‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 15 sur 34 · TROISIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

TROISIEME CAUSERIE

Il n'y a rien qui dérange les hal)itudes de la vie comme un banquet officiel. D'abord, ces banquets sont toujours lourds ; on y mange mal et l'on boit épais ; les discoiu's, mélange de plum-pudding et de papier mâché, opèrent sur la digestion comme du plomb

fondu. Généralement, il y a autant de speechs que de plats, ce qui fait que, vers les dix heures, on prend souvent les uns pour les autres, et que, si quelque convive par hasard appelle trop bruj-amment le " waiter " pour avoir des patates, toute la salle éclate en applaudissements.

Au dernier grand banquet qui a eu lieu en l'honneur de Lord Lisgar, on a remarqué un assez bon nombre de Canadiens-Français, ce qui prouve que la race inférieure est susceptible d'amélioration. — Une chose non moins remarquable, c'est que Sir George Etienne Cartier n'a pas parlé de lui-même ; cela équivaut à une démission. Il s'est contenté de dire qu'il avait fait partie du conseil exécutif qui a fait de si grandes choses depuis quatre ans, et qu'il continuerait d'en faire partie indéfiniment avec le successeur de Lord Lisgar. — L'Eternel ne s'est jamais affirmé avec cette précision souveraine: " je suis Celui qui suis " a-t-il dit simplement. Sir George Etienne va plus loin : " je suis celui qui suis et celui qui serai." J'admire cette feçon de s'éterniser entre une côtelette aux champignons et un verre de madère.

Dans le quartier est de Montréal, cependant, les électeurs, malgré l'héroïque assurance de l'illustre baronet, commencent à sentir leur foi s'ébranler. On ne peut pas toujours être à cette hauteur qui fait soulever les montagnes : or, depuis dix ans que Sir George leur fait entasser Pélion sur Ossa, ils finissent par avoir les épaules meurtries.

Un incident comique s'est produit dans le cours du banquet. Le gouvernement fédéral et le gouvernement local sont tellement fondus l'un dans l'autre que M.

Chauveau a cru devoir répondre, après Sir G-eorge, à la .santé oô'erte aux ministres fédéraux. L'hon. Premier de Québec l'a reconnu lui-même : " Le gouvernement j^rovincial, a-t-il dit, remplit sa tâche avec autant de bonne volonté que possible vis-à-vis le gouvernement fëdéral. L'un et l'autre ont surtout combiné leurs efforts pour la colonisation."

En eftet, il est impossible de mieux combiner les efforts et d'arriver à moins de résultats. Les deux gouvernements combinés ont fait des efforts superbes qui ont abouti au néant. Il est vrai que l'abbé Verbist. parti l'automne dernier, avec une mission spéciale pour amener ici des immigrants belges, est revenu avec sa nièce et un comte quelconque qui veut faire de la colle forte, mais, jusqu'à présent, cet immense effort combiné n'a pas eu d'effets sensibles et la colonisation ne s'en est pas accrue. Ce n'est assurément la fiaute de peraonne, si ce n'est celle des immigrants eux-mêmes qui ne voient pas ce qu'ils viendraient faire dans un pays où leurs compatriotes, venus l'année dernière, ont failli crever de froid et de faim. Mais qu'importe ! le" point essentiel pour le moment est de constater avec quelle merveilleuse harmonie les deux gouvernements s'entendent pour ne rien produire.

Cependant Dieu sait si nous aurions besoin d'émigrants et sui-tout d'émigrantes pour faire la soupe. Les cuisinières deviennent des êti-es fabuleux ; elles abandonnent la popotte pour se mettre dans les manufiactures. Dernièrement, des servantes, arrivées d'AngleteiTC, demandaient vingt dollars par mois et, comme on les leur refusait, elles sont parties pour les Etats- Unis. Il ne faut pas les en blâmer ; elles sont logiques.

En voyant que nous donnons trois cents dollars par mois à un agent d'émigration pour ne rien faire, elles ont bien le droit d'en demander vingt par mois pour faire quelque chose. Ce en quoi elles se trompent, c'est en croyant que les particuliers sont comme le gouvernement, et en leur faisant cette mauvaise plaisanterie avec autant d'aplomb que les ministres en mettent à nous assurer de notre prospérité.

Un des toasts portés au banquet du gouverneiu* général a été celui de la milice et des volontaires :

"' Nous sommes heiu*eux de savoir, " dit le président en prenant la parole, " que, dans un cas de danger, toutes les forces de l'Empii-e seraient à notre service. L'essentiel pour nous, c'est de montrer ce que nous pouvons faire et le nombre de soldats que nous pouvons rémiir."

Comme c'est là une question très grave, qui imjDlique tout un système d'armements combinés entre le fédéral et le provincial, je me permettrai de vous signaler un fait qui m'a singulièrement frappé, et qui met en relief d'une façon éclatante les forces que nous pouvons réunir.

Le lendemain du banquet, Lord Lisgar s'embarquait pour Québec d'où il devait prendre le steamer qui allait à Liverjjool. La bateau de la Compagnie Richelieu était plein de passagers, de ministres, de curieux, de voyageurs ordinaires et de bon nombre d'Américains. Par un hasard que j'oserai appeler providentiel, je me trouvais à bord du Québec, ce noble vapeur

qui lait 1" admiration de ceux-là mêmes qui ont navigué sur FHudson, entre Xew-York et Albany.

Je n'avais pas eu le bonheur d'assister au banquet pour plusieurs raisons politiques, économiques et sociales. La raison politique, c'est que je n'avais pas vu sm* le programme de la manifestation un seul toast en l'honneur du parti national. La raison sociale, c'est que. de tous mes amis qui n'assistaient pas au banquet, pas un n'a pu me prêter un habit-ù-queue. La raison économique, hélas ! j'en avais plus d'une, mais il y a des choses qu'il vaut mieux laisser dans un oubli profond. Quoi qu'il eu soit j'étais à l>ord du Québec.

Arrivés le lendemain matin, à sept heures et demie, dans la vieille capitale de nos pères que leurs enfants abandonnent, nous fûmes sm-pris de ne voir aucune réception de préparée en l'honneur de l'avant-dernier représentant de la puissance anglaise en Amérique. " Où .sont donc toutes nos forces réunies ? me disais-je. Ki canons, ni tamboui-s, ni trompettes ! Pas de lieutenantgouverneur, pas d'aide-de-camp, pas même une ordonnance".— Ma loyauté en frémissait. Enfin, après avoir longtemps attendu, je me décidai à gravir la côte escarpée qui mène à la haute ville. C'est là qu'un spectacle vraiment magnifique m'attendait. Je me trouvai en face de quatre-vingt-cinq volontaires de l'artillerie qui descendaient l'arme au bras, en costume bleu foncé, avec d'énormes honnets à poil. Ces volontaires habitent la citadelle et ont le sommeil dnv ; cela provient du bruit diT canon qui, lorsqu'il est trop répété, finit par rendre sourd.

Ils ont assez bonne mine tout de même ; c'est un joli commencement de forces réunies ; mais poiu-quoi

condamner de si vaillants hommes à la mort subite loin de l'ennemi ? Pourquoi, sous prétexte que les artilleurs sont de bonnes têtes, leur mettre dessus une tinette de cinq gallons par une chaleur de 95 degrés à l'ombre ? Dans l'esprit du ministre de la guerre, le bonnet à poil ne pouvait avoir d'axitre objet que d'épouvanter le peuple et d'inspirer une loyauté d'ours. En conséquence, il a recherché une coiffure d'un aspect monumental et imposant sans doute. Il a réussi sous ce rapport ; mais je me demande pourquoi, dans un pays où les arts sont encore à naître, on va ainsi, sans raison sérieuse, confondre la coiffure avec l'architecture, élever sur de simples mortels des monuments qui les écrasent par leur grandeur ? Le patriotisme -peut se passer de cette exposition de fourrures au temps de la canicule et je crois faire acte de bon citoyen en demandant que des ventouses soient pratiquées au sommet de ces bonnets à poil pour l'aération intérieure, ou que, du moins, les artilleurs aient un parapluie fixé à leurs baïonnettes.

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