri IV .' Au premier couplet, les grenadiers chantèrent :

Vive Bonaparte Vive ce conquérant.

Au second, ils lâchèrent cette strophe :

Louis dix-huitième Et vous, comte d'Artois, Duc d"Angoulême, J'vous embêt' tous trois !

V'ià comment j'ies aime !

Les aimez-vous comme moi ?

Le comte d'Artois, qui avait déjà l'oreille dure, pleurait à chaudes larmes : " Comme ils nous aiment ! " répétait-il en serrant les mains des officiers royaux, et ceux-ci préférèrent ne pas détromper leur roj'^al visiteur.

Une autre illusion qui résiste à tontes les éj)reuves, à l'évidence poussée jusqu'à l'éblouissement, c'est l'acharnement des colons britanniques de ce continent à maintenir leur dépendance.

Plus l'Angleterre se détache de nous, plus nous nous rattachons à elle ; mais nous ne pouvons pas lui inoculer cette étrange passion qui nous consume. jSTous avons le virus, elle en a le vaccin.

On croyait pourtant bien a une révolution imminente, on l'annonçait presque, on allait jusqu'à ressusciter le vieux mot de Jacquerie à propos des grèves agricoles du Warwickshire. Et, en somme, il }' avait quelque raison de craindre pour ceux qui ne connaissent pas le tempérament britannique. Sait-on, en effet, que l'ouvrier agricole d'Angleterre ne gagne, en moyenne, que trois dollars par semaine ? Maintenant,

supposez-le chargé de famille comme il arrive d'ordinaii-e ; supposez-le entoui-é d'enfants qui ne peuvent, à cause de leur âge, contribuer à grossir le revenu de la maison, et vous aiu'ez bientôt une explication du paupérisme des campagnes.

Le paysan anglais, logé tant bien que mal, n'est ni vêtu ni nourri, et vous savez pourtant tout ce qu'un anglais peut absorber de bœuf; on a calculé que la consommation est, en Angleterre. d"un tiers plus considérable que siu" le continent, toutes proportions gardées. Quant aux vêtements, le peuple n'en a pas à lui ; il use lamentablement la défroque des classes aisées. Je viens de lire, parmi les faits ressortant d'une des dernières enquêtes agricoles, celui d'un vieux paysan qui a déclai'é n'avoir jamais mis de chaussures neuves, sauf une paire de guêtres qu'il se rai)pelait avec une joie enfantine.

Eh bien ! malgré toutes ses misères, le paysan anglais n'est pas encore prêt à faire une révolution, ni à bi"ûler les plus beaux édifices de Londres pour se venger de ses landlords. L'agitation créée par les grèves du AVarwickshire restera pacifique et mènera à une réforme considérable des salaires, sans le secours du pétrole. C'est que le paj-san anglais est patient, docile, réfléchi ; il se laisse prêcher, caserner. réglementer : on peut faire sur lui toutes les expériences sociales, le soumettre à tous les essais oratoires, à toutes les conférences, sans lui insi)irer de haine pour les classes aisées. Il ira dans les clubs ou aux pubîic-JtoiiseS; et se fera servir son thé entre deux lectures pieuses, tandis que son frère, l'ouvrier de France, ira aux clubs pour tâcher de démolir les cloisons.

L'Anglais sait attendre ; il sait que toutes les, réformes durables sont contenues dans ce seul mot.

Hélas ! il ne suffit pas toujours d'attendre pour avoir ce que Ion désire. Yoilà bientôt sept à huit années que j'attends poiu" ma j^îii't une sinécure du gouvernejuent et que je ne puis l'obtenir. J'ai essayé de tout, j'ai même fait de la pharmacie dernièrement et j'ai répandu à flots les prosi)ectus deV Omni cure ;\e Sothérion me doit la moitié de sa célébrité ; gi-âce à moi. le Philodonte, ce dentifrice vermeil, ruisselle à flots sur l'émail de la plus belle moitié de notre espèce, et cependant j'en suis encore à trouver le magasin de bonnets de coton qui me recevra dans son sein, comme mon prédécesseur Jérôme Paturot. Impossible partout, inutile pour le bien, objet d'épouvante pour tous les commerçans de détail, je fais des causeries comme pis-aller. Je regai"de mes amis d'autrefois accumuler devant eux des monceaux d'or..., les gredins ! Voyez cet horrible Provancher. Le voilà nommé agent d'émigration en Europe, avec S300 de traitement par mois. Cette nouvelle est tombée dans la bohème littéraire comme un éclat de foudre dans une caverne. Xous nous sommes réjouis bouche béante. Je n"en demandais pas plus, moi, pour pouvoir faire de nouvelles dettes. Tant de luxe m'accable. Heureusement qu'il me reste le rire de Diogène, cette suprême ressource du f^ueux.

J'ai parcouru le pays en tous sens. On dit que ses ressources sont inépuisables...; al oi*s, pourquoi va-t- on en chercher de nouvelles jusque dans la Colombie à travers un désert de six cents lieues ? C'est sans doute parceque nous ne pouvons é^^uiser nos pêcheries que nous convions les Américains à les partager avec nous. Que n'en fait-on autant pour notre ])atieuce qui semble, elle aussi, n'avoii* pas de bornes ?

En dehors des ressources naturelles, il est une autre chose iuéi)uisablê en Canada, c"est le vote ministériel. Convenablement exploité, il a produit des merveilles depuis huit ans. J'ai vu passer devant moi cette mer sans fond de votes inconscients et inexplicables, et je suis resté dessus, épave railleuse, bénissant le ciel de m'avoir conservé encore assez d'intelligence pour rester dans l'opposition.

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