‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 14 sur 34 · DEUXIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CAUSERIE

La justice criminelle en France a eu terriblement de la besogne depuis la fin de la guerre. S'il n'y avait que les communeux pour l'entretenir, on ne s'en plaindrait pas ; mais voilà que le crime, jusqu'à présent l'apanage des classes ignorantes et grossières, a monté subitement tous les échelons de la société et se vulgarise jusque dans la plus haute aristocratie. Les journaux français sont pleins dejjuis quelque temps de

meurtres commis par des hommes portaiit des noms très-huppés; l'adultère fleurit plus que jamais, et le deuil universel qui a couvert la France pendant deux ans n'a rien changé à ses mœurs. La même frivolité, la même avidité des plaisirs rapides et bruyants, ont repris l'allure échevelée qui semblait provenir de l'impulsion donnée par l'empire, tandis qu'ils ne sont en réalité que le trait distinctif d'une éjjoque. Aucune œuvi-e sérieuse, inspirée, forte, n'est sortie encore des terribles événements qui ont marqué la gueri'e avec la Prusse ; la littérature, réfugiée dans le domaine pur et simple de l'actualité, ne travaille, comme sous l'empire, que pour le lecteur pressé ou pour l'oisif.

Le faire, l'habileté, les ressources du style sont restées les mêmes, et c'est là le mérite le plus incontestable des écrivains français d'aujourd'hui. Ils n'aspirent, pour la plupart, qu'à un certain succès de vente facile et d'estime bom'geoise qui les empêche de se livrer à des visées plus hautes, et, par cela même, moins accessibles à leiu" clientèle. De là viennent ces compositions frivoles, spii'ituelles et légères, dans lesquelles on se complaît par-dessus tout ; de là vient aussi cette fuite en quelque sorte systématique du sujet sérieux, de l'œuvre qui fait penser; de là cette préférence trop accentuée pour ce qui amuse ou seulement lait sourire.

Il en est ainsi des beaux-arts. L'exposition artistique de 1872 a révélé la même insouciance de l'idéal, la même recherche des réalités sensibles, la même habileté consacrée à la reproduction des détails, le même sentiment exact et scrupuleux de la nature, mais d'une natui-e que les peintres ne songent plus à élever, à purifier, à embellir, oubliant que l'art est encore moins

une reproduction de la nature que son intei'prétation libre et intelligente, marquée de la ferme empreinte de l'artiste.

Néanmoins il ne faut désespérer de rien. La France ne fait que subir un temps d'arrêt, et je dirai même que cette jjrodigieuse variété d'œuvres légères est encore l'indice de son exubérante fécondité. Jamais on ne vit plus d'esprit qiie de nos jours ; seulement il se dépense en détail au lieu de se condenser dans des volumes. Autrefois on avait plus le temps de méditer, de coordonner, de rassembler ses études et ses travaux dans un cadre monumental qu'on destinait surtout à la postérité : aujourd'hui on est de son temps et l'on s'occupe moins du Panthéon de l'Histoire qui ne saurait défendre des vers du tombeau.

Depuis un an les maladies épidémiques semblent vouloir se naturaliser sur notre sol ; les fièvres typhoïdes, la petite vérole, les fièvres scarlatines, le tyjîhus exercent à la fois leurs ravages. Mais que dire de la mort subite ? On peut à peine ouvi-ir im joui-nal sans y lire qu'un tel est mort d'ime malaiilie de cœur, ou d'une congestion de poumons, ou d'une apoplexie, etc., etc. Mourir subitement devient un genre, une esj^èce d'habitude. Aussi, l'on commence à s'y faire. Il y a même des gens qui, à ce propos, ont cherché des statistiques.

La statistique ! Voilà encore une épidémie ! elle envahit tout, il n'y a pas de refuge contre les additionneurs de chiffres. L'un d'eux vient de calculer que de 1860 à 1870 il était mort subitement 10,432 personnes en

AugleteiTe. Un autre fait le dénombrement des cliiqueurs et trouve qu'il y en a 640,000 en Amérique de 23lus que dans la Grande-Bretagne ! Celui-ci fait le compte de toutes les jjarticules planétaires volantes que notre globe s'agrège dans sa course, et trouve c^u'il y en a cinquante billions par année ; celui-là estime que, dans trois cent mille ans. la fréquence des ras-demarée donnera des jours de 480 heures : entin un auti-e calcule le nombre de chopes de bière qu'un soulographe émérite a bues durant sa vie et la quantité de pipes qu'il a lumées. Tout cela est fort instructif: mais voici un genre de statistique devant lequel les plus hardis dénombreui's ont jusqu'à présent reculé. On peut calculer à j)eu près le nombre des étoiles, à la l'igueur celui des poissons dans toutes les mers connues, mais on n'osera jamais faire le compte de tous les idiots qui peuplent notre petite planète. Voilà qui épouvante l'imagination, et, à ce que je disais tout à l'heure que la statistique était ime véritable épidémie, je suis heureux d'ajouter qu'elle a des limites.

Elle est bornée par ce qui n'a pas de bornes, par la bêtise humaine.

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